SUE LA LIBERTE
MlSSIEUBS,
Peraiettez-moi de tous parler encore une fois des merveilles de rhomme. Je vous ai fait voir dans la structure extérieure et intérieure (le son corps un palais digne de loger un esprit; dans son ftme, une intelligence faite à Fimage du Créateur; dans l'union de ces deux substances, un tout admirable par la subordination des deux parties qui le composent ; Tune destinée au commandement , et l'autre à la Boumission , selon les lois de Tordre éternel.
Nous voici enfin parvenus à la prérogative de l'homme dont il est le plus jaloux. Il aime assez sa raison; il aime beaucoup ses sens ; mais par-dessus toutes choses , il aime à commander, à régner, à être lui-même son maître, son souverain , son roi ; et par un raisonnement naturel , il conclut que Dieu lui en ayant donné Tinclination, lui en a aussi donné le pouvoir. Il y a plus , il sent même qu'il a des sujets , du moins dans sa propre personne : son corps , ses passions, ses sens, son esprit, sa volonté, dans laquelle on ne peut s'empêcher de reconnaître un pouvoir intime de se commander à soi-même et de s'obéir; en un mot, la liberté.
C'est incontestablement le trait le plus divin que le Créateur nous ait imprimé de son image. Faut-il s'étonner que tous les hommes soient naturellement si jaloux de leur liberté ? Suivons-les dans tout l'univers , dans toutes les conditions, dans tous les âges de la vie, nous n'entendons partout qu'un cri général de liberté ; parmi les peuples que nous appelons sauvages , qui la préfèrent à tous les agré-
ments des villes ; dans les nations policées , dont le premier règlement est toujours de la conserver à tous les sujets de rÉtat; parmi les peuples réduits en servitude, qui ne soupirent qu'après le moment de leur délivrance; dans les enfants mêmes , qui , à peine sortis des liens du berceau , commencent à crier qu'ils sont libres , et qu'on les laisse aller où il leur plaît. Ils ne savent pas encore le nom de liberté , mais ils en connaissent déjà le prix , et ils sentent bien qu'ils sont nés, comme tous les autres hommes, pour être un jour les maîtres d'eux-mêmes, de leurs volontés, de leurs actions.
C'est la noble idée que tout le monde attache naturellement au mot de liberté. Nous l'adoptons , sans en chercher dans les philosophes une définition plus subtile. C'est une espèce de royauté naturelle que Dieu nous a donnée sur nous-mêmes , pour nous gouverner sous ses ordres.
Mon dessein. Messieurs, est de vous en exposer les mer- * veilles , dans les trois principaux points de vue qu'elle nous présente :
4®. Dans la nature du pouvoir qui constitue l'essence de notre liberté;
2®. Dans le conseil secret que Dieu a établi dans notre âme pour nous éclairer dans l'usage que nous en devons faire ;
3°. Dans la manière dont ce conseil intérieur nous dirige , non-seulement sans blesser les droits de notre liberté, mais en la fortifiant contre ses plus grands adversaires , contre nos passions naturelles ou acquises.
Fut-il jamais une matière plus digne de votre attention ? Tout l'état moral de la vie humaine dépend de la liberté , qui est par conséquent la plus importante partie de la connaissance de l'homme. Entrons dans le détail.
Premièrement, ne soyez pas surpris, Messieurs, si je vous représente l'homme sous l'idée d'un roi. Nos titres sont incontestables : nous les trouvons consignés dans les plus
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imcîenneB arobivea du monde : faisons V homme à notre Hnage fjouf commander à tmUe la terre ; c'est le distributeur des royaume» qui parle ainsi dans rhistoire de la création : Faoimm» homimm ad imagmm nosiram, et prweitunivûnœ tetrcf»
Il est vrai que , pour avoir voulu trop étendre nos droits, notre domaine est ai^ourd'hui bien diminué. Mais grâoe au fondateur de notre empire, nous en conservons encore toute Teiaenoe, et ce qui nous en reste vaut infiniment mieux que ce que nous en avons perdu. L*amlrition n'en conviendra pas; il nous suffit que la raison en convienne : c'est plutôt de pouvoir commander à soi-même , que de commander à tout l'univers.
Or, Messieurs, rentrons dans notre cœur : tel est le pou* voir que nous avons encore sur cette partie principale de notre ancien domaine. Pouvoir actif, car que serait-ce qu'un pouvoir qui ne pourrait pas se réduire en acte? Mais en même temps pouvoir subordonné aux lois de la raison , carque deviendrait un pouvoir arbitraire entre les mains d'un roi aussi limité que l'homme dans ses connaissances? Pouvoir , du reste , quoique subordonné aux lois , indépendant d'elles en quelque sorte, puisque nous pouvons les enfreindre, Je l'avoue, c'est là un grand faible du pouvoir que nous avons sur notre cœur par la liberté. Mais ce faible même nous en démontre l'étendue : le bien et le mal, le vice et la vertu , tout est de son ressort , et nous ne faisons rien qui n'en soit un acte, une preuve de l'empire que nous avons sur nous-mêmes. Je ne vous dis pas une parole que je ne me sois commandée; vous ne me donnez votre attention que parce qu'il vous plaît. Si je vous persuade , c'est librement que vous vous rendez à mes raisons ; et si vous ne vous y rendez pas , c'est librement que vous vous y refusez.
Toute la vie humaine porte le même caractère de liberté. Nous vivons sous un monarque réunis en un corps d'état ,
auquel noua âommes liés en mille manières différentes. Mais malgré tous les liens qui nous y attachent, nos âmes sont toujours par leur nature des états libres et indépendants les uns des autres ; si libres et si indépendants, que nulle au« torité sur la terre, nul pouvoir humain ne peut nous ravir l'empire que Dieu nous a donné suf nous-mêmes , sur nos opinions, sur nos volontés, sur notre estime, sur notre amitié, sur tous nos actes intérieurs. Vous pouvez , si vous avez la force en main, me chasser de mes possessions les plus légitimes; vous pouvez mettre mon corps dans les fers; mais n'entreprenez rien au delà. Fussiez-vous prince, fussiezvous le plus absolu des monarques , je porterai jusque dans vos prisons ma liberté tout entière : la liberté de mon esprit, pour m'entretenir avec ma raison; la liberté de mon cœur, pour m* attacher à mes devoirs. Vous n*avez emprisonné que la partie de moi-même que je regardais déjà comme une prison; j'y étais libre avant la violence que vous m'avez faite , je le suis encore après ; et si , par le pouvoir que Dieu m'a donné sur moi-même , je veux posséder mon âme en paix, je suis encore , malgré vous, mon souverain , mon roi.
Première merveille de notre liberté : c'est une espèce de royauté naturelle qui ne relève proprement que do Dieu. Mais , comme nous l'avons déjà insinué , une royauté que nous n'avons reçue que pour en faire hommage à son auteur , et pour en exercer les fonctions par l'avis d'un conseil établi par lui-même; conseil souverain, par conséquent. Tâchons d'abord de le bien connaître, son caractère, ses attributs , ses droits.
Quel est-il ce conseil que Dieu a établi dans notre cœur pour nous éclairer dans l'usage que nous devons faire de notre liberté? Nous ne craindrons pas de le dire, puisque nous avons pour garant son instituteur. C'est le conseil qu'il a suivi lui*même dans la formation de l'univers ; le conseil qu'il suit encore dans son gouvernement. La proposition paraît un peu paradoxe au premier coup d'œil ; c'est une des
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notions les plus conununesdu bon sens naturel. Car, quel est le conseil que Dieu suit dans le gouvernement du monde? la vérité, l'ordre, la justice, la constance, l'équité, en un mot toutes les vertus que les oracles sacrés comprennent sous le nom de la sagesse éteri^elle. Or , Messieurs , quel est aussi le conseil que nous devons suivre dans le gouvernement de notre cœur? n'est-ce pas manifestement la raison, et par conséquent la vérité, l'ordre, la justice , la constance, l'équité, en un mot la sagesse? Voilà donc aussi notre conseilné, comme celui du souverain des rois. N'avançons rien que 4ur sa parole.
Cest la sagesse en personne qui nous l'a déclaré dans les livres qui portent son nom, où elle adresse la parole à tous les hommes, Oviri, ad vos danUto ' : vous avez besoin d'un conseil pour vous conduire , c'est moi qui le suis , meum est oonsilium; la prudence vous est nécessaire, c'est moi qui la donne, mea eslprudetUia; l'équité, meq est cequitas; la force, mea e^ foriUudo. Voulez-vous bien régner sur vous-mêmes? per me reges régnant. Voulez- vous bien commander aux autres? per me principes imperant. Voulez- vous porter des lois justes? per me poientes decemunt justitiam. Que tardez-vous donc à me consulter? vous défiez- vous de mes lumières? le Tout-Puissant les a bien consultées dans l'ordonnance de l'univers, cum eo eram cuncia componens. Craignez-vous de m^importuner par vos consultations? je fais mes délices d'éclairer les enfants des hommes , deliciœ meœ esse cum fdiis hominum.
C'est ainsi que la sagesse nous fait elle-même le portrait du conseil d'État qu'elle nous a donné dans la raison , pour conduire les démarches de notre liberté : conseil bien différent de celui des rois du monde. Quelle différence , ou plutôt quel contraste entre un conseil établi de Dieu et des conseils établis par les hommes! Le conseil des rois est souvent dis-
* Prov , 8.
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perse bien loin du trône , et dans les affaires les plus pressantes , il faut du temps pour le réunir : notre conseil est toujours assemblé. Nous n'avons qu'à rentrer dans nousmêmes pour le trouver là aussitôt , toujours prêt à nous répondre. Les rois se choisissent eux-mêmes leur conseil; c'est une grâce d'y être admis; et les membres qui le composent ont toujours mille raisons pour flatter leur bienfaiteur. Notre conseil n'étant pas de notre choix ne peut jamais avoir aucun intérêt, ni de nous déguiser la vérité, ni de nous dissimuler les lois que nous devons suivre dans notre gouvernement. Le conseil des rois est composé de plusieurs têtes qui sont rarement d'accord ensemble : ce que l'un conseille comme le salut de l'État, l'autre le dissuade comme la ruine. Notre conseil est un et simple , toujours d'accord avec luimême : la vérité avec la justice , la justice avec la prudence, la prudence avec la fermeté. Toutes les vertus n'ont qu'une voix , qui est celle de l'ordre et de la sagesse ; cnfm , le conseil des rois n'est composé que de leurs sujets , qui ne peuvent prendre avec eux que le ton faible d'avis ou do remontrances, qui s'affaiblit encore par la présence de la majesté royale. Notre conseil est, par son institution divine, un conseil souverain dont les avis peuvent être des commandements , et les remontrances des ordres absolus.
C'est la seconde merveille de notre liberté; un conseil établi de Dieu dans notre cœur , pour nous gouverner par ses lumières.
Ici peut-être on me dira : Mais si notre liberté , ce pouvoir que Dieu nous a donné sur nous-mêmes, dépend d'un conseil souverain , comment pouvons-nous demeurer libres sous son empire suprême? A cette question, qui est plus abstraite que difficile , nous en ajoutons deux autres plus sensibles : comment nous demeurons libres sous l'empire des passions qui naissent avec nous ; et en second lieu , comment nous demeurons libres sous la tyrannie même de ces passions, quand on a eu le malheur de les fortifier par l'habitude à
ÎSN^ âUR là IIBERTÉ.
0*eA laîMêt vainoret ftépondonis en peu de mots à ces trois qmsikms , ponir acheva d*éelaircir les merveilles de notre uboflé.
Comment nom demettromi libres sous la régence d'un conaed souverain f La r^Kmse est fecile, et même contenue dans les propres (ennea de la question. Cest que notre consril, qndqae sonterain de sa nature, nous parle non pis en sotrvendti qui n'aurait qu'à vouloir pour se faire <Mlr, mais en eonseil qui nous laisse la liberté de le suivre ott de ne le snivre pas. l'en appelle à tous ceux qui savent Mtrer en eok-mémes pour éeouler ses avis. Quel est le ton 4Hlles acoempagiiê? ou, si vous Taimez mieux, quelle est Ffaipression {fttMenre que nous en recevons? y sentons-nous rien qd nous force ft nom y rendre? Nos résistances trop fré<ttientef nous démontrant bien le contraire.
n est tral qa'assec souvent notre conseil prend un ton phtt élevé : le ton de commandement, de reproche, de réprimande , quelquefois même le ton de menace. Mais quel*^ que ton qu'il prenne, il nous parle toujours comme les lois , qui ne forcent personne à s'y soumettre. Voilà le bien, voilà le mal. Choisissez lequel des deux il vous plaira. Apposuit tiht aquam et igném * t ad quod voluerk porrigê manum '. C'est la manière dont nous parle notre conseil souverain. Ses commandements ne sont que des invitations à faire le bien; ses ordres les plus absolus, des exhortations à fuir le mal; ses réprimandes, une voix secrète : vous avez tort; ses reproches î est-K» ainsi que vous abandonnez votre lumière? ses menaces : prenez garde aux malheurs qui suivent toujours le mal. Âu lieu de cette voix tranquille, il aurait pu nous faire entendre son tonnerre; il aurait pu agir sur nous en être tout-puissant. Qui en doute? Mais nous sentons bien qu*il a mieux aimé agir sur notre coBur en être sage et tranquille, qui sait tempérer son action pour ne pas blesser les
< Deut., 30.
' Bcli., 15.
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droits de notre liberté. Il nous Ta donnée : il la respecte, si j'ose ainsi dire , comme l'image de la sienne; et pourquoi ne lo dirais-je pas , puisqu'un auteur sacré a bien osé le dire à lui-même? Tu auiem dominator virtuiis , eum iranquillUate judicas, et cum magna nvereniia disponis nosK Dieu nous traite comme des sujets libres , avec une espèce de révérence.
La première question : comment nous demeurons libres sous l'empire d'un conseil souverain , n'a donc évidemment aucune difficulté réelle; je viens à la seconde : comment nous demeurons libres sous l'empire des passions qui nais* sent avec nous? C'est malheureusement notre premier con<' seil, qui est même assesi longtemps l'unique, et par consé» quent notre maître plutôt que notre conseil pendant plusieurs années. Il faut donc d'abord demander, non pas comment nous demeurons libres sous leur empire, mais comment nous le devenons? C'est une des plus grandes merveilles de la vie humaine, ou plutôt de la Providence. Remontons à nos premiers jours.
Dans quel esclavage notre âme se trouve4-elle réduite en entrant au monde? Plongée, pour ainsi dire, dans un som» meil profond, nos pensées ne sont encore que des songes, sans liaisons, sans suite; nos volontés, que des impulsions involontaires, sans élection, sans choix; nos paroles, que des cris informes pour appeler tout le monde à notre secours. Les a»t-on fait taire en leur accordant ce qu'ils imploraient? on se rendort. Nos réveils ne sont pas plus raisonnables que notre sommeil. Rien de réfléchi , rien de raisonné. On regarde sans voir; on écoute sans entendre; on ne connaît encore que les biens du corps ; on ne se réveille que pour eux , et le premier venu est toujours le maitre de la place. Comment pourra-t-on passer d'un état si servile à un état de liberté? Voyons par quels degrés l'auteur de la nature opère dans notre âme une révolution d'état si merveilleuse.
' Sap., 13, 18.