‹ Œuvres philosophiques du père AndréChapitre 36 sur 136 · DEUXIÈME PARTIE. — IL XCJ · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — IL XCJ

« En effet, le préjugé à part, la comparaison que vous faites de leur doctrine avec celle de Calvin est-elle soutenable? Est-il une page dans cet hérésiarque qui ne montre à découvert l'esprit hérétique dont il étoit animé ? Et en est-il une dans les auteurs en question cpii ne respire un air de catholicité qui ôte aux lecteurs équitables tout sujet de dou* ter de leur religion? Ont-ils jamais fait une démarche ou produit un ouvrage qui n'en soit la preuve?

« Commençons par M. Descartes. Que ce nom y je vous prie , ne vous prévienne point contre mes raisons. Quel attachement ne montre-t-il pas, dans sa Méthode, pour la religion de ses pères? A qui adresse-t-il ses Méditatiom métaphysiques, où Ton prétend trouver tout le venin de sa doctrine? N'est-ce point à l'université la plus catholique de l'Europe , et qui le fit bien voir en cette occasion même , n'ayant accepté la dédicace de ce livre qu'après l'avoir fait examiner par ses plus habiles et plus zélés docteurs? Pouvea^vous ignorer qu'il a soumis ses Principes à la censure de l'Église? A-t-il fait un livre, a-t-il presque écrit une lettre qui ne porte des marques évidentes de sa religion ? Le pèlerinage qu'il fit à Notre-Dame-de-Lorette est-il d'un hérétique? Vous savez qu'il aima toujours notre compagnie, et que jusqu'à la mort il entretint un commerce de lettres avec les plus saints et les plus savants jésuites de son siècle , et qui apparemment l'eussent bientôt abandonné , si , comme votre révérence , ils l'eussent tenu pour un Calvin. Mais ils avoient trop d'esprit et trop d'équité pour en porter ce jugement. Ils n'avoient garde de réprouver sa doctrine comme opposée à notre sainte foi, tandis que le ministre Voet, à la tête de l'université d'Utrecht, la poursuivoit comme tendant à la ruine entière du calvinisme ; tandis que ses sentiments et sa conduite le faisoient regarder en Hollande comme un émissaire du pape et comme un jésuite déguisé ; tandis qu'il y étoit persécuté comme un papiste trop hardi à professer sa religion ; tandis qu'il écrivoit avec

XCij INTRODUCTION.

tant de zèle à une princesse calviniste pour justifier la conversion d'un prince de sa maison. Voici un trait de sa lettre qui sera un témoignage étemel de son catholicisme et de la malice de seë calomniateurs : Tous ceux , dit-il , qui sont de la religion dont je suis approuvent sson changement; pour ceux qui sonl d^une autre créance , s'ils considèrent qu'ils ne seroient pas de la religion dont ils sont , si eux ou leurs pères ou leurs dieux n*avoient point quitté la romaine , ils n'aitroient pas sujet de se moquer ni de nommer inconstants ceux qui quittent la leur*. Après cela, mon révérend père , permettez-moi de le dire , quelle est votre charité de mettre M. Descartes en parallèle avec Calvin? Par quel endroit at-il mérité un si indigne traitement? Il a toujours (respecté ) rÉglise ; il y a vécu ; il y est mort en paix. Peu de jours avant sa dernière maladie il communia de la main du P. Viogué *. M. Ghanut , un des hommes les plus sincères et les plus religieux de son temps, a rendu plusieurs témoignages authentiques à la pureté de sa foi et à Tinnocence de ses mœurs *. La reine Christine a déclaré par écrit de sa main que M. Descartes avoit plus que personne contribué à sa glorieuse conversion *. Voilà certainement un Calvin bien différent du premier, un Calvin qui s'applique à étendre la foi de l'Église romaine I

« A l'égard du P. Malebranche , il est encore plus étonnant que* vous compariez sa doctrine avec l'hérésie calvinienne. Si vous vous êtes donné la peine de lire ses ouvrages, n'y avez-vous point remarqué un extrême éloignement pour l'esprit de cabale? Quelle piété répandue dans ses livres ! Quelle bonne foi ! Quelle humilité à confesser son ignorance

* Voyez notre édiHon de Descartes , t. IX , p. 371.

' Vie de Descartes, par Baillet, ii" part., chap. 22, p. 4t4.

^ Ibid, BaiUel cite des lettres manuscrites de M. Gbanut à la princesse Elisabeth et à l'abbé Picot. Nous possédons les premières, que nous publierons'pcut-élrc un jour.

* /£»/(/., chap. 23, p. 433.

DEUXlfeME PABTIE. — II. XCiij

et à convenir de ses erreurs aussitôt qu'on les lui découvre 1 Qud amour pour Jésus-Girist ! Quel attachement à TÉglise I Quel fléau du jansénisme ! Peut^-on comliattro plus solidement le système de M. Âmauld sur la grâce, la prédestination et la liberté ? Mais surtout avec quelle charité ( faites-y attention , mon révérend pcTc , c'est la marque à laquelle notre aimable maître veut qu'on reconnoisse ses disciples ) , avec quelle charité il répondit a ses adversaires et à celui même qui Pavoit attaqué avec moins de raison et plus d'insolence ' ! Tout cela est-il d'un Calvin ? Je puis vous assurer que sa personne est encore moins hérétique que ses ouvrages. Si vous vouliez on faire Téprcuvo , que vous verriez de diflérenoe entre le véritable P. Malebrancho et le fantôme ridicule que vous combattez ! Vous verriez un homme doux, simple, paciGque, droit, ouvert, toujours prêt à rendre raison de sa foi. Vous y trouveriez un nVodèle de piété , d'abnégation , de prudence et de zèle ; je ne dis pas d'un zèle aveugle , amer et turbulent , mais d'un zèle véritablement chrétien, éclairé par la science et adouci par la charité. Cest la justice que lui rendent toutes les personnes qui ont le bonheur de le connaître , et que vous lui rendriez sans doute vous-même , si vous aviez pris la peine d'étudier sa doctrine et sa personne.

« Voilà , mon révérend père , quels sont en effet M. DescartQS et le P. Malebranche, bien dififérents de ce qu'ils sont dans votre imagination. Voilà ces Calvin de nos jours qu'on ne peut estimer sans crime, qu'on ne peut louer sans encourir l'indignation dos gens de bien , et dont les sentiments sont si abominables que c'est une hérésie de dire que

« Le p. André fait ici probablemeot allusion à l'écrit do père jésoile Le Valois, caché sous le pseudonyme de Louis de la Ville : Senlhnenis de M. Descartes touchant Vessence et les propriétés des corps, opposés à ladoctrine de VfigUse et conformes aux erreurs de Calvin sitr le sujet de reucharistie , par Louis de la Ville, Paris, in-i2, 1680. Dans cetourrage, ce n'est pas seulement Descartes qui est pris h partie, mais tous les cartésiens et surtout Malebranche.

XCIV INTBODUCTION.

parmi leurs opinions il s'y en trouve quelques-unes de rai^ sonnahles, Bfai9 encore, puisqu'il vous plaît de les comparer à Calvin, où sont les nouveaux dogmes qu'ils ont avancés, ou les anciens qu'ils ont combattus ? En un mot, où sont leurs hérésies? Montrez-^n'en une seule dans leurs ouvrages, et je les déclare anathèmes.

« Ils ont des erreurs , j'en conviens ; où est l'auteur qui n'en a pas ? Peut-être même que de ces erreurs on peut tirer des conséquenc-es fâcheuses pour la foi ; mais ils nient ces conséquences, et prétendent qu'elles ne suivent pas de leurs principes. Disons plus : je veux qu'ils raisonnent mal , et que leur prétention soit tout à fait insensée : mais l'Église n'a encore rien décidé contre leur doctrine. Gomment donc votre révérence ose-t-elle assurer qu'on la doit combattre comme celle de Calvin , avant le concile ? Ètes-vous assez peu instruit dans l'histoire pour ignorer que cet hérésiarque ne fît que donner une nouvelle forme à de vieilles erreurs déjà mille fois condamnées, qu'il n'attendit point les foudres de l'Église pour rompre ouvertement avec elle ; que , longtemps ayant le concile, il s'étoit retiré à Genève pour y établir le siège de Tanti-papisme ? Donc, avant le concile, on pouvoit sans témérité le traiter comme un hérétique. Mais un peu d'équité, mon révérend père ; pouvez- vous traiter de la même sorte deux auteurs qijo la plus grande et la plus saine partie des catholiques tiennent pour orthodoxes ; qui n'ont jamais attaqué ni directement ni indirectement aucun article de notre foi ; qui ont même tâché , à l'exemple de saint Augustin, de saint Thomas, etc., de trouver de nouvelles raisons pour en appuyer les fondements et pour en éclaircir les mystères ; deux auteurs dont l'un est mort dans le sein do l'Église romaine, et dont l'autre y vit encore avec édifîcation ?

« Mais enfin , dites- vous , leur doctrine a été réprouvée à Rome. Qu'un peu de bonne foi siéroit bien avec un grand zèle ! II semble que vous vouliez parler d'une censure authentique , fuhninée contre eux par le pape , et il ne s'agit

Page 1