L'ÉTENDUE EST LA BASE OBJECTIVE ET LE TOUCHER EST LA
BASE SUBJECTIVE DE LA SENSATION. — Un dcs faits principaux qui s'offrent à notre esprit dans l'étude de l'étendue, c'est qu'elle est comme le siibstratum et la condition indispensable de la sensation prise objectivement et subjectivement. Il est inutile de demander a prîori si la sensation pourrait être obtenue autrement; le fait est tel que je le dis, nous ferons donc plus sagement de l'étudier et de l'expliquer, que de nous égarer en des hypothèses arbitraires et stériles.
Si nous ôtons sa couleur à un objet corporel, il ne pourra plus agir sur un point de nous-mêmes, je veux dire sur notre vue ; mais nous ne lui aurons cependant point enlevé d'un coup toute son influence sur nous, sur les autres sens qui peuvent en recevoir d'autres impressions. Avec la couleur ôtons la sonorité par laquelle le même objet peut fournir dans l'air diverses vibrations, qui, frappant le tympan de notre oreille, produisent ja sensation du son : allons plus loin, avec la couleur et la sonorité ôtons encore les qualités qui produisent en nous les sensations de l'odorat et du goût. Nous avons certainement accumulé autour de nous de nombreuses et grandes ruines; toutefois, si le monde extérieur a perdu pour nous la variété et l'harmonie de ses charmantes beautés, il n'est cependant pas détruit; les ruines en restent, bien qu'ensevelies dans de profondes ténèbres.
Mais cssa3^ons de porter encore un coup qui supprime l'étendue ; aussitôt le monde n'est plus rien pour nous. La substance corporelle, objet jyer accidensào. nos sensations ; disparaît;
CHAP. VI. -— l'Étendue, l'espace, le temps 277
car, bien que cette substance soit essentiellement distincte de son étendue, l'une est cependant constamment associée à l'autre, et l'impression de la substance ne nous parvient que par le canal de l'étendue et conjointement à elle ; de sorte que le concept de corps est presque impossible s'il ne renferme de quelque manière l'étendue. Les faits prouvent donc que l'étendue est la base objective de l'action des sensibles sur nos sens.
L'étendue est aussi la base subjective de nos sensations externes. Dans hs écoles, comme dans le langage commun, on distingue cinq sens externes : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher, et il n'y a rien à reprendre à cette division. Remarquons toutefois que les quatre autres sens externes, tout en ayant un objet et un office distinct du toucher, restent inactifs s'ils ne participent point à la sensation du tact, qui constitue surtout l'être sensitif de l'animal. Supposons, en effet, un homme privé en naissant de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût; il ne serait point pour cela privé de sensation, car le toucher lui reste, et il peut sentir les impressions du monde externe. Mais si nous l'imaginons privé du tact, cette privation toute seule suffira pour nous permettre de dire qu'il n'a plus ni vue, ni ouïe, ni odorat; parce que la quantité étant détruite, toutes les autres qualités sensibles doivent disparaître (i); tandis que les autres manquant, la quantité reste.
Le fait prouve donc que l'étendue est la base de la sensibilité objective, comme le toucher est la base de la sensibilité subjective; et le toucher a pour objet la quantité ou l'étendue. De là, si nous voulons dire quel concept nous nous formons de la quantité, il est nécessaire de laisser les autres sens et
(i) Si moles ipsa corporis, quaniactimque vel quantuîacumque sU, penîtus auferatur, qualitates ejus non erit ubi sint, quamvis non mole metiendac sint. S. August. ad Dardanum. De praesentia Dei. Epist. CLXXXVU. (alias LVII). Cap. VI. n. i8. 0pp. Tom. II,
de considérer attentivement ce que nous dit le sens du toucher, 492. Deux éléments entrent dans l'étendue, la multitude DANS l'unité et l'unité DANS LA MULTITUDE. — Quand je pose ma main étendue sur une superficie, je sens à la fois et distinctement dans tous les points de la surface de ma main l'impression de la superficie corporelle ; impression qui est semblable dans tous les points, mais qui n'est pas la même. Ce qui signifie que les points qui correspondent aux divers points de ma main et aux diverses impressions que j'en reçois peuvent être semblables, mais ne sont pas identiques. Donc, dans l'objet du tact il y a multitude. Un simple point ne pourrait produire sur la main entière, ou sur une partie, le phénomène que j'ai observé. C'est le premier concept brut, pour ainsi dire , que nous nous formons de l'étendue : le concept de nombre y entre nécessairement. Mais le nombre suffit-il pour nous donner l'étendue?
Posons la main sur un amas de grains de poussière et nous remarquerons que notre main éprouve, il est vrai, d'autres impressions, mais de telle sorte qu'elles ne sont pas dans tous et chacun des points de la main, comme pour le premier cas; aussi nous disons que ces points forment nombre, ou quantité discrète, mais non étendue ou quantité continue. La différence qu'il y a entre la première et la seconde sensation consiste en ce qu e, dans le second cas des grains de poussière il y a interruption dans les points sensibles de ma main, et que dans le premier cas de la superficie l'interruption n'a pas lieu, mais que la sensation est multiple de manière cependant à rester unique.
Transportant donc la sensation subjective à son objectif propre qui produit cette sensation, nous dirons que dans la superficie il y a multitude, à la vérité, mais qu'en même temps les parties n'en sont pas interrompues, ou sont unies. Voilà l'étendue; et le concept que l'âme conduite par les données de la sensation s'en forme résulte de deux éléments :