La lumière ONTOLOGIQUE ILLUMINE NOS CONCEPTS SUR
LA NATURE DE DIEU. — En parlant de ces concepts quidditatifs, si nous voulons nous entendre et nous exprimer clairement nous avons à distinguer l'entité du concept, de la manière dont nous affirmons cette entité en Dieu. Cette distinction ayant été déjà expliquée plus haut, je la rappelle ici uniquement parce qu'elle est nécessaire à mon raisonnement. Prenons quelques concepts quidditatifs quant à leur entité, formons-en des propositions, et disons par exemple : Dieu est intelligence-, Dieu est vie; Dieu est vérité; Dieu est bonté; Dieu est essence; Dieu est existence, etc. Ces concepts d'intelligeîtce^ de pie^ de vérité^ de bonté ^ à'essence^ d'existence, expriment-ils les entités propres de Dieu ? Je le nie absolument, et je fonde ma négation sur deux raisons principales : i"Cc qui exprime une propriété de Dieu ne peut aucunement être attribué à la créature, et si on l'attribue aux créatures ce ne sera ni ne pourra être une propriété divine. Or, dans la vérité du langage, rintelligence, la vie, la vérité, etc, non-seulement s'affirment avec vérité, mais s'affirment essentiellement de la créature; car l'homme est vraiment et essentiellement raisonnable, et l'animal a vraiment et essentiellement la vie. Donc ces concepts sont des concepts ontologiques (quant à leur entité et abstraction faite du mode)^ communs à Dieu et aux créatures, et conséquemment plus propres à exprimer la nature créée que la nature divine. 2" En effet, un concept qui exprime une entité plus propre à Dieu qu'aux créatures, ne peut être affirmé des créatures et nié de Dieu. Or c'est justement le contraire qui a lieu dans notre cas. Les concepts ontologiques s'affirment avec vérité des créatures, cpmme je viens de le dire, et peuvent, étant appliqués à Dieu, en être affirmés ou niés avec vérité. Dieu est-il essence? Oui; Dieu est-il essence ? Non. Dieu est-il vie ? Oui; Dieu est-il vie ? Non. Dieu est-il vérité ? Oui; Dieu est-il vérité? Non. Dieu est-il bonté? Oui et non. Deus sic dicitur ratio, quod potcst dici
non intelligibilitas; et sic dicitiir verbum qiiod potest dici jnnominabilitas (i).
Dans le premier Livre, Chapitre XIV, j'ai prouvé par des citations textuelles que ce langage est communément employé par les Pères et par les sévères Docteurs scolastiques. Mais ou ce langage ne signifie rien, ou il prouve que les entités exprimées par les concepts susdits sont des entités ontologiques, univoquement propres aux créatures, et qui, en même temps, conviennent (puisque si elles ne lui convenaient pas il serait absolument faux que Dieu est vie^ etc.) au Créateur, mais par similitude d'analogie. Par conséquent, la lumière éclairant pour nous ces mêmes entités attribuées à Dieu est uniquement la lumière ontologique qui nous manifeste les quiddités des créatures, car, en somme, ces mêmes quiddités sont identiquement celles que nous affirmons entitativemejit de Dieu.
,547. Suite. — Cette conclusion est encore confirmée par la manière dont nous formons ces concepts et les autres entitatifs pour concevoir la nature de Dieu. Dieu est-il vie ? Oui, parce qu'en Dieu il y a essentiellement quelque chose qui correspond au concept que nous avons de la vie. Mais notre concept de la vie (et ainsi des autres concepts) est un concept générique, divisible en d'autres genres, espèces et individus. Dieu est-il cette vie ? Non : parce que Dieu n'est pas dans un geiire^ n'ayant rien de substantiellement commun avec les créatures. Et néanmoins Dieu est véritablement et substantiellement vie. Cette vie divine ne pouvant donc être ni inférieure ni égale à la vie des créatures, il faut dire que cette vie leur est supérieure, comme la nature divine est une nature supérieure à la nature créée. En
(i) s. Th. in Lib I. De divinis nominibits. Lect. L post. med. C'est-à-dire que ces noms peuvent affirmari qiiidem propter nominis rationem, negari vero propter significandi modiim. Id. Contra Gentiles. Lib. \. Cap. XXX. circa. fin. — S. Augustin dit aussi d'une manière générale : Verius enim cogitatur Detis qjtam dicitur ; et veviiis est qitam cogitatitr. Do. TrimiaXt. Lib. VIL Cap. IV. n. 7. — Cf. De diversis quaestionibus ad Simplicianum. Lib. IL Qu. IL nn. 2 et 'i, Opp, Tom. VI,
CHAP. XI. — NOS CONNAISSANCnS THÉOLOGIQUES SqI
quoi consiste cette supériorité? Nous ne le savons pas positivement, bien que nous sachions qu'elle est une chose positive, et nous nous contentons de la concevoir et de l'exprimer négativement.
Et vraiment, si nous saississions positivement l'excès des concepts divins, nous l'exprimerions par un concept qui n'aurait rien de commun avec les créatures. Ce qui prouve manifestement que nos concepts quidditatifs sur Dieu résultent de deux concepts, dont l'un exprime l'entité ontologique affirmée des créatures et ayant une similitude d'analogie avec l'entité du Créateur, et dont l'autre est l'iliimitation ou suréminence de cette entité, en tant qu'elle est en Dieu ; suréminence et illimitation que nous savons être positives, comme je l'ai déjà dit, mais que nous concevons et exprimons négativement, parce que son être positif nous échappe (92). Ces négations nous tiennent lieu de différences pour restreindre le concept d'entité, commun à Dieu et aux créatures, de sorte à le rendre propre à Dieu.
Dans la théologie naturelle nous n'avons donc pas d'autre lumière, soit pour nos raisonnements, soit pour nos concepts quidditatifs, que la lumière ontologique, commune aux autres parties de la métaphysique, comme je crois l'avoir pleinement démontré. Je renvoie le lecteur, s'il veut de plus amples explications sur ces doctrines et sur leur application à la question de l'ontologisme, aux Chapitres que je viens de rappeler successivement.