SUR LA NATURE DE L'ENTENDEMENT DIVIN
OÙ il les voyait avant qu'il les eût faits; sa connaissance est immuable. Il les voyait sans doute alors dans quelque chose d'existant et de réel; car le néant ne peut être ni vu, ni aperçu. Or, avant la] création, rien n'existait que Dieu. La conséquence est évidente. C'est donc en lui-même que Dieu voyait alors tous ses ouvrages futurs; c'est donc en luimême, c'est donc dans sa substance que Dieu les voit encore immuablement représentés. Or, que s'ensuit-il?
Outre les perfections absolues de Dieu, qui constituent son essence divine , il y a donc en lui des perfections relatives aux créatures, qui constituent aussi leurs essences étemelles et qui les lui représentent; je veux dire, des perfections relatives aux esprits, qui lui représentent les esprits ; des perfections relatives aux corps , qui lui représentent les corps; des perfections relatives au composé de l'un et de l'autre, qui lui représentent l'homme. C'est ce que les théologiens appellent communément les participabilités de l'Être divin , qui ne sont autre chose que la substance même de Dieu , en tant que participable ou imitable par les créatures. Il y a des philosophes qui les nomment peut-être plus clairement , les modèles ou les prototypes éternels des êtres créés. Mais, quand on convient des choses, il ne faut pas disputer sur les termes.
J'appelle idées divines, ces perfections de Dieu relatives aux créatures , et qui les lui représentent. Ainsi , par le principe que nous venons d'établir, on peut dire que Dieu renferme dans sa substance les idées de tous les êtres qu'il a formés , mais des idées dignes d'un entendemenl, divin : des idées préalables à l'existence de leurs objets ; des idées plus parfaites qu'eux; des idées infinies en nombre, et chacune d'elles infinie en représentation. Attachons à tous ces termes des notions distinctes.
Je dis, 4**. que les idées divines sont nécessairement préalables à l'existence de leurs objets ; car Dieu connaissait le monde avant qu'il le formât. C'est un principe de raison
consacré par l'Écriture. Domino Deo, aniequam crearentur, omnia sunt agnHa*.
Je dis , 2°. que les idées divines sont plus parfaites que leurs objets; que Tidée du cercle, par exemple *, représente une rondeur parfaite et mathématique, dont le cercle matériel et physique n'est point capable ; que l'idée de l'homme représente une perfection d'esprit et de corps, que nul homme sur la terre n'a jamais remplie dans toute son étendue ; en un mot , que les êtres créés ne peuvent égaler leurs modèles étemels.
Je dis, 3°. que les idées de Dieu sont infinies en nombre. Ce qui est encore manifeste parce qu'il en faut une infinité pour lui représenter actuellement tous les êtres, tous les genres, toutes les espèces, tous les individus possibles; car c'est une notion commune, que le possible n'a point de bornes.
Je dis, i^, que chacune des idées divines est infinie en représentation. Les idées des genres et des espèces, parce qu'elles embrassent dans leur universalité tous les sujets possibles de même genre et de même espèce ; les idées des individus ou des êtres singuliers , parce qu'elles représentent à Dieu tous les attributs , toutes les perfections , tous les rapports, toutes les combinaisons, tous les arrangements, toutes les modifications dont chacun de ces êtres est susceptible à l'infini.
Pour ne rien oublier sur une matière si capitale, il faut ajouter un mot sur la manière dont Dieu connaît les nombres. Il les connaît, on ne peut en douter. Sans cela il ne pourrait ni se distinguer de ses créatures , ni ses créatures les unes des autres. Mais comment un être simple peut-il voir les nombres dans sa propre substance? Ne pourrait-on pas dire que Dieu connaît l'unité en se connaissant luimême, parce qu'il est parfaitement un , et qu'il connaît la
» Eccll., 23, 29.
' Voyez Galilée, Dial. II, p. 133.
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multitude en connaisBaiit les diverses manières dont il peut être imité ou participé par ses créatures? Car, qui dit diversité , dit plusieurs choses distinctes.
Quoi qu'il en soit, de cette pensée que j'abandonne à la discussion des [rfiilosopbes qui m'écoutent, il est eeiiaiii que Dieu renfermant les idées essentielles de toutes dxwea dans la simplicité de son être, il y renferme, par une conaéquenoe nécessaire, les olijets cfe toutes les sciences; les nomiMes que saint Augustin appelle nombrants, qui sont l'iAyet de Tarithmétique; les lignes et les figures purement intelleotuelles, qui sont Tolijetde la géométrie pure; les lois des moBurs, les règles de tous les arts; en un mot, toutes les vérités étemelles, timt ^[»éculatives que pratiques. TAcbons de mettre ceci dans un plus grand jour, en faisant partout sentir le propre caractère des connaissances divines , qui est d'être compréhensives, et, par conséquent, d'une étendue ekentiel)ement infinie. Infinité, je Tavoue, accablante pour l'esprit humain , mais qu'il est de la dernière importance de se rendre familière, ou il faut se résoudre à ne jamais penser dignement de Dieu. Nous vivons heureusement dans un siècle où les géomètres ont poussé leurs découvertes jusque dans l'infini. Nous les y allons suivre pour assurer notre marche par une lumière incontestable.
4^. Considérons Tentendement divin par rapport à l'idée des nombres. Il est clair que l'esprit infiniment parfait les connaît tous parfaitement, c'est-à-dire qu'il aperçoit, non pas comme nous, successivement et par divers actes, mais tout à la fois et par un simple regard à qui rien n'échappe, toute la progression naturelle des nombres, depuis l'unité, qui en est le premier terme, jusqu'au dernier, qui ne peut être qu'infini, par la raison qu'étant le dernier terme de la progression qui les renferme tous, il n'est pas possible de rien concevoir autre.
Dans cette progression infinie des nombres, nous ne voyons, pour ainsi dire, que les deux extrémités. Nous voyons, à son
origine, les nombres finis qui la comn\encent. Nous voyons dans son accomplissement , Tinfini qui la termine ou plutôt qui la comble , et les habiles géomètres le connaissent môme assez pour le soumettre au calcul , comme le fihi ; je parle dans une assemblée de savants qui ne peuvent ignorer du moins le fait.
Mais, parce qu'il est évident que le fini et l'infini ne se touchent pas immédiatement dans la progression qui lea renferme , il faut par nécessité admettre entre eux deux des nombres d'une nature moyenne , qui leur servent comme de liaison en faisant à leur égard le même effet, à peu près» que les nuances dans la peinture, qui forment le passage d'une couleur à Tautre. C'est la comparaison ingénieuse du célèbre M. de Fontenelle, dans le savant et profond ouvrage qu'il en a composé.
Ici, Messieurs, l'esprit humain demeure court. Ces nom« bres intermédiaires qui , dans la progression naturelle et eu toute autre , forment le passage du fini à l'infini , quoique très-réels par l'évidence de notre principe , nous sont pres^ que entièrement cachés. Nous en connaissons l'existence, nous en ignorons la nature. Nous voyons les deux termes qu'ils unissent , et nous ne les voyons pas eux-mêmes. Nous ne faisons, pour ainsi dire, que les entrevoir, comme dans les ténèbres, par la nécessité du raisonnement. Mais il n'y a point de ténèbres en Dieu. Il voit en plein jour et dans une évidence égale tous les nombres, finis, infinis et intermédiai* rcs; toutes leurs propriétés, toutes leurs combinaisons, tous les résultats qui en peuvent naître par le calcul, toutes les suites qu'on en peut former, toutes les puissances où on les peut élever. Il possède enfin à la lettre et substantiellement toute Tarithmétiqueuiûverseile, depuis le premier principe Jusq[u'à ta dflniittB.€opttéfipience, qui en est infiniment éloignée.. .. -^-*— .
V^ lii nue paraît pas moins
aantiUc "étendue mathéma-