DEUXIÈME PARTIE. — I. IxiX
manière dont je vois que les choses vont à Rome , cela va quelquefois plus loin qu'on ne voudroit. Les objets les plus petits, quoyquc éloignés, s*y grossissent fort souvent^ j'espère cependant qu'il n'en arrivera rien de plus fascheux à votre révérenfie. Je la prie do m'écrire ce qui se passera sur cela, et de croire que j'auray un soin particulier de ce qui la regardera. Si vous écrives au P. Daubenton , taschez de faire une lettre honnesto qui n'ait aucune aigreur contre le père provincial. Contentez-vous seulement de justifier doucement vostre conduite , et de parler toujours avec beaucoup de soumission ; car le P. Daubenton ne manquera de lire vostre lettre à nostre père , qui se faira un plaisir do voir de vostre part une justification douce et honneste. »
Le P. Deschamps ajoute quelques détaib sur la mam'ère dont il passe sa vie en Italie, et il montre des sentiments tout français, ce qui fait voir que dans la société même de Jésus il y avait des membres en qui Fesprit de corps et l'absolue (^éissance à un chef étranger n'avaient pomt étouffé la conscience de la patrie.
c( Je suis icy dans un lieu où Ton respire la sainteté , par rapport à la sainte maison de la Vierge qu'on y possède, mais où il est aisé de s'ennuyer et de se dégouster, si on ne sçait charmer et son ennuy et son dégoust. On y est parmy les Italiens presque tous ordinairement ennemis des François , et qui n'ont pas plus de joye que quand ils en apprennent les mauvais succès; je n'en excepte pas nos jésuites, qui , dans leur cœur, en sentent une vraye joye , quoyqu'à l'extérieur ils la dissimulent à cause de moi. Outre qu'il n'est pas permis de parler de nouvelles à cause des différentes nations , ils sont bien convaincus que je ne serois pas homme à souffrir qu'ils parlassent désavantageusement de la nation. Nos tristes expéditions d'Italie les rendent tout fiers , et , si les succès de Philippe V on Espagne ne diminuoient leur
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joye, ils seroîent insupportables. On se figure en France une tout autre idée de l'Italie que ce n'est en effet. C'est un
pays plus vilain qu'il n'est beau
«Adieu, mon cher père, une autre fois davantage. Croyez-moi avec toute la sincérité possible vofte, etc.
« Deschamps S. J. »
Il parait que le P. Daubenton intervint en effet en fa^ veur d'André, et, sans changer la résolution arrêtée de l'envoyer à la Flèche , obtint du moins qu'on l'y laisserait un peu tranquille. D'après le conseil du P. Deschamps , André s'empiressa de remercier le P. Daubenton. Cet homme, qui se révoltait si fièrement contre l'injustice, S'adoucit tout à coup dès qu'il entend des paroles d'trffection : il se résigne an mal que lui font ses ennemis et remercie avec tendresse du bien qu'on a voulu lui faire.
a Je prie Dieu , écrit-il au P. Daubenton , je prie Dieu, qui sonde les cœurs , de vous découvrir tout le mien et de vous faire sentir toute la douceur qu'il y a à obliger un homme reconnoissant. C'est un plaisir dont il se contente lui-même , et le seul fruit qu'il attend de ses bienfaits. Je le conjure par Jésus-Christ d'ajouter par ma reconnoissance autant de bien que vous m'en avez voulu faire et autant de plaisir que vous avez pris de peine pour me tirer de l'oppression. Il est vrai que j'aurois bien plus de satisfaction à m'acquitter moi-môme de ce que je dois à votre révérence , mais l'état où elle est et l'état où je suis me rendent insolvable ; j'ai recours à celui qui s'est chargé de payer les dettes des pauvres ; je le prie de répondre pour moi parce que je souffre violence. »
Le P. Daubenton envoya de Rome au P. André le billet suivant, plein de bonté et de sagesse.