CHAPITRE XII
Dieu^ lumière de notre connaissance subjective
Sommaire. — 548. L'ontologisme a quelque chose devrai. — 549. Dans quel sens on entend prouver dans ce Chapitre que Dieu est notre lumière subjective.
— 55o. La vie-lumière créée. — 55i. La Vie-lumière incréée. — 552. Le Verbe de Dieu lumière des hommes. — 553. Notre intellect, étant participation limitée du Verbe, est illuminé parle Verbe, c'est-à-dire par la vraie vie.
— 554. Nécessité de l'influence divine, c'est-à-dire de l'illumination divine pour nos connaissances actuelles. — 555. Subordination mutuelle de l'intellect et delà volonté. — 556. L'influence divine dans nos intellections primitives. — 557. Conclusion du Chapitre.
548. L'ontologisme a quelque chose de vrat. — Jusqu'ici j'ai analysé nos connaissances en partant de ce qu'il y a de plus haut dans l'ordre de l'abstraction, c'est-à-dire de l'ontologie, pour m'élever à l'aide du monde, de l'âme et de la volonté jusqu'à Dieu, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus sublime dans l'ordre de la réalité ; mais au lieu de trouver que Dieu est la lumière première et immédiate^ sur qui se fixe le regard de notre intelligence, j'ai trouvé au contraire que la lumière nous vient de l'ontologie, des concepts très abstraits et transcendantaux, les premiers chronologiquement dans notre appréhension, les derniers dans l'analyse de toutes nos connaissances, et con-
séquemment les premiers dans la synthèse des mêmes connaissances scientifiques. Faut-il donc rejeter absolument l'ontologisme ? Que ma question ne surprenne point le lecteur, comme si, parvenu à la fin de mon Ouvrage, Je me repentais de l'avoir écrit et voulais l'anéantir d'un trait de plume ; mais plutôt qu'il se reporte à cette belle sentence de S. Augustin, où il dit que personne ne s'éloigne de la vérité, sinon parce qu'il a été comme entraîné par l'image de la vérité elle-même. Ut nemo ab ipsa veritate dejiciatiir^ qui non excipiatiir ab aligna effigie veritatis (ij.
Je tiens que l'ontologisme tel qu'il a été exposé par ses défenseurs est substantiellement faux, philosophiquement et théologiquement, et je l'ai prouvé ; mais je crois aussi qu'il y a en lui quelque chose de vrai {['effigies veritatis) qui a peut-être donné occasion à ce faux système. Cette portion de vérité, je veux maintenant la rechercher, l'exposer et la prouver avec quelque étendue, premièrement parce qu'elle est, à mon avis, une matière très intéressante en philosophie et, par conséquent, agréable à tous ceux qui s'occupent de ces études ; secondement parce que si mes paroles ne fixent pas la voie à suivre pour arriver à un accord entre les philosophes catholiques, elles l'ouvriront du moins. Cet accord, je le désire ardemment; car, tandis que le rationalisme fait une guerre atroce à notre sainte Religion, nous catholiques, nous restons divisés et nous usons nos forces à nous combattre, au lieu de nous unir et de nous fortifier pour briser l'outrecuidance menaçante de l'ennemi de Jésus-Christ.
549. Dans quel sens on entend prouver dans ce chapitre QUE Dieu est notre lumière subjective. — J'ai formulé dans le titre du Chapitre ce que je me propose d'y établir : Dieu est la lumière de notre connaissance subjective. Par ce mot subjec-
{i) De Vera Religione Cap. XXXIX. n. -jï.Ita illa bonitas a summo usque ad extremum nulli pulcritudini, quac ab ipso solo esse posset. invidit, ut nemo, etc.
tive j'ai voulu fixer les limites dans lesquelles je me renfermerai dans ce Chapitre, me réservant de traiter dans un autre de Dieu, lumière de nos connaissances objectives. Par connaissance subjective, j'entends tout ce qui concourt du côté de l'âme à former l'action vitale que nous appelons connaissance^ sans tenir compte de l'objet auquel la connaissance se rapporte comme à son terme.
55o. La VIE-LUMIÈRE CRÉÉE. — Les êtres se divisent en deux grandes catégories, en vivants et non vivants, et la vie n'est pas également dans ceux qui vivent. Les plantes vivent, mais elles n'ont pas le sentiment de leur vie, elles ne connaissent rien de ce qui les entoure; leur vie est un simple mouvement qui part du principe intrinsèque de leur nature, et qui est dit vital parce qu'il est immanent ; l'immanence de l'action étant un des caractères distinctifs du principe vital. Les animaux vivent également; mais outre la végétation, ils ont en plus la sensation, qui est le sentiment de leur propre vitalité (5i i), et la connaissance des objets qui causent en eux l'impression qui est la sensation subjective. Toutefois cette connaissance du sens ne va pas au delà des singuliers et des choses matérielles (5i3); le sens n'a point la faculté de s'élever à la connaissance qui est le jugement, et qui s'étend à l'universel et à la raison formelle, par qui se mesure la vérité individuelle et matérielle des choses. Cette dernière prérogative est la propriété des créatures spirituelles, parmi lesquelles est l'homme à cause de son âme raisonnable. La connaissance dans l'homme a donc un degré bien plus parfait que dans l'animal.
Or la connaissance, à vrai dire, n'est que l'action par laquelle l'âme se manifeste à elle-même les choses connues, et par conséquent, comme nous en sommes convenus (i), elle a la raison de lumière. De plus, l'action cognitive est une action del'àme, et même son action la plus noble ; et l'âme étant principe de
(i)Cf. Liv. I. Chap. II.
CHAP. XH. — DIEU, LUMIKRE DE NOTRE CONNAIS. SUBJ. 3q5
vie, OU vie en acte premier, comme la connaissance est vie en acte second, il suit que dans les êtres intelligents vie et lumière peuvent signifier la même chose. Quant aux êtres vivants, mais inintelligents,, ils ont la vie sans la lumière. Ainsi l'âme prise substantiellement est vie en acte premier éloigné et lumière dans la même sens ; l'intellect est vie et lumière en acte premier moins éloigné ; l'acte de connaître est vie et lumière en acte second, c'est-à-dire c'est le développement actuel ou l'application de la lumière, qui est l'intellect.
Cette remarque est de S. Thomas : « Certaines- choses, ditil, vivent mais sans lumière,parcequ'ellesn'ont aucune connaissance, comme les plantes: Cest poin^quoi leur vie n'est pas lumière. D'autres vivent et connaissent, mais leur connaissance, étant sensitive seulement, n'est que d'objets particuliers et matériels, comme les animaux qui ont une vie et une certaine lumière, mais non la lumière des hommes. Car les hommes vivent et connaissent non-seulement les choses vraies, mais encore la raison de la vérité elle-même; ce n'est point seulement ceci et cela qui se manifeste aux créatures raisonnables, mais la vérité elle-même, qui est visible et rend visibles toutes les choses (i). »
33 1. La Vie LUMIÈRE incrkée. — De la vie-lumière créée, nous passerons, s'il plaît au lecteur, à la vie incréée, qui est Dieu, pour considérer selon notre pouvoir sa nature et les rapports qu'il y a entre la vie de Dieu et la nôtre. Je suppose comme une vérité indubitable que Dieu est une nature vivante; car la vie est perfection, et ainsi elle doit être en Celui qui est au sommet de toute perfection. Par la même raison, la vie qui esi connais-
(i) Quaedam namque vivtmt, sed absque Itice, quia mtllam cognitionem habent, sicut siint plantae : unde vita eorum non est lux. Quaedam vero vivunt et cognosciiut ; sed tamen eorum cognitio, cum sit sensus tantum, non est nisi particularium et materialium, sicut est in brutis; et ideo haec et vitam habent, et lucem quamdam, sed non lucem hominum, qui vivunt et cognoscunt non solum ipsa vera, sed ipsitis veritatis rationem, sicut sunt crcaturae rationales, quibus non solum manifestatur hoc vel illud, sed ipsa veritas, quac mani' festabilis est, et manifestativa omnium. In Joann. Cap. I, Sect. III. n. I.
sance intellective convient à Dieu (95 et suivv. 542 et suivv.).
La vie donc est lumière. C'est pourquoi l'évangéliste saint Jean, parlant du Verbe, dit qu'il était vie et lumière, signifiant par cette lumière la vie cognitive, et qu'il était la lumière des hommes, pour exprimer qu'en Dieu la lumière est connaissance intellective (i). D'autre part, on connaît très bien la différence qu'il y a entre la vie intellectuelle de Dieu créateur, et notre vie intellectuelle à nous créatures. En nous la substance de l'âme, dont l'actualité vitale émane, n'est pas la faculté intellectuelle, et la faculté intellectuelle n'est pas l'action intellective, l'entendre (intelligere). De là, l'àme n'est pas, ou du moins il n'est pas nécessaire qu'elle soit toujours actuellement en acte d'intellection; mais elle est ou du moins elle peut être intelligente en puissance seulement, et par conséquent potentiellement lumière, sans l'être actuellement.
Il n'en est point ainsi en Dieu. Sa simplicité étant absolue, en lui tout est réellement essence ; sa perfection actuelle étant infinie, il n'y a en lui aucune potentialité, mais une actualité très parfaite, actus puvissimus^ selon l'expression profondé de S. Thomas et de l'Ecole (101). Ainsi l'intellect de Dieu est réellement l'essence de Dieu, et l'essence de Dieu est réellement l'intellection divine. Ainsi l'intellection de Dieu n'est pas et ne peut être, comme en nous, dans un état potentiel, mais elle est et doit être nécessairement dans un état actuel et inséparable de la divine essence, avec laquelle elle s'identifie réellement. Dieu est donc une lumière toujours resplendissante, une lumière ac-
(i) Et ideo Evangelista, loquens de Veibo, dicit, non soltim esse viiam, sed etiam esse lucem, ne intelligas viiam sine agnitione ; hominum aiitem, ne tantum cognitionem sensibilem sitspiceris qiialis est in briitis. S. Th. in Joann. Cap. I. Lect. III. loc. cit
Qiiod ergofactum est,jam viia erat in illo, et vita, non qualisciimque, nam et pecora dicuntur vivere, quaefrtii non possunt pavticipatione sapientiae ; sed vitaerat lux hominum. Mentes quippe rationales purgatae gratia ejus, possunt pervenire adhujusmodi visionem, qua nec superius quidquam sit,nec beatius. S. August. De Genesi ad litteram. Lib. V. Cap. XIV. n, 32. Opp. Tom. III. P. I. — Cf. In. Joann, Evangel. Tract. I. n. i8. Opp. Tom. III. P." II.
tuelle, essentiellement actuelle et infinie. Par suite, on doit exclure de l'intellect divin la pensée et le raisonnement, ces actions étantprisesdans le sens rigoureux du mot, parce qu'elles signifient proprement une recherche mentale du vrai, et que, comme dit S. Thomas : iritellectus jactalur hac atqiie illac{i)\ ce qui ne peut se dire de Dieu, en qui l'intellection est très parfaite, étant une intuition actuelle et infinie.
Mais il est impossible de concevoir l'intuition actuelle sans un objet vu, et l'objet propre et premier de l'intuition divine ne peut être autre que l'essence même de Dieu, essence qui, étant réellement une et indistincte avec l'intuition, lui est actuellement et nécessairement présente, adéquate, et capable pour cela d'achever objectivement toute l'actualité essentielle de l'intellection. Or, cet objet (l'essence divine) est vu, ou conçu, ou exprimé par l'intellection divine, mais il ne peut être l'intuition ou rintellection elle-même, car il en est le produit, pour ainsi dire, et le terme ; il doit donc être et il est réellement l'essence divine elle-même prise comme formellement conçue et intellectuellement exprimée. Et l'expression extérieure des concepts de l'àme étant appelée parole ou verbe^ si nous employons ce mot sensible, ou ce signe, pour dénommer le signifié, c'est-à-dire le concept interne, nous pourrons aussi appeler verbe ce concept lui-même, et dans les choses divines, nousl'appelerons Verbe divin. Donc ce Verbe est l'essence divine conçue, en tant que conçue; donc :
I. Il est la ressemblance de l'essence même de Dieu (Père) connaissant sa propre essence ;
II. Il a réellement la même essence, c'est-à-dire il est consubstantiel au Père ; parce que la simplicité et la perfection de Dieu étant infinies, on ne peut mettre en Dieu ni composition ni potentialité d'aucune sorte, et par conséquent en Dieu l'idéal est réel, c'est-à-dire le Verbe est l'essence;
(^) In. Joann. Cap. I. Lcct. 1. n. i. — Ita dicitttr Verbum Dei, ut cogllatio HOM dicatur, ne qiiid quasi volubilc credatur in Deo. S. Aiigust. De Trinitate. Cap. XIV. 0pp. Tom. Vlli.
III. Mais le Verbe a une personnalité réellement distincte du Père, parce que le Père est le principe de l'intellection et que le Verbe en est le terme réel ; or le principe et le terme réels doivent être réellement distincts, et le Père et le Verbe, n'étant pas distincts par l'essence, doivent être réellement distincts par la personnalité;
IV. Le Verbe est coéternel au Père, parce que l'intellection est essentiellement éternelle, identifiée avec l'essence divine, et ainsi le Verbe est essentiellement éternel ou coéternel.
V. Le Verbe est égal au Père, parce que par l'intuition infinie le Père exprime infmiment l'essence divine infinie, et que le Verbe est cette expression ;
VL Le Verbe est Fils du Père, parce qu'il procède selon la ressemblance et l'identité de nature du Père, comme il a été dit; et ce qui procède selon la ressemblance de la nature de qui il procède, est appelé Fils dans le langage commun; de même que l'action productrice du fils est dite génération ; mot admis aussi dans les écolespour signifier l'intellection paternelle exprimant le Verbe;
VIL Le Verbe est vie, la divine essence étant vie et étant réellement une même chose avec le Verbe;
VIII. Le Verbe est lumière, parce qu'il est l'intelligence divine elle-même, qui est intellection actuelle, très parfaite et infinie, et par suite et d'après la définition donnée, lumière très parfaite et infinie (i).