La LIBERTÉ NAIT AUSSI DE LA CONTINGENCE DE l'oBJET
DE LA VOLONTÉ. — Ce raisonnement est générique, c'est-à-dire qu'il va à prouver notre liberté par rapport aux volitions des objets concrets et déterminés, voulus comme fin dernière, ou considérés comme simples moyens, sans exclure Dieu en qui consiste réellement notre béatitude. Car l'objet meut la volonté non selon ce qu'il est en lui-même, mais selon ce que notre raison en connaît. Or, bien que notre raison connaisse Dieu comme bien infini, ou universellement bien, elle ne connaît cependant point l'infinité de la bonté divine; et par suite, si la volonté considère Dieu comme bien, il lui échappe cependant par un autre côté, par le côté de son infinité (92). Elle peut donc aussi (mais par erreur) le considérer comme non-bien et librement l'aimer ou ne pas l'aimer comme sa fin dernière déterminée et concrète, ainsi qu'il a été dit.
Mais j'ai désigné la contingence des choses particulières et concrètes qui tombent sous notre connaissance, je dois donc parler de cette contingence qui a plus directement trait aux moyens, afin de confirmer encore sous ce rapport ce que j'ai dit sur la nature de notre liberté. Supposé que notre volonté veuille une fin quelconque, à laquelle on ne parvienne que par des moyens déterminés, la volonté de la fin implique nécessairement la volonté de ces moyens. Dans l'école, cette nécessité est appelée hypothétique, et elle est essentiellement différente de la nécessité absolue, comme on le sait. Mais nous avons dit que notre volonté désire absolument et non conditionnellement une fin dernière, c'est-à-dire un bien tel qu'il procure sa propre perfection sous tous les rapports; c'est pourquoi cette volonté de la fin dernière implique la volonté des moyens qui conduisent à telle fin. Or ces mo3^ens sont - ils aussi déterminés pratiquement , c'est -
(i) s. Th. Qu. et Arti prox. cit.
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à-dire sont-ils déterminés en la manière que la volonté doit les employer ? J'appelle moyen déterminé le moyen nécessaire sans lequel la fin ne peut être obtenue, et qui, s'il est répudié, entraîne la non volition de la fin elle-même.
Cela posé, je dis que nul objet particulier et existant, pris singulièrement (remarquez cet adverbe), n'est moyen nécessairement ou intrinsèquement lié avec la fin voulue absolument et nécessairement par la volonté. Cette fin, nous l'avons dit plusieurs fois, est une fin indéterminée, ce qui veut dire un objet universel, saisi comme étant le complet perfectionnement de la volonté. Or l'universel comprend de nombreux singuliers qui participent à sa nature, de sorte que s'il est nécessaire qu'un singulier existe afin que l'universel passe de l'ordre des concepts à l'ordre de la réalité, néanmoins tel singulier n'est pas plus nécessaire pour cela que tel autre, et il suffit d'un individu qui ait les conditions voulues par la nature universelle. Ce principe est donc toujours vrai que, l'universel étant ôté, tous les individus qui retracent la nature de l'universel disparaissent, mais que tel ou tel individu disparaissant l'universel ne disparaît point. Ainsi en est-il des biens particuliers par rapport au bien universel voulu par notre volonté : aucun d'eux pris singulièrement n'est tellement lié au bien universel, qu'on puisse admettre que le bien universel cessera d'être parce qtie tel individu déterminé ne sera plus; car l'universel comprend non-seulement cet individu, mais tous les autres en qui il est. Les biens individuels n'ayant donc point une connexion nécessaire avec le bien dernier de la volonté pris universellement^ il suit que prendre un bien particulier plutôt que l'autre pour arriver à la fin dernière, n'est pas instinct ou impulsion de la nature, mais libre arbitre, élection, liberté de la volonté (i).
(i) Sitb bonoautcm comviuni rmtlta particutarLl bona contiitcntur, ad quorum nullinn votuntas dct>;nninatur, P. 1-M Qu. X. Art. I. ad i — Cf. P. I. Qu. LXXXII. Art. M. aJ i. — Ratio cnim circa coutinsoiti^ habct viam ai vpfo'
OyO LIV. IV. — DE LA. LUMIERE OBJECTIVE. — 3*' PARTIE
Qu'on me permette de transcrire encore un autre article de S. Thomas qui, mieux que mes faibles paroles, fera comprendre au lecteur la doctrine sublime que j'ai expliquée et prouvée dans ce paragraphe. « De même que l'intellect adhère nécessairement et naturellement aux premiers principes, dit le saint Docteur, ainsi la volonté veut la fin dernière, comme il a été dit dans l'article précédent. Or, parmi les intelligibles, il en est qui n'ont pas un lien nécessaire avec les premiers principes; telles sont les propositions contingentes dont la négation n'entraîne pas celle des premiers principes. Notre intellect ne donne point nécessairement son assentiment à de telles propositions. Certaines autres propositions sont nécessaires à cause de leur connexion nécessaire avec les premiers principes; telles sont les conclusions démontrables, dont la négation entraîne la négation des premiers principes. L'intellect y adhère nécessairement dès qu'il a vu par la déduction de la démonstration le lien nécessaire des conclusions avec les principes. Mais il n'y adhère cependant pas nécessairement avant que parla démonstration cette connexion nécessaire lui soit connue.
« Il arrive quelque chose de semblable pour la volonté. 11 y a des biens particuliers qui n'ont pas de connexion nécessaire avec la béatitude, car on peut être heureux sans eux, et la volonté ne s'y fixe pas nécessairement. Et il y a d'autres biens qui ont une connexion nécessaire avec la béatitude ; c'est par eux que l'homme s'unit à Dieu, en qui seul consiste la vraie béatitude. Néanmoins, avant que la nécessité de ce lien ne soit démontrée par la certitude produite par la vue de Dieu, la volonté n'adhère point à Dieu et aux choses de Dieu par nécessité. »
536. RÉCAPITULATION ET CONCLUSION DES RAISONNEMENTS PRÉ- CÉDENTS.— En reprenant la doctrine expliquée jusqu'ici, nous
sita.... Particularia autem operabilia siiiit quaedam contingentia. Et ideo circa ea judicium rationis ad diversa se habet, et non est determinatitm ad iinitm. P. L Qu. LXXXIII. Art. l.
CHAP. X. — LA LIBERTÉ HUMAINE ET LA LOI $7 l
pouvons indiquer les principes qui expliquent la nature de la liberté humaine. La conscience et le raisonnement nous disent que nous tendons naturellement et nécessairement à un bien, qui est notre félicité objective. Ce bien n'est autre qu'une entité appréhendée par l'intellect comme le perfectionnement complet de la volonté et de l'être humain, désirable comme tel et ayant par ce côté la raison de bien total. Objectivement, c'est-à-dire dans l'ordre de la réalité, ce bien est déterminé, c'est Dieu; car hors de Dieu l'homme ne peut trouver la félicité; mais subjectivement, ou par rapport à notre connaissance, ce bien est indéterminé. De là, le bien auquel nous tendons par nature c'est l'être appréhendé confusément, c'est l'être transcendantal qui, pris comme perfectionnement complet de, l'appétit, ou pour mieux dire, de l'homme, est le bien ; et qui, pris dans sa transcendantalité, comprend confusément tous les biens particuliers dans leur ensemble et leur singularité, en restant sans parité au-dessus de chacun.
Mais ensuite quand notre volonté se meut dans l'ordre réel à la recherche des biens capables de satisfaire son désir naturel d'être pleinement heureuse, que rencontre-t-elle ? Elle trouve des biens que l'intellect lui présente comme particuliers et finis, ou du moins qui sont appréhendés d'une manière limitée, et que, de plus, l'intellect reconnaît être contingents, c'est-à-dire non liés étroitement avec la félicité; en un mot, elle rencontre des biens qui, du moins au jugement de l'intellect, manquent, par un côté ou par un autre, de la bonté totale que la volonté a voulue et veut dans son objet appréhendé transcendantalement. Elle n'est donc point tirée nécessairement par aucun des objets particuliers, parce' que nul d'entre eux n'égale le bien universel et sa potentialité : Cum possibilitas voluutatis sit respect u boni universalis et perfecti^ non siibjicitur ejiis possibilitas tota aliciii particiilari bono.
(i) P. I. Qu. LXXXil. Art. II. — I-II. Qu. X. Art. II. in resp. ad objcct.
Et ideo lion ex necessitate movetiir ab illo{\). Et comme la volonté n'a pas d'autre action que le vouloir, de même qu'elle ne juge point de la transcendantalité du bien indéterminé, ainsi ne juge-t-elle point de l'imparité du bien particulier, rapporté au bien universel.
La liberté humaine découle donc de deux sources, l'une objective, l'autre subjective. Objectivement elle dépend : i" médiatement de l'objet, c'est-à-dire du bien en général, nécessairement voulu par la volonté comme étant son perfectionnement total (2); 2" immédiatement de la limitation et de la contingence des biens particuliers, inférieurs pour cela au bien universel susdit et à la raison de perfectionnement total; limitation, contingence, infériorité qui constituent ce que dans les écoles on appelle indifférence objective. Subjectivement la liberté dépend : i" immédiatement du jugement porté par l'intellect sur l'indifférence objective des biens particuliers proposés à la volonté; 2" médiatement de la faculté qu'a l'intellect d'appréhender l'universel; car c'est par la confrontation du bien particulier avec le bien universel que l'intellect juge et prononce l'infériorité du premier par rapport au second (3) ; 3" la liberté dépend d'une manière éloignée de la spiritualité de l'âme humaine, qui, parce qu'elle est essentiellement spirituelle ou indépendante de la matière dans son être et son action, peut parcourir avec l'intelligence les régions suprasensibles des concepts universels.
(i) s. Th. P. L Qu. LXXXII. Art. H. ad 2.
(,2) Neque nécessitas natiiralis repitgnat voltintati : quinimmo necesse est, qiiodsicut intellectiis ex necessitate inliaeret primis principiis, ita voluntas ex necessitate inliaereat iiltimofini, qui est beatitiido. Finis enim se habet in opérativis, sicnt principiimi in spcciilaîivis, lit diictiir in IL Physic. Oportet enim, qiiod illiid, qiiod naturalitcr aliciti convenit et immobiliter, sit fundamentum et principiiim omnium aliorum : quia natura rei est primnm in tinoqiioqiie ; et omnis moins procedit ab aliqiio immobili. P. I. Qu. LXXXII. Art. I.
(3) C'est ce qui fait dire à S. Thomas que là où il n'y a que le scns.il n'y a pas de liberté : T7.v scnsitiva non est vis coUativa diversorvm, sicnt ratio, sed siriipliciter aliquid unum cppreliendit.Et ideo sccundum illum uniim detcrniinate movet appetitum sensitivum. Sed ratio est collativa plurium: et ideo ex plu-
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Tels sont les principes médiats et immédiats, telles sont les lumières qui expliquent le caractère métaphysique et les causes scientifiques du fait attesté par la conscience et appelé dans le langage commun la libe':'té; principes tirés de l'ontologie et des doctrines ontologiques que nous avons établies sur la nature de l'âme humaine.
537. Quelques principes rappelés. — Mettons maintenant notre liberté en action, et voyons s'il y a des limites entre lesquelles elle doit se développer, et lesquelles. Je rappellerai d'abord quelques principes déjà expliqués et prouvés dans le chapitre précédent : i» La liberté consiste dans la faculté d'élire ou de choisir, la liberté étant prise comme puissance ; ou dans l'élection, la liberté étant prise comme action. Et comme choisir est impossible si l'on ne connaît pas ce qu'on peut prendre et ce qu'on peut laisser, la liberté, prise comme choix ou action, tout en étant propre à la volonté, vient néanmoins de l'intellect connaissant, comme de sa cause. 2^ Antérieurement à la libre élection qui se porte sur des objets particuliers, il y a dans la volonté inclination naturelle et nécessaire vers un objet subjectivement indéterminé (quoique détermii^é objectivement) qu'elle veut comme étant sa perfection ; et cet objet est la fin dernière à laquelle l'homme est destiné et incliné par le Créateur. 3° Le bien auquel la volonté se détermine ou par nature ou par élection doit être de telle sorte le bien de la volonté qu'il soit aussi le bien et le perfectionnement de l'être personnel de l'homme; autrement ce serait un bien apparent et un mal réel.
Ces principes étant posés, voyons maintenant la liberté en exercice soit par rapport à une fin singulière et déterminée, soit par rapport au moyens qui conduisent à cette même fin.
ribtis moveri potestappciitiis iiUcllcctivus, scilicct l'olimtas, et nou ex uno ex ncccssitatc. P. I. Qu. cit. Art. II. ad 3.- Cf. Qu. LXXXHI. Art. T., où, par le incine raisonnement, le saint Docteur en vient à conclure que : Protantonecesse est qitod homosit liberi arbitrii ex hoc iyso quoi raiionalis est.
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538. Nature et sources de la loi. — Avant tout, on comprend très facilement que cette fin dernière, déterminée et concrète, objet propre de la volonté libre, n'est et ne peut être autre que la réalisation de la fin dernière indéterminée, objet propre de la volonté-nature; et conséquemment la liberté est ordonnée exclusivement pour acquérir par l'élection la fin voulue par la volonté-nature, principe moteur de la liberté ou de la volonté libre (523). Ensuite cette fin, soit indéterminée soit déterminée a la raison de perfectionnement, et par cela même de bien (523), et elle est proposée par l'intelligence à la volonté, comme elle est imposée aux choses sans raison par l'Auteur de la nature.
Or, tout objet a-t-il cette raison de perfectionnement de la
volonté, comme tout objet a en lui-même la raison de bien ?
Certainement non. Tout perfectionnement doit essentiellement
être en proportion ou en conformité avec la nature du sujet
perfectionné et qui reçoit le perfectionnement; ce qui nous est
étranger, ou qui n'a pas de convenance avec nous ne pouvant
exciter nos désirs. Si donc la volonté ne se meut qu'à la suite
de la connaissance rationnelle, il appartient à la raison de
déterminer l'objet ayant en soi une bonté telle qu'elle puisse
perfectionner non de quelque manière (car je parle ici de fin
dernière), mais complètement la volonté, en appaisant tous
ses désirs. Dans ce jugement la raison doit donc tenir compte
non-seulement de la volonté, mais de Vêtre raisonnable, pour
la perfection duquel la volonté et les autres facultés de l'homme
sont disposées. Et puisque la vérité de l'être raisonnable et du
bien qui lui convient ne dépend point du jugement de la
. raison, mais que, au contraire, la vérité du jugement de la
raison dépend de la vérité de l'un et de l'autre, l'œuvre de la
raison est de dire à la volonté quel est le bien qui convient à la
nature humaine, ou, en d'autres termes, quel est le bien
concrète auquel nous sommes naturellemer^t inclinés, quoique
non déterminément
CHAP. X. — LA LIBERTÉ HUMAINE ET LA LOI ZjS
Mais, en déclarant quelle est notre fin dernière, la raison humaine implique la loi : Lumefi rat ionis naturalisa dit S. Thomas d'une manière générale, qiio discernîjmis quid sit bonum^ et qiiid tnalïtm... pertinet ad naturalem legem (ij. J'ai dit à dessein que cette déclaration de la raison implique la loi, et j'ai voulu indiquer ainsi que la nature de la loi demande une autre chose, que Je veux présentement déterminer.
Tant que nous nous renfermons dans l'ordre spéculatif des idées, l'œuvre de la raison est d'affirmer qu'une chose est, ou n'est pas; mais quand on passe à la pratique, c'est-à-dire à l'exercice de la volonté, la raison n'est plus restreinte à de simples affirmations ou négations, mais son jugement porte nécessairement sur l'obtention de l'objet connu. Or la loi a justement cette obtention pour objet. La raison dit donc non-seulement : ceci est bien, ceci est mal; mais elle dit à la volonté : fais le bien, fuis le mal; tu dois faire ou vouloir le bien ; tu ne dois pas faire ni vouloir le mal. Cet ordre, qui est plus qu'une simple désignation de la raison, est précisément la loi : Lex est ordinatio rationis ; loi qui, par rapport à la tin dernière, se traduit ainsi : Va à cet objet déterminé, et coordonne-lui tous les autres objets comme des moyens pour obtenir cette fin.
Supposons maintenant que la volonté contredise de quelque manière cet ordre de la raison, dans cette hypothèse qu'auronsnous ? Un désordre très complexe. Premièrement, la volonté humaine essentiellement raisonnable se mettra en contradiction avec la raison, soit en empêchant la rectitude de son jugement sur la fin dernière, soit en se portant à d'autres objets, en apparence biens qui perfectionnent la volonté ou les autres facultés, mais réellement maux, parce que, étant contre la droite raison, ils ne perfectionnent point, mais ils amoindrissent l'être raisonnable. Secondement, la volonté naturellement disposée pour la perfection de l'homme deviendra la cause de son mal- Ci ) I-H. «)u. XCI. Art. II.
'l'jC) LIV. IV^ — DH LA LUMIERE OBJECTIVE. — 3*^ PART.
lieur. Troisièmement enfin, l'appétit libre, destiné à correspondre à l'appétit naturel et à le satisfaire, le détruira au contraire en l'éloignant de la fin dernière.
Or la liberté peut-elle faire que ce qui est essentiellement désordre ne soit point tel ? Non, c'est impossible, parce que la liberté humaine ne peut détruire les essences des choses. Donc la liberté doit accomplir la droite raison ; donc elle doit correspondre à l'inclination naturelle ; donc elle doit tendre par l'élection au bien en rapport avec son inclination, et qui est le perfectionnement de l'être humain et non de telle ou telle faculté particulière ; donc elle ne doit rien faire qui soit en contradiction avec l'être humain dont elle est partie, pour ainsi dire, parce que la partie est ordonnée pour le perfectionnement du tout.
Voilà la loi ; loi qui, comme telle, c'est-à-dire comme ordre, est formellement chose de la raison. Gomme principe subjectif, cet ordre est imposé à la raison par Tinclination de la nature au bien, inclination qui est un fait de conscience; comme principe objectif dans l'objet déterminé, cet ordre naît du jugement que la raison porte sur ce même objet et qu'elle impose à la volonté. Si nous réfléchissons ensuite que l'inclination naturelle qui nous porte au bien n'est pas de nous, mais qu'elle précède notre volonté libre, nous voyons qu'il est nécessaire de monter à une raison supérieure, de qui vient notre nature et qui est la source de toute législation, à Dieu. Mais je n'ai pas à m'occuper présentement de cette dernière illation. Je ne m'arrêterai même point à parler de la liberté par rapport aux mo3^ens, parce que le raisonnement, en ce qui les concerne, est le même que celui que j'ai- suivi en traitant de la liberté par rapport à une fin déterminée.
539. ScHÈME. — Voici donc la marche logique d'où émergent la loi et les limites de notre liberté :
I. Inclination naturelle au bien. — C'est un fait de conscience quotidiennement constaté par la conscience elle-même. Notez
CHAP. X. — LA I.innRTK HUMAINE ET LA LOI liyy
que l'inclination au bien et l'inclination à agir pour acquérir le bien sont en substance et dans notre cas tout une même chose.
II. Facultés naturelles qui sont en nous et qui sont ordonnées pour obtenir le bien auquel nous sommes naturellement inclinés. — C'est un autre fait de conscience qui ne peut échapper à quiconque a conscience de soi-même.
III. Dans les êtres sans raison les facultés actives conformées à leur nature agissent par instinct ; en nous elles sont mises en exercice par la volonté.
IV. Mais la volonté est une puissance aveugle de sa nature, car elle ne peut rien vouloir que la raison ne lui ait d'abord montré comme désirable. L'exercice de la volonté est donc précédé par un jugement de la raison.
V. En outre, les facultés de l'àme n'étant pas des personnalités, mais résultant de l'ame elle-même, qui a été douée de ces facultés afin de poursuivre le bien auquel l'homme est naturellement incliné, comme il a été dit, elles iraient contre leur ordination naturelle, si, au lieu de poursuivre le bien de l'âme raisonnable et de l'homme, elles se tournaient vers ce qui lui est opposé, quand même ce serait le bien propre de la faculté particulière. Cette proposition n'a pas besoin de preuve ; après les explications que j'ai données, on peut la regarder comme per se nota.
VI. Le rapport qui est entre la volonté (et disons de même des autres facultés qui dépendent toutes pour leur exercice de la volonté) et la nature de l'homme est connu et exprimé par la raison, sans laquelle, nous venons de le dire, la volonté ne peut agir.
VII. Mais comment la raison exprimc-t-elle ce rapport? Etablissons une gradation. La raison dit : i"Les facultés de l'àme et la volonté qui les met en exercice sont ordonnées naturellement et essentiellement pour le bien de l'homme. Ce premier jugement est simplement affirmatif. — 2° Tout ce qui est naturel-
lement disposé pour le bien d'un autre ne peut sans une perversion naturelle concourir au mal d'un autre. Ce second jugement est ontologique, quand le premier est plutôt empirique et de conscience; mais il dit plus que le premier, en ce qu'il exprime le devoir du relatif de concourir au bien de son corrélatif auquel ilest ordonné. — 3''Lavolonté ioîV dans ses volitions singulières procurer le bien de l'homme, tant par rapport à la fin dernière, que dans l'emploi des mo3'^ens : c'est-à-dire que génériqiiement la volonté doit vouloir, doit procurer le bien de VhonivciQ-^Xoncrèteinent elle doit procurer le bien que la raison a jugé bien vrai et réel de l'homme. Ce dernier jugement n'est pas une simple affirmation, mais c'est l'orJre et le comtnandément de la raison à la volonté ; c'est un jugement déduit des deux jugements psychologico-ontologiques précédents. Voilà la loi.
VIII. La volonté en vertu de sa liberté peut bien égarer la raison dans son jugement sur les biens déterminés, comme il a été dit, et lui faire accepter d'autres objets qui ne sont point réellement des biens pour l'homme; cette parole fameuse peut même en suivre : Video imliora^ proboque ; detei^iora seqiior\ mais dans ses appétits déraisonnables elle ne peut faire que ce qui est perversion cesse d'être perversion et mal. Et en outre, le principe de la loi : Fais le bien; On doit faire le bien et fuir le mal^ reste dans toute sa vérité, même dans les perversions déterminées du libre arbitre de l'homme.
On le voit, les principes desquels la connaissance de la loi est déduite sont la conscience qui nous donne les faits de notre âme, et l'ontologie qui élève ces mêmes faits à la dignité de la certitude scientifique.