Manière dont les perfections affirmées de Dieu
CONVIENNENT A DiEU, d'aPRÈS LA DÉMONSTRATION apriori. — Il
me reste encore à dire quelque chose sur la seconde partie de la démonstration a priori^ employée pour déterminer la manière dont les perfections affirmées de Dieu conviennent à Dieu. Ici encore je me servirai de démonstrations pratiques, pour la raison que j'en ai donnée ci-dessus.
Si je m'applique à considérer l'essence et l'existence d'un objet créé, je trouve entre l'une et l'autre une différence trèb remarquable. L'essence s'ofl'rc à moi comme une chose nécessaire et essentiellement déterminée, en sorte que, si je la
(i) s. Th. p. I. Qu. XVL Art. V
conçois, Je dois la concevoir nécessairement avec des déterminations données telles, que si je les ôte l'essence s'évanouit. Il n'en est pas de même de l'existence. Je puis la concevoir indifféremment comme appartenant à la nature de l'homme, de l'animal, de la plante, de la pierre, d'une substance, d'un accident, sans qu'elle perde rien de sa nature pour cela ; elle est la dernière forme des choses et elle est applicable à des sujets très variés, très nombreux et même infinis. Mais, d'autre part, cette même existence, considérée en tant qu'elle est dans un sujet donné, devient la chose propre de cet objet; elle n'est plus ni ne peut plus être à un autre. D'où vient à l'existence cette détermination, cette limite ? Elle ne vient pas d'elle-même, comme nous l'avons vu. Elle vient donc du sujet qui, étant déterminé et limité, limite par cela même tout ce qui est en lui, et par suite, limite l'être ou l'existence. Supposé donc que l'existence s'identifie dans un sujet avec l'essence du sujet, comme de sa nature l'existence est illimitée, l'essence avec laquelle elle s'identifie sera pareillement illimitée.
Ainsi précisément en est-il en Dieu, dont l'existence, parce qu'il est cause première, est une forme très pure, irrecepta^ comme est son essence, avec laquelle elle est réellement une même chose. De là, la nature qui convient à Dieu n'est pas une nature renfermée au dedans de limites génériques ou spécifiques, comme le sont les natures des choses créées, mais elle est hors de toute limite; en d'autres termes, elle est infinie (i). Et comme une essence sans limites est propre à Dieu, à lui aussi appartient une vertu ou une puissance illimitée, soit non-seulement parce que la vertu émerge de l'essence et est en proportion avec elle, mais parce qu'en Dieu, vu son absolue simplicité, la
(i) Illud atttem, quod est maxime formale omnium, est ipsiim esse (existentia) Ut ex supcrioribus patet (Qu. IV. Art. L). Ctim igittir esse divimim non sit esse veceptiim in aliqiio, scd ipse sit siiitm esse subsistens, ut supra ostensum est (Qu. III. Art. W.) ; nianifestum est, quod ipse Deus sit infinitus et perfectus. S. Th. P. I. Qu. Vil. Art. 1.
CHAP. XI. — NOS CONNAISSANCES THÉO LOGIQUE S iSj
vertu ou Tactivité, et l'essence sont une même chose ; soit parce que la manière d'agir par création ou production des choses du néant suppose une vertu ou puissance illimitée; soit enfin parce que les possibles, objets de la vertu divine, sont infinis. Dieu est donc infini en vertu, c'est-à-dire que sa puissance est telle qu'elle est la toute-puissance (i).
En outre. Les créatures ont une existence réelle, mais dont elle peuvent être privées sans que l'absurde suive de cette privation : la raison en est que leur existence n'est pas identifiée avec leur essence, en sorte que l'une soit inconcevable séparée de l'autre. Devons-nous dire de même de Dieu ? Non, parce que Dieu est l'existence subsistante, c'est-à-dire une existence telle qu'elle est l'essence divine elle-même. Dieu ne peut donc cn'être privé ni par des raisons intrinsèques, ni par des raisons extrinsèques. Et si nous donnons à cet état le nom d'immutabilité substantielle, nous dirons que Dieu est substantiellement immuable. Or Dieu, étant actualité très pure et infinie, parce qu'il est existence très-pure, exclut essentiellement toute potentialité, je veux dire toute privation d'actualité ou de perfection. Donc Dieu est immuable substantiellement, accidentellement, intrinsèquement et extrinsèquement. Conséquemment tout ce qui lui appartient, existence, attributs, perfections, il le possède d'une manière illimitée et immuable (2).
Mais si Dieu est immuable, il est donc éternel; c'est-à-dire que l'existence qui lui convient doit être telle qu'elle n'a pu avoir de commencement et qu'elle n'aura jamais de fin. En effet, la raison d'éternité suit l'immutabilité, comme la raison de temps suit le mouvement. Donc, parce qu'il est souverainement immuable, Dieu est souverainement éternel. Et même, non-seulement il est éternel, mais il est sa propre éternité : Nec soîiim est aetermis; sed est sua aetei^nitas {3)^ quand nulle créature
(i) Cf. s. Th. Contra Gentiles. Lib. I. Cap.XLI». {2)Cf. L. Th. P. l. Qit. IX. Art. I. et II. (3) S. Th. P. I. Qu.X, An. II.
n'est sa propre durée, n'étant pas sa propre existence. Mais Dieu est sa propre existence constante. De même donc que Dieu est son essence, ainsi est-il sa propre éternité (i).
54'). La LUMIÈRE ONTOLOGIQUE ILLUMINE NOS RAISONNEMENTS POUR
LA THÉOLOGIE NATURELLE. — Ges raisonnements réduits en syllogisme nous donnent : L'existence en Dieu (cause première) s'identifie avec l'essence divine; donc : i** sous tous les rapports Dieu est infini et très simple; 2° Dieu est intrinsèquement et cxtrinsèquement immuable; 3° Dieu est absolument éternel, etc. etc. Ce qui signifie qu'une nature illimitée, une nature immuable, une existence indivisible conviennent à Dieu. Je ne parlerai point des autres attributs pour éviter des longueurs inutiles. Quelle est la lumière ou le principe de ces raisonnements ? Rapportons-les avec leur graduation.
Principe immédiat : L'essence divine est existence, ou acte très pur.
Principe médiat : Dieu est cause première, c'est-à-dire être existant par soi, a se. De ce principe, comme il a été démontré, dépend immédiatement, vu notre ordre logique, le principe immédiat précédent.
Principe éloigné : La cause première est improduite, c'està-dire qu'elle tient l'être par elle-même et non par d'autres principes. Ce principe est purement ontologique, et le principe médiat est son application.
Si donc le principe ontologique est le dernier dans la voie ascendante ou d'analyse, il ne peut point ne pas être le premier dans la voie descendante, ou de synthèse (439). Et ainsi, dans la science de la théologie naturelle, comme dans les autres parties de la philosophie, nous avons les mêmes principes, la même lumière; le sujet auquel cette lumière est appliquée change seul. Voilà pour le raisonnement; j'ai maintenant à parler des concepts quidditatifs.
(i) Cf.S. Th. ib.
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