SUR L*1DÊ£ DE DIEU
oore considéré les ouvertures que cet éclaircissement nciis peut donner pour éviter les défauts qui corrompent si souvent la religion dans le cœur, ou dans la conduite de la plupart des hommes : les imbécillités de la superstition , les emportements du fanatisme, les extravagances de Tincrédulité , les borreurB de l'hypocrisie, les coupables artifices de rindiUftrence dans une matière où l'ignorance ne peut être une ex* cuse, parce qu'elle ne peut être qu'affectée.
Ne soyez pas surpris, au reste , si dans le dessein que je me propose, j'appelle toute la philosophie à mon secours. Toutes les vérités doivent hommage à la première. Et saint Augustin nous apprend, comme une maxime capitale, que l'on ne doit pas séparer la vraie philosophie de la véritable religion , parce que l'une et l'autre est l'amour et l'étude de la sagesse. Sic enim creditur, et docetur, quod est humanœ sakUis caput, non aliam esse philosophiam et aliam rdigkh' fiem*.
Je sais. Messieurs, que le Sage '. déclare aux scrutateurs de la majesté suprême , qu'ils seront accablés sous le poids de sa gloire ; mais je sais en même temps que cet arrêt ne condamne que la présomption de ceux qui voudraient comprendre ce qu'il suffît de connaître; je sais aussi que le même Sage * nous assure que Dieu se montre volontiers à ceux qui le cherchent dans la simplicité du cœur ; je sais qu'il blâme sévèrement les anciens philosophes d'avoir négligé la science de Dieu dont la connaissance, ditril en propres termes, leur eût été plus facile que celle de la nature , où , en plusieurs choses, ils avaient deviné si juste. Si tantum potuerunt scire, ut passent œstimare sœcidum, quomodo hujus Dominum non facilius invenerunt*^ Je sais que la Sagesse elle-même nous invite à l'approfondir , en promettant la vie étemelle à qui-
* s. AijG., De vera tielig», c. 5.
• Proverb., 25, 27.
' Sap., 1, 1, 6, 13.
^ Sap., 13, f. 9.
conque entreprendra de réclaircir et de la manifester aux hommes. Qui élucidant me, vitam œtemam habebunt.
C'est donc, Messieurs, suf la foi de cette parole adorable que nous allons entrer dans le sanctuaire de la Divinité ; nous tâcherons même d'y pénétrer le plus loin qu'il nous sera possible ; mais pour ne pas nous y égarer, nous nous ferons une loi de n'y avancer qu'autant que sa lumière nous guidera , c'est-à-dire autant que la raison et la foi nous prêteront la main pour nous conduire dans les profondeurs de l'Être suprême.
La première chose que nous avons d'abord à faire, c'est de bien établir la vraie idée de Dieu. Il faut donc avant tout le reste nous mettre en garde contre toutes les sources d'erreur qui ont coutume de la défigurer dans nos esprits; contre la stupidité de nos sens, qui ne peuvent reconnaître un Dieu invisible ; contre les prestiges de notre imagination , qui ne cesse de lui substituer ses fantômes et ses idoles; mais principalement contre les illusions de notre cœur qui fait tous ses efforts pour nous le représenter plutôt tel que nous le voudrions que tel qu'il est. Gomme ce dernier écueil est le plus dangereux , il est à propos de le bien connaître.
En effet, Messieurs, il est certain, par l'expérience universelle, que si nous n'y prenons garde nous tombons tous naturellement dans une espèce d'anthropomorphisme à l'égard de Dieu. Je ne parle pas de cet anthropomorphisme grossier, qui donne à la Divinité une figure humaine , un visage , un corps , des bras , des mains , comme ces solitaires d'Egypte et de Palestine, que l'Écriture mal entendue avait jetés dans l'erreur; je parle d'un anthropomorphisme plus subtil, fruit ordinaire de notre amour-propre , qui prête à Dieu , non pas notre figure extérieure, mais nos pensées, des sentiments tout humains, des vues, des inclinations, et quelquefois des passions à peu près semblables aux nôtres. De là cette affreuse diversité que nous voyons dans les idées des hommes par rapport au premier Être. Chacun se le figure tel qu'il lui
SOO SUR l'idée de dieu.
oonvieni, sekMi son humeur ou son intérêt : les indolents le font, ayec Épicnre, indolent comme eux, et indifférent pour noB afiRaires comme ils le sont peur les siennes ; les caractères durs le font, avec Zenon, Inexorable dans l'exaction de ses droite, insensible à la fayeur et inaccessible à la pitié; les ambitieux , qui aiment la puissance plus que la sagesse, nous )e représentent sur ce modèle, plus puissant que sage dans le gouvernement du monde; les esprits fiers et austères le voient toujours armé de son tonnerre contre les criminels, pendant que les cqeurs faibles ne lui attribuent qu'une bonté molle, en lui prêtant, pour leurs faiblesses, toute Tindulgence qu'ils ont eux<4nèmes pour elles. De là, peut-être, jusque dans les éodes, des systèmes si opposés sur la Provir danee, où les uns ne songent qu'à sauver sa miséricorde , les antres sa justice, quelques-uns son immutabilité, d'autres sa liberté; ceux-ci ses lois générales , ceux-là ses volontés particulières; sacrifiant presque toujours les attributs, qui les Incommodent, à ceux qui les favorisent. Ainsi voyons-nous encore, le dirai-je, des spirituels mêmes, qui font parler Dieu selon leurs désirs ou selon leurs idées , qui lui font dire dans ses Écritures tout ce qu'ils veulent entendre , et qui se font inspirer dans l'oraison tout ce qu'ils veulent faire ou faire faire aux autres. Tant les hommes sont naturellement portés à se former un Dieu selon leur cœur, et à humaniser pour ainsi dire la Divinité. Nous voudrions peut-être encore nous rendre semblables à lui ; nous sentons bien que nous ne le pouvons pas. Quelle est la ressource de notre amourpropre? nous le rendons semblable à nous pour consoler notre impuissance ou pour flatter notre ambition.
Mais que prétendez-vous, homme faible, et à qui faitesvous ressembler votre Dieu? Non, dit-il lui-même, car la foi nous parle ici précisément comme la raison , non , mes pensées ne sont pas les vôtres, et vos voies ne sont pas les miennes; il y a plus loin de vous à moi , de votre être au mien , do m qualités à mes perfections, que du centre de la terre au
plus haut du firmament. Sicut exaliantur cœli a terra, sic exaltatœ sunt cogitaiiones meœ a cogitationibus vestris *, c'est-à-dire , qu'à proprement parler , Dieu n'a rien de commun avec l'homme; que son être, que ses attributs, que sa substance, que ses modes, que ses puissances, que ses actes sont tout d'un autre genre que les nôtres. Il est vrai qu'^n parlant de lui nous sommes obligés d'exprimer par les mêmes termes, et ses perfections divines, et les ébauches imparfaites qu'il en a tracées dans ses créatures; mais pour ne s'y point tromper, il faut sous les mêmes termes entendrp des choses infiniment différente. C'est le premier éclaircissement que j'avais à donner à son idée, ou, si vous l'aimez mieux, la première précaution que j'avais à prendre pour l'établir sans équivoque. .
Après donc en avoir écarté toutes les images sensibles , tous les traits grossiers dont on a coutume de l'obscurcir et de la corrompre , contemplons-la dans sa pureté originale ; elle n'est pas loin de nous; nous n'avons besoin ni de monter au ciel pour la découvrir, ni de descendre dans les abîmes pour la déterrer ; il ne faut que rentrer dans nous-mêmes. Suivez-moi , s'il vous plaît, dans la recherche et dans l'exa^ men que j'en vais faire.
Quand je considère mes idées , ces images spirituelles et intérieures par le moyen desquelles je connais ce qui est hors de moi , j'en aperçois une distinguée entre toutes les autres par son étendue, singulière, unique, plus grande que mon esprit, plus vaste que mon cœur; incompréhensible à l'un et à l'autre, mais que je vois néanmoins présente aussi évidemment que celle des nombres, que celle des corps, que celle des figures qui me sont le plus familières. C'est l'idée de l'Être, l'idée do l'Infini, l'idée du Parfait; je veux dire l'idée de l'Être pur et sans mélange du néant'; l'idée de l'Infini en tout genre , et qui ne connaît
' Isaïe, 55, 8.