C. PORÉE , J
« Mon révérend père ,
t Votre lettre m'a extrêmement touché. La situation douloureuse où vous vous trouvez m'afilige, et je ne me console que par Tespérance que vous en sortirez bientôt. Quand on a autant de droiture que vous en avez, on a une grande disposition à suivre les lumières du ciel. Vous croyez les suivre maintenant ; le P. Dutertre avoit cru la mémo chose de luimême ; il se trouve à présent détrompé , et Tunique chose qui rétonne, c'est qu'il ne l'ait pas été plus tôt. Il avoit suivi vos exemples , suivez maintenant le sien ; ne l'imitez pas cependant en tout et n'attendez pas, je vous conjure, que les supérieurs vous aient ôté d'un emploi que vous pouvez faire avec distinction et avec mérite devant Dieu et devant les hommes. Que vous enfouissiez le talent ou que vous mettiez les autres dans la nécessité de vous en ôter l'usage, n'est-' ce pas à peu près la même chose? Pardonnez-moi si je vous parle avec tant de liberté ; je vous ai déjà dit que je n'entrois point dans la discussion de cette affaire qui passe ma capacité et mes lumières ; mais je crois parler à un ami, et je ne me trompe pas, vous m'en avez assuré vous-même. Que l'amitié m'excuse donc auprès de vous si elle ne peut avoir d'autre effet. Je suis dans l'union de vos S. S. et dans les sentiments d'une parfaite estime jointe à un profond respect, mon révérend père, votre, etc.
a G. PoRÉE. »
La dernière lettre de Porée et le post-scriptum de Har^ dooin font mention du P. Dutertre comme abandonnant la doctrine de Descartes et de Malebranche , et donnant par là, selon Porée, un bon exendple à André. Ceci nous conduit à un des épisodes les plus curieux de l'histoire
CXXij INTRODUCTION.
philosophique de ce temps , et à un nouvel enseignement de cette triste Térité que, aussitôt que le péril devient sérieux , les plus emportés d'abord ne sont pas ceux qui persévèrent le plus courageusement Gomme nous l'avons vu, André n'était pas le seul dans la société qui s'était hissé séduire par la philosophie nouvelle ; plusieurs de ses ccmfirères l'avaient même enseignée ^ Parmi ses partisans les plus ardents était au premier rang le P. Dutertre, homme d*ei^t et de talent ^, auquel il n'a manqué , pour
* Hardouio, dans les Réflexiotu importantes, se plaint expressément que la société laisse le professeur de logique du oollége de Billom^ en Auvergne, enseigner ouvertement le cartésianisme.
' Ni Moréri ni par conséquent la Biographie tmverselle n'ont consacré une seule ligne au F. Dutertre. Caballero lui-même ne fait pas mention de son nom dans Yindex generalis scriptorum. Nous pouvons réparer cette omission à l'aide des manuscriu de M. de Quens. « Le P. Dutertre, jésuite du Perche, mort à Paris en janvier 1762, avoit fait sa théologie
avec grand succès entra au noviciat sous le P. Guymon avec le
P. André; il fit son juvénat à Paris bon métaphysicien au corn»
mencement, mais un peu pointilleux étant régent de philosophie
à la Flèche, le premier peut-être et le seul qui ait enseigné les opinions et les paradoxes du P. Malehraoche sur la nature des idées, déclarant au père provincial ne pouvoir en honneur et en conscience enseigner les opinions ordinaires de l'école, qui n'étoient propres qu'à gâter l'esprit des jeunes gens. Sa chaire de philosophie lui fut ôtée, et on le reiégoa dans une basse classe i Compiègne. Arrivé à Goraplégne^ de télé malebranchiste devint tout à coup péripatéticien. Le P. Frogerais (nous retrouverons plus tard ce personnage) et le P. Catalan (nul renseignement sur ce père) opérèrent cette conversion ou plutôt celte ridicule métamorphose. Que deviendrez-vous, lui disoienl-ils? Étant encore à la Flèche) pressé par le provincial d'abjurer le malebranchisme , il répondit : Vous ne dites rien au professeur de Rouen. On rapporta au P. André ce mot, qui étoit assez déplacé. Lorsqu'il eut abjuré le malebranchisme, on ne s'y lioit pas trop ; fut envoyé i Parifi pour écrira contre; y composa sa Réfutation. Le style du P. Dutertre parut bien médiocre en comparaison de celui du P. Malcbranche, dont il avoit cité ^mal i propos des passages entiers. Il n'en usa pas de même dans son livre contre l'auteur de la Prémotton physique sous ce titre : le Philo^^ 90phe extravaguant. L'un et l'autre raisonnent assez mal, mais l'auteur