SUR LA LIBERTÉ
A mesure qae nous avançons en âge, nos réveils deviennent plus fréquents et plus longs. C'est la première marque d'une âme qui commence à se dégager de la matière. La réfleidon vient, qui est ime autre espèce de réveil. On commence à regarder pour voir, à écouter pour entendre, à discerner les olgets, à distinguer les personnes qui nous approchent , à lier nos pensées avec leurs paroles ; et au travers des nuages des idée« sensibles, on aperçoit tout à coup dans une lumière plus pure, des objets plus dignes de notre amour : la vérité, Tordre, des règles, des lois de conduite qui se développent insensiblement, surtout par le commerce d'esprit que nous commençons d'avoir avec les autres honmieB. C'est la raison qui parait. Les sens ont beau en certains moments la faire disparaître, elle reparaît toujours bientôt, et toujours la même. Nous voilà donc désormais placés entre deux consdls : celui des sens et celui de la raison. Le conseil des sens, qui nous avait jusque-là dominés avec tant d'empire ; et le conseil de la raison , qui nous offire ses lumières pour nous a£Elranchir de leur domination , que dis-je? qui dès sa naissance nous affiranchit déjà un peu. Nous ne courons plus si aveuglément vers les biens du corps. Nous sentons une barrière qui nous arrête. Ainsi , après quelques années de servitude, notre cœur se trouve entre les sens et la raison , comme un roi dans son conseil d'État : on compare les avis ; on pèse les motifs , et nous décidons en faveur duquel il nous plait.
Nous voilà donc enfin devenus libres : à quel âge précisément nous le sommes devenus? avec quel degré d'empire sur nous-mêmes? quel est le premier usage, en bien ou en mal, que nous avons fait de notre liberté naissante? c'est à quoi nous ne pouvons répondre. Nous Tavons vue née , nous ne Tavons point vue naître. Nous savons seulement, par Texpérience universelle, que la liberté une fois née se fortifie avec l'âge par la réflexion ; qu'elle se fortifie dans ceux qui en usent bien par la récompense naturelle attachée à la
vçrtu , qui en est le bon usage; et au contraire qu'elle s'affaiblit dans ceux qui en usent mal , par cette loi de Tordre éternel qui condamne à la servitude quiconque use mal de sa liberté. Ce qui nous conduit à notre dernière question :
Gomment nous demeurons libres, non -seulement sous l'empire des passions naissantes, mais sous leur tyrannie même , quand on a eu le malheur de les fortifier par l'habitude à s'en laisser vaincre?
Dirons-nous , avec certains auteurs , que , par la force de l'habitude, nos passions peuvent devenir tout à fait insurmontables? ou, si nous pouvons encore les vaincre, que toute notre liberté se réduit à les pouvoir surmonter les unes par les autres : la passion pour la gloire par celle du plaisir, le plaisir par l'intérêt, l'intérêt par l'honneur du monde, l'honneur du monde par l'amour du repos; en un mot, à vaincre un vice par un autre vice?
Étrange sorte de liberté, qui ne consisterait que dans le pouvoir de changer de maître, et de rouler, pour ainsi dire, dans un cercle d'esclavages perpétuels !
Non, Messieurs, nous ne ferons jamais cet outrage à la nature humaine , ou plutôt à son auteur. Peut-on concevoir un état où l'homme ne serait libre que pour le mal ? où Ton ne serait maître de ses volontés que pour choisir entre les crimes? et cependant où Ton serait condamnable, punissable même , pour n'avoir point évité un mal inévitable , ou qui n'est évitable que par un autre mal? Prenez garde , s'il vous plaît, à la contradiction.
Car on veut bien nous accorder, que , malgré la force des passions les plus invétérées, nous avons encore le pouvoir de les vaincre les unes par les autres. Mais si nous avons encore le pouvoir de les vaincre les unes par les autres, il n'y en a donc aucune en particulier qui soit invincible ; et s'il n'y en a aucune en particulier qui soit invincible, on peut donc à tout le moins leur résister une à une , en attendant la naissance de quelque autre passion subsidiaire qui nous rende plus forts , ou