‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie ZigliaraChapitre 95 sur 126 · Le Professeur Abbé Seni. — Les condition paix · texte numérisé non relu

Le Professeur Abbé Seni. — Les condition paix

proposées par le P. Milone sont donc inacceptables; j e puis admettre ce qu'il admet, car, à mon avis, il soutien, un système erroné, nullement conforme à la doctrine de S. Thomas et de S. Augustin. Entendons maintenant les propositions du célèbre Abbé Seni. A vrai dire, si je devais exposer la synthèse du système défendu par cet auteur, je ne saurais le faire avec la précision requise dans ces matières. Il me semble qu'il y a quelque chose de confus et d'indéterminé dans ses idées. Au fond, il paraît être d'accord avec le P. Milone, pour lequel il professe une espèce de culte, car il revient sans cesse sur un argument de cet auteur. Voici l'argument (i54): « L'objet de l'intelligence est pour nous la vérité; donc la vérité est intelligible par elle-même. La vérité est Dieu, non l'ange, ni l'homme, ni aucune autre chose : tous conviennent de cela, car tous doivent concéder que l'intelligible, étant pris dans cette rigueur de terme, toute intelligibilité est divine, en tant qu'elle est par la vérité qui est Dieu même. Les autres choses qui sont hors de Dieu ont cependant l'intelligibilité; mais elles ne sont point l'intelligibilité, par la raison évidente et palpable que, si elles sont vraies, elles ne sont pas la vérité ; elles peuvent cependant être dites intelligibles, non par ce qui existe dans leur être tiré du néant, mais par ce qu'elles ont de corrélatif dans l'entendement divin, quand Dieu voulut leur existence; ou, comme on dit vulgairement, non par ellesmêmes, mais par leur raison, et en somme par la création (i). »

De ces principes on voit facilement suivre l'intuition immédiate de Dieu, intuition dans laquelle les autres intelligibles sont vus, intuition qui, au principe, n'est pas acte, mais ha-

(i) Milone. Scuola. Discorso procmiale pag. XXVII.

bitude, mémoire (i3i). Séni, comme J 2 l'ai déjà dit, est tout pour cet argument, mais je ne saurais dire si, dans le développement et l'application de ces principes, il s'accorde ou se sépare du P. Milone. Pour plus de clarté, je répondrai séparément aux principales propositions du raisonnement que je viens d'exposer.

578. Analyse de quelques propositions de l'Abbé Seni. — Vobjct de V intelligence est pour nous la vérité. Cette première proposition est équivoque. Car on peut prendre la vérité dans un sens ontologique, ou dans un sens logique. Dans le second sens (qui est le formel), la vérité est la conformité de l'intellect connaissant avec l'objet connu ; dans le premier cas, la vérité est réellement l'entité de l'objet, et elle ne s'en distingue que par une distinction de raison, qui consiste en ce que par la vérité l'entité exprime une relation à un intellect : à l'intellect divin, comme l'effet à sa cause; à l'intellect créé, comme la cause à son effet. Que faut-il donc entendre dans cette proposition, la vérité logique ou la vérité ontologique ? On ne le dit pas : de là l'équivoque règne dans tout le raisonnement. Disons donc mieux que l'objet de l'intelligence est pour nous l'entité, ou plus exactement, l'être en tant qu'être. Et comme l'être peut avoir deux aspects, Tun absolu (l'entité), l'autre relatif (sa conformité à l'intellect, sa vérité), le premier est et doit être saisi avant le second. Après que notre esprit a appréhendé l'intelligible en lui-même (appréhension qui implique l'appréhension implicite de Dieu), il appréhende encore le relatif de l'absolu, c'est-à-dire la raison de vérité (i55 et suiv.), et ainsi il va explicitement mais abstractivement à Dieu, comme je l'ai démontré dans le chapitre précédent,

La vérité est intelligible par elle-même. Je ne m'arrêterai pas sur cette première déduction, parce que après les explications précédentes, elle n'a plus de force et l'on pourrait dire : Transeat,

La vérité est Dieu. Ici l'équivoque se fait plus insidieuse, je répondrai donc un peu plus longuement. Si la vérité est prise dans le sens formel, c'est-à-dire en tant qu'elle signifie relation de conformité entre l'intellect et l'objet, la proposition : La vérité est Dieu., équivaut à cette autre : La règle ou la mesure des choses est Dieu. Suit-il de là que Dieu doit être vu immédiatement? Non, mais seulement que la considération de la nature des choses doit nous porter jusqu'à Dieu. Si la vérité est prise dans le sens ontologique, elle est, comme je le disais tantôt, l'entité de la chose, entité dite vraie parce qu'elle est conforme à l'intelligence divine dont elle dépend. Or, puisque le P. Milone renverse la proposition disant: La vérité est Dieu et Dieu est la vérité., il sera conséquemment vrai que l'entité est Dieu et que Dieu est l'entité ; propositions qui contiennent quelque chose du panthéisme.

Et qu'on ne dise pas que l'abstrait du mot entité ôte tout péril d'erreur, car serait-il vrai que nulle créature n'est l'entité, et que nulle créature n'est la vérité, etc., il est toutefois très vrai aussi que toute créature a réellement entité et vérité, comme il est très vrai que l'homme a réellement l'humanité, et que si elle n'est pas directement un prédicat de l'homme, c'est qu'elle n'en exprime qu'une part (34). Posé donc que la vérité est Dieu et que Dieu est la vérité., comme il est très vrai que la créature a réellement entité et vérité, on devra conclure que la créature a réellement Dieu. Nous sommes pour le moins sur la limite du panthéisme.

Mais si cette conséquence (la créature a réellement Dieu) est fausse, comme elle l'est réellement, en disant que Dieu est la vérité, que les créatures ont la vérité, nous devrons entendre parce mot vérité un objet, un concept objectif qui n'est pas proprement Dieu, ni formellement la créature, mais quelque chose d'indéterminé, un analogue^ en un mot, qui s'attribue, quoique en un sens différent, à la créature et au Créateur (546 et suiv.). Et afin de rendre plus manifeste que le prédicat

vérité n'exprime réellement pas la vérité qui est Dieu, mais plutôt la vérité propre à la créature et que par analogie on attribue à Dieu, que le lecteur se rappelle les doctrines exposées et expliquées souvent dans cet Ouvrage: je veux dire que, comme nous attribuons à Dieu avec vérité beaucoup de propriétés qui sont dans les êtres, de même et avec une vérité égale nous pouvons nier en Dieu ces mêmes propriétés, parce qu'elles n'expriment que d'une manière imparfaiteles propriétés divines qui, en Dieu sont dans le plus haut degré de perfection. En ce sens nous disons : Dieu est la vérité; Dieu n'est pas la jférité. La vérité est Dieu; la vérité n'est pas Dieu (546\ Après cela il devient inutile d'examiner le reste de l'argumentation.

579. — Conclusion. Les ontologistes peuvent voir si c'est par préjugé, comme ils le répètent trop souvent, que nous refusons d'admettre leurs principes, ou si ce n'est point plutôt parce qu'ils n'offrent aucune garantie. Dans les deux Chapitres précédents je me suis appliqué à ouvrir une voie vers la paix, en démontrant comment et pourquoi Dieu doit être dit notre première lumière, subjectivement et objectivement : Deus est quidem in quo omnia cognoscuntw\ non ita quod alia non cognoscantur nisi eo cognità^ comme les ontologistes le voudraient, sicut in principiis per se notis accidit^ sed (et c'est justement ce que j'ai prouvé et expliqué longuement dans les chapitres précédents) quia per ejus influentiam omnis cognitio in nobis causatur (i).

Je me suis donc rapproché de l'ontologisme autant que je le pouvais, et je ne puis aller plus loin. Que les ontologistes fassent aussi un pas en arrière, et nous serons d'accord.

(i)S. Th. \. Contra Gentilcs. Cap. XI. ad. 5. Notjz que ces paroles sont la réponse à l'objection suivante que l'Angélique s'oppose, Cap. X : Illtid per se nottim oportet esse, quo omnia alia cognoscunttir : Deus autcm hujusmodi est. Sicut enim lux solis principium est omnis visibilis perceptionis, ita divina lux omnis intelligibilis cognitionis principium est, cum sit in quo primum maxime lumen intelligibile invenitur.

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