‹ Œuvres philosophiques du père AndréChapitre 127 sur 136 · SUR L*1DÊE DE DIEU · texte numérisé non relu

SUR L*1DÊE DE DIEU

pwini les savants du inonde les plus difficiles à oonyaincre. Depuis environ quatre-vingts ans on s'est familiarisé avec Pinfini; on en détermine les divers ordres; on les arrange, OB les combine ensemble, on en forme des suites et dea progressions régulières; on en compose des lignes, des surfaces, des solides; on les soumet au calcul comme toutes les autres grandeurs. Témoin rarittamétique des infinis du savant anglais M. Wallis, qui a eu tant d'émulateurs en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en France.fenfin , de nos jours, <m a élevé sur ce fondement un nouveau système de géométrie » qui, après avoir passé par toutes les épreuves de la sévérité mathématique , ne craint plus qu'on lui dispute le nom de science de Vinfini, On en peut voir les éléments et llûstoire dans le dernier ouvrage du célèbre M. de Fonte- ' neue.

Cest ainsi que les géomètres nous donnent, par leurs sublimes spéculations, de quoi fixer, de quoi éclairdr, de. quoi étendre l'idée de Dieu : de quoi la fixer, en la rendant presque sensible par des exemples d'infinis que l'on ne peut méconnaître; de quoi l'éclaircir, en y répandant quelques rayons de révidence qui accompagne les démonstrations géométriques; enfin, de quoi retendre, en nous donnant lieu de considérer TÈtre souverain , non-seulement au-dessus du fini , mais au-dessus même d'une infinité d'infinis. Tirons de cette nouvelle pensée toutes les lumières qu'elle nous présente par rapport à notre dessein.

Car, Messieurs, prenons-y garde, ces infinis mathématiques ne sont pas infinis en tout : chacun d'eux ne l'est que dans les bornes d'une espèce particulière. L'infini en étendue ne l'est pas en nombre ; l'infini en nombre ne l'est pas en étendue; l'infini en longueur ne l'est pas en largeur ni en surface; l'infini en surface ne l'est pas en solidité ni en profondeur. Dieu seul est infini en tout genre d'être et de perfection. Ces infinis mathématiques ne sont que des infinis subalternes, qui ne s'élèvent les uns sur les autres à l'infini

DISCOURS. dl9

que pour nous élever encore plus haut , c'est-à-dire jusqu'à l'infini suprême au delà duquel on ne peut plus monter. Les nombres finis disparaissent devant les infinis ntimériques, les étendues finies s'anéantissent devant les infinis géométriques ; mais tous ces infinis disparaissent à leur tour et s'anéantissent devant l'infinité de Dieu. Telle est sa grandeur; il est seul de son ordre. Il est seul grand, parce qu'il est seul absolument infini. On peut dire même, en un sens très-réel , qu'il est le seul être et le tout être , parce que cette infinité absolue, qui le caractérise , renferme tout éminemment.

C'est, Messieurs, l'idée naturelle que l'on conçoit delà Divinité , quand on suit fidèlement les notions pures de la raison. Mais la foi n'y trouve-t-elle rien à réformer? Bien loin de récuser ce tribunal, nous y appelons tous ceux que tant d'explications n'auraient pas encore tout à fait persuadés. Allons donc à la source de la lumière, et consultons Dieu lui-même sur l'idée que nous en devons avoir.

On le connaissait déjà dans le monde sous les titres généraux de vertu partout agissante , de raison suprême , de loi éternelle , de seigneur et de maître de la nature , quand le plus fameux des prophètes prit la liberté de lui demander son nom, son nom propre et incommunicable, le nom le plus expressif, pour le représenter à son peuple dans toute sa majesté : Si dixerinl mihi : quod est nomen ejus, quid dicam^^l La question était hardie, la réponse fut divine : Ego sum qui sum. Tu me demandes mon nom? je m'appelle Celui qui est. Tous les autres êtres sont en partie , et en partie ne sont pas : ils sont , parce que je les ai faits , et ils ne sont pas, parce qu'ils sont finis de leur nature, et que par là ils tiennent toujours du néant de leur origine. Mais moi, je suis en toute manière : Ego sum qui sum. Tu diras donc à mon peuple : Celui qui est m'a député vers vous. Sic

* Exod., c. 3, n, 13,

320 SUR l'idée de dieu.

dices filiis Israël : qui est me misit ad vos. Voilà donc , selon Dieu même, la vraie définition de Dieu. Celui qui est, l'existant, rÊtre; ou, comme il parle ailleurs, le seul Etre, Videte, quod ego sim solus * ; ou, comme il parle encore dans le texte original du livre de TEcclésiastique , le tout Être, «ùtôç Urt rb irStv*. C'est uniquement ce que j'ai voulu dire par tant d'expressions différentes que la parole de Dieu a consacrées.

Quelle satisfaction, Messieurs, pour tous les cœurs droits, de voir la raison et la foi si bien d'accord ensemble dans le point fondamental de la religion? Quel honneur pour la raison de rencontrer si juste avec la foi qui semble si souvent prendre plaisir à lui échapper? Quel avantage pour la foi de se voir appuyée par la raison qui lui paraît quelquefois si opposée? Mais quelle certitude ne devons-nous pK)int espérer de cet heureux accord dans tout ce qui me reste à vous dire? Ne vous lassez point, s'il vous plaît, de m'honorer de votre attention.

Jusqu'ici, nous n'avons considéré Dieu que dans une espèce de lointain qui nous présentait un grand spectacle , mais dont l'éloignement confondait un peu la perspective. Approchons-nous avec respect , et à la lumière de son idée , nous en allons voir sortir tous ses divins attributs à la suite les uns des autres, se démêler, s'arranger, se caractériser, chacun par le trait qui lui est propre, pour former à nos yeux la scène la plus riche et la plus magnifique, IsT plus une et la plus variée qu'il soit possible de concevoir. Entrons dans le détail.

Quel est d'abord le premier attribut qui se découvre dans l'idée de Dieu , ou , comme nous l'avons défini, dans l'idée de r Être infiniment parfait? C'est l'Être, donc il est; c'est l'Être infini, donc il est infiniment; c'est l'Être parfait, donc il est de la manière la plus parfaite, qui est d'exister nécessairement.

' Deul.,32,39.

' Eccli., 43, .29.

L'existence nécessaire , voilà donc le premier attribut essentiel que nous concevons en Dieu. De là émanent tous les autres, comme tous les fleuves de TOcéan. De là son éternité, puisque l'Être nécessaire ne peut avoir de commencement ; de là son immortalité , puisque l'Être nécessaire ne peut avoir de fin ; de là son infinité en tout sens , puisque l'Être nécessaire ne peut être borné, ni dans son être , puisqu'il ne le tient que de sa nature , ni dans ses perfections , puisqu'elles suivent nécessairement la nature de son être. C'est-à-dire, en un mot, que l'Être par essence est essentiellement un être pur qui exclut tout néant , et par conséquent toutes bornes. De là cette propriété admirable de Dieu d'être tout à la fois, et sans succession, tout ce qu'il peut être, parce qu'il est évident que rien ne peut ni commencer dans l'Être éternel , ni cesser dans l'Être immortel , ni augmenter ni diminuer dans l'Être infini en tout genre de perfection; de là sa parfaite spiritualité, parce qu'on voit assez qu'il n'y a qu'un pur esprit, c'est-à-dire un être capable de connaître , de vouloir , d'être heureux , qui puisse être infini en ce qu'on appelle proprement perfection , en intelligence du vrai, en amour de l'ordre, ep grandeur, en bouté, en puissance , en bonheur ; de là son immensité , c'est-à-dire sa présence intime et substantielle , non-seulement partout où il y a des êtres, mais partout où il y en peut avoir, puisque l'Être infini ne peut être limité ni restreint à être ici plutôt que là , dans le ciel plutôt que sur la terre , dans les esprits plutôt que dans les corps , ou dans les corps plutôt que dans les esprits. Il pénètre tout , dit Salomon , par la pureté de son être : Attingit ubique propter suam munditiam * ; ou , comme parle saint Paul, il est, par l'infinité de son être qui embrasse tout, le heu essentiel de toute chose : In ipso enim vivimus, m(wemur , et. sumus*. De là scn unité, puisque l'Être qui comprend, qui embrasse tout, ne

* Sap., 7, 24.

» Act., 17, 28.

B2S aUR L'ID&B I» DIEU.

peut être qu'on ei unique. De là son indépendance , parce .qa'étant le feul infini en tout genre de perfection « il ne peut dépendre de personne, ni quant à l'être, poisqu'étant par fenoo il ne peut avoir de créateur, ni quant aux manierai d'être , puisque n'ayant point de créateur , il ne peut avoir de tnpérieur ni de maître , ni par conséquent de modificar leur. De là sa pleine liberté, puisqu'étant ind^[)endaiit, rSea ne peut le déterminer à l'action que son propre vouloir ; de là son empire absolu sur toute la nature. CSar un esprit, dont la substance réside partout essentiellement, dans le ciel comme sur la terre, dans- les esprits comme dans les ooips, n'y peut être sans connaissance et sans vdonté , ni par conséquent sans une providence qui les gouverne, et •ans une action qui les modifie; de là.sa qualité inoompréhensible de Créateur universel. Car, puisque nous avon& prouvé que l'être qui n'a point de créateur, ne peut avoir de modificateur, il est évident que des êtres qui ont un mo* dificateur, ont nécessairement un créateur; de là son immutabilité , puisque son état ne peut être changé , ni par une cause extérieure, parce qu'il est indépendant, ni par luimême , parce qu'il est tout à la fois et sans succession tout ce qu'il peut être, comme nous l'avons fait voir; de là sa simplicité infinie dans cette infinie multiplicité de perfections , non-seulement parce qu'étant un pur esprit il exclut nécessairement toute composition de parties, mais parce qu'étant toujours immuablement tout ce qu'il est une fois , ses attributs essentiels et ses actes libres se réunissent tous nécessairement dans le point fixe et indivisible de son éternité ; de là , si j'ose m'exprimer ainsi , sa pleine suffisance à lui-même pour exercer, sans le secours d'autrui , toutes ses opérations divines, pour connaître, pour agir, pour être heureux. Car, l'Être nécessaire trouvant essentiellement dans lui-même la source et la plénitude , le jirincipe et la consommation de son être , il est manifeste qu'il ne peut avoir besoin ni d'une lumière extérieure pour l'éclairer, ni

d'une vertu étrangère pour lo fortifier , ni de la jouissance d'un autre bien que lui-môme pour le combler de bonheur. Ce n'est encore là , Messieurs , que l'ouverture du grand spectacle que nous présente l'idée de l'Être suprême. Voici quelque chose de plus développé. Le dernier attribut général que nous venons d'en déduire, nous fournit un principe certain pour éclaircir en détail les trois facultés ou qualités particulières que nous distinguons en Dieu : son entendement ou sa manière de connaître , sa volonté ou sa manière d'agir; sa béatitude, ou sa manière d'être heureux. C'est ce qui pourra faire dans la suite la matière de quelques autred^ discours, si on me fait l'honneur de le souhaiter.

BUA LA NATUHE BE L'ENTENDEMENT BIVIN.

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