Cette autre formule : Tout être est ce qui est^ parait
PLUS RATIONNELLE POUR LES DÉMONSTRATIONS DIRECTES. — Il
serait bien préférable, si je ne me trompe, tout en conservant la transcendantalité du principe énoncé et l'identité objective qu'il est nécessaire d'exprimer, de formuler ce principe de manière à lui donner la forme du jugement, en mettant au lieu du prédicat être, en tout identique au sujet, une autre formalité, logiquement distincte du même sujet. Ceux-là y ont réussi, me semble-t-il, qui ont énoncé ce principe en ces termes : Tout être est ce qui est^ Omne eus est id quod est ; principe qu'on peut encore exprimer par : Tout être est lui-même, Tout être est sa propre nature y ou par d'autres formules semblables.
Afin de prévenir les objections des esprits trop méticuleux je répète que je parle exclusivement ici du premier principe dans les démonstrations directes, me réservant, suivant ma division, de parler plus loin du principe des démonstrations indirectes et des rapports de subordination de ces deux principes entre eux. Je dis donc que la formule énoncée, bien qu'elle conserve aussi quelque chose de l'obscurité qui accompagne toujours les concepts indéterminés, comme sont précisément les concepts de choses transcendantales, est cependant la plus convenable. Et je le prouve.
(i) s. Th. sup. cit.
Nous avons remarqué ailleurs avec S. Thomas que le prédicat de l'être est un mode découlant de l'être même, qu'on prenne l'être déterminément ou indéterminément, c'est-à-dire en lui-même, relativement à d'autres entités, ou à l'intellect, ou à l'appétit. Mais, puisqu'il s'agit d'un premier principe, il est clair qu'on ne doit pas prendre dans l'être comme prédicat une modalité venant de l'être pris d'une manière déterminée ou relative; mais bien une modalité propre à l'être en soi et pris indéterminément, secundum quod consequitiir omne ejis in se (i). Car l'indéterminé est logiquement avant le déterminé, comme étant le plus universel, et l'absolu est avant le relatif.
Or cette modalité très transcendantale, comme l'être luimême, n'est autre que Yessence de Têtre, que nous appelons encore chose '^ et elle exprime une formalité distincte de l'être, en ce que être se dit de l'existence actuelle, et que le mot chose signifie l'essence ou la nature de l'être: Nonaiitem inveniturali' quid affirmative dictiim absoîuie qiiodpossit accipi in omni ente^ nisiessentiaejus secundum quam esse dicitur : et sic imponitur hoc nomen Res, quod i?t hoc differt ab ente secundum Avicennam^ quod ens sumitur ab actu essendi^ sed nomen rei expri" mit quidditatem sive essentiam entis (2) Il me semble donc que le premier principe des démonstrations est très bien formulé en disant: Tout être est sa nature; ou encore : Tout être est sa PROPRE nature^ ce terme jpropre marquant le mode relatif de l'être, en ce qu'il distingue sa nature de toute autre nature, et la fixe à l'être.
Voyons maintenant en quelques mots si Tapplication correspond à la théorie. Prenons pour exemple ce syllogisme : Tout être est sa propre nature : l'âme humaine est être ; donc l'âme humaine est sa propre nature. La nature propre de l'âme humaine est d'être substance intelligente; la nature propre de la substance intelligente est d'être spirituelle ; donc l'âme hu-
(i) s. Th. Qq. Disp. De Veritate. Qu. l. Art. I. (2) S. Th. Ib.
maine est substance spirituelle. La nature propre de la substance spirituelle est d'être immortelle ; donc l'âme humaine est immortelle. — Qu'on multiplie autant qu'on le voudra ces exemples, et pour toutes les choses connaissables, et Ton verra que dans les arj^^umentations directes, qui nous font voir la chose dans sa vérité et son évidence intrinsèque, nous avons pour point de départ l'immobilité de la nature du sujet que nous considérons. Signe manifeste que le principe énoncé et qui exprime la nécessité pour la nature d'être ce qu'elle est, est le point suprême, le point culminant et lumineux de tous nos raisonnements.
Voilà pour l'argumentation directe ou positive; venons-en maintenant à l'argumentation indirecte ou négative ; elle confirmera le raisonnement suivi jusqu'ici.
575. Dans les démonstrations indirectes, le premier principe EST LE principe DE CONTRADICTION. — Pour Cette deuxième espèce de démonstration, on admet généralement comme premier principe le principe dit de contradition : il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, impossibile est aliquid stmuî esse et non esse. Et avec raison. Car l'essentiel de la démonstration indirecte n'est pas de nous montrer la chose par les principes qui la constituent, mais elle a pour but seulement de faire disparaître la chose de la réalité et même du concept, si elle n'était pas comme nous disons qu'elle est; c'està-dire qu'elle démontre non par médium intrinseciim mais par médium extrinsecum. Si Jésus-Christ n'était pas vraiment Dieu, Dieu aurait solennellement trompé l'humanité. Mais il est impossible que Dieu ait solennellement trompé l'humanité. Donc Jésus-Christ est vraiment Dieu. Voilà l'argumentation indirecte. Et comment prouver la mineure? En allant à l'impossible. Dieu est la vérité essentielle ; mais un menteur n'est pas la vérité essentielle, parce que la vérité est la négation du mensonge, comme le mensonge est la négation de la vérité. Si donc Dieu nous avait solennellement trompés, il serait en même
temps la vérité essentielle et ne serait pas la vérité essentielle. C'est là une autre démonstration indirecte, par laquelle on infère une vérité de l'absurdité qui résulterait de la fausseté de notre affirmation ; absurdité consistant en ce que la même vérité essentielle serait et ne serait pas en même temps. Généralisons ce principe et nous aurons nettement le principe de contradiction : Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps et sous le même aspect : bnpossibile est aliquid simili esse et non esse secundum idem.
A la vérité, nous ne nous élevons pas toujours à ce principe très universel, nous contentant d'inférer quelque absurdité ou quelque impossibilité pour prouver indirectement notre thèse ; mais cela n'empêche pas que l'analyse ne puisse être portée et ne nous conduise plus loin. Car, si l'on nous demande où nous voyons l'impossibilité ou l'absurdité que nous affirmons, nous en viendrons à dire qu'il est absurde d'unir ensemble et sous le même aspect l'affirmation et la négation d'un même sujet; ce qui est mettre en avant principe de contradiction.
J'ai dit que ce raisonnement sur le principe de nos démonstrations indirectes confirme grandement ce que j'ai prouvé touchant le principe des démonstrations directes. En effet, le principe de contradiction est fondé sur les idées d'être et de non-être (i), et ainsi c'est un premier principe : Ea rationeprimum est., quia termini ejiis siint ens., et non ens., qui pi^imo .in consideratione intellectus cadunt (2). Ce qui veut dire que le concept de l'être en tant que nature renferme la négation du non-être : et comme la démonstration directe part du concept positif de la nature du sujet dont on recherche les propriétés, il suit manifestement que le premier principe dans les démonstrations directes devra avoir pour objet l'être en ce qu'il a de posi-
(i) Je dis les idées de non-étre pour pouvoir m'exprimer; car, à parler rigoureusement, les négations n'ont pas d'idées propres, mais elles en ont dans les idées des affirmations. A ce sujet, voyez S. Augustin De Genesi ad litteram, Lib. VIII. Cap. XV. n. 34. Opp. Tom. III. P. I.
(2) S. Thomas. XI. Metaphysicorum, Lect. V. prim.
tif, c'est-à-dire l'être comme nature, l'être en tant qu'il s'affirme lui-même, etc. Et c'est justement ce que j'ai dit ci-dessus.
476. Primauté du principe de contradiction. — Que si, en dernière analyse et abstraction faite du genre des démonstrations, il est question de chercher quel est le principe suprême dont la lumière propre resplendit à notre âme, éclaire nos démonstrations et nous fait nous reposer avec certitude dans les vérités déduites et même dans les principes secondaires, nous ne ferons aucune difficulté d'accorder la primauté au principe de contradiction; non, toutefois, eu égard à la nature des principes en eux-mêmes, mais plutôt vu notre manière de procéder et la grande faiblesse de l'intelligence humaine.
Suarez raisonne très sensément sur ce sujet : « Ce principe : // est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps est simplement le premier dans la science humaine, surtout dans la métaphysique. Car on doit regarder avec raison comme le premier le principe qui donne sa certitude et son invariable fermeté à toute la science humaine; or, tel est justement le principe énoncé, puisque par lui on dérnontre non-seulement les conclusions, mais encore les premiers principes. Fonseca ajoute même que par ce principe les premiers principes sont confirmés a priori. Mais je ne vois pas pourquoi il appelle preuve a priori la réduction à l'impossible, qui ne se fait point par les causes, mais par un moyen extrinsèque. A moins qu'il n'entende que par ce principe on démontre a priori, non la vérité des autres principes (ce qui ne peut se faire), mais l'impossibilité ou la répugnance qui suit du contraire; car l'évidence de toute absurdité apparaît dans la contradiction où ce principe nous conduit. Et cela suffit pour que ce principe soit dit simplement premier. En effet, l'esprit humain ne saisissant pas subitement les autres principes premiers, tels qu'ils sont en eux-mêmes, est aidé et soutenu dans l'assentiment qu'il leur donne en allant à l'impossible; méthode qu'on peut employer pour tous les autres, grâce à ce premier principe de contradic-
tion. Mais lui-même ne peut être contrôlé d'aucune sorte par le recours à l'impossible, puisqu'on ne peut rien présenter de plus impossible que ce qui contient et affirme Timpossibilité ellemême ; et en cela se trouve la marque évidente que le principe de contradiction est le plus connu et le premier.
« J'ai dit de plus que l'usage de ce principe est extrêmement nécessaire dans la science métaphysique. En effet, l'être étant chose très simple peut à peine être défini, expliqué distinctement et appliqué à former les vraies démonstrations; de sorte que l'identité des propositions nous échappe (i). »
477. Récapitulation. — Il est donc démontré que notre esprit ramène les objets ontologiques de ses simples appréhensions et de ses jugements à une unité très transcendantale, qui marque de son sceau la science ontologique dans toutes ses nombreuses parties, et est en même temps le foyer lumineux où se concentrent toutes nos connaissances et d'où elles reçoivent leur lumière. Cette unité très transcendantale est la notion de l'être, soit comme objet de simple appréhension dans la connaissance des essences ou quiddités des choses, soit comme objet de jugement dans la formation et plus clairement encore dans l'analyse de nos démonstrations scientifiques (2).
Nous aurons à voir encore quelle influence ces principes de l'ontologie ont sur les autres parties de la métaphysique.
(i) Suarez. Dispp. Metaphys. Disp. IIL Sect. IIL g IX.
(2) Cf. Aristot. Lib. XL Metaphys. avec les Commentaires de S. Thomas, Leçons III et V.