SUR U8 MERVEILLES DE LA CONSCIENCE
Quel fat le supplice du premier des hommes qui répandit le sang humain? L'envie et la colère lui en inspirent la pensée. La voix du sang se récrie. Le voilà plongé danai une tristesse mortelle. Il passe outre. Malheureux, qu*as-ta Mt? la voix du sang de ton frère crie vengeance au ciel contre toi. Vox sanguiniM firatris tui clamât ad me de terra. Le voilà au désespoir. Tout le monde va conjurer ma perte. Où fuirai-je? Dieu lui-même a beau le rassurer. Non, dit-il , mon crime est trop grand. Le voilà pour jamais livré aux fories de sa conscience.
Nous Tosons dire, Messieurs, la punition du premier des homicides subsiste encore dans tous les imitateurs de scm crime; et ils ne sont pas si rares que Ton pourrait se Timaginer. On ôte la vie à un homme en plusieurs manières. Vous le calomniez dans le monde par des crimes supposés, vous lui ôtex l'honneur qui est la vie civile : la voix du sanjj; de votre frère vous criera toujours à l'imposture. Vous le jdépouiUez de son patrimme, vous lui ôtez la vie en lui étant son bien : la voix du sang de votre frère vous criera toujours à l'injustice. Vous laissez le pauvre périr dans la misère , vous lui ôtez la vie en ne la lui sauvant pas : la voix du sang de votre frère vous criera toujours à rinhumanité. Vous semez la discorde entre vos concitoyens, vous leur ôtez la vie sociale qui est l'union des cœurs : la voix du sang de vos frères vous criera toujours au meurtre de la société humaine.
Et en combien d'autres manières peut-on donner la mort à un homme sans répandre son sang? Ne sait-on pas qu'il y a des paroles meurtrières, des offenses mortelles? Mais, grâce à la conscience, nous ne pouvons porter aux hommes de ces coups inhumains, sans en recevoir bientôt le contre-coup. La passion calmée , la voix du sang se réveille. On commence à sentir que l'on s'est blessé soi-même en blessant un autre. On éprouve dans son cœur un combat qui venge l'offensé. '^n ne veut pas convenir que l'on a tort. Mais on ne peut
aussi se convaincre pleinement que l'on a raison. Cruel état. On s^accuse , on se justifie , on s'absout , on se condamne, on se justifie encore pour se condamner de nouveau. Car enfin , justifions-nous tant qu'il nous plaira. C'est toujours un homme , c'est mon sang que j'ai outragé dans sa personne. Reproche sanglant, supplice inévitable d'une âme rebelle à l'ordre qui nous soumet aux lois de la société humaine.
En esfrce assez , Messieurs , pour nous faire admirer le Créateur dans l'institution de la conscience? Nous avons dit que c'est le grand ressort de la Providence dans le gouvernement du monde moral. Pouvons-nous rentrei* dans nousmêmes sans en sentir le jeu admirable dans notre cœur? Pouvons-nous regarder tout autour de nous sans en voir des effets sensibles dans l'ordre qui règne dans la société par le concours d'un grand nombre de volontés libres? Un si bel ordre pourrait-il subsister si constamment sans un principe intérieur? je veux dire sans l'amour de l'ordre. On dit assez souvent qu'il n'y a plus de conscience dans le monde. Nous en voyons des signes manifestes dans ceux mêmes qui en paraissent le moins avoir. Tout le monde respecte encore la conscience. On la demande aux autres pour garant de leur sincérité. On la donne soi-même aux autres pour garant de sa fidélité. Nous la jurons même , comme une espèce de divinité, en présence de laquelle nous n'oserions mentir; et, en effet, quand nous la jurons à faux, nous sentons qu'elle se venge. Nous sentons qu'elle nous donne un démenti secret, qui a toujours deux suites cruelles : la honte inséparable du mensonge , et la crainte , s'il est découvert , de passer dans le monde pour un homme sans foi. On en rougit déjà devant soi-même. C'est par là que la conscience, naturellement pleine d'honneur, conserve parmi les-hommes ce reste de sincérité que nous y voyons encore. C'est par un moyen pareil que, malgré la corruption des mœurs presque générale, elle y conserve encore quelques vertus intactes au vice, et que, dans les méchants même les plus