CHAP. X. — LA LIBERTÉ HUMAINE ET LA LOI
sa réalité objective ; car rindéterminé n'existe pas, et ce qui n'existe pas ne peut être obtenu par la volonté et, par suite, ne peut être l'objet que la volonté désire d'obtenir. La volonté cherche donc, dans la réalité des choses déterminées et existantes, le bien auquel elle est indéterminément et naturellement inclinée; et ce bien déterminé et réel est d'autant plus recherché par la volonté qu'il a plus en réalité ce qu'elle désire naturellement et sans détermination, c'est-à-dire la perfection complète de l'être humain.
Ici il est nécessaire de rappeler qu'il appartient uniquement à la raison de juger si un bien déterminé et réel possède les conditions voulues pour le bien naturellement et indéterminément désiré par la volonté (529). Supposons donc que la raison voie réalisé dans un objet déterminé et particulier ce bien naturellement voulu par la volonté, ou un bien étroitement lié avec l'obtention de ce bien ; dans cette h3^pothèse,il est clair que, supposé que la volonté veuille(i),elle devra nécessairement vouloir le bien particulier, jugé bien par la raison, parce que la non volition positive de ce bien impliquerait la négation positive de vouloir le bien indéterminé, négation ou refus de vouloir le bien général qui n'est pas au pouvoir de la volonté, comme nous l'avons démontré. La raison intrinsèque de cela est précisément que la volonté veut l'achèvement total de sa bonté, c'est-à-dire la félicité, parce qu'elle ne voit et ne peut voir dans la félicité que la raison du bien ; le bien indéterminé qu'elle poursuit de ses désirs ne pouvant être que bien, dès qu'il est nécessairement être. Or, le bien appréhendé comme seul bien est l'objet adéquat de la volonté, et elle ne pourrait le
(i) Je dis à dessein, supposé que la volonté veuille, parce que je parle, dommc on le voit, de la volonté dans l'ordre à l'objet, c'est-à-dire dans l'ordre de spécification ; je ne parle pas de l'exercice de l'acte de la volonté, car nul objet ne nécessite présentement cet exercice: Voluntas movctur dupliciter. Uno modo, quantum ad excrcitium actus. Alto modo, quantum ad spccificationem actus, quae est ex objecta. Primo crgo modo voluntas a nullo objecta ex neccssitatc mo' vetur.Potest enim aliquis de quocumquc objecta non cogitarc, et ycr conscquens nequc actu velleillud. S. Thomas I-ll. Qu X. Art. II.
refuser sans se nier elle-même, ce qui est absolument impossible. Ainsi en arrive-t-il de la volonté des bienheureux dans la contemplation de Dieu face à face; ils voient la bonté souveraine, la bonté essentielle, la bonté infinie, et leur volonté bienheureuse ne pourrait lui refuser son amour, (i).
Cependant les choses de la vie sont bien différemment ici-bas. Les objets appréhendés par l'intellect sont finis et contingents dans leur existence réelle; et en tant que finis ils sont bons et ils ne le sont pas : ils sont bons comme entité, et ils ne le sont pas comme entité limitée ; car la limitation, étant une négation d'entité, est aussi une négation de bonté. Comme contingents ces objets, dans leur singularité, n'ont par leur nature aucune connexion nécessaire avec l'objet désiré par la volonté comme fin dernière, par la raison que l'existence d'un individu n'est pas la condition essentielle de l'existence réelle de l'universel, puisque l'universel peut exister indifféremment dans l'individu A, comme dans l'individu B (479). Or, un objet fini étant proposé à la volonté, objet bon et non bon sous des aspects différents, la volonté est comme en balance entre les deux : si elle considère l'objet comme bien, elle peut en faire l'objet de son amour; si elle le considère comme non bien, il n'est plus son objet, elle peut le repousser. La volonté n'est donc nécessitée ni à aimer ni à ne pas aimer cet objet, et si elle l'aime;, c'est parce qu'elle le veut, et si elle ne l'aime pas, c'est parce qu'elle veut ne pas l'aimer; c'est-à-dire que l'amour et le non amour sont dans le pouvoir d'élection de la volonté.
Et voici comment, suivant la définition donnée au commencement de ce Chapitre, la liberté émerge de la condition même de l'objet de la volonté, en ce que l'objet est appréhendé comme non tout bien, c'est-à-dire non tout objet de la volonté, mais en partie bien et capable par ce côté de la mouvoir, et en partie non-bien et impuissant à l'entraîner. S. Thomas
(2) Voluntas vidcntis Deiim pcr essentiam de neccssitate inliacret Deo ; sicut mine ex nccessitate volinnus esse beati. P. I. Qu. LXXXII, Art. II,