CHAPITRE V
Des connaissances cosmologiques
Sommaire. — 478. Point de départ commun du sensisme, de l'idéalisme et de recelé d'Aristote ; et voies opposées suivies par les trois écoles. — 479. Le positivisme moderne est une répétition du sensisme et du matérialisme ancien. — 480. Origine historique et nature de l'idéalisme platonicien. — 481. Réfutation de cet idéalisme par S. Thomas. — 482. Le philosophe doit observer la nature, et non la supprimer. — 483. L'analyse de la sensation externe nous porte à conclure la substantialité du monde externe. — 484. Sophisme de Spinosa, et absurdité de son panthéisme. — 485. Nature de nos concepts sur la substance corporelle. — 486. Question sur l'existence du monde. — 487. Des êtres contingents existent dans le le monde. — 488. Le monde est contingent dans toutes ses parties et dans chacune; il nous conduit ainsi à reconnaître l'existence d'un Être nécessaire. — 489. La lumière ontologique est la lumière de notre science cosmologique.
478. Point de départ commun du sensisme, de l'idéalisme et DE l'école d'Aristote; et voies opposées suivies par les trois ÉCOLES. — Le monde extérieur des corps est le premier objet qui frappe l'àme humaine dans le développement de ses connaissances ; et en cela, chose vraiment surprenante, l'idéalisme le plus extrême se rencontre avec le sensisme le plus obtus, et l'école d'Aristote n'a pas d'autre point de départ. Mais, après ce premier pas fait ensemble, les trois écoles se séparent et sui-
vent des voies si opposées qu'elles ne se rencontrent jamais plus, et qu'elles parviennent à des points diamétralement contraires.
Le sensisme regarde l'homme comme l'animal le plus parfait d'entre les brutes, mais il est de leur famille, capable seulement des connaissances que les sens externes recueillent et que l'imagination se forme soit arbitrairement, soit d'après la réalité des corps. De là les objets de notre connaissance traversent l'âme comme les eaux d'an fleuve, sans que nous puissions en retenir aucun dans l'immobilité, et par suite la science humaine est une illusion, une vraie science ne pouvant exister quand son objet est variable, renfermé dans les limites de l'espace et soumis à la mutabilité du temps.
L'idéalisme, au contraire, parait n'avoir que du mépris pour la partie animale de l'homme et la réalité matérielle des corps : tout concentré dans la partie supérieure de l'âme, il ne veut vivre que d'abstractions ou d'idées; mais il ne sait dire si quelque réalité leur correspond au dehors, comme s'exprime le nouvel idéalisxTie allemand ; ou bien il imagine des réalités transcendantales en dehors de l'individuation et de la mutabilité des choses matérielles, disant avec Platon que nos idées scientifiques se rapportent à ces transcendantalités.
Ces deux opinions naquirent avec la philosophie et sont arrivées jusqu'à nous, traversant la longue suite des siècles. Et il ne faut pas en être surpris , car elles ont leur racine dans les entrailles mêmes de la nature humaine viciée. Composé d'âme et de corps, de matière et d'esprit, et le premier péché ayant mis en lutte ces deux éléments de sa nature, l'homme court manifestement le péril d'être dominé par l'une des deux parties qui se combattent en lui ; de sorte que la prédominance de la matière le portera à nier l'esprit, et que le sentiment invincible que l'esprit a de sa dignité le portera à nier la matière. Au fond et dans l'ordre des idées, c'est la même lutte que S. Paul a décrite avec des couleurs si vives,
dans Tordre des actions et de la morale, lutte qui vient précisément de celle des idées. La vérité sera donc dans une voie intermédiaire, capable de conserver l'homme tout entier en accordant à la partie animale ce qui lui est propre, sans préjudice de l'esprit, et en sauvegardant les plus nobles droits de l'esprit, sans rien ôterà ce qui est de la partie animale.
Aristote prit cette voie intermédiaire ; et les Scolastiques qui sont venus après lui la suivirent plus résolument et plus sagement. Sans supprimer le monde externe avec les idéalistes, ils surent en conserver la partie scientifique et rationnelle, contrairement à ce que firent stupidement les sensistes anciens, et à ce que, plus stupidement encore, les positivistes modernes tentent de refaire,
479. Le positivisme moderne est une répétition du sensisme ET DE l'ancien MATÉRIALISME. — Et puisque j'ai nommé les positivistes, j'en dirais un mot avant d'aller plus loin. Les positivistes commencent par protester qu'ils mettent la métaphysique de côté, et ils se vantent de chercher et de fonder la science sur Vobseri'ation des seuls faits externes du monde matériel. Mais, soit ignorance, soit malice, soit les deux à la fois, ils agissent en insensés.
De quel droit, en effet, le positivisme veut-il restreindre nos observations à la matière concrète et individuelle ? A-t-il prouvé son assertion ? Non, il la suppose a priori et à sa fantaisie : c'est-à-dire qu'il commence par un principe métaphysique forgé à plaisir, et qu'il prétend en même temps que la métaphysique est une chimère. Ensuite, que veut-il donc dire en affirmant que ^observation est la marque distinctive du philosophe ? Voyons ce qu'on entend par là.
Observer c'est non-seulement voir les objets sensibles, mais c'est les confronter dans leur nature, dans leurs productions, dans les phénomènes qui se développent successivement en eux et par eux dans la grande multitude des êtres matériels. Cette confrontation ne peut moins faire que de nous donner
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quelque unité en qui les objets se ressemblent ou diffèrent, soit dans leur nature, soit dans leur mutation et développement actif ou passif; unité qui sert à la classification des espèces et des genres des choses, et à déterminer les phénomènes qui se produisent dans telles ou telles circonstances données. Cette unité est le but de la philosophie expérimentale, c'est-à-dire dz la philosophie qui procède par l'observation analytique des faits qui se produisent continuellement.
A. Comte lui-même, le père du positivisme, convient de tout cela sans même s'en apercevoir, ce qui n'est point rare chez les sophistes. Il ne veut pas une philosophie de concepts, mais il veut la coordination des faits : c'est là sa philosophie, la philosophie positiviste dont le cai^actère fondamental est de regarder tous les phénomènes comme assnjétis à des lois ftaturelies invariables, dont la découverte précise et leur réduction au plus petit nombre possible sont le but de tous nos efforts (i). Or, comment A. Comte sait-il que tous les phénomènes sont assujétis à des lois naturelles invariables ? Est-ce là une sentence a priori, formulée par le positivisme antérieurement à l'observation ou à la coordination des faits, ou une sentence a posteriori fruit de l'observation ? Si elle est formulée a priori^ pourquoi A. Comte pose-t-il com ne principe de son raisonnement la coordination des faits, plutôt que tout autre concept abstrait ? Et si cette fomule-principe est a posteriori pourquoi en fait-il le fondement de la coordination des faits ? Voilà, cependant, une contradiction palpable qui a échappé aux observations du positivisme. Mais passons.
Soit qu'on pose a priori les lois naturelles et invariables auxquelles les êtres du monde matériel sont soumis, soit qu'on les déduise a posteriori de l'observation, c'est une vérité incontestable et incontestée que de telles lois s'offrent à nous comme indépendantes dans leul* nature des êtres individuels
(i) Je traduis de l'italien, n'ayant pas le texte français et jugeant peu utile de le rechercher. A. M.
qui leur sont soumis. Ainsi, l'arbre A, l'animal B, l'homme C étant supprimés, on n'obtient certainement point que la loi qui régit ces individus soit anéantie avec eux; elle cesse seulement de leur être appliquée. De sorte que cette proposition est très vraie : Si A et B existent doivent-ils être soumis à la loi L; mais la proposition est très fausse dans le sens inverse : Si la loi L est vraie, A et B doivent exister.
Nous avons donc le droit de demander au positivisme comment et pourquoi ces lois ont une vérité invariable, indépendamment de l'existence des individus qui tombent sous notre observation empirique; et il n'y a pas de milieu, il faut dire ou que ces lois invariables ont leur raison dans la nature même des individus matériels dont nous observons les phénomènes, ou que ces lois existent dans une intelligence législative qui les a promulguées. Le positivisme choisira-t-il le premier membre de cette proposition disjonctive ? Mais alors il devra nécessairement poser la nature des individus comme le vrai principe et la cause réelle des phénomènes que cette nature, persistant toujours la même, fait se succéder sous notre regard observateur; et nous voilà conduits à admettre la réalité de la substance et de la cause^ deux notions que les positivistes repoussent avec horreur. Il faut remarquer de plus que la nature individuelle et existante est aussi, comme nature, soumise à certaines lois nécessaires, invariables et indépendantes de l'existence des individus. Si un homme existe il est nécessaire qu'il soit animal raisonnable ; c'est là une proposition vraie, évidente, indéniable, dont la vérité est indépendante de l'existence de tel ou tel individu. Mais cette nature est l'objet d'un concept métaphysique, dont la suppression rend impossible la coordination des faits.
Comment se fait-il donc que le positivisme veuille fonder une science en dehors de la métaphysique ? C'est qu'il veut former une science sans un Dieu, dans l'intelligence de qui préexistent éternellement les lois dont dépendent nécessaire-
ment les natures soit universelles, soit singulières existantes, et leur développement dans la multiplicité des phénomènes qui surviennent dans l'univers.
Je l'avoue en toute simplicité, je ne puis comprendre que le positivisme ait trouvé des partisans, et, ce qui est pire, des admirateurs enthousiastes, étant un système plein outre mesure de contradictions les plus évidentes, sans la moindre forme scientifique, et étant dépourvu même de l'extérieur que savent revêtir le matérialisme ancien et le moderne sensisme, dont les positivistes suivent les traces, mais à la manière de brutes stupides qui ne savent pas même raisonner avec quelque apparence de vérité. Le bon accueil fait au positivisme montre à quel bas niveau est descendue la philosophie dans ce dixneuvième siècle, qui a appelé science ce comble de la déraison, et science à substituer à la sagesse des anciens et aux très profondes et très lumineuses doctrines de la religion de Jésus- Christ. C'est à rougir de honte d'être homme, quand on voit l'homme abuser de la raison jusqu'à se mettre lui-même sous les pieds de la brute.
480. Origine historique et nature de l'idéalisme platonicien. — L'idéalisme est en apparence diamétralement opposé au matérialisme ; car, où ce dernier n'admet que matière, le premier ne voit qu'idées ou phantasmes. S. Thomas attribue l'origine historique de l'idéalisme aux efforts des sages noblement désireux de préserver la science de l'ignoble matérialisme. Les premiers philosophes, dit-il (i), qui s'occupèrent d'observer les natures des choses, jugèrent que rien autre que les corps n'existe dans le monde. Et comme ih virent que les corps étaient soumis à des mouvements, à des mutations et variations continuelles, ils conclurent que nous ne pouvons avoir aucune certitude sur la vérité des choses ; car il répugne que la certitude ou l'immutabilité de l'assentiment intellectuel existe avec
(i) p. I. Qu. LXXXiV. Art. I.
un objet mobile. De là cette parole d'Heraclite : Il n'est pas possible de toucher deux fois Teau qui court ; voulant signifier ainsi qu'un objet connaissable n'est plus l'instant après ce qu'il était quand nous l'avons connu, et que notre connaissance est momentanée et variable, comme la rapide mobilité des objets.
Heureusement, Platon vint combattre les matérialistes qui l'emportaient, et ce puissant génie entreprit de sauver à tout prix la science des assauts du matérialisme. Il comprit très bien que l'immutabilité de l'objet est la condition nécessaire de la science; puis, réfléchissant sur les phénomènes de l'esprit humain, tels que la conscience nous les révèle, il vit aussi très facilement que les objets immuables et universels sont vraiment en nous, dans nos concepts , dans nos jugements, dans nos raisonnements. Or, ces concepts ont-ils eux-mêmes hors de notre âme un objet réel auquel ils se rapportent ? Oui, répondait Platon ; mais, considérant aussitôt que tout ce qui existe dans le domaine de l'expérience sensible est singulier et mobile, il concluait que notre science n'a point pour objet le monde externe, mais un monde suprasensible composé de ces êtres immuables, immatériels et universels, qui existent hors du monde sensible et qui sont les objets propres de nos connaissances. En sorte que, d'après les principes de Platon, le monde corporel est un problème pour notre connaissance intellective.
L'idéalisme moderne a répété Platon, mais avec cette différence très considérable, que le philosophe grec plaçait les formes immuables hors de notre intellect et indépendantes de lui; tandis que l'idéalisme germanique pose le moi comme la forme-mère de tous les intelligibles, et va droit au panthéisme.
48 1 . L'idéalisme platonicien réfuté par S. Thomas. — J'ai parlé ailleurs (i25 et suiv.) et de l'absurdité de l'idéalisme moderne, et contre l'opinion platonicienne, entendue dans le
sens des formes séparées (i), c'est-à-dire comme ayant une existence propre, hors des choses sensibles et hors de Dieu, S. Thomas, dans l'article cité plus haut de la Somme Théologique ^ fait les deux observations suivantes : i° les espèces platoniciennes étant immatérielles et immobiles, nous ne pourrions, par elles, prendre connaissance du mouvement et de la matière, qui sont aussi l'objet de la science naturelle, et par conséquent les démonstrations fondées sur la nature des causes motrices et matérielles seraient nulles ; 2*» Il semble ridicule, derisibile videtur^ que, lorsque nous cherchons à connaître scientifiquement les choses qui nous sont manifestées par les sens, on présente à notre étude d'autres êtres, qui ne peuvent nous donner la nature des choses sensibles, dont ils diffèrent substantiellement. Donc, en supposant que nous connaissions ces espèces séparées, nous ne pourrions cependant point juger par elles des choses sensibles qui sont sous nos 3^eux : Derisibile videtur^ ut dum rerum quae nobis manifestae sunt, notitiam quaerimus; alia entia in médium afferamus^ quae non possunt esse eorum substantiae^ cum ab eis différant secundum esse. Et sic^ illis substantiis separatis cogriitis^ non propter hoc de istis sensibilibus judicare possemus.