CHAPITRE IX
Les principes de la science morale
Sommaire. — 52i. La raison, Tordre et les sciences humaines. — 522. Récapitulation des Chapitres précédents et sujet de celui-ci. — 523. Le bien et le mal dans les créatures. — 524. L'action humaine qui procède de la volonté déterminée par la raison est bonne comme entité, et mauvaise en tant que défectueuse. — 525. Ce défaut de l'action morale provient primitivement de l'objet, en ce qu'il ne convient pas à la volonté. — 526. L'ordination de l'objet à la volonté prend la raison de bien ou de mA moral en ce que l'objet se rapporte par la volonté à l'être de l'homme. — 527. De là, la moralité de l'action vient prochainement de ce que l'objet, qui est le terme de l'action volontaire, est en conformité ou en opposition avec la raison. — 528. Les circonstances dans les actions morales. — 52q. Nature du jugement formé par notre intellect sur la moralité des actions humaines. — 53o. Difficulté. Sujet du Chapitre suivant.
521. La raison, l'ordre et les sciences humaines. — La science est la suprême perfection de la raison; car la raison ne vit pas de matière, mais d'intelligence et d'amour, ou de vérité et de bonté. La connaissance de l'ordre est la prérogative de la seule raison; et si les facultés sensitives peuvent dans un sens absolu avoir quelque connaissance des choses, il n'est toutefois point en leur pouvoir de connaître les relations d'ordre qui sont entre une chose et une autre : cette seconde connais-
sance appartient à la raison et à elle seule. De là cet adage aristotélicien : Sapieiitis est ordinare^ que j'ai déjà cité et prouvé 3io). Or, il faut distinguer une double ordination dans les choses : Tune a pour objet les rapports entre les parties qui concourent à former un tout ; que ces parties soient matérielles, comme dans un édifice, ou qu'elles soient animées et même raisonnables, comme la multitude des individus qui composent la famille, la cité, la nation, le peuple, etc. L'autre a pour objet la direction des choses à une fin déterminée; elle prescrit les nombreuses et très diverses relations qui peuvent exister entre les parties coordonnées. C'est l'ordre qui doit prévaloir dans une armée et une société; l'une et l'autre voulant des relations réciproques entre leurs membres ; parce qu'elles sont informées par une commune unité, qui est la fin suprême du tout et en même temps des parties. Ce second ordre l'emporte tellement sur le premier que sans lui le premier n'existerait pas ; de même que la société disparaîtrait, si elle cessait d'avoir un but.
Revenant à la considération de Tordre qui, comme il a été dit, est l'objet de la raison seule, nous voyons qu'il se rapporte à la raison de quatre manières très distinctes (i). Il y a en effet un ordre qui précède notre raison et qu'elle ne fait que contempler, sans avoir la puissance d'y ajouter ou d'y ôtcr rien : ainsi, l'astronome contemple la disposition des astres, le géologue les lois de la terre, le physicien les phénomènes de la nature, le métaph3'sicien les propriétés et les natures graduées des êtres; mais l'astronome ne règle point les astres, ni le géologue la terre, ni le ph3'sicien les phénomènes, ni le métaphysicien les natures (2).
(i) Ordo autetn quadrupliciter ad rattouem comparattir. S. Thomas in I. Ethicorum Lect. I. J'avertis le lecteur que le raisonnement que j'expose en commençant ce chapitre est pris tout entier dans l'ouvrage du saint Docteur et au lieu cité^
(2) Est eiiitn quidam Ordo quem ratio nonfacit, sedsolum considérât, sicut est ordo rerum naturalium. Ib.
En outre de cet ordre totalement extrasubjectif et sur lequel notre intelligence n'a aucune influence, il y en a un autre qui dépend de notre intelligence, non quant aux entités ordonnées, mais quant à leur disposition ; et cet ordre est celui que la raison met dans ses concepts (i). La nature nous donne les objets, et parce que la nature nous les donne, l'intellect les entend; mais donner un certain ordre à de tels objets, les disposer de sorte que l'un soit en contact avec un autre, que l'un éclaire l'autre, cl qu'il en résulte un tout gardant l'unité dans la diversité de ses parties et offrant à l'œil de l'intelligence un ensemble qu'elle puisse embrasser d'un seul regard, tout cela est exclusivement l'œuvre de ranal3'se et de la synthèse intellectuelle." Ainsi, la nature fournit les couleurs à l'artiste, mais c'est l'artiste qui dispose ces mêmes couleurs et leur fait former un tableau, une figure, un paysage, etc.
Et comme notre âme n'a pas seulement l'intellect pour connaître, mais aussi la volonté pour aimer; l'intellect qui dispose les objcts.de ses propres concepts, dispose aussi et ordonne les objets de la volonté, afin que l'amour et la connaissance ne marchent point en insensés dans les ténèbres, mais qu'ils suivent la raison et soient guidés par la lumière de la vérité. C'est la troisième espèce d'ordre (2).
Il y a encore un quatrième ordre que la raison dispose dans la considération des choses extérieures et dont elle-même est la cause; cet ordre constitue l'art (3). Nous n'avons pas à en traiter ici, il suffit de l'avoir indiqué.
(i) Alius aiitem est ordo, quem ratio considerando facit in proprio actu, puta cum ordinat conceptiis suos ad inviccm, et figna conceptunm, qiiae sunt voces significativac. Ib.
(2) Tertius aittem est ordo quem ratio considerando facit in operationibus voluntatis. Ib.
(3) Quartus aiitem est ordo^ quem ratio considerando facit in exterioribus, quariim ipsa est causa, sictit in arca et domo. Ib. Après avoir donné cette quadruple division de l'ordre, S. Thomas observe très judicieusement que comme la considération intellectuelle des choses forme l'habitude scientifique, ainsi, des diverses considérations de Tordre, ou du point de vue différent,
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522. Récapitulation des chapitres précédents et sujet de CELUI-CI. — M'attachant à suivre très étroitement l'Angélique dans ces principes très savants et très profonds dont la lumière trace les grandes voies de la science humaine, j'ai considéré dans les chapitres précédents l'ordre des choses indépendantes de la raison humaine, les objets universels et abstraits de la métaphysique, les objets matériels et sensibles de la cosmologie, les objets spirituels et subjectifs de la psychologie; et j'en ai cherché et déterminé, autant que je l'ai pu, la nature, les propriétés, les origines, les relations , ne traitant pas de tous ces objets individuellement, mais seulement de quelques principaux et d'une manière plutôt générale que particulière.
Je ne m'étais point proposé de considérer les objets susnommés de manière à rester exclusivement sur le terrain de la métaphysique; je voulais plutôt en former un tableau, une composition artistique, pour ainsi dire, mais idéale et logique. C'est pourquoi après avoir traité de ces objets autant qu'il était besoin pour mon dessein, je me suis mis à les disposer, non comme ils sont dans la nature, mais comme ils sont dans ma connaissance, afin
dirai-je, qui donne l'unité aux choses ordonnées naît la diversité des sciences : Et quia consideratio rationis per habitum perficitur, secundum hos diverses ordines quos proprie ratio considérât sunt diversae scient iae. Xam ad philosophiam naturalem pertinet considcrare ordinem rcriim quem ratio hiimana considérât scd non facit ; ita qiiod sut natnrali philosophia comprchcndamus et metaphysicam. Ordo autem qttem ratio considerando facit in proprio actit, pertinet ad rationaleni philosophiam, ctijus est considcrare ordinem partium orationis ad invicem, et ordinem principioriim ad invicem et ad conclusioncs . Ordo autem actionum vohmtariariim pertinet ad considerationem moralis philosophiac. Ordo autem quem ratio considerando facit in rébus exterioribus constitutis per rationem humanam, pertinet ad artes mcchanicas. Ib.
Les savants dominicains Goudin et Roselli, suivis par le célèbre P. Libcratorc, ont cru que dans ce texte S. Thomas voulait diviser la philosophie en quatre parties, en Logique, Physique (générale), Métaphysique et Morale. Il me semble, au contraire, qu'ici l'Angélique conserve la division de la Philosophie en troià parties : Logique, Physique ou Naturelle et Morale, division donnée par Platon et admise par S. Augustin (Cf. De Civitatc Dci Lib. H. Cap. VIL, Lib. VIII, Cap. IV., Lib, XI. Cap. XXV.); car il me paraît manifeste que S. Thomas comprend la métaphysique dans la naturelle : Ita quod sub naturali philosophia comprchcndamus et metaphysicam.
de pouvoir dire à quel point de vue se place mon esprit pour contempler le cadre de ses connaissances, quel est l'objet principal où viennent se concentrer toutes les diverses nuances, et quelle est l'unité première qui verse sa lumière sur toutes les couleurs.
J'ai cherché, en un mot, à considérer ordinem partium orationis ad invicem pour trouver le centre de toutes les quiddités, et ordinem principionim ad iîivicem et ad conclusiojies pour déterminer la lumière, ou le foyer où convergent tous les rayons qui ont éclairé et dirigé mes raisonnements. Et dans cet ordre purement logique en tant qu'ordre, et essentiellement objectif par rapport aux choses disposées, j'ai remarqué constamment que la lumière est toujours quelque chose de très indéterminé, qui, étant appliqué aux choses plus particulières me les éclaire et m'en donne la science ; et ce quelque chose est VEns et ea quae consequuntur ens^ lit imwn et multa^ potentia et actiis. Hiijusmodî aiitem non debent omnino indetenninata remanere^ ciim sine his compléta cognitio de his^ quae siint propria alicui generi vel speciei haberi non possit... ciim his unumquodqne genus entiiun ad sui cognitionem indigeat [i). Ces paroles de S. Thomas sont vraies, comme il a été démontré, par rapport à nos connaissances cosmologiques et psychologiques, et j'espère pouvoir démontrer qu'elles sont également vraies pour nos connaissances d'ordre moral. Le sujet que j'entreprends maintenant de traiter a une importance pratique qui ne peut échapper à personne. Je m'étudierai donc à unir, comme pour les sujets précédents, les deux choses nécessaires pour un traité scientifique de cette nature : la clarté de la forme et la profondeur des principes. Ici encore S. Augustin et S. Thomas seront jines maîtres.