SAS SUB LA NATURE DE LA VOLONTÉ DE DIEU
enchaîner ensemble deux êtres si différents , ou plutôt si opposés de nature et d'intérêts? un esprit raisonnable avec un corps stupide; un esprit incapable de figure, sensible à la vertu avec un corps figuré , incapable de sentiment; un esprit qui ne cherche que la vérité avec un oorps animai , qui ne court qu'après la pâture? N'est-il pas évident qu'il ne faut rien moins qu'une volonté souveraine pour établir une telle alliance, pour en porter les lois, et pour nous les rendre supportables?
C'est, Hessieurs, de cette volonté souveraine que je me propose de vous entretenir. Son existence est palpable. Vous voyez bien qu'il me sera infiniment plus difficile d'en expliquer la nature. Mais il est si nécessaire de bien connaître une volonté qui doit être la règle de toutes les autres , que je n'ai point cru que la difficulté me dût empêcher de l'approfondir, autant qu'il est permis à la raison , et en me renfermant toujours dans les bornes des lumières philosophiques.
Je suppose la notion commune de volonté. C'est un amour, un amour quelquefois renfermé dans lui-même, et quelquefois un amour qui veut se produire au dehors. Il serait inutile de m'étendre davantage sur une idée qui est trop familière pour être inconnue. Entrons en matière.
La première propriété que nous découvrons dans la volonté de l'Être parfait est son efficace. Je veux dire une liaison nécessaire entre ses volitions et leurs effets , entre ses desseins et leur exécution , entre ses décrets et leur accomplissement. C'est ce qu'on appelle sa toute-puissance : Dieu veut, et tout se fait. En voilà l'idée naturelle : il n'a besoin ni d'instruments pour former ses ouvrages , ni de bras pour les mettre en mouvement , ni de main pour les conduire ou pour les arrêter. Il n'a qu'à dire une parole, et ils se trouvent faits; il n'a qu'à vouloir, et ils prennent la forme et la place qu'il leur a destinée dans l'univers. Il ne peut rien vouloir hors de lui-même, parce qu'il n'a besoin de rien; mais sup-
posé qu'il veuille , il y a contradiction que l'effet ne g'eA'* suive pas.
Tous les auteurs sacrés , depuis Moïse jusqu'au dernier des prophètes , nous donnent précisément la même idée de la toute-puissance. Témoin ces magnifiques expressions qui leur sont si familières et qui la représentent si divinement. Dieu dit : Que le monde se fasse , et le monde est fait ; il dit à la terre : produis des plantes et des animaux ; Dieu dit et ainsi fut fait. Il dit à la mer : tu viendras jusque-là ; et là elle s'arrête tout court. Il dit à la lumière : marche , et elle part. Il la rappelle, et elle revient. Il appelle par leurs nomê toutes les étoiles, et elles répondent : nous voilà <
Telle est donc la vraie idée de la divine toute-puissafice. Mais pour la mettre encore dans un plus grand jour, quelle en est l'étendue ?
Nous avons fait voir l'existénôe d'une volonté souveraine qui nous éclaire par la raison , qui nous dirige par ses lois , qui nous récompense par une joie deorèté quand nous \e& observons, qui nous punit par les retnôfds quand nous le^ enfreignons ; qui anime toute la nature par le ihotnrement^ Ne fait-elle que cela dans l'univers? ne fail-€4le qtte modifier les esprits et les corps ? la substance même de noire être n'en dépend-elle pas pour exister ou lie pad etister?
Nous n'en doutons point, la révélation noua en a instruits. Mais la raison le démontre^t-elle? Et la seule philosophie peut-elle prouver à un esprit solide , qui ne se paie point dé fausses vraisemblances, que Dieu est non-seulertiènt le n16* dificateur des esprits et des corps j thais qu'il en esft le éréa-» teur?
Oui , Messieurs , et quoique je convieiiiië que lè {Jassage du néant à l'être est incompréhensible, je Croîs, après saint Augustin, qu'on le peut déîriontrer. Voici ^ deux mots mon raisonnement.
Dieu est le modificateur des esprits et des corps : donc il en est le créateur. Que Dieu soit le modificateur des esprits
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et des ooipB , c'est un prindpe dont j'ai rendu la Yérité seii- Bifale an omimencement du discours. Je n'ai donc plus qu'à pfeuYer ma conséquence : donc il en est le créateur. Or, je dis que, supposé le prindpe, cette condusicMi est absolument iaoontestable.
. Car 81 Dieu, par eiLemple, n'avait pas créé. la matière, Dieu, et la matière existeraient l'un et l'autre néceasaire- Bient : ces deux êtres seraient donc par leur nature indépendants l'un de l'autre. Car, nous avons prouvé dans notre premier discours, que l'indépendance est un apanage essentiel de l'existence nécessaire. En yertu de qum Dieu prétendrait-il donc avoir droit d'agir sur la matière , de la mettre en mouvement ou en repos, d'en former des ouvrages? Et quand il le voudrait, comment pourrait^! étendre son domaine ou exercer son empire surrun territoire qui ne lui appartiendrait pas? Serait-ce par le droit du phis fort? Mais ce drdt, qui n'est que la loi des Imiteç, est^l reconnu par un Dieu d'ordre et de raison? Ou i^utôt serait- 0 même le plus fort? En efltet, prenons-y garde. Si la niatière existait, comme Dieu, essentiellement, elle existerait par nécessité, ou en mouvement ou en repos. Il n'y a point de milieu : si elle existait en repos par nécessité, quelle force pourrait la faire sortir d'un état qui , dans cette hypothèse, lui serait essentiel? Et si, au contraire, elle existait par nécessité en mouvement , quelle force pourrait l'arrêter dans son cours , ou seulement la déterminer vers un autre point que celui où sa nature l'aurait d'abord nécessairement déterminée? La contradiction saute partout aux yeux.
Il faut donc évidemment , ou que Dieu soit le créateur de la matière , ou qu'il ne puisse en être le moteur.
Ce raisonnement est encore plus fort par rapport aux esprits ; c'est-à-dire qu'il est encore plus manifeste que si Dieu n'avait point créé nos âmes , il ne pourrait agir sur elles ni les modifier. Sur quoi fondé le pourrait-il? Car, si mon âme existait indépendamment de Dieu, elle aurait indépendam-
ment de lui toutes ses facultés naturelles, son entendement, sa volonté , sa liberté ; en un mot, je serais , comme lui , un être nécessaire et tout ce qui s'ensuit. Je ne serais donc point son vassal , puisque je ne tiendrais rien de lui , je serais peutrêtre un esprit d'un ordre inférieur au sien. Mais en qualité d'être nécessaire, je serais, comme lui, maître chez moi : je pourrais lui rendre quelque honneur libre , comme à un être excellent ; mais je ne lui devrais ni hommage, ni tribut, comme à mon souverain. Je pourrais traiter avec lui de couronnée couronne; et s'il lui prenait envie d'abuser de la supériorité de son être pour entrer sur mes terres malgré moi, pour contraindre ma liberté, pour troubler mon repos , ou pour traverser mon bonheur , je pourrais , sans choquer la bienséance , lui demander par quel droit , lui représenter le privilège de l'existence nécessaire dont il ne pourrait disconvenir par la considération de ses propres intérêts; repousser même, s'il était en mon pouvoir, la force par la force ; et si je me sentais trop faible , crier du moins à l'injustice, qui est encore plus contraire à Tidée d'un être parfait, que l'impuissance ou l'inaction.
Il faut donc dire encore une fois, ou que Dieu est le créateur de nos âmes , ou qu'il n'en peut être le modificateur.
Or, il y a mille et mille démonstrations sensibles qu'il y a un esprit moteur de la matière, et modificateur do nos âmes.
Donc, par toutes les raisons que nous venons de rapporter, i! en est le créateur.
Pour donner plus de force à ce raisonnement, je vous déclare. Messieurs, qu'il n'est point de moi. Saint Augustin en est le premier auteur ; le P. Malebranche • en a été le promoteur. J'ai tâché de le rendre sensible , et je ne doute pas que vous ne l'ayei mieux compris que je n'ai pu l'exprimer.
La création démontrée met l'idée de Dieu dans le jour le
* DeLib.arb.,1 II, c. i.