La QUESTION DE LA FORMULE EXPRIMANT CE PREMIER
PRINCIPE EST UNE QUESTION SECONDAIRE. — Quelle est la formule par laquelle nous pouvons exprimer ce jugement primitif? Cette question de la formule du premier jugement est une question secondaire et sans connexion avec la conclusion que nous venons d'établir: à peine est-il nécessaire d'en avertir le lecteur. J'ai prouvé que l'être dans sa transcendantalité doit être l'objet de ce jugement; quelle que soit donc la formule qu'on lui donne, il aura toujours le même objet, et cela suffit à la partie essentielle de ma thèse. Il faut noter d'ailleurs qu'il n'est pas facile d'exprimer la formule cherchée. Il s'agit de l'être, c'est-à-dire d'un sujet très simple que nous nepouvons bien définir, et sur lequel, par conséquent, nous ne pouvons porter un jugement qui ne soit en quelque sorte identique avec le simple concept de l'être lui-même (i). Essayons néanmoins de formuler de notre mieux ce premier principe de nos démonstrations directes dans l'Ontologie.
473. La FORMULE : Tout être est être, doit être rejetée. — Dans le jugement affirmatif, ai-je dit ailleurs, nous affirmons l'identité qu'il y a entre le sujet et le prédicat du jugement,
(i) Cum etts simplicissimum sit, vix potest definiri, et ratione ejus distinctius explicari et applicari ad veras demonstrationes efficiendas, ita ut propositiones assumptae identicae non censeantur. Suarez. Dispp. Metaphys. Disp. IIL Sect. ill. 3 IX.
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c'est-à-dire nous disons qu'une chose est l'autre, que A est B, bien que A et B aient été considérés séparément par notre intellect et comme deux choses et deux formalités distinctes (i). Il suit de là que tout jugement affirmatif peut être retourné, je veux dire que comme le prédicat s'affirme du sujet, ainsi le sujet peut être fait prédicat et être affirmé du prédicat devenu sujet : l'étoile luit; certaine lueur est étoile. C'est pourquoi le jugement primitif doit être formulé de manière à exprimer transcendantalement l'identité qu'il y a entre le sujet transcendantal être et le prédicat transcendantal du même être. Pensant cela, quelqu'un imagina de formuler ainsi le premier principe : Tout être est être; mais cette formule n'est pas admissible.
En effet, bien que dans le jugement l'identité du sujet et du prédicat doive être exprimée, toutefois cette identité de l'un et de l'autre n'est pas logique, mais plutôt objective et réelle. Je m'explique. Subjectivement pris, le jugement est un acte vital de l'âme humaine, et pour cela c'est un acte simple; mais pris objectivement il est la chose exprimée par le jugement et le terme du jugement. Logiquement, le jugement est un composé de deux parties, de prédicat et de sujet, que l'âme unit par la copule est: en admettant que ces parties soient identiques a parte rei^ nous pouvons néanmoins les considérer, et nous les considérons réellement comme distinctes, en ce qu'elles expriment deux formalités différentes, puisque, avant le jugement, nous ignorons encore si l'une est l'autre, ou si l'une est dans l'autre, car si nous le savions, le jugement serait inutile, comme il a été dit (465). Là donc où le prédicat et le sujet n'expriment pas à notre considération mentale deux formalités distinctes, ils ne peuvent fournir matière à un jugement; car le jugement manifeste à l'âme quelque chose de nouveau
(i) Ea qiiae intellectu dividuntur et componunttir nata sunt seorsum ab eo considerari : compositione enim et divisione opus non esset, si in hoc ipso quod de aliqua re apprehenditur quid est, haberetur qtiid ei inesset vel non inesset, S. Thomas I. Contra Gentiles. Cap. LVIII. n. 2.
sur un sujet, tandis que dans le jugement A est A, rien n'est manifesté, puisque j'en sais autant par la simple appréhension de A, qu'en jugeant que A est A. Et bien qu'il soit vrai que dans le jugement tout être est être on exprime une identité, il est vrai aussi que l'union logique de deux formalités n'y est que d'une manière fictive, le sujet et le prédicat étant absolument la même chose, et ne pouvant ainsi être considérés séparément l'un de l'autre, comme il arrive dans tout vrai jugement : Ea qiiae inlellectii dividiintur et compofiuntur^ nota sttnt seorsiim ab eo considerari (i).