‹ Œuvres philosophiques du père AndréChapitre 125 sur 136 · SUR L*IDÉE DE DIEU · texte numérisé non relu

SUR L*IDÉE DE DIEU

aucune borne ; Tidée du Parfait en toute manière , et à qui rien ne manque. Cette idée (car ces trois expressions, l'Être, rinfini, le Parfait, ne signifient réellement que la même chose diversement considérée), cette idée, dis-je, est si claire et si lumineuse, que je m'en sers naturellement comme d'une règle universelle pour juger de tous les autres objets de mes connaissances. Quand je dis, par exemple, que tout ce qui a des limites n'est rien , c'est que j'ai l'idée de l'Être pur, devant qui tout le reste s'anéantit; quand je dis que toute figure déterminable est finie , c'est que j'ai l'idée de l'Infini qui me fait concevoir un espace immense au delà du contour de cette figure, quelque vaste qu'on la suppose. Quand je dis que l'esprit humain , que toutes nos sciences , que toutes nos vertus sont imparfaites , c'est que j'ai l'idée du Parfait essentiel qui me représente au-dessus de moi une perfection infiniment supérieure à toutes celles non-seulement que nous avons, mais que nous pouvons avoir. Comme c'est la même raison qui nous éclaire tous, je ne crains pas , Messieurs , d'assurer que dans ce moment vous voyez en vous ce que je découvre en moi, et j'en atteste le sentiment intérieur de tout esprit attentif.

Or, de là , je conclus d'abord que la raison nous donne une idée de Dieu digne de sa grandeur. Car ce grand nom ne veut dire autre chose que l'Être infini , l'Être parfait , le pur Être, ou, comme l'on s'exprime plus ordinairement, l'Être infiniment parfait. 11 est vrai qu'en le définissant ainsi nous en disons beaucoup plus que nous n'en comprenons, mais nous n'en disons pas plus que nous n'en con naissons , et cela suffit pour en pouvoir parler plus raisonnablement. Je m'explique.

Oui , Messieurs , quoiqu'il soit indubitable que nous ne pouvons comprendre la Divinité , c'est-à-dire en avoir une connaissance qui égale son objet, nous ne craignons pas qu'on nous accuse d'en parler sans lumière , tandis que nous n'en parlerons que suivant l'idée que nous venons

d'établir. Car, je l'ose dire, malgré la prévention de certains esprits qui ont peut-être leurs raisons pour en méconnaître l'évidence , nous voyons en elle tous les caractères de vérité que nous admirons dans les sciences les plus exactes , sans en excepter les mathématiques. Ma proposition vous paraîtra peut-être bien hardie ; mais qu'importe , pourvu qu'elle soit vraie ?

Or, je le demande à tout esprit capable d'une attention un peu ferme , sans aucun préjugé ni d'esprit , ni de cœur, que peut-on dire contre cette idée de Dieu , contre l'idée de l'Être infiniment parfait, qu'elle ne détruise elle-mêniie en se développant? On ne peut nier d'abord qu'elle soit purement intellectuelle : point de sensations qui l'offusquent, point d'images qui la corrompent ; elle ne parle qu'à l'esprit pur, et pour lui représenter le pur Être.

Dira-t-on qu'elle est trop composée? Mais quelle composition pouvez-vous découvrir dans l'idée de l'Être pur et sans mélange? Elle ne renferme ni composition de substances, comme l'idée de l'homme , ni composition de parties, comme celle de la matière, ni composition d'actes, ni de pensées successives , comme celle de nos esprits. Qui dit un être pur, dit un être simple et indivisible ; un être infini ; un être par conséquent qui ne peut ni rien acquérir, ni rien perdre ; un être , par conséquent , qui est tout à la fois , et sans succession , tout C/O qu'il peut être : c'est la notion évidente que nous en donne la raison.

Direz-vous que l'idée de l'Infini n'est point réelle ? Mais prenez garde à la contradiction : une idée qui représente une réalité infinie n'est point réelle , c'est-à-dire ou qu'une réalité infinie n'est rien de réel , ou qu'une idée qui représente une réalité, qui est tout, ne représente rien. Je laisse aux auteurs de cette objection à opter en quel sens il leur plaira de se contredire.

Dira-t-on que du moins l'idée de l'infini n'est qu'une idée négative , comme on parle dans les écoles , et par consé-

SIO SUR L*IDËE DE DIEU.

quent que celle idée de Dieu nous représmite nuMns oe qn-il est que oe qu'il n'est pas? Un grammairien , qui ne s'airète qu'à l'écorce des termes, ou à leur étymologie grammaticale , pourrait me faire cette difficulté. Un orateur pourrait peut-être me vouloir payer, ou se payer lui-même de ce tour d'esprit, où il croirait voir ce qu'on appelle une belle pensée. Biais un philosophe, qui ne pointillé pas sur les mots^ et qui ne prend point des lueurs pour des lumières , ne dira jamais que l'idée d'une réalité infinie soit une idée négative. Car, je vous prie , quelle est la vraie signification de ce terme d'école -que certains philosophes ténébreux font quelquefoû tant valoir contre les notions les plus claires du bon sens? Une idée négative, ou n'est rien, ou c'est une idée qui exclut de son objet quelque chose de positif, c'est-à-<lire l'être , ou quelque peHection , et par conséquent qui renferme ou qui suppose une espèce de néant. Telle est l'idée d'un monde purement possible , ou d'un monde existant , mais imparfait. Or, j'en appelle à votre attention : peut-on dire avec. la moindre couleur que l'idée de l'Être infini en tout genre d'être et de perfection renferme ou suppose dans son objet quelque espèce de néant, c'est-à-dire quelque négation d'être ou de perfection? contradiction manifeste. Mais de plus , ne serait-ce point manifestement prêter à l'infini la nature du fini ? Consultons un moment là-dessus les notions communes.

Le fini , ou ce qui a des bornes , est en un sens , et en un sens il n'est pas ; c'est-à-dire il est jusqu'à un certain point, et au delà son être cesse. Ainsi le globe terrestre existe jusqu'à sa circonférence , et au delà ce n'est plus la terre. Il n'a qu'un certain degré d'être ou d'étendue, et au delà il n'est plus rien. £n un mot, dans le fini le néant et l'être sont pour ainsi dire limitrophes. C'est la notion commune du fini , laquelle , par conséquent , est une idée négative. Mais par la raison des contraires, l'infini exclut positivement toutes bornes. Il franchit toutes limites ; il passe au delà , et rien ne

l'arrête : c'est la notion commune de l'infini ; il s'ensuit , par une conséquence nécessaire, que l'idée de Fêtre infiniment parfait est non-seylement positive, mais la plus positive de nos idées.

Direz-vous enfin , esprits forts de nos jours , qui croyez anéantir la lumière en lui fermant les yeux , direz-vous que vous n'avez point d'idée ni du parfait, ni de la p^ection? Agissez donc , s'il vous plaît , conséqu^oiiment : ne jugez donc plus ni des merveilles de la nature, ni des ouvrages de l'art, ni du grand , ni du beau , ni du proportionné. Ne jugez donc plus ni du sublime dans les pensées , ni de la ndolesse ddm lès sentiments , ni de l'ordre dans les mœurs, ni du séant, ni du convenable dans la conduite. Ne parlez donc plus ni de sagesse ni de justice, ni d'honneur, ni de probité , ni de re* ligion , ni de vertu. Sortez donc enfin de la société humaine ; car, puisque vous n'avez point d'idée du parfait ni de la perfection , vous ne connaissez ni loi , ni r^le essentielle. Il n'y a donc plus pour vous ni droit , ni devoir inviolable ; plus de lien qui vous unisse par raison avec les autres hommes. Que dis*je? il n'y a plus de raison pour vous. Car n'est-il pas de la dernière évidence que vous ne sauriez convenir qu'il y a une raison qui nous éclaire tous , sans convenir en même temps qu'il y a des lois , des régies , des droits , des devoirs immuables , et par conséquent un parfait essentiel , une perfection modèle de toute perfection , une perfectioQ souveraine et infinie?

Je l'avoue, Messieurs, ce terme d'infini , que je répète si souvent, présente à fesprit humain une idée accablante qu'il a bien de la peine à reconnaître dans lui-même. J'en ai cherché la raison , persuadé que c'est avoir prescfue détruit une erreur ou une faiblesse que d'en avoir découvert la source , qui est toujours honteuse. Pourquoi les hommes ont-ils donc ordinairement tant de peine à reconnaître qu'ils ont une Idée de l'infini t ou plutôt de la manière qu'ils sorti faits, comment nY auraient-ils pas une peine extrême?

313 UJB L'iDtE M, DIEU.

L8 Jilupart ne jugeot Ae la tésiilé des k impraEsims qu'ils e» reçoivent, «s &ira attaiân A OB' <iu'rile)i Honl en ellefi-m^mes. Un objet ti*ppe h» » voyuns un tableau ; une anne noua Uesee ; voilà ce qie nom affeloat rM , ce qtw nous emons. Manà llafiBî m bit, pour aiMi dira, qv'efllnirer légÉremrot la notre «iNît.

Ce n'eat rien pour Im sena. Ce ne sera jamais i 1m trois quarte dee bommefl. U y en a pourUnt q uoa qui ne remanient pas l'inrini u>ul à fait cona niaifi , incapables d'une attention Tenue , ils ne l'ei qui! d'ono vue superficielle, semblables à des voyagems^ ne coMJdèrent qu'en passant une belle campagne. Chi lear demande ce qu'tU ont vu, et ils ne sarent que toqs i^épondre. D'autres plus atteolîlis, mais trop attentils, peatélre , â la di^roporlion qui se trouve entre le Goi et riafiol, se (i^rauadent, par jo ne sais quelle subtilité d'école, qu'il Taudratt un esprit inlini pour coaoattre l'inlini, comme »'il ('tait nàcetuairo que reprit eût toutes les qualités dts objets dosa connaissance; qu'il fût, par exemple, matériel, pour connaîtra la matière; carri^ , pour counaKrc le carré; rond, pour connaître le corcle. Nous on voj^^^tore d'u: «spi-cc,qui, confondant la conn^ corn pré Iwnsion , concluent liard

n'ont pus conipn^heDsiblo ,

nalilrï. Autre nbsunlilé visible. I

quo k« connaiMuncoB mCmcs d

di^ncc ne |)out ^Iru contosl^ïe ,

compréhonsion cnliâre des flgurea

rnpiMjrtri cl Itis propriéti^B. D'uulro^

i^iLroits lit limidus qui no pi'uvoiit n

boruuB (lu liiiliJj^ilR so rqjownt, ;

ses perfections? U y en a même, et c'est peut-être le plus grand nombre , qui , à la vue de l'infini , se trouvent blessés d'une lumière incommode, en y découvrant un peu trop clairement un être supérieur à l'esprit , un souverain , dont l'immensité les accable, en un mot , un trop grand maître ; ils aiment donc mieux refuser tout court de reconnaître cette vaste idée , qui les effraie , que d'en tirer les conséquences , qui les effraieraient encore davantage.

Ne vous étonnez pas , Messieurs , de me voir insister sur cet article. Il est fondamental dans la matière que nous traitons. Si nous n'avons point d'idée de l'infini, nous n'avons point d'idée de Dieu ; et si nous n'avons point d'idée de Dieu , nous n'en pouvons rien savoir par la raison ; et si nous ne pouvons rien savoir de Dieu , par la raison , vous voyez où cela nous mène. Plus de religion naturelle , plus de certitude dans la plupart de nos connaissances ; notre foi même ne sera plus raisonnable. Il est donc de la dernière importance de prouver en toutes manières ce que nous n'avons encore fait qu'insinuer^ que nous avons une idée réelle de l'infini. Mais le moyen de convaincre là-dessus certains esprits difficultueux , qui ne veulent se rendre qu'à des preuves démonstratives ; ou plutôt qu'ils en demandent autant qu'il leur plaira : nous l'osons dire à la gloire de la vérité , nous avons de quoi les satisfaire , pourvu néanmoins qu'ils sachent eux-mêmes ce qu'ils nous demandent , et qu'ils le connaissent assez bien pour le reconnaître quand nous raurons mis sous leurs yeux , c'est-à-dire qu'ils aient appris [des géomètres, ou de la supériorité de leur esprit, ce que i'est que preuve démonstrative, A cette condition, je les m' accorder un moment d'audience , ou plutôt de se **• à eux-mêmes dans le secret de leur raison, essieurs , je vous soutiens que vous avez idée de 3 toutes vos autres idées la supposent néces- 'ue plusieurs même la contiennent formelleus en convaincre, vous n'avez qu'à les con-

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