‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie ZigliaraChapitre 91 sur 126 · La SCIENCE HUMAINE NE PEUT TROUVER QU'eN DIEU LE · texte numérisé non relu

La SCIENCE HUMAINE NE PEUT TROUVER QU'eN DIEU LE

DERNIER POURQUOI. — Afin d'atteindre le but que je me suis proposé, il me reste encore à prouver que Dieu est aussi la lumière objective, la première lumière de notre âme dans nos connaissances scientifiques, etcela d'une manière explicite, et non implicite seulement, comme je l'ai démontré jusqu'ici. Qu'on remarque les termes de la proposition que je veux établir. Je n'affirme point que Dieu soit la lumière objective explicite de toutes nos connaissances, et par suite dans l'ordre chronologique; mais seulement de nos connaissances scientifiques et réflexes, quand ces connaissances ont le développement qu'elles peuvent et doivent recevoir de nous. Après ces déclarations, passons aux preuves.

(I) Lib. XV, De Tnnifate. Cap. IX. n. 16. (a)Ib,

Dans ses connaissances scientifiques, l'esprit liumain suit deux voies différentes, dont l'une pourrait être appelée ascendante, et l'autre descendante. Dans la première, qui est analytique ou a posteriori^ on monte des conclusions à leurs principes, des effets aux causes, du singulier à l'universel, et de l'universel au transcendantal ; dans la voie descendante, on suit le même tracé, mais en sens inverse, c'est-à-dire qu'on descend des transcendantaux aux universaux et aux singuliers, des principes aux conclusions, des causes aux effets : c'est la voie synthétique, ou la démonstration a prio7^i. Il est donc évident que le terme dans la voie ascendante doit être le principe dans la voie descendante , comme je l'ai expliqué plus longuement ailleurs (i). Mais puisque nous analysons et les essences ou quiddités des choses, et les Jugements que nous en portons; nous devons en parler séparément. Commençons par les définitions.

Les définitions se résolvent par l'analyse dans la notion très simple et transcendantale de l'être (2), qui entre dans toutes les définitions et dont toutes les choses ne sont qu'un plus ou moins grand développement (3). Mais, soit que nous montions jusqu'à la quiddité transcendantale de l'être, soit que nous nous arrêtions aux quiddités spéciales inférieures, nous sommes portés à demander pourquoi une essence doit avoir tels ou tels autres principes déterminés, pour être l'essence qu'elle est et non une autre. Pourquoi l'homme doit-il être animal raisonnable ^ pourquoi Tor doit-il avoir tels principes déterminés pour être or? pourquoi un édifice doit-il avoir telles proportions dans toutes ses parties pour être beau ? Nous pouvons répondre que tel est le concept idéal de ces choses, concept qui disparaît et devient un non-être si V objectif avec les prin-

(i)Liv. IV. Chap. I.

{2) Liv. IV. Chap. II.

Ci) fh.

cipes qui le constituent ne lui correspond point. Très bien. Mais pourquoi le concept idéal doit-il être nécessairement ainsi ? Qu'on se tourne de tous les côtés et qu'on donne mille réponses, si l'on veut, on ne donnera jamais la dernière réponse si l'on ne va à Dieu, et si l'on ne place en lui les types, ou les idées éternelles d'après lesquelles et par lesquelles les choses créées, prises soit singulièrement, soil universellement, soit transcendantalement, sont et doivent nécessairement être ce qu'elles sont.

Il suit de là que le dernier pourquoi^ dans la voie ascendante de l'esprit scrutant les quiddités, est un pourquoi extrinsèque à ces quiddités (car les universaux et les transcendantaux sont intrinsèques aux quiddités), que ce pourquoi est Dieu, essence typique de tout ce qui n'est pas Dieu, et qu'en lui finalement notre âme trouve les raisons dernières des essences créées et de leur immutabilité intrinsèque : Itentm omnium^ redirai- je avec S. Augustin, causae super iores atque rationes in natura immtitabili cogitentiœ. Mais, par suite", l'âme a également trouvé la première lumière dans la voie descendante, comme il a été dit, puisqu'elle peut partir de Dieu pour s'expliquer les créatures, comme, dans la voie ascendante, elle était partie des créatures pour monter à Dieu. La connaissance de cette lumière divine, il n'est pas nécessaire de le dire, est abstractive et nullement intuitive; c'est une connaissance Qîiia est^ plutôt qu'une connaissance Quid est; en un mot, c'est une connaissance per spéculum creaturarum et in enigtnate. Je tiens qu'on doit entendre dans ce seul sens exclusivement les passages de S. Augustin que j'ai rapportés plusieurs fois et que les ontologistes invoquent à l'appui de leur système. Je ne reviendrai pas sur ces autorités, mais je veux encore appeler l'attention du lecteur sur toute une doctrine du saint Évêque.

565. Paroles de S. Augustin dans ce même sens. — Au second Livre De doctrina christiana^ S. Augustin distingue deux

genres de doctrines (i) : l'un regarde les choses qui dépendent de l'institution des hommes; l'autre a pour objet les choses que les hommes n'ont point faites, mais qu'ils considèrent faites déjà et divinement établies (2). Ces dernières se subdivisent en deux classes ; les unes sont l'objet du sens, et les autres au contraire sont l'objet exclusif de l'intelligence : Alta sunt adsensum covporis^alia pero ad vatio7iem animi petHùientiai^). Au sens corporel appartiennent les faits admis sur la narration d'autrui, ou reçus de la sensation propre, ou conjecturés d'après l'expérience des choses (4) ; à l'intelligence appartiennent la dialectique, c'est-à-dire la discipline syllogistiquc, la nature des universaux ou l'essence des nombres : Ea quaototi ad corporis sensus^sedad rationem animi pertinent^ ubi disciplina régnât disputationis et niuneri (5). Les règles de la dialectique contiennent la vérité de la connexion qui est entre les propositions du syllogisme soit absolu, soit conditionnel ; connexion qui est chose différente de la vérité intrinsèque des propositions elles-mêmes, car dans ces règles de connexion Discitur qiiid sit conseqîiens^ quid no7i consequens^ qiiid repugnans ; tandis que In veritate aiitem sententiarum ipsaepe?^ se sente?!tiae, non eariun cojinexio consideranda est (6). A ce genre appartient encore la science de la définition et de la division; science qui n'est pas d'invention humaine , ab hominibus instituta^ mais qu'ils ont trouvée dans la raison intrinsèque des choses, sed in i^eriim ratione comperta (7). Quant aux règles des nombres, poursuit le Saint, l'esprit le plus lent comprend

(i)Duo sunt gênera doctrinantm, quae in geyitilibus etiam moribiis exercentur. Op. cit. Lib. IL Cap. XIX. n, 29.

(2) Uniim eariim reriim qiias instituerunt homines, alierum earinn qiias animadverterunt jam peractas aut divinitns institutas. Ih. n. cit.

(3) Ib. Cap. XXVIL n.41.

(4) Sed illa quae sensu corporis adtingiintiir, vel narrata credimus,vel démonstrata sentimus, vel expcria conjicimvs. Ib. Cap. XXVII. n. cit.

(5) Ib. Cap. XXXI. n. 48.

(6). Ib. Cap.XXXIV. n. 52.

(7) Ib, Cap. XXXV. n. b'i.

clairement qu'elles n'ont pas été faites par les hommes, mais qu'il les ont trouvées, après les avoir cherchées. Si la première syllabe d'italiae^ prononcée brève par les anciens, est devenue longue parce que Virgile l'a faite longue, toutefois nul ne peut faire à sa volonté que trois multipliant trois ne donnent point neuf, et qu'on n'en puisse pas former une figure carrée, etc. Donc, que les lois des nombres soient considérées en ellesmêmes, ou par rapport aux figures, aux sons et à d'autres mouvements, elles sont immuablement fixées (i).

Il me semble manifeste qu'ici S. Augustin parle d'objets, et d'objets non sensibles mais intelligibles, non singuliers mais universels, dont notre intelligence va cherchant et découvrant les natures, qu'elle exprime ensuite par un jugement en qui est la vérité des sentences, et la vérité certaine et immuable, parce que les lois auxquelles ces natures sont soumises sont immuables. Mais ces lois immuables ne dépendraient-elles point de nous peut-être ? Non, car l'âme humaine estmuable, et ainsi elle ne saurait être la source de l'immutabilitédcs choses, Ciim et ipsam miitabilem invenerit. I.,a vérité des connexions, des propositions, des définitions, des divisions, des natures, a été simplement trouvée, et non faite par l'homme : Non ab hominibîis instiiuta^ sed ingeniosorum sagacitatecomperta.

Mais où l'homme a-t-il trouvé cette vérité ? Il l'a trouvée immédiatement dans la raison intrinsèque des choses : In rerum i^atione comperta (2). Voici un homme instruit. Toutefois nous ne devons pas nous contenter de savoir; nous devons

(i) Jam vero mimeri disciplina cuilibet tardissimo claritm est, quod non sit ab hominibus instituta, sed potins indagata atque inventa. \on enim sicut primam syllabam Itali^e, quam brevem pronnntiaverunt veteres, voluit Virf^ilius et longa facta est, ita quisquam potcst efficere cinn voluerit, ut ter ierna aut non sint novem, aut non possint efficere quadratam figuram, aut non ad teniarium numerum tripla sint, ad senarium sescupla, ad nullum dupla, quia intelligibiles numeri semissem non habent. Sive ergo in seipsis considerentur, sive ad figuram aut ad sonorum aliarumve motionum leges numeri adhibcantur, incommutabiles régulas habent, neque ullo modo ad hominibus institutas, sed ingeniosorum sagacitate compcrtas. Ib. Cap. XXXVIII. n. 56.

(2)Ib. Cap. XXXV. n. .S?,

nous efforcer de parvenir à la science ; cr le propre de Tliomme savant est de remonter aux causes les plus élevées ; il ne doit donc pas chercher une vaine gloire parmi les ignorants, s'il a trouvé le vrai des choses dans leur raison intrinsèque ; mais plutôt qu'il cherche d'où sont vraies les choses qu'il a trouvé vraies, et d'où sont non-seulement vraies, mais immuables, celles qu'il a trouvé immuables. Dans ces recherches très savantes notre intelligence verra qu'en détournant son regard des corps elle se trouve en présence d'elle-même, et voyant qu'elle est muable parce qu'elle est tantôt savante, tantôt ignorante, elle connaîtra que son âme est comme au milieu entre l'immuable vérité et le monde très muable de la matière, et ainsi elle tournera tout à la louange de Dieu, de qui elle voit que tout procède (i). Confrontez ce langage augustinien avec les explications que j'ai données dans le numéro précédent; l'accord s'y montre en tout, et la même et identique vérité y est exprimée. 566. S. Thomas pense comme S. Augustin. — S. Thomas ne parle pas autrement que S. Augustin. Le principe énoncé par l'Angélique est celui-ci : La vérité de notre intellect consiste dans sa conformité avec son principe, c'est-à-dire avec les choses par lesquelles il reçoit la connaissance ; et la vérité des choses consiste dans leur conformité avec leur principe, c'est-à-dire avec l'intellect divin : Verum intellectus nostri est seciindiun qiiod conformattir siio principio^scilicet rébus a quitus cognitionem accipit ; peritas etiam rerum est secundum qiiod conformantur suo pjHncipio, scilicet intellectui divino (2). Notre intellect

(i) Qiiae tamen omnia qiiisquis ita dilexerit, ut jaciare inter imperiios velit, et non potius qiiaerere itnde sint vera, qiiae tantiimmodo vera esse persenserit ; et iinde quaedam non soliim vera sed etiam incommutabilia quae incommiitabilia esse comprelienderit ; ac sic a specie corporum nsque ad liumanam mentem perveniens, cum et ipsam mutabilem invenerit, qiiod mine docta, nunc indocta sii, constitiita tameninter incommutabilem supra se veritatem et mutabilia inf^a se cetera, ad unius Dei laudem atqtie dilectionem cuncta convertere, a quo cuncta esse cognoscit ; doctus videri potest, esse autem sapiens nulio modo. Ib. Cap. XXXVIII. n. Sy.

(2) P. I. Qu. XVI. Art. V. ad 2.

CHAP. Xlll. — DIEU, LUMIÈRE DE XOTRE CONNAIS. OBJ. 429

peut-il s'arrêter à la simple considération des choses et se contenter de connaître leur nature, sans aller au delà ? Il le peut, et malheureusement pour lui il s'arrête très souvent à moitié chemin de la science ; mais le vrai sage considère la nature des choses et cherche leur vérité, c'est-à-dire leur cause ; et cette recherche le conduit à la vraie sagesse, c'est-à-dire à la science de la vérité ; et non d'une vérité quelconque, mais à la science de la vérité qui est la source de toute vérité ; car étant principe de l'existence de toutes les choses, elle est aussi principe de toutes les vérités, puisque ce qu'une chose est par rapport à l'être, elle l'est également par rapport à la vérité : Primam philosophiam Philosophus deienninat esse scientiam veritatis^ non ciijuslibet^ sed ejiis veritatis^ qiiae est origo omnis veriiatis, scilicet^ quae pertinet ad primiim principiiim essendi omjiibiis. Unde et sua Veritas est omnis veritatis principium. Sic enim est dispositio renim in veritate sicnt in esse (i).

Qu'on relise ce que j'exposais plus liaut de S. Thomas touchant la connaissance implicite de Dieu dans tout vrai ; si l'on reprend ce même raisonnement, la connaissance implicite de Dieu dans tout vrai créé, appréhendé directement, se changera en connaissance explicite par la connaissance réflexe.

567. Conclusion. — Dans le chapitre précédent j'ai prouvé que Dieu est la première lumière de notre connaissance subjective ; maintenant je viens de prouver aussi que Dieu est la lumière de toutes nos connaissances objectives : implicitement, dans nos connaissances directes, parce que Dieu est nécessairement connu dans tout objet qui, s'il n'est pas Dieu, est participation de Dieu ; explicitement, dans nos connaissances réflexes, parce que notrj intellect, scrutant avec sagesse les natures formées par Dieu même, remonte à Dieu comme à la source de la lumière et de la vérité.

(i) Contra Goitiles Lib. I. Cap. I.

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