CHAPITRE XI
Nos connaissances théologiques
Sommaire. — 540. Petit avant-propos. — 541. L'existence de Dieu établie a posteriori par voie de causalité. — 542. Connaissances a posteriori des perfections divines. — 543. Dans la démonstration a priori un attribut divin s'infère d'un autre. — 544. On y dit la manière dont les perfections affirmées de Dieu conviennent à Dieu. — 545. La lumière ontologique illumine nos raisonnements pour la théologie naturelle. — 54G. Comme elle illumine nos concepts sur la nature de Dieu. — 547. Suite.
549. Petit avant-propos. — Enfin, après avoir parcouru une voie très longue et très difficile, me voici arrivé à nos connaissances théologiques qui ont Dieu pour objet. J'ai parlé longuement de ces connaissances dans les Livres précédents et surtout dans le troisième, le lecteur s'en souvient; je ne répéterai donc point ici ce qui a été dit déjà, mais je réunirai comme dans un schème les principes et le développement de notre science théologique, renvoyant le lecteur, s'il veut de plus amples explications, aux divers lieux où j'ai largement démontré ce que je dis ici en affirmant plutôt qu'en donnant des preuves.
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541. L'existence de Dieu établie a posteriori par vo\e de CAUSALITÉ. — Notre âme, douée de facultés essentiellement disposées pour leurs objets propres, placée en présence du monde extérieur parles sens, et du monde intérieur par la conscience, reçoit continuellement les impressions des mutations qui surviennent dans ces deux mondes. Dans ces changements l'âme voit un être succéder à un non-être; et si elle ne le voyait pas, elle ne verrait aucunement les mutations qui consistent essentiellement en ce d'abord et ensuite d'un sujet. Or, comme l'âme a la faculté de généraliser ses propres concepts, de les analyser, d'en faire le sujet de ses raisonnements, ces changements particuliers, externes ou internes, suffisent à conduire l'âme raisonnable à se former, par sa puissance intellective, propre et innée, les concepts très abstraits de cause et d'effet, et le principe-axiome : // n'y a pas d'effet sa?is cause (i). Ce principe est universel et il n'admet pas d'exceptions; il est très évident et il n'admet pas le doute : notre âme le sait.
Revenant donc sur les données de la conscience et de la sensation externe, données qui se manifestent évidemment comme des effets, notre âme ne pourra pas ne point leur appliquer le principe abstrait : // îi'j^ a pas d'effet sans cause ; mais avec cette différence en plus que si ce principe, restant dans les sphères idéales, n'implique ni l'existence réelle de l'effet, ni celle de la cause, ici, dans l'application que l'âme en fait à des effets réels, le principe hypothétique devient absolu, l'idéal entre dans l'ordre réel, le possible passe à l'existence. C'est le fruit de ce syllogisme : // 7ij' a d'effet saus cause (principe ontologique, idéal, universel, lumière scientifique); Or nous avons vraiinoit un effet réel (principe empirique de la conscience et des sens); Donc nous avons vraiment une cause réelle : conclusion scientifique, rationnnelle-empirique, c'est-à-dire mixte, parce que l'antécédent dont elle est déduite est mixte.
(i)Liv. IV. Chap. III.
Mais notre amc s'arrctc-t-elle là ? La science avec de tels résultats serait vraiment trop mesquine. Poussée irrésistiblement par sa nature à analyser ce qui se présente à elle, nôtre âme peut considérer, et par le fait elle considère la cause de laquelle l'effet tient son origine, et ses considérations ne peuvent aboutir qu'à deux conséquences : Ou bien la cause se conçoit comme n'ayant son être réel de nul autre que d'elle ou de sa nature; ou bien la cause est appréhendée comme recevant d'une autre l'être et le pouvoir d'agir, et par conséquent comme étant ellemême effet par un autre côté. Dans le premier cas, l'esprit a le concept soit générique soit déterminé de cause preiîiière ; dans le second cas il a devant lui une série subordonnée, une chaîne de causes qui sont causes par un côté et effets par un autre. Mais peut-il se faire que les anneaux de cette chaîne se prolongent à l'infini, et qu'ils n'aient pas de premier point d'appui pour fixer médiatemcnt ou immédiatement la chaîne elle-même ? L'intellect voit une répugnance évidente dans cette supposition, parce que ce premier anneau manquant, la réalité de la chaîne, et dans notre cas la réalité des causes subordonnées, devient une chimère.
Donc, par le second raisonnement comme par le premier notre âme arrive au concept de la réalité d'une cause première. C'est cette cause première que nous appelons Dieu ; et nous sommes arrivés à connaître la réalité de son existence par le monde externe et interne, et par la nature même de l'àmc portée à universaliser, à raisonner, à connaître la vérité des choses qui se présentent à elle(i).
542. Connaissances a posteriori des perfections divines. — Après avoir trouvé a posteriori l'existence de Dieu, nous sentons se prononcer le désir inné de connaître la nature de Dieu, de cet Eti'e d'abord saisi par nous sous le concept de Cause indépendante et première des choses du monde. Incsi cntm
(i) Cf. Liv. I. Char- XIII. et suivv, — Liv. II. Ch.ip. X. n. loij ctsuivv.
homini naturale desideriiim cognoscendi causam^ ciim intuetiir effectum (i). Nous démontrons a posteriori que les perfections qui sont dans les créatures doivent être concédées au Créateur dans un degré au moins égal. Les créatures ont l'existence, donc Dieu existe ; les créatures sont douées d'activité, donc Dieu est actif : il y a des créatures qui ont spiritualité, intelligence, volonté, liberté ; donc Dieu est une substance spirituelle, intelligente, libre : dans les créatures il y a de nombreuses perfections, l'unité de l'ordre, la beauté de la forme ; donc les perfections de Dieu sont multiples, il est sage, il est beau. Et procédant ainsi dans l'énumération des perfections extrinsèques et intrinsèques que nous voyons en nous et hors de nous, nous concluons que ces mêmes perfections existent en Dieu.
Mais quels sont les principes qui nous donnent le droit, et même qui nous imposent le devoir de tirer ces conséquences ? Les principes qui dirigent ici notre raisonnement sont de deux sortes : l'un est empirique, et c'est le fait de l'entité existante des créatures; l'autre est rationnel, et c'est le principe ontologique : Tout effet présuppose sa cause. Et comme l'effet en tant que tel présuppose la cause, parce que tout ce qu'il a comme effet il le tient de la cause (autrement il ne serait pas eftet) ; le principe énoncé de causalité contient cet autre principe ontologique : La cause ne peut point ne pas avoir en elle les perfec^ tions qui sont dans son effet, en tant que son effet. Car, l'effet recevant de la cause ce qu'il a, la cause doit avoir de quelque manière ce qu'elle peut donner à un autre, puisque : Nemo dat quod non habet. Ce second principe est la lumière immédiate de nos démonstrations a posteriori quand nous affirmons l'existence des perfections divines, les voyant de quelque manière comme réfléchies par les créatures. Arrêtons-nous là pour la démonstration a posteriori.
(i)S. Th P. I. Qu. XII. Art. I.
543. Dans la démonstration a priori un attribut divin s'infère d'un' autre. — La démonstration a/>r/or/ a deux buts : d'un attribut divin inférer les autres, et dire la manière dont les perfections qui sont en Dieu et qui sont démontrées soit a posteriori soit a priori^ conviennent à Dieu. Voyons comment la démonstration a priori procède par rapport à ce double but; et afin d'être plus clair et plus bref je prendrai une démonstration pratique, par laquelle nous pourrons nous former un concept universel de ce qu'il faut retenir à ce sujet.
En partant des créatures et en nous aidant des principes ontologiques, nous somme arrivés a posteriori à Dieu comme cause première des créatures. Or le concept de c^usc est un concept du principe actif dont l'action infuse l'être à ce que nous appelons les effets : et l'activité est actualité, comme l'actualité est perfection, en prenant le mot perfection pour signifier tout ce qui est actualité (i). Donc, Dieu étant la première cause est la première actualité, et étant la cause souveraine justement parce qu'il est la cause première, Dieu est la première et la souveraine perfection (2). De plus, étant prouvé que Dieu existe réellement parce que les créatures ont une existence réelle, nous devons chercher de quelle manière l'existence est propre à Dieu. Tout ce qui existe dans un sujet quelconque comme distinct de l'essence du sujet lui-même découle ou bien de son essence même, de la manière que les attributs d'une nature découlent de l'essence intime de cette nature (ainsi la capacité scientifique dans l'homme); ou bien est produit dans le sujet même de l'action par un principe extérieur. Il n'y a pas d'autre alternative. Supposé donc que l'existence d'un objet soit chose différente de l'essence de cet
(i) Quod ctiim faction non est,perfectum proprie dici non potcst. Sed quia in his, quaefiunt, tune dicitur esse aliquid perfectum, cum de potentia edticitur in actum, transumitur hoc nomen perfectum ad significandum omne illud, cui non deest esse in actu; sive hoc habeat per modum perfectionis, sive non. S. Th. P. I. Qu. IV. Art. Lad i.
(2) S. Th. ib. i« corpore art.
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objet, dans ce cas, en appliquant les principes exposes cidessusb^ 2 iaudra dire qae l'existence est causée ou par l'essence de l'objet, ou par une cause extrinsèque à lui. Mais le premier membre de la disjonctive est impossible, parce que l'essence n'existe pas réellement antérieurement à l'existence, et que ce qui n'existe pas réellement ne peut agir réellement, les termes eux-même le disent. Le second membre de la disjonctive est donc seul vrai, c'est-à-dire que l'existence distincte de l'essence dans un objet donné est produite dans cet objet par un principe efficient, extérieur à lui; Oportet ergo, quod illiid cujus esse est aliud ab essentia sua^ habeat esse causatiim ab alio (i). Or Dieu est la cause première, c'est-à-dire la cause produisant les créatures, mais improduite elle-même de par sa nature; donc, en Dieu, l'existence n'est pas distincte de l'essence, et l'une est réellement l'autre.
En outre. Une légère observation des créatures suffit pour nous persuader que chacune d'elles est inclinée vers sa propre conservation ; or si nous appelons cette inclination du nom plus général d'appétition, nous dirons que toute créature se recherche elle-même, qu'elle aime sa nature et sa propre perfection, nature et perfection qui expriment la raison de bien, en tant qu'elles sont le terme de l'appétition. Mais que sont donc la nature, la perfection, et en un mot, tout ce qui est dans la créature sinon une participation, et par cela même une similitude de sa cause ? Si donc la créature a la raison d'appétibilité et de bien, bien plus sera désirable et bonne sa cause, c'est-à-dire Dieu; et même parce qu'il est la cause première. Dieu est conséquemment la première bonté (2).
Poursuivons encore. La raison de vrai se trouve 1" dans l'intellect, quand il connaît la chose telle qu'elle est en elle-
(1) s. Th. P. 1. Qu. 111. Art. IV. Le raisonnement que j'apporte pour prouver que In Deo sit idem essentia et esse, ou l'existence, est tout entier de S. Tho* nias (ib).
(2) S. Th. P. 1. Qu. IV. Art. L et suivv,
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même; 2" dans la chose, en ce que, par son être, elle a la raison de conformité à l'intellect. Or ce double aspect de la vérité se trouve en Dieu au plus haut degré. Car, non-seulement l'être de Dieu est conforme à son intellect, mais il est réellement identique avec cet intellect et son intellection ; et de plus, l'intellection divine est la mesure et la cause de tout autre être et de tout autre intellect : Dieu est son être et son entendement. Conséquemment, non-seulement la vérité est en Dieu, mais il est lui même lavéritépremière et souveraine (i).
D'un seul principe, c'est-à-dire du seul concept de cause première, nous avons donc déduit plusieurs attributs divins : Dieu est cause et cause première, donc i" il est actualité, première actualité, première perfection; 2° il est une existence qui s'identifie réellement avec son essence ; 3" il est bonté, et bonté première; 4." il est vérité et vérité première. Toutes ces déductions sont illuminées a priori par une seule lumière. Le lecteur mis sur la voie déduira de lui-même d'autres conséquences sur les attributs divins, médiatement ou immédiatement dérivés par dérivation logique du même principe de causalité première, et il demeurera convaincu que ce principe est le pivot et la base de toute notre théologie naturelle.