CHAP. X. — LA LIBERTÉ HUMAINE ET LA LOI 36 I
effet retrace la nature de sa cause ; comme nature^ elle a une inclination propre à elle pour un bien apte à la perfectionner et à perfectionner, par conséquent, 1 ame raisonnable qui est son fondement et dont elle est une faculté ; comme volonté^ elle a le domaine de ses propres actions et, par suite, le choix des objets. Mais la volonté comme volonté présuppose la volonté comme nature qui incline au bien, de même que l'espèce suppose le genre, et l'individu l'espèce.
Le bien AUQUEL NOUS SOMMES NATURELLEMENT INCLINÉS EST UN BIEN DÉTERMINÉ EN LUI-MÊME, c'eST- A-DIRE OBJECTIVEMENT; MAIS IL EST INDÉTERMINÉ PAR RAPPORT A NOUS, c'eST-A-DIRE
SUBJECTIVEMENT. — Sachons maintenant quelle est la raison du bien auquel nous sommes naturellement inclinés avant l'élection de la volonté ; est-ce un bien particulier ou universel, déterminé ou indéterminé ? Remarquons bien le sens de la question; on ne demande pas si, objectivement ou a parte rei^ il y a un bien déterminé capable de satisfaire notre inclination naturelle, ni quel est ce bien : ce bien existe, c'est Dieu, principe et fin de la créature raisonnable ; mais on demande seulement quel est le bien primitivement voulu dans l'ordre subjectif par notre volonté comme nature, et qui, par conséquent, est le fondement des appétitions libres. Tel est le sens exclusif de la question que je veux présentement résoudre. Il n'est pas difficile de répondre à la question ainsi posée, si l'on veut réfléchir un instant sur le fait des actions humaines, et sur les principes qui ont été établis dans le premier Livre par rapport à l'ordre chronologique de nos connaissances.
Le fait. Il n'y a pas d'homme qui n'éprouve le désir du bien et qui ne s'agite pour l'obtenir, afin d'apaiser le désir de la volonté; désir inné et venant de la nature. C'est pourquoi, comme je l'ai déjà remarqué, ce désir est constant, uniforme et universel chez tous les hommes. Et néanmoins, dans la recherche pratique de ce bien que tous, comme s'ils n'étaient qu'un seul homme, désirent incessamment, il y a une grande variété d'af-
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fections et de voies suivies. Les uns cherchent leur satisfaction dans les richesses et soumettent toutes leurs autres passions à celle-là; d'autres, au contraire, dissipent follement leur fortune dans la poursuite des jouissances sensuelles, jouissances qu'ils préfèrent à tout, parce que leur cœur est de fange ; celui-ci se porte vers des biens au-dessus de la matière et qui touchent à l'esprit de plus près, tels que la science, la gloire, la renommée le trône, etc. ; celui-là considère avec une affection singulière la vertu unie à la vraie science, et toutes deux font les délices de son ame; enfin il en est qui mieux conseillés regardent avec vérité la science et la vertu non comme la fin dernière et le bien suprême de l'ame humaine, mais comme des moyens conduisant à Dieu, à qui l'âme aspire de s'unir, et vers qui elle tend sans repos par toutes les puissances de son esprit. Ce sont là des faits que nous expérimentons chaque jour et qu'on ne peut point ne pas admettre.
Mais cette diversité d'affections ne viendrait-elle point de la tendance de la volonté comme nature ? Non, certainement; car la nature est spécifiquement une en tous, et la tendance naturelle est aussi spécifiquement une en tous. Donc cette variété de passions et de directions, que nous trouvons dans les actions des hommes cherchant à satisfaire pratiquement leur désir d'être heureux, provient de l'élection libre de la volonté qui concrète librement l'appétition innée et naturelle du bonheur dans des objets déterminés, soit matériels, soit propres à l'âme raisonnable, soit Dieu. Donc, l'inclination que nous avons dit précéder l'élection de la volonté,' et être une, constante, universelle en tous n'a pour objet qu'un bien indéterminé, qui n'est foîvnelleme?it ni la matière, ni l'esprit, ni Dieu, mais que la volonté détermine pratiquement en choisissant un de ces trois objets particuliers. C'est pourquoi S. Thomas infère de là que nous faisons un acte méritoire quand nous plaçons en Dieu notre fin dernière, bien qu'il n'y ait pas d'autre véritable fin dernière pour l'homme en dehors de Dieu. L'argumenta-
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tion du saint Docteur est si belle et si profonde qu'elle mérite d'être rapportée ici en entier.
« Le désir de sa fin dernière est inné dans l'homme, mais d'une manière générale, c'est-à dire qu'il désire d'être complété en bonté; la nature ne lui déterminant point en quoi consiste ce complément, si c'est dans la vertu, dans les sciences, dans les Jouissances, ou dans d'autres choses. Donc, lorsque l'homme, par sa raison aidée de la grâce divine, s'attache à un bien particulier comme à sa béatitude, et que sa béatitude est vraiment dans ce bien, alors il mérite, non parce qu'il veut la béatitude que l'appétit naturel le porte à désirer, mais parce qu'il désire tel bien spécial, vers lequel la nature ne le porte point formellement, comme serait la vue de Dieu; vue dans laquelle cependant consiste la vraie réalité de sa béatitude.
« Mais, si quelqu'un conduit par une raison égarée place sa béatitude dans un bien particulier, tel que les plaisirs sensuels, en qui réellement la vraie béatitude n'est point, il démérite non parce qu'il cherche le bonheur, mais parce qu'il place indûment son bonheur dans un objet où il n'est pas et qu'il le désire comme sa béatitude. On voit clairement par là que vouloir ce qu'on veut naturellement n'est secundum se ni méritoire ni déméritoire; mais que ce mouvement naturel devient méritoire ou déméritoire quand il est spécifié par tel ou tel objet. C'est ainsi que les Saints méritent en désirant Dieu, c'est-à-dire la vie éternelle (i). »
(i) Homini inditus est appetitus tiltimi finis sui in commitni, ut scilicet appelât nattiralitcr se esse completum in bonitate. Sed in qiio ista completio consistât, xitriim in virtutibus vel scientiis vel delectabilibus vel fiujusmodi aliis non est ci determinatum a natura. Quando ergo ex propria ratione adjutus divina gratia apprehendit aliqxiod spéciale bonum, ut suam beatitudincm, in quo vcresua beatitudo consistit, tune meretur non ex hocquod appétit bcatitudinem quam naturaliter appétit, sed ex hoc quod appétit hoc spéciale, quod non n^ituraliter appétit, ut visionem Dei, in quo tamen secundum rei veritatem sua beatitudo consistit. Si vero aliquis per rationem erroneam deducatur ut appelât aliquiJ spéciale, ut suam bealitudinem, pula corporalus delcctationes, iit quibus tamen secundum rei veritatem sua beatitudo non consistit, sic appetcndo bcatitudinem demeretur, non quia appétit bcatitudinem, sed quia indebite appétit hoc ut beati-
J'ai dit aussi que la conclusion inférée du fait par l'analyse est d'accord avec les principes établis sur l'ordre chronologique de nos idées. Dans cet ordre, la première pensée de notre intelligence saisit l'être dans son plus haut degré d'indétermination (69-70-450); et ainsi la volonté qui suit de près le développement intellectuel ne pourra avoir pour objet que le même être saisi et voulu par la volonté pour son perfectionnement, ou pour celui de l'intellect, ou des autres facultés de l'âme, ou de l'être humain (i), comme ayant la raison de bien, ainsi qu'il a été dit dans le^ Chapitre précédent. Nous avons donc ici la la preuve que le bien auquel la nature nous incline et que nous désirons naturellement est, siibjectiveiiient parlant, un bien indéterminé ; c'est l'instinct ou le désir de notre perfection ou de notre bonheur, avant la détermination de l'objet sur lequel se reposera notre cœur ou notre âme pour être parfaite et heureuse. Cette détermination est le fait de notre volonté, c'est-àdire de notre élection.
534. La liberté humaine émerge de la condition de l'objet DE LA VOLONTÉ. — Attirée naturellement vers le bonheur, notre volonté, sentant qu'elle n'est pas heureuse, met en mouvement toutes les puissances de l'âme afin de trouver l'objet qui la satisfera, qui terminera son désir et la réjouira par la pleine et tranquille jouissance de lui-même. Mais cet objet n'est point et ne peut être un bien indéterminé en soi, c'est-à-dire dans
tudinem, in quo beatitiido non est. Patet igitur quoi volendo id qiiod qiiis naturaîiier viilt seciindiim se non est meritoriiim nec demeritorium, sed seciindum qitod speciftcatiir ad hoc vel illiid potest esse meritoriiim vel demeritorium. Et hoc modo sancti merentur appetendo Deum, vel vitam aeternam. Qq. Disp. De veritate. Qu. XXII. De voluntate. Art. VII.
(i) Je dis ainsi parce que la volonté n'a pas seulement pour objet ce qui est exclusivement son bien propre, mais encore tout ce qui est bien de l'homme sous quelque aspect qu'on le considère. Non enim, écrit S. Thomas, per vohtntatem appetimus solttm ea, qtiae pertinent ad potentiam voluntatis, sed etiam ea qiiae pertinent ad singiilas potentias, et totiim hominem. Unde naturaîiier homo viilt non soliim objectinn voluntatis, sed etiam alla, qiiae conveniunt aliis potentiis, itt cognitionem veri, quae convenit intellectui, et esse, et vivere, et hujiismodi alia quae respiciunt cbnsistentiam natiiralem: quae omnia comprehendiintur sub objecta voluntatis, sicut quae dam par ticularia bona. I-II. Qu. X. Art. I.