‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie ZigliaraChapitre 97 sur 126 · CHAP. XV. — DE LA LUMIERE TRADITIONNELLE · texte numérisé non relu

CHAP. XV. — DE LA LUMIERE TRADITIONNELLE

catholique vivant par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. On verra ainsi combien est vraie sous tous les rapports cette parole de l'Ecriture sainte : Uniis est magister pester^ Christiis.

58 1. Le Traditionalisme. — Personne n'ignore les disputes soulevées par l'école traditionaliste qui, voulant démontrer le fait de la révélation positive, extérieure et divine, a dépassé son but et, dans la chaleur de la discussion, a mis la métaphysique à la place de l'histoire, dénaturant la vraie thèse qui a pour objet le fait et la nécessité morale de la révélation divine, en même temps quelle ouvrait par la même occasion une large entrée au scepticisme de la raison humaine. J'ai écrit un livre (i) pour définir la nature de la question suscitée par la nouvelle école, pour dégager ce quelle a de vrai des exagérations qui la faussent; je n'ai pas l'intention de reprendre mon traité et de réfuter de nouveau ce s3'stème. Je veux seulement exposer ici avec S. Thomas le caractère de la nécessité de la tradition divino-sociale et la nature de cette tradition, c'est-àdire de la révélation divine, à laquelle cette tradition remonte comme à son origine propre. Le traditionalisme pourra se convaincre de nouveau que l'Angélique n'est ni ennemi ni idolâtre de la raison humaine.

582. Le fait de LA connaissance est antérieur a la connaiss.\NCE scientifique. — Il n'est jamais venu et il ne viendra jamais à l'esprit de personne la pensée de nier que la raison humaine, développée par l'étude et la méditation, a expliqué, démontré et même trouvé de nombreuses et belles vérités. Qui donc, s'il n'est plongé dans une grossière ignorance, voudrait seulement mettre en doute les grands travaux scientifiques d'Aristote et de Platon, de S. Augustin et de S. Thomas, et des autres génies supérieurs qui ont illustré l'humanité ? Toutefois il faut aussi reconnaître qu'ils ne sont point partis de rien ; ils ont fondé la science, mais ils n'ont pas créé la

[\) Essai sur les principes du Traditionalisme.

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connaissance. La connaissance préexistait à la science et embrassait toutes les vérités qui se rapportent à Dieu, à notre âme et à la morale, c'est-à-dire toutes les relations qui sont entre Dieu et nous, et qu'il nous importe extrêmement de connaître, parce qu'elles embrassent l'origine, le développement et le terme de notre existence.

Les premiers philosophes eurent donc à chercher non ces éléments qu'eux-mêmes possédaient déjà de quelque manière, comme toute la masse du peuple, mais ils durent les analyser, les purifier des profanations de la poésie et des passions, les féconder par le raisonnement, et en tirer pour le bien et l'accroissement de la philosophie tout le profit qu'il leur était possible d'en tirer. Les philosophes qui vinrent ensuite héritèrent de leurs prédécesseurs un trésor de science, un édifice solidement fondé et déjà considérablement élevé, et par conséquent leur étude fut d'examiner de plus près cet édifice, d'en corriger les défauts, et de le conduire plus loin vers cette perfection qu'il ne nous est cependant point donné à nous mortels de pouvoir réaliser complètement. Nous avons donc ainsi un fait historique de connaissance touchant les principales questions de la philosophie, fait antérieur au fait scientifique sur ces mêmes questions et lui servant de direction et même de fondement.

Mais il faut remarquer ici que le fait de la connaissance est un fait constant et universel ; car il s'est produit et se retrouve chez tous les peuples de tous les. temps, sans que l'histoire (l'histoire vraie) ait jamais pu présenter un fait contraire qui le détruise. Or un tel fait, constant et universel, peut-il tenir son origine de la raison seule ? J'affirme que non, et en voici la preuve :

Nous voyons dans le fait même un fond d'unité invariable, mêlée cependant à une infinité de variations que je dirais presque incroyables. On a universellement la certitude de l'existence de Dieu, mais le polythéisme se glisse peu à peu, et la poésie avec les passions défigurent horriblement la pureté de

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la notion de la Divinité. On croit à l'immortalité de l'âme, aux récompenses de la vertu et aux peines réservées au vice dans une vie future ; mais combien d'erreurs et quelles extravagances sont accumulées sur ces vérités ! Or nous ne pouvons attribuer cette multiplicité d'erreurs du genre humain à nulle autre cause qu'à la raison individuelle, aveuglée par l'ignorance, corrompue par le vice, séduite et tyrannisée par des intérêts divers; en sorte qu'on peut regarder comme un principe que, dans l'ordre des faits, la raison individuelle prise concrètement, c'est-à-dire telle qu'elle est dans la réalité et dans son développement historique, est la source de la diversité des croyances religieuses et morales des peuples. Donc, par la raison des contraires, tout ce qu'on trouve universellement et constamment uniforme dans les croyances populaires n'est pas l'invention de la raison individuelle, mais d'un principe extrinsèque à elle; principe qu'il faut placer dans un magistère supérieur à l'homme, jst par conséquent en Dieu.

583. Argumexts de S. Thomas pour prouver la nécessité DU DIVIN MAGISTÈRE. — Renfermé dans les limites du fait, le traditionalisme est dans le vrai ; et S. Thomas a même donné des raisons très solides pour démontrer la nécessité morale de ce même fait, je veux dire la nécessité mx)rale que Dieu se fasse notre maître, en se révélant lui-même à nous, avec ses attributs et tout ce qui en lui a rapport à nos devoirs religieux et moraux. Et comme ces preuves de l'Angélique sont d'une importance capitale contre les prétentions absurdes du rationalisme, non moins que contre les imprudences du traditionalisme, je les rapporterai ici avec cette brièveté qui ne nuit point à la clarté, en m'attachant de préférence à ce qui correspond le mieux à mon dessein.

Je suppose d'abord ce principe que nul ne peut nier s'il a l'usage de la raison, je veux dire que la connaissance de Dieu et de nos devoirs envers lui est très nécessaire à l'homme, et qu'on doit la placer avant toute autre connaissance. Car,

sans parler d'une multitude d'autres raisons, comme nous n'avons pas une demeure stable ici-bas, et que, d'autre part, notre âme survit à la destruction de notre corps, nous sommes extrêmement intéressés à connaître notre éternelle et dernière fin, c'est-à-dire Dieu, principe qui nous a donné l'être et terme où nous tendons. Dieu étant connu, notre vie a une règle pour le développement de ses actions; et si Dieu est ignoré, tout tombe dans l'incertitude, toute chose est vaine, quand elle n'est pas nuisible. Et toutefois, bien que Dieu soit très facilement reconnaissable par l'empreinte marquée sur ses créatures, il n'est cependant pas facile à tous de rechercher sa nature, et de découvrir les rapports qui sont entre lui et nous et qui règlent notre vie.

Laissons les abstractions et considérons dans le champ des faits le développement intellectuel des hommes. Les hommes se partagent en deux grandes catégories, ceux qui étudient et ceux qui n'étudient pas ; et ces derniers sont considérablement plus nom breux que les premiers. En effet, le très grand nombre des hommes sont dans l'impossibilité d'étudier, parce qu'ils sont occupés à des travaux ou à des négoces matériels, afin de se procurer le pain nécessaire à leur vie, ou d'accroître leur fortune, quand l'étude de la science veut que l'homme s'appartienne et soit libre de tout soin matériel, surtout de ceux que le besoin de soutenir sa vie impose. D'autres, qui seraient en position de pouvoir se livrer à l'étude, manquent de bonne volonté pour accepter les durs labeurs des recherches scientifiques, et se contentent d'une ombre de science, bonne tout au plus à les rendre superlativement présomptueux et loquaces ; ou ils sont tellement dépourvus de génie que tous leurs efforts n'aboutissent à rien. L'ignorance des choses qu'il nous importe de savoir serait donc le patrimoine des hommes livrés à eux-mêmes; et si nous ajoutons qu'ils composent la majeure partie et même la totalité morale du genre humain, nous devons conclure que si la raison humaine eût été privée de

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