‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie ZigliaraChapitre 79 sur 126 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La liberté humaine et la loi

Sommaire. — 33 1. Le libre arbitre. — 532. Inclinarion au bien. La volonté prise comme nature et comme volonté. — 533. Le bien auquel nous sommes naturellement inclinés est un bien déterminé en lui-même, c'est-à-dire objectivement; mais il est indéterminé par rapport à nous, c'est-à-dire subjectivement. - 534. La liberté humaine émerge de la condition de l'objet de la volonté. — 535. Elle naît aussi de la contingence de ce même objet. — 536. Récapitulation et conclusion des raisonnements précédents. — 537. Quelques principes déjà établis rappelés. — 538. Nature et sources de la loi. — 539 Schème de la marche logique sur la loi et les limites de la liberté humaine.

53 1. — Le libre arbitre. — Par libre arbitre, on entend communément la faculté de vouloir une chose et d'en refuser une autre ; ce qui implique le domaine de ses propres actions ou la faculté d'élection. Afin donc de définir la nature de la liberté humaine, il faut pénétrer dans la nature de ce que c'est que choisir : Ex hoc liberi arbitrii esse diciniiir^ qnod possimius itnum recipere^ alio veciisato^ qnod est eligere ; et ideo naturam liberi arbitrii ex electione considerare oportet (i). Ce sont les paroles de S. Thomas. Je ne m'arrêterai pas' à prouver ici que nous sommes vraiment libres, c'est-à-dire que nous sommes maîtres de nos actes humains : c'est là un fait de conscience éclatant, et le fatalisme trouvera toujours sa

(I) p. I. Qu. LXXXIII. Art. III.

défaite dans la conscience, comme l'y trouve le scepticisme. Laissant donc les fatalistes délirer à leur fantaisie, en opposition au genre humain et à eux-mêmes, je veux uniquement monter par degrés jusqu'aux sources les plus élevées de la liberté humaine, en me servant des concepts quidditatifs et des principes qui l'expliquent et la démontrent. Je n'ai pas à m'occuper d'autre chose.

532. Inclination au bien. La volonté prise comme nature et COMME VOLONTÉ. — Dieu très bon et très grand n'a pas créé le monde témérairement et à l'aveugle, mais avec intelligence et volonté, c'est-à-dire avec une souveraine sagesse; or le propre de qui agit avec sagesse est d'user et de disposer de ce qui est à lui comme de mo3'ens pour une fin connue et voulue, qui, tout en étant le terme dernier de l'action créatrice, est encore le perfectionnement de la nature créée et ordonnée pour l'atteindre. Et cette fin est Dieu même, ou la communication de sa bonté d'où naît ensuite la gloire divine par la manifestation de cette bonté et par la louange que les créatures raisonnables et intellectuelles donnent au Créateur. C'est pourquoi Dieu a mis au fond de toutes les natures une inclination puissante en rapport avec chacune, et qui les fait tendre constamment et nécessairement au but ou à la perfection de leur être ; perfection qui, pour les êtres spirituels, s'appelle félicité.

Mais nous, sommes-nous exclus de cette impulsion du Créateur ? Non, ce n'est pas possible; car nous dépendons de lui comme toutes les autres choses, et c'est lui qui nous a créés et disposés pour une fin qu'il connaît et veut. Celui qui entre dans sa propre conscience, celui qui considère la vie des autres hommes s'aperçoit facilement que nous sommes poussés à être heureux. Oui, tous nous voulons être heureux, et nous travaillons sans cesse à la recherche du bonheur; et cette conformité de volonté, constante, universelle, nécessaire, montre évidemment que ces appétitions sont une impulsion de la nature spécifiquement une, uniforme, invariable en tous, et non une élec-

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tion de liberté particulière, élection qui serait le fait d'actions et de goûts divers et opposés dans les hommes.

Et afin de satisfaire ce désir naturel d'une félicité en rapport, Dieu a donné à l'animal les sens et les appétits animaux, et à nous la raison et la volonté. Or, bien que la volonté ne soit pas une personnalité, elle est cependant quelque chose et, par suite, elle est une nature, elle aussi (la nature étant prise dans le sens d'une substance ou d'une entité quelconque (i) ); mais elle est une nature qui, selon l'expression de S. Thomas, émane ou resuite (2) nécessairement d'une autre nature substantielle, avec laquelle elle est inséparablement unie et pour le perfectionnement de laquelle elle est ordonnée. Comme nature, elle est dans les conditions de toutes le^ autres natures, c'est-à-dire qu'elle est naturellement et nécessairement disposée pour l'appétition d'un bien en rapport avec son essence propre; comme nature émanant de la substance de l'âme raisonnable dont elle doit naturellement procurer la perfection, l'inclination mise en elle par le Créateur la portera vers un bien proportionné à l'inclination, si je puis parler ainsi, de la substance même de l'âme humaine.

Ce raisonnement est conforme à l'enseignement de S. Thomas sur ce sujet. « La nature et la volonté, dit-il, sont disposées de telle manière que la volonté elle-même est aussi une nature, parce que tout ce qui existe est dit nature. Il doit donc y avoir dans la volonté non-seulement ce qui est propre à la volonté, mais encore ce qui est nature. Or il est de chaque nature créée qu'elle soit disposée par Dieu pour le bien, et qu'elle le recherche naturellement. C'est pourquoi la volonté a, inné en elle, un appétit naturel pour le bien qui lui est convenable; et de

(i) Natura dicitur multipliciter. Quandoque enim dicitur principium intrinsecum in rébus mobilibus. Et talis natura est vel materia, vel forma materialis. Alio modo dicitur natura quaelibet substantia, vel quodlibcl ens. S. Th. I-Il. Qu. X. Art. I.

(i) Emanatio propriorum accidentium a subjecto non est per aiiquam tranS' mutationem, sed per aiiquam naturalem resultationem : sicut ex uno natura' liter aliud résultat, ut ex luce color. P. I. Qu. LXXVII. Art. VI. ad 3.

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plus, elle a la puissance de vouloir quelque chose par sa propre détermination, c'est-à-dire par élection et non par nécessité (i). La volonté se distingue de la nature comme une cause se distingue d'une autre. Car certaines choses se font naturellement, et certaines autres se font volontairement. Il y a en effet une manière d'être cause propre à la volonté maîtresse de son acte, en outre de la manière propre à la nature, qui est déterminée à une seule chose. Mais comme la volonté est fondée sur la nature, il est nécessaire que le mode propre à la nature entre pour quelque part dans la volonté ; de même que la cause inférieure participe à ce qui est de la cause supérieure. En toute chose, d'ailleurs, l'être qui est de la nature, l'emporte sur le vouloir qui est de la volonté. De là vient que la volonté veut naturellement certaines choses (2). »

Notre volonté peut donc être considérée sous trois aspects; comme volonté ou comme faculté élective (et c'est en quoi consiste sa différence spécifique), comme nature simplement, et enfin comme nature résultant de la nature de l'âme dont la volonté est faculté ou attribut. Comme attribut^ la volonté retrace en tout l'essence de l'âme raisonnable, dont elle est une émanation ou une résultance^ de la même manière que tout

(i) Natura et voluntas hoc modo ordinata sunt, ut ipsa voluntas quaedam naturasit, qiiia omne qiiod in rébus invenitur, natura quaedam dicitur. Et ideo in voluntate oportet invenire non soltim id quod voluntatis est, sed etiam quod naturae est. Hoc autem est cujiislibet naturae creatae, ut a Deo sit ordinata in bonum, naturaliter appetens illud. Unde et voluntati ipsi inest naturalis quidam appetitus sibi convenientis boni ; et praeter hoc habet appetere aliquid secundum propriam determinationem, non ex necessitate : quod ei competit inquantum voluntas est. Qq. Disp. De Veritate. Qu. XXIL De Voluntate. Art. V.

(2) Voluntas dividitur contra naturam, sicut una causa contra aliam. Quaedam enim fiunt naturaliter, et quaedam fiunt voluntarie. Est autem aliiis modus causandi proprius voluntati, quaeest domina sui actus, praeter modum, qui convenit naturae, quae est determinata ad unum. Sed quia voluntas in aliqua natura fundatur, necesse est, quod modus proprius naturae, quantum ad aliquid, participetur a voluntate: sicut quod est prioris causae, participatur a posteriori. Est enim prius in unaquaeque re ipsum esse, quod est per naturam, quam velle, quod est per voluntatem. Et indeest, quod voluntas naturaliter aliquid vult. I-II. Qu. X. Art. I. ad i.

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