SCHIÎME DES PRINCIPAUX POINTS DE LA PHILOSOPHIE DE
l'Angélique. — I'''' Proposition : Dieu estla première cause effictentede toutes leschoses. — Donc i" Dieu est Être a se; 2" Être nécessaire; 3" Être très pur; 4'» Être infini en tout genre de perfection ; 5° Être incommunicable ad extra^ etc.
Il® Dieu est la cause exemplaire de toutes choses. — Donc i" l'idéal divin (qui est TexTemplaire) précède le réel créé ; 3° cet idéal est éternel ; 3» il est l'essence divine en tant qu'elle exprime relation aux copies, c'est-à-dire aux créatures, etc.
III® Les choses créées tiennent leur être de Dieu, comme de leur cause efficiente. C'est un corollaire de la première proposition. — Donc i** l'être, ou l'existence réelle des créatures n'est point a se^ mais ab alio^ c'est-à-dire par participation ; 2" il est fini ; 3" il n'est point très pur ; 4" il est contingent; etc.
IV® Les choses créées sont des natures réelles formées par Dieu et hors de lui. Corollaire de la seconde proposition. — Donc i** l'être de la créature est la réalisation extrasubjective du subjectif divin idéal; 2'' il porte l'empreinte de sa dépendance et de sa conformité à l'idéal divin ; S" il est formellement et en soi, c'est-à-dire ontologiquement vrai, à cause de cette relation de conformité, etc.
Ve Dieu est l'être idéal, virtuel et causal des créatures, et l'être des créatures est l'être produit par Dieu. Corollaire des quatre propositions précédentes.
VI® Néanmoins la créature a un être en soi, essentiellement distinct de l'être de Dieu. Corollaire de la première et de la troisième proposition.
VII® L'intellect humain est lumière de lumière, c'est-à-dire que Dieu est l'être causal et ainsi lumière de l'intellect; maïs notre lumière est essentiellement distincte de la lumière divine. Corollaire de la cinquième et de la sixième proposition.
VIII* L'intellect humain i" entend les choses existantes selon
leur être qu'elles ont en elles-mêmes; 2" mais il n'entend aucun être des créatures sans entendre Dieu implicitement; 3" il va et il doit aller à Dieu explicitement quand il cherche la raison vraie ou la conformité avec l'intellect divin des êtres créés. Cor*ollaire des proposions VI,V et IV.
IX. Il est toujours vrai que Dieu n'est pas le premier connu chronologiquement, et qu'il n'est point vu immédiatement de nous; mais qu'il est connu médiatement par le miroir des créatures.
Tel est le résumé de la doctrine du Docteur d'Aquin, telle est la doctrine que je me suis efforcé d'expliquer longuement et de démontrer. Mettons maintenant en confrontation les doctrines professées par les ontologistes, et voyons si la paix est possible entre eux et les ontologistes catholiques.
570. Théorie du P. Gaetano Milone. — Le père D. Gaetano Milone, Barnabite et savant ontologiste, dans son Ouvrage : La Sciiola di Filosofia ra'{ionale intitolata a S. Agostino (i), trouve que parmi les nombreux et graves obstacles qui s'opposent à la paix si désirée, il faut noter la très grande diversité et l'évidente corruption du langage (2} sur le sens des mots sensible et intelligible. Et afin de fixer irrévocablement le sens de ces deux mots il raisonne ainsi :
« Il y a en nous deux espèces de perceptions, l'une qui est dans le sens, et l'autre dans l'intellect. L'objet sensible correspond naturellement à la première, et Vintelligible à lasfeconde. Le sensible et l'intelligible sont des objets au delà desquels nos connaissances ne s'étendent point. De là, les vertus ou les actions de notre esprit sont divisées en trois classes très distinctes, auxquelles correspondent trois espèces d'objets : La connaissance^ action générique à laquelle correspond un objet pareillement générique, je veux dire le connaissable qui em-
(i) Je cite la seconde édition revue et augmentée. Naples, Joseph Giuliano éditeur, 1861.
{2)È la stragrande diversità e corru:(ione innegabilc del linguaggio. Pap. XII.
brasse tout ce qu'on peut connaître ; le sentiment^ qui est une action dont le terme objectif est le sensible; V intelligence^ àonx. l'objet est Y intelligible {i). Le ^ew^îT'/e embrasse les faits, c'est-àdire le créé et les choses faites par Dieu, ou, en d'autres ternies, les natures contingentes et leurs appartenances, en somme toute nature créée, parce que toute nature Cî^e'ée est sensible (2) ; non cependant que toute nature créée soit matière ou objet du sens, mais parce que toute nature créée est l'objet ou du sentiment qui est sens, ou du sentiment qui est conscience. L'intelligible contrastant avec le sensible n'est pas une chose créée, mais il exprime, rigoureusement parlant, tout ce que nous connaissons de Dieu et de la vérité (qui est Dieu) et de ses prérogatives de toute espèce (3). L'intellect en tant qu'il garde actuellement l'intelligible, ou la vérité, s'appelle simplement z«/e//ec/; l'état de l'àme en tant qu'elle est toujours capable de garder et d'appréhender la vérité s'appelle mémoire. Enfin l'ame, quand elle unit le sensible à l'intelligible pour connaître intellectuellement le premier à l'aide du second, est dite raison., ou intellect rationnel (4).
« L'ordre du développement intellectuel est le suivant : i" L'intelligible préexite dans \d mémoire; 2° la mémoire fournit à l'intellect ce qui est en elle, c'est-à-dire V intelligible; 3" le sens nous donne le sensible externe et la conscience le moi ; 4" l'àme reçoit de rintellectl'intelligible, et du sentimentle sensible, et elle forme la connaissance intellectuclle-?^ationelle.iQxpï\quéc ci-dessus. Il suit de là que la rj/50« ne pourrait s'exercer rationnellement sur les données singulières du sentiment, si l'intellect ne lui fournissait pas V intelligible. Donc Vintelligible n'est point formé par notre àme ; il n'est point formé par l'intellect dont la fonction est de voir l'intelligible que la mémoire lui
(i)Pag. XIV ei XIX.
(2) Pag. XX et XXVII.
(3) Pag.XXVIU., XIX. et XXVII.
(4) Lez. XXV. pag. 5i. Voir Lez. XXIL pag. 42.
fournit. Donc l'intelligible nous vient du dehors et il est essentiellement objectif ; notre esprit, d'abord dans un état habituel [la mémoire .^(tx ensuite dans un état actuel {V intellect) ^\o\\. l'intelligible et le voit immédiatement. Or nous avons dit que l'intelligible est incrcé, qu'il est la vérité, qu'il est Dieu; donc de la même manière que notre esprit voit l'intelligible il voit Dieu immédiatenient. Et notre connaissance rationnelle jaillit de l'union que nous faisons de la lumière de l'intelligible avec les objets qui nous sont fournis par le sentiment. »
Telle est la théorie du P. Milonc, théorie qu'il soutient être la véritable théorie de S.Augustin et de S. Thomas. Le P. Vercellonne pense comme le P. Milone son élève; et le célèbre abbé François Seni s'est joint à eux quant à la substance de la théorie.
371. L'intelligible défini par S. Augustin. — Je conviens franchement que j'ai trouvé dans ces auteurs un grand sens joint à une grande science, mais j'ai le regret d'être obligé d'ajouter que, si la théorie que je viens d'exposer historiquement devait être prise pour base de la paix, je ne me sentirais point disposé à la conclure. Mais voyons s'il ne serait pas possible de s'entendre. Et d'abord j'admets la division de nos connaissances en connaissances des êtres sensibles et des êtres intelligibles; j'admets que ces deux genres d'objets constituent les termes au delà desquels notre esprit ne peut aller. Je concède encore que le sens et l'intelligence sont les deux sources de toutes nos connaissances, selon ce que dit S. Augustin : Omne quodscire et iiosse dicimitr^aiit sensu corporis^aut intelligentia nos habere comprehensinn (i). Mais des observations sur la nature de l'intelligible, tel que le P. Milonc nous l'explique, sont nécessaires.
Est-il vrai premièrement, que S. Augustin prend l'intelligible dans le sens d'un objet incréé, et comme en opposition avec
^i) De duabus animabits. Contra Manichacos. Cap. M. n. 2.
l'objet contingent et crée ? Dans le premier Livre De moribus Ecclesiae Catholicac et de moribus Manichaeormn^ le saint Docteur nous donne la définition de l'intelligible; il dit que l'intelligible est tout ce qui peut être connu par Tintelligence seule, de même que par opposition le sensible est ce qui peut, par la voie des sens externes, produire dans notre esprit une certaine connaissance de soi : Si animiis res quaedam est intelligibilis^ id est^qyidiQ. tantum intelligendo innotescit ; alia creatura est omne sensibile, id est quo per oculos^ vel aiires, vel olfactiim^ vel giisttim^vel tactiim, quasi quamdamnotitiam siii praebet (i). D'où il suit que l'âme, et en général le principe vital, doit être placé au nombres des choses intelligibles : Qiiando ille milii vel quisquam tiegare audebit^ animae^ quantum vellet malas^ tamen quoniam aniinae sunt^ intelligibilium reriim numéro conlineri... (2)?
Ces expressions explicites montrent que pour S. Augustin non-seulement l'objet entendu est intelligible, mais encore le sujet intelligent lui-même, Res quaedam intelligibilis est ; c'est exactement ce que dit S. Thomas, de l'aveu du P. Milone luimême. Donc, afin de marquer la nature du sensible et de l'intelligible, nous devons nous servir de ce dernier mot pour désigner les objets qui peuvent être entendus par l'intelligence seule, et étendre le premier à tout ce qui peut être perçu par les sens. Nous aurons ainsi la division des objets, dont notre âme acquiert la connaissance, indiquée par la division des facultés.
572. L'intelligible défini par S. Augustin. Suite. — Le P. Milone paraît convenir de la clarté des textes augustiniens cités plus haut, car il dit que S. Augustin j^etira et désavoua le nom d'intelligible qu'il avait d'abord employé pour désigner
(i) Op. cit. Cap. XII. n. 20. — Cf. Ce duabus animabus. Cap. II. n. 4. et VI. per totum. — Il tient le même langage dans la Cite de Dieu (186).
(2) De duabus animabus. Cap. VI. n. g. Et cela par le principe que cum, et ob hoc omnis anima nullo corporis sensu, sed solo intellectu percipi qucaî. Ib. Cap. 11. n. 2.
/'a/«ez«/e//ecf7/e//ee//e-wiême(i),et pour preuve de son affirmation il cite Fouvragedes Rétractations^ dans lequel le Saint, rappelant un passage du premier Livre contre les Académiciens, où il dit que nous devons nous dépouiller de tout ce qui se voit avec les yeux mortels et de tout ce que le sens connaît, le Saint, dis-je, remarque qu'il fallait ajouter d'autres paroles et dire : Tout ce que le <iens du corps mortel connaît^ car il y a encore un sens dans Tante {2), Mais poursuit-il, Je parlais alors à la manière de ceux qui par le sens entendent seulement le sens corporel, et par sensibles, les choses corporelles : Sedeorum more tune loquebar^ qui sensum non nisi corporis dicuni^ et sensibilia non nisi cojporalia. C'est pourquoi, conclut-il, l'ambiguité a été peu évitée toutes les fois que j'ai parlé ainsi, excepté pour ceux qui ont l'habitude de ce langage ; Itaque ubicumque sic locutussum, parum est ambiguitas évitât a ^ nisi apud eos quorum consuetudo est locutionis hujus (3).
Le P. Milone fait grand cas de ces paroles, mais, si je ne m'aveugle, considérées avec calme et sans passion, elles sont bien éloignées du sens qu'il leur prête. Dans le texte augustinien, outre ce qu'on nomme communément le sens, c'està-dire le sens organique, il est parlé avec raison d'un sens propre à l'âme, par lequel elle se sent elle-même et qui dans le langage moderne a reçu le nom de conscience (4). S. Augustin veut donc dire que l'âme, sous le rapport exclusif de la conscience, peut être appelée un sensible, comme la
(1) Ritrattà e disdisse in nome d'intelligibile, che avea da prima fatto valere pcr l'anima stessa intellctuale. Op. cit. pag. XXXI.
{2.) Itcmqtte illic qiiod dixi, nihil ommino coiendum esse, totumque abjicicndum quidquid mortalibus oculis cernitur, quidquid ullus sensus adtingit : addendacrant verba, ut diceretur, quidquid mortalis corporis ullus sensusadtingit Est enim sensus et mentis. Retract. Lib. I. Cap. I. n. 2.
(j<) Ib. Le Saint dit encore (Cap. III.) en parlant de ses deux livres De Ordine : Displicet mihi... quod non addebam corporis, quando sensus corporis nominavi.
(4) Le lecteur remarquera lui-même d'après les passages que je citerai bientôt que \>?iT sensus mentis S. Augustin n'entend pas seulement la conscience, mais généralement les actions propres à notre âme ; c'est pourquoi il dit que nous connaissons Dieu parle sens de Tâme.
conscience elle-même peut être dite un sens ; mais l'àme est un sensible tel qu'il ne peut absolument point être perçu par le sens organique, ni en tant que fait (habere animiim)^ ni en tant que nature (quid sit animus). Donc, en suivant la définition de l'intelligible donnée par le Saint, et qu'il n'a jamais rétractée ni modifiée, nous devons dire que l'âme est un vrai intelligible, parce que tantiim intelligendo ititiotescït, qu'on l'entende par un acte de conscience, ou par un acte de l'intellect.
Je trouve la confirmation de ce sentiment dans le Chap. IV« du même premier livre des Rétractations j où S. Augustin rappelle les explications du premier Chapitre rapportées cidessus. Dans le premier Livre des Soliloques il avait dit ; Deus eu jus i^egnum est totus mundus^ quem sensus ignorât ; dans cette proposition quem peut se rapporter à Dieu comme au monde (i). Or, remarque le Saint, comme qu'on entende ce pronom relatif, la proposition veut une explication; car s'il se rapporte à Dieu, il faut écrire que le sens du corps mortel ignore; et s'il se rapporte au monde, il faut raisonnablement entendre le monde futur qui existera avec des cieux nouveaux et une terre nouvelle, et par conséquent, ici encore, il faut dire le sens du corps tnortel. Voulant donc corriger les paroles par lesquelles il avait dit d'une manière générale que le sens ignore Dieu, et voulant que sa proposition s'entende du sens coporel, S. Augustin en vient à dire que le sens de l'âme n'ignore point Dieu. Or, si, d'après les paroles de S. Augustin disant que l'âme est l'objet du sens mental, le P. Milone pense avoir le droit d'inférer que, dans cette signification, l'âme humaine
(i) Illud quod ibi positum est, T>Qus cujus regnum est totus mundus, quem sensus ignorât; si Deus inîelligendits est, addenda fuerant verba, ut diceretur, quem mortalis corporis sensus ignorât. Si autem mundus dictus est, quem sensus ignorât, ille recte inteUigitur, qui futurus est coelo novo et terra nova : sed etiam hic addenda erant illa, ut diceretur, mortalis corporis sensus. Sed illo more adliuc loqucbar, quo sensus proprie corporis appellatur; nec assidue repetendiim est, quod et superius (Gap. I. et IIL) indejam dixi,sed hoc recolendum, ubicwnqac isla locutio in meis litteris invenitur.
n'est point en elle-même et proprement un intelligible, mais plutôt un sensible ; il devra dire aussi que pour S. Augustin Dieu lui-même est un sensible, parce que Dieu est aussi, pour le saint Docteur, l'objet du sens de l'âme. Le P. Milone ne veut pas admettre cette conclusion; mais si elle est fausse, comment le principe, embrassé par lui et dont cette conclusion dérive, sera-t-il vrai ? Et si le principe qu'il admet est vrai, comment la conséquence serait-elle fausse ? Je ne vois pas d'issue. Si Dieu, nonobstant qu'il soit objet du sensus Jiientis est intelligible, on ne devra point nier que l'âme, elle aussi, soit intelligible, parce qu'elle est l'objet du sensus tnentis. Donc, afin de ne pas mettre S. Augustin dans une contradiction si manifeste, nous devons dire que, pour le saint Docteur, et Dieu et l'âme humaine sont des objets intelligibles, parce qu'ils sont entendus par l'intelligence seule, par le sens seul de l'âme, et non par le sens corporel : Qiiae tantum intclli' gendo viJiotescimt .
Ces textes suffiront, je crois, à convaincre tout lecteur sans passion que le nom donné par le P. Milone au concept d'intel* ligence et à celui de sensible n'est nullement selon la pensée de S. Augustin, comme, de l'aveu de tous, il n'est point selon celle de S. Thomas; et que lorsque, au nom de ces saints Docteurs, il nous invite à accepter sa terminologie, afin de commencer la paix par l'usage du même langage, nous avons le droit de lui dire de ne point commencer lui-même, à substituer un langage nouveau et équivoque au vrai langage de S. Thomas et de S. Augustin, langage que parlent aussi la généralité des hommes.
573. Les UNiVERSAUX ne sont pas Dieu. Objectivité de nos CONNAISSANCES. — Je u'aurais point pris la peine de contredire le P. Milone sur le langage philosophique qu'il propose et qu'il donne faussement pour celui de S. Augustin, s'il ne s'en servait pour insinuer son ontologisme. Admis, en effet, comme je lai déjà indiqué, que l'incréé et le divin seulement soit
l'intelligible ; comme d'autre part, on ne peut nier que notre intellect connaît l'intelligible, le P. Milone en infère que notre intellect connaît Dieu et le connaît immédiatement. Et il croit avoir ainsi triomphalement placé l'idéologie objective sur une base solide. Mais j'en demande pardon à cet excellent homme, et sans rien diminuer de l'estime que je professe pour lui, je me permets de lui répondre que ses persuasions sont tout autres, à mon avis, que des persuasions appuyées sur des raisonnements solides et convaincants.
J'ai déjà démontré qu'il a complètement faussé la notion de l'intelligible par rapport à notre âme; j'ajouterai présentement qu'il l'a faussée également par rapport aux autres objets, qui ont bien à la vérité leur origine en Dieu, mais qui ne sont ni Dieu ni les idées éternelles ou raisons divines. Et je crois pouvoir affirmer avec toute certitude que ma conviction est conforme à lii pensée de S. Augustin : Intelligibilis nempe Deus est^ i?itelligibilia etiam illa discipliiiarum spectamiiia (qui quasi suo sole illustj^antur par Dieu, afin qu'ils soient connus), tamen plurimiim differiuit[\). Fa cqs spectaîJiina disciplitiarum^ mais intelligibilia^ ne sont point les choses sensibles et individuelles, parce que citiiis mihi videtur in terra posse navigari, quant geometricam sensibus percipi {2) ; en outre ils ne sont point Dieu, parce que quantum in suo génère a coelo terram^ tantum ab intelligibili Dei majestate spectami7ia illa disciplinarum ver a et certa differre (3). Ces objets disciplinaf^um spectamina^ dont nous avons scientiam (4), sont donc les universaux, vraiments distincts de Dieu, existants quant à leur entité et non quant à leur mode d'être dans les choses singulières, et . vraiment intelligibles^ selon la définition augustinienne, parce qu'ils sont connaissables par l'intellect seul et
[\)SolUoq. Lib.I. Cap. VIII. n. i5.
(2) Ib. Cap. IV n. 9.
(3Ub. Cap. V. n. 11.
(4) Ib. Cap. IV. n. 9.
non parle sens : Qiiae taiitum intelligendo innotcscimt. Sur quoi, ne voulant pas répéter ce que j'ai déjà dit, je prie le lecteur de relire les Chapitres du premier Livre où j'ai traité au long de la nature et de la connaissance des universaux. J'ajouterai seulement ici que le P. Milone se trompe entièrement, me semble-t-il, quand il affirme que dans son sj^stème ontologiste, l'idéologie est toute objective, et qu'ainsi elle ruine l'idéalisme ; le reproche qu'il adresse indirectement à qui ne pense pas comme lui est injuste.
Que dit donc et que soutient le P. Milone ? Que l'objectii intelligible réel qui est en Dieu et est Dieu môme correspond à notre concept universel. Et nous, que voulons-nous ? Que l'objectif intelligible réel qui existe réellement hors de notre intellect et hors de Dieu corresponde immédiatement à notre concept universel, et que l'objectif réel en Dieu lui corresponde médiatement ; objectif réel qui est l'idée, l'archétype, la raison éternelle sur laquelle l'intelligible qui existe dans les individus et avec eux a été formé, et qui, par conséquent, est le spéculum et l'euigma par lequel nous entendons cette même raison éternelle. Ainsi l'idéologie que nous soutenons est essentiellement et doublement objective, et le reproche que nous adresse le P. Milone, par ignorance, je veux le croire, des doctrines thomistes et augustiniennes, porte absolument à faux.
S. Thomas, parlant de l'opinion platonicienne qui voulait que nos idées aient pour objet immédiat les formes séparées, s'échappe dans ces expressions absolument insolites à sa plume : Derisibile videtur, ut ditm reriim^ quae nobis matiifestae sunt, notitiam quaerimus^ alia entia in médium afferamus^ quae non possunt esse earum substaniiae, cum ab eis différant secundum esse ; et sic illis substantiis separatis cogiiitis^ non propter hoc de istis sensibilibus judicare possemus (i). Que les ontologistes méditent ces paroles, et ensuite qu'ils répondent, s'ils le
(i)P.I. Qu. LXXXIV. An. I.
peuvent, à S. Thomas reprochant à Platon un véritable idéalisme et subjectivisme.
574. Raisonnements du P. Milone. — Ici je demande au lecteur la permission de transcrire une ou deux pages de l'Ouvrage du P. Milone, qui renferment la substance de tous les arguments qu'il apporte soit en preuve de sa doctrine, soit contre celle que j'ai défendue. Nous obtiendrons ainsi plus de clarté et plus de brièveté. S. Augustin a employé quelquesfois cette méthode . « Le philosophe (S. Augustin) enseigne des choses très élevées et bien au-dessus de toute la philosophie moderne pour l'explication vraie de l'idéologie objective : nous en prenons le résumé dans S. Thomas disant : Intelhgibile est in intellectu tripliciter : prUno quidem habitiialiter, et secimdum memoriam : secundo aiitem lit in aciii consideratiim vel conception : tertio ut ad aliud relatinn. Manifestum est autem, qiiod de primo gradu in secundum transfertur intelligibile per imperium voluntatis ; iinde in definitione habitus dicitur; quo quis utitur cum voluerit, Similiter autem de secuîido gradu transfertur in tertium per volimtatem : iiatn per voluntatem conceptus mentis ordinatiir ad alterum ; piita vel ad agendum aliquid^ vel ad manifestandum alteri. Celui donc qui veut énumércr toutes les facultés qui servent et qui aident à la connaissance que nous pouvons avoir de la vérité doit placer en premier lieu, quasi ciibile dirait le ï^\\\- Xoso^ho.^ seu penetrale veritatis^ la mémoire; ensuite l'intellect rationnel, défini ci-dessus, et enfin la volonté,
« La mémoire est le premier degré, l'intelligence est le second, le travail rationnel est le troisième; et le passage d'un degré à l'autre vient de l'action de la volonté. Il appartenait à l'Eglise catholique de maintenir la division de ces trois grandes puissances, telle que son Philosophe l'a donnée ; car encore aujourd'hui le catéchisme nous apprend à dire : mémoire, intellect et volonté. Mais les écoles de philosophie ne sachant plus, depuis de longs siècles, expliquer cette théorie, l'ont
rejetée, ou l'ont entièrement ruinée dans son organisme, dont ils ont changé à plaisir Tordre et la signification. Sans cela l'idéologie objective n'aurait pu s'attendre à être le privilège seulement de rares philosophes, les plus distingues de chaque siècle, restant inconnue à tous les autres, ou même connue tout autre qu'elle n'est et persécutée.
« En eflet, il suffit de placer la mémoire au premier rang pour faire une profession solennelle en faveur de l'idéologie objective, comme fait ici (i) S. Thomas. Car, si la mémoire est avant l'intellect, par la raison que c'est elle qui lui fournit l'intelligible, et que ce n'est pas le contraire qui a lieu; il devient très clair et très palpable que l'intelligible est objectif de sa nature, puisqu'on ne saurait imaginer que la mémoire puisse former et façonner l'intelligible pour l'usage de l'intellect. Cependant les ennemis de l'idéologie objective soutiennent fortement et tous unanimement que l'intellect façonne et fait l'intelligible; et afin de défendre leur sentiment, que l'intelligible est plus ou moins formé par l'homme, ils disent qu'il est formé par l'intellect. Mais s'ils allaient jamais s'imaginer d'affirmer que l'intelligible est le produit du travail de la mémoire, ils exciteraient les moqueries de tous, personne n'ignorant que toute faculté naturelle, si elle produit un objet, produit son objet propre; et que l'opération de la mémoire peut bien produire un objet propre à elle-même, mais non justifier l'existence de l'intelligible. De plus, si la mémoire formait l'intelligible elle se nierait elle-même; car la mémoire bonne et fidèle est celle qui garde l'objet qu'on lui a confié; or que serait-elle si elle se formait les objets à sa volonté ?
« En vain donc quelques contemporains s'eHorcent de citer l'Angélique, quand ils rejettent l'idéologie objective. Quiconque veut bien juger avec justesse d'un édifice, doit d'abord porter son regard sur la base qui en porte tout le plan; ici la base e:
(1) P. I. Qu. CV1[. Art. I.
444 ^-'V. IV. — DE LA LUMIERE OBJECTIVE. — d" PART.
le fondement c'est la définition des puissances cognitives; base où se place la mémoire, la tenant pour antérieure à l'intelligence, d'après l'autorité de S. Augustin. C'est le quatrième argument en faveur de l'idéologie, objective, et il est tiré de la doctrine dcr, deux plus grands philosophes que le monde et la sainte Egiise aient jamais vu (i). »
575. Confrontation de la doctrine du P. Milone avec celle DE S. Thomas. — Je suis parfaitement d'accord avec le P. Milone quand il loue S. Augustin et S. Thomas; et quiconque a étudié les œuvres colossales de ces deux saints Docteurs sait que ces éloges ne sont pas exagérés; je conviens aussi avec le même Auteur que, entre S. Augustin et S. Thomas, au moins dans les plus hautes questions de la philosophie, il y a une parfaite harmonie de sentiments. Mais je ne suis plus et ne puis être d'accord avec le P. Milone sur les doctrines qu'il exprime dans le long passage cité. Commençons par S. Thomas.
Dans l'Article rapporté ci-dessus, l'Angélique cherche si et comment un ange parle à un autre ange, et afin d'arriver à conclure que c'est par la volonté que l'ange communique les concepts de son esprit à un autre ange, communication qui est proprement le langage angélique,- le S. Docteur expose d'abord que intelligibile est in intellectu triplicitei\ habitualiter vel secimdum memoriam..., îit in actu consideratinn...^ lit Q.à oMuà relatiim . La nature même de l'article et le mot intellectus employé sans autre appellation par S. Thomas, montrent qu'ici il n'est point question du seul intellect humain, mais de l'intellect créé en général. De plus, afin de définir la nature du langage de l'ange, ou de la manifestation qu'il fait de ses propres concepts, S. Thomas suppose nécessairement que de tels concepts existent déjà dans l'ange et dans quiconque les manifeste, nul ne pouvant parler de ce qu'il ne conçoit d'aucune manière.
Mais comment ces concepts préexistent-ils dans l'esprit
(i) La Scuola difilosofia ra^ionalc intitolata a S. Agostino, Lez. XXH.
angélique ou dans l'esprit humain, afin que la volonté puisse mouvoir rintellect à entendre actii^ c'est-à-dire à se parler à lui-même, et ensuite à parler à d'autres ? S. Thomas n'en dit rien ici et devait n'en rien dire pour ne point confondre une question avec une autre, la question de l'origine de nos connaissances avec celle de leur manifestation. Si j'examine comment un homme en gratifie un autre, je suppose que le bienfaiteur a déjà les moyens de répandre des bienfaits, et mon examen n'a pas à se porter sur le comment le bienfaiteur a acquis ces moyens. Ce sera là une recherche à part; mais il serait ridicule de ne point la supposer résolue dans le sens de l'existence positive de ces moyens, posée comme base du premier examen. Or, par cç. primo habitualiter, le P. Milone entend la chronologie des idées, comme si S. Thomas voulait dire par cet adverbe que l'habitude des intelligibles est innée en nous. Que le célèbre auteur lise les Œuvres de l'Anglique et il verra que le saint Docteur enseigne l'absence absolue de toute habitude intellectuelle en nous, objective et naturelle; car ht angelis siqiiidem coritingit (d'avoir des habitudes intellectuelles naturellement), eo quod habent species intelîigi biles natiiraliter inditas^ quod non competit liiimanae naturae (i). Et s'il médite spécialement dans S. Thomas les questions dans lesquelles les matières idéologiques et ps3xhologiques sont traitées ex professo, il verra encore que pour l'Angélique la mémoire intellective n'est pas une faculté distincte de la faculté intellectuelle, mais qu'elle est cette même faculté en tant qu'elle garde (habitii) les idées reçues de n'importe quelle part, de sorte que la volonté puisse à son gré mouvoir l'intellect ut aclu
(i) I-II. Qu. LL Art. LJ'ai exposé avec quelque étendue cette doctrine de S. Thomas sur les habitudes intellectuelles dans mon Opuscule Observations sur quelques interprétations de l'idéologie de S. Thomas par G. C. Utaghs, Chap. V. n. 27., et j'y renvoie le lecteur désireux de plus amples explications. Voici un texte péremptoire de S. Thomas : In nobis enim habitualis cognitio (la mémoire intellective) causatur ex actuali considerationc. P. 1. Qu. LXXXVI. Art. II. Donc, chronologiquement parlant, la connaissance se produit d'abord en nous, et ensuite vient la mémoire; l'acte d'abord, ensuite l'habitude.
considcret ; et dans ce cas, on dit que mtelliffentia oritiir ex mcmoria sicut actns ex habitu (i). Et cette doctrine est la même que celle de S. Augustin, comme il me semble de l'avoir prouve plusieurs fois dans cet ouvrage.