DEUXIÈME PARTIE. — IV. CXV
et en montrant aussi quelquefois le ridicule de leurs prooeoes •
RiJiculum acri Fortîus ac nielius magnas plcranique secat res.
« Pardonnez-moi , mon révérend père , Tennui d'une si longue lettre. Je n'ai ])as le temps d'être plus court ni plus exact. Vous m'en avez tant pardonné d'autres, que j'espère encore que vous me ferez grâce sur celle-ci. Vous savez le respect et l'attachement inviolable avec lequel j'ai l'honneur d'être en N.S. Jésus-Christ, notre cher maître , a Mon très-révérend père , « Votre très-humble et trî'&obéissant serviteur,
« A Rouen . le 2S avril 1713.
« AndbÉ ,
<f de la compagnie de Jésus. »
a Je vous prie de me renvoyer l'extrait que je vous envoie, après en avoir fait tirer une copie, pour en faire l'usage qu'il vous plaira, à la gloire de la vérité, et sans rompre la cha^* rite. »
Faute de documents suffisants, toute cette affaire de Rouen n'était pas parfaitement claire : nous n'avions ni k formulaire envoyé à André , ni sa profession de foi , ni Texamen de cette profession de foi par les métaphysiciens de la compagnie ; nous ne savions pas non plus combien de temps André était resté à Rouen. Aujourd'hui , grâce h nos nouveaux papiers, tous les voiles sont levés, et nous connaissons pleinement toute cette affaire de Rouen, sans contredît la plus intéressante de toutes celles qui furent suscitées à André. Les détails abondent , et il ne faut pas craindre de les reproduire , sinon en totalité , du moins avec une juste étendue ; car il ne s'agit plus seulement ici des disgrâces d'un homme de mérite, mais de la persécu-
CXViij INTRODUCTION.
goût pour la doctrine de Descartes et de Malebrancbe , qu'il ne faut pourtant pas le croire aveuglément attaché à toutes les maximes de ces deux auteurs , et qu'il s*y trouve des propositions qu'il tient pour fausses, le P. Guymond, voyant là un commencement d'abandon du cartésianisme, s'en réjouit fort et récrit, le 12 mars 1712 , à André :
« Je ne sai? comment j'ai différé si longtemps à vous marquer la joie que j'ai reçue de votre dernière lettre ; elle est plus grande que je ne puis l'exprimer par l'importance du sujet dont il s'agissoit. Pour y mettre le comble , je demande une grâce à votre révérence : c'est de vouloir bien me mander les propositions de ces deux auteurs qu'elle trouve mauvaises ; cela pourroit me servir dans l'occasion. »
Hardouin, qui était à la fois le meilleur des hommes
dans la vie ordinaire et l'auteur le plus violent dans la
polémique , rappelle à André qu'il lui a toujours dit que
le malebranchisme était l'athéisme S et qu'il devait y re-
. noncer absolument.
* Jean Hardouin, fils d'un libraire de Quimper, né en 1646, mort à Paris le 3 septembre 1729, à Tâge de quatre-vingt-trois ans, bibliothécaire du collège de Glermont, auteur d'un très-grand nombre d'ouvrages où un savoir immense et une sagacité rare se perdent en des hypothèses et des paradoxes extravagants. Ses ouvrages les plus célèbres sont l'édition de VIHstoire naturelle de Pline, la grande Collection des Conciles, la Chronologie expliquée par les médailles, etc. Ses écrits philosophiques n'opt paru qu'après sa mort dans le recueil intitulé : Johannis Harduini Opéra varia, Amsterdam et La Haye, in-fol., 1733. La pièce la plus célèbre de ce recueil a pour titre : Athei detecti : ce sont Jansénius, les oratorieus André Martin, Louis Thomassin , Malebrancbe et le P. Quesnel, Arnauld, Nicole,. Pascal, Descartes. Antoine Legrand et Sylvain Régis. Les Réflexions importantes font suite aux Aihei detecti, et sont surtout dirigées contre Descartes et Malebrancbe. Dans son Platon expliqué, il n'est pas très^loin d'accuser Platon d'athéisme. Les jésuites ont, il est vrai , désavoué la publication des Opéra varia dans les Mémoires de Trévoux, de septembre 1733 ; mais c'^est le cas de dire .- Is fecit cai prodest, et il n'y a pas une seule assertion générale de Hardouin
OEUXIÈXE PABTIE. — IV. CXix
« Ce 3S noTembre.
Mon révérend père ,
« J*aurois bien de la dureté , et le Seigneur Dieu me la reprocheroit un jour, si je manquoiâ à vous avertir que vous allez vous attirer de très-fâcheuses affaires , si vous n'y remédiez promptement; et, qui plus est, c'est qu'on auroit raison de dire , et qu'on le dira , que vous le méritez bien pour défendre , comme vous le faites , le malebranchisme. Vous pouvez vous souvenir qu'il y a quelques années que je m'efforçois un jour, en revenant de Gentilly avec vous , de vous persuader que c'étoit Tathéismc. Gela n'est que trop vrai. On ne me consulte sur votre affaire pas plus que l'enfant qui est à naître ; mais j*ai entendu quelques mots assez forts pour me donner occasion de vous en donner avis. Pardonnez-moi ma liberté et ma franchise : je n'ai pas cru en chrétien et en ami devoir manquer à vous en écrire. Écrivez vous-même incessamment au révérend père provincial que vous renoncez absolument au malebranchisme, et faites-le voir par des effets , en dictant, selon l'occasion, des opinions contraires. Et prenez bien garde à une seconde récidive.
Je suis , mon révérend père',
« Votre serviteur et votre ami i « Hardouin, J. »
oc P. S. Le révérend père provincial nous a dit» en pleine récréation , que le P. Dutertre étoit revenu de semblables idées; mais il ne m'a pas dit un seul mot de vous; et ce n'est. pas de lui que je sais ce que je vous écris. »
eonfre les philosophes qall attaque qat ne le retrouTe dans un grarid nombre d*aatears et même dans le pins grand nombre des auteurs de là société à la fin du xtu* et au commencement du xtiii* siècle. Sur Hardouin Toyex Moréri « surtout les Éloges de quelques auteurs flrançals , Dijon, 1742, où le jésuite Oudin a fait connaître en détail tous les écrits de son docte confrère.
CXX IKTRODUCTION.
Porée , le plus bel esprit de la société, et dont le cœur et le caractère valaient bien mieux que le talent brillant et maniéré *, Porée presse André d'échapper au péril qui le menace par une prompte soumission.
«( A Paris, ce 26 novembre 1712.
« Mon révérend père ,
« On me fait Thonneur de croire que je suis de vos amis, et c'est en cette qualité qu'un père de ce collège m'engage à vous écrire au sujet de quelques propositions dont on vous demande la cojidamnation. Il m'assure que vous ne pouvez pas la refuser sans intéresser votre conscience et votre repos. Je n'ai point lu la philosophie du P. Malebranche ; je ne sais point quelle liaison elle a avec la théologie ; ainsi il ne m'appartient pas de vous dire mon sentiment; mais ce que je puis vous assurer, c'est que beaucoup de personnes fort éclairées la tiennent pour dangereuse en plusieurs points. Je puis ajouter qu'on est ici, dans le collège, indigné contre ceux qui en suivent certaines sentences, et qu'il paroît qu'on veut à quelque prix que ce soit en arrêter le cours. C'est à vous , mon révérend père , à voir s'il ne vaudroit pas mieux vous conformer au jugement de ceux que Dieu nous a donnés pour nous gouverner que de vous arrêter à vos propres sentiments. Au reste, je ne vous écris point de la part d'aucun supérieur, mais par l'avis d'une personne que j'estime et dont la droiture non plus que les lumières ne peuvent être suspectes. Je
' Né le 14 septembre 1675 à Gaen , ou à Vendes prés de Gaen , entré dans la société en 1692, régent d'humanités et de rhétorique à Rennes, puis à Paris au collège de Louis le Grand , où , de 1708 jnsqu'à sa mort, arrivée le 12 janvier I74i, il ne cessa de professer la rhétorique avec le plus grand succès. Il eut Voltaire pour élève. S.es ouvrages ne sont guère que des écrits de collège, des discours et des poésies, où il y a plus d'esprit et de travail que de goût et de véritable talent. Voyez Moréri et les Mémoires de Trévoux, mars 1741.
DEUXIÈME PAUTIE. — IV. iXXJ
suis dans l'union de vos SS. SS., mon révérend \¥irc^ voire très-hunible et très-obéissant ,