CHAP. II. — L ONTOLOGISME ET LA CONSCIENCE
les opinions dans le cours ordinaire de la vie. Qui tamen ut se noscat, jnag-na opus habet consuetiidine recedendi a sensibus^ et atiimum in seipsiim colligendi^ atque i?i seipso retiyiendi. Quod ii tantiun assequuntui% qui plagas quasdam opinionipji^ quas vitae quotidianae cursus injligit^ aut solitudine iyiurnut^ mit liberalibus medicant disciplinis (i). Peu savent quelle est la nature de la raison, dit le même saint Docteur; cela paraît étonnant, et cependant il en est ainsi : Qidd sit ipsa ratio^ et qitalis sit^ nisi perpauci, prorsus igrioraiit. Miriim videtur^ sed tamen se ita res habet (2).
Voilà les faits, et ils disent suffisamment qu'il n'est pas vrai que « l'âme se repliant sur elle-même se voit certainement d'une manière directe ; » ils montrent, au contraire, que l'âme se voit d'une manière indirecte, en ce que l'âme réfléchissant sur la nature de sa pensée, la nature de celle-ci lui révèle la nature de l'âme d'où la pensée découle comme de sa source propre ; Naturam humanae mentis ex actu intellectus cojisideramus^ dit S. Thomas (3).
Mais, poursuit Sans-Fiel, « l'âme ne peut percevoir sans se percevoir elle-même, puisque sa pensée c'est elle-même en tant qu'elle pense. )> Je nie que la pensée soit l'âme elle-même en tant qu'elle pense, et S. Thomas déclare impossible ce que Sans-Fiel affirme si nettement ici (4). La pensée est une action, et l'action dans la créature n'a pas de substantialité. Donc la pensée étant identifiée avec l'âme, celle-ci ne serait plus une substance, comme elle l'est véritablement et nécessairement, mais elle serait tout au plus une simple force, une énergie qui
{i)De Ordine. Lib. I. Cap. I. n. 3.
(2) De Ordine. Lib. IL Cap. XL n. :^o.
(3) P. L Qu. LXXXVIL Art. L — Cf. I" Liv. XII^ Chap. — Non potest homo intuitive videre animant sitam, qitae sibi videtitr maxime conjuncta et propoi'tionata, quia nimirum ipsa et virtus ejus intelligendi, in se immaterialis est : tamen ut est conjuncta corpori, per iUud recipit principia prdxima cognoscendi a corpore, ut niltil nisi ad modum corporum et phantasmatum concipiat. Suarez. Dispp. Metaphysic. Disput XXX. Sect. XL g IV.
(4) P. L Qu. LXXVII. Art. I.
périrait dans la destruction de l'organisme, comme l'imaginent les matérialistes grossiers et absurdes. Et quand même ce que dit Sans-Fiel serait vrai, la conséquence qu'il en tire manquerait encore d'exactitude, parce que lorsque l'âme perçoit sa pensée, elle ne se perçoit pas directement, mais indirectement dans son action, dans sa pensée, dans le développement de son activité : Si cogtto , e?^go suni ; la pensée révèle l'existence de celui qui pense, et la réflexion, portée sur la nature de la pensée, révèle la nature pensante. Ce qui est une connaissance indirecte.
« Or le sens intime ne nous atteste pas plus clairement la vision de notre âme que la vision de l'infini. » Sans-Fiel dit très vrai ; mais la conscience ne nous atteste pas la vision directe de l'âme, parce que, comme je l'ai prouvé, cette vision directe, nous ne l'avons pas actuellement. Et la conscience ne nous atteste pas davantage la vision directe de l'infini, tout simplement pour la même raison, que notre âme n'a pas non plus cette vision. Et voilà pourquoi les philosophes, interrogés s'ils voient leur âme, répondent les uns oiii^ les autres no7i. Les uns et les autres répondent bien, car nous voyons indirectement notre âme par notre pensée ; mais nous ne la voyons pas directement ou par sa nature. S. Augustin n'enseigne pas le contraire de ce que j'explique ici, comme semble le croire Sans-Fiel qui cite en note ces paroles du saint Docteur : Seipsiun per seipsum videt^ et animiis ipse ut norit se^ videt se [i) \ car, si ces paroles avaient le sens que leur donne Sans-Fiel, je ne sais comment elles pourraient se concilier avec celles du Livre De Ordiîie^ rapportées plus haut. S. Augustin, répond l'Angélique commentant un texte semblable du neuvième Livre De Trinitate^ Cap. III, veut dire que i7ie?is seipsam per se norit, quia tandem in siii ipsius cognitionem perrenit (videt se), licet per aclum snum (ut norit se). Ipsa enim est quae cognoscitiu\ quia
(i).In PsaL XII. n. 7.
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ipsa seipsam amat^iit ibidem dicitnr [i). Que les ontologistes veuillent bien se persuader (et en disant cela je ne crois pas les offenser) que S. Augustin a été lu, étudié, médité et expliqué bien avant la naissance de l'Ontologisme.
320. Récapitulation et conclusion du chapitre. — Je condus. Puisqu'il est question d'un fait qui se passe en nous, d'un fait constant et capital comme serait l'intuition ontologique, centre lumineux de toutes nos connaissances, la conscience doit en savoir quelque chose, et l'argument fondé sur son témoignage n'est ni vulgaire, ni indigne d'arrêter le philosophe, comme M. Fabre l'affirme trop dédaigneusement: « Après les « explications que nous avons données, l'objection vulgaire, « tirée des dépositions du sens intime, ne mérite donc pas de nous arrêter (2). » Or la conscience des hommes proteste contre cette intuition, loin de témoigner en sa faveur ; et commç les réponses et les explications de nos adversaires ne peuvent nous persuader que la vision immédiate de l'Infini réside cachée au fond de notre conscience, vouloir ôter à la grande majorité des hommes la possibilité de constater ce fait primitif d'intuition ontologique nous paraît déraisonnable. D'autre part, les arguments présentés par les ontologistes pour démontrer par l'analyse de la pensée humaine que le fait de cette intuition est observé par les profonds philosophes, sont loin d'être concluants. Par conséquent, nos adversaires après l'avoir accepté pour eux-mêmes, ne peuvent plus repousser le témoignage de la conscience, et ce témoignage est ouvertement contraire à l'ontologisme.
(i) p. L Qu. LXXXVII. Art. I. ad i.
(2) Cours, etc. II« vol. g 1 108. page 542.