ESSAI
Sur le beau en général , et en parliculier sur le beau visible.
Messieurs ,
Je ne sais par quelle fatalité il arrive que les choses dont on parle le plus parmi les hommes , sont ordinairement celles que Ton connaît le moins. Telle est , entre mille autres\ la matière que j'entreprends de traiter. C'est le beau ; tout le monde en parle , tout le monde en raisonne. Il n'y a point de cercles à la cour, il n'y a point de sociétés dans les villes, il n'y a point d'échos dans les campagnes, il n'y a point de voûtes dans nos temples , qui n'en retentissent. On veut du beau partout; du beau dans les ouvrages de la nature, du beau dans les productions de l'art, du beau dans les ouvrages d'esprit , du beau dans les mœurs : et si l'on en trouve quelque part , c'est peu de dire qu'on en est touché ; on en est frappé , saisi, enchanté. Mais de quoi l'est-on?
Demandez dans une compagnie aux personnes qui en paraissent les plus éprises , quel est ce beau qui les charme tant? quel en est le fond, la nature, la notion précise, la véritable idée? si le beau est quelque chose d'absolu ou do relatif? s'il y a un beau essentiel , et indépendant de toute
institution? un beau fixe, et immuablement tel ? un beau qui plaît, ou qui a droit de plaire à la Chine , comme en France; aux barbares mêmes, comme aux nations les plus policées? un beau suprême , qui soit la règle et le modèle du beau subalterne que nous, voyons ici bas? ou , enfin, s'il en est de la beauté comme des modes et des parures, dont le succès dépend du caprice des hommes , de l'opinion et du goût?
A ces questions , vous verrez aussitôt toutes les idées se confondre , les sentiments se partager, naître mille doutes sur les choses du monde que V on croyait le mieux savoir : et pour peu que vous pressiez vos interrogations pour faire expliquer les contondants, vous reconnaîtrez que, si le je ne sais quoi ne vient à leur secours , la plupart ne sauront que vous répondre.
Quelqu'un me dira peut-être : Faut-il donc aller si loin pour trouver du beau ? Ouvrez les yeux ; voilà une belle compagnie : écoutez : voilà un bel air. Mais il est évident que ce serait là sortir de la question. Je ne vous demande pas ce qui est beau , disait autrefois un philosophe ' à un sophiste , qui , sur le même sujet , lui faisait à peu près la même réponse. Je vous demande ce que c'est que le beau? Les deux questions sont bien différentes. Vous répondez , suivant le style ordinaire , parfaitement juste à celle que je ne vous fais pas, mais vous ne répondez point du tout à celle que je vous fais. Je vous demande , encore un coup : qu'est-ce que le beau ? le beau , qui rend tel tout ce qui est beau dans le physique, dans le moral, dans les ouvrages de la nature , dans les productions de l'art , en quelque genre de beauté que ce puisse être?
Je sais qu'il y a des philosophes par le monde qui m'auraient bientôt répondu. Après avoir épuisé sur le beau tous les lieux communs de l'éloquence pyrrhonienno , qui
* Platon , dans son grand Bippias.
se réduit à prouver aux hommes qu'ils ne savent rien, parce qu'ils no savent pas tout^ ils concluraient sans façon à le mettre au rang des êtres de pure opinion. Mais si ces grands pliilosophos ne veulent point passer pour des extravagants qui parlent du beau sans savoir ce qu'ils disent , il faut du moins qu'ils en admettent l'idée , qui est en effet très-constante. Je veux dire, pour ne rien supposer que d'indubitable, qu'il y a dans tous les esprits une idée du beau ; que cette idée dit excellence , agrément , perfection ; qu'elle nous re* présente le beau comme une qualité avantageuse que nous estimons dans les autres et que nous aimerions dans noue* mêmes. La question est do la développer, en sorte qu'elle devienne manifeste à tous les esprits attentifs ; c'est le dessein que je me propose.
J'ai cru. Messieurs, que vous verriez avec plaisir traiter dans vos assemblées académiques une matière si intéressante et si agréable par elle-même, d'ailleurs si peu connue dans la théorie, et cependant si digne de l'être par les grands principes qu'on en peut tirer pour former ses senti* ments, son langage, sa conduite sur le vrai beau, qui en doit être la règle. C'est ce qui me donne lieu d'espérer une audience favorable.
Pour donner d'abord un plan général de mon dessein , je dis qu'il y a un beau essentiel et indépendant de toute institution, même divine; qu'il y a un beau naturel et indépendant de l'opinion des hommes : enfin qu'il y a une espèce de beau d'institution humaine , et qui est arbitraire jusqu'à un certain point; trois propositions qui renferment tout mon sujet , qui font voir l'ordre que je dois suivre en le traitant, et qui commencent déjà, si je ne me trompe, à y répandre quelque jour , par la distinction qu'elles mettent entre les choses qu'on a si souvent coutume de brouiller ensemble. Retenez, s'il vous plaît, Messieurs, cette première division de la matière que je me propose d'éclaircir.
Mais comme le beau peiit être considéré ou dans l'esprit ,
OU dans le corps, on voit assez que , pour ne rien confondre, il faut encore le diviser parses différents territoires; en beau sensible , et en beau intelligible ; le beau sensible que nous apercevons dans les corps, et le beau intelligible que nous apercevons dans les esprits. On conviendra , sans doute, que Fun et Tautre ne peuvent être aperçus que par la raison ; le beau sensible, par la raison attentive aux idées qu'elle reçoit des sens; et le beau intelligible, par la raison attentive aux idées de l'esprit pur. Je commence par le beau sensible, quoique peut-être le plus compliqué , mais qui d'ailleurs me parait le plus facile à éclaircir, par les secours que je puis tirer de nos idées les plus familières , pour me faire entendre à toutes sortes de personnes.
D'abord, il est certain que tous nos sens n'ont pas le privilège de connaître le beau. Il y en a trois que la nature a exclus de cette noble fonction : le goût, l'odorat et le toucher ; sensstupideset grossiers qui ne cherchent, comme les bêtes, que ce qui leur est bon , sans se mettre en peine du beau. La vue et l'ouïe sont les seules de nos facultés corporelles qui aient le don de le discerner. Qu'on ne m'en demande pas la raison ; je n'en connais point d'autre que la volonté du Créateur, qui fait comme il lui plaît le partage des talents.
Toute la question se réduit donc ici au beau qui est du ressort de ces deux sens priviligiés,; c'est-à-dire au beau visible ou optique , et au beau acoustique ou musical : au beau visible, dont l'œil est le juge naturel, et au beau acoustique^ dont l'oreille est l'arbitre née ; l'un et l'autre établis par un ordre souverain pour en décider chacun dans son district , mais en tribunaux subalternes suivant certaines lois qui, leur étant antérieures et supérieures, doivent dicter tous leurs arrêts.
Celles que l'oreille doit suivre dans les siens sont d'une théorie trop fine et trop délicate pour me résoudre à commencer par elles. Ainsi, pour plus grande facilité, je me borne dans ce premier discours au beau sensible , qui est
Fobjet de la vue. Nous n'aurons encore que trop de matière.
Il faut montrer qu'il y a un beau visible dans tous les sens que nous avons distingués, un beau essentiel, un beau naturel , et un beau en quelque sorte arbitraire. Il faut expliquer la nature de ces trois espèces de beau visible. Il faut établir quelques règles pour les reconnaître, chacun par le trait particulier qui le caractérise.
Vous voyez, Messieurs, par la manière toute simple dont j'expose mon dessein, que je n'ai nulle intention de suspen* dre vos suffrages, ni do vous demander grâce pour mes preuves. Mais aussi vous me permettrez de vous demander justice contre Tinsolence du pyrrhonisme, dont la folie et le ridicule ne parurent jamais plus palpables que dans cette matière.
Est-il possible qu'il y ait eu des hommes , et même des philosophes, qui aient douté un moment s'il y a un beau essentiel et indépendant de toute institution, qui est la règle éternelle de la beauté visible des corps? La plus légère attention à nos idées primitives n'aurait-elle pas dû les convaincre que la régularité. Tordre, la proportion, la symétrie sont essentiellement préférables à l'irrégularité, au désordre et à la disproportion ? La géométrie naturelle, qui ne peut être ignorée de personne, puisqu'elle fait partie de ce qu'on appelle sens commun, aurait-elle oublié de leur mettre, comme aux autres hommes, un compas dans les yeux, pour juger de l'élégance d'une figure, ou de la perfection d'un ouvrage? Aurait-elle oublié de leur apprendre ces premiers principes du bon sens : qu'une figure est d'autant plus élégante, que le contour en est plus juste et plus uniforme; qu'un ouvrage est d'autant plus parfait que lordonnance en est plus dégagée ; que si l'on compose un dessin de plusieurs pièces différentes, égales ou inégales, en nombre pair ou impair, elles y doivent être tellement distribuées, que la multitude n'y cause point de confusion ; que les parties uniques
soient placées au milieu de celles qui sont doubles; que les parties égales soient en nombre égal, et à égale distance de part et d'autre ; que les inégales se répondent aussi de part et d^autre en nombre égal, et suivant entre elles une espèce de gradation réglée ; en un mot, en sorte que, de cet assemblage, il en résulte un tout où rien ne se confonde , où rien ne se contrarie, où rien ne trompe l'unité du dessin? Et pour descendre de la métaphysique du beau à la pratique des arts qui le rendent sensible, un simple coup-d'œil sur deux édifices, l'un régulier, l'autre irrégulier, ne doit-il pas suffire non-seulement pour nous faire voir qu'il y a des règles du beau, mais pour nous en découvrir la raison?
Cette raison fondamentale des règles du beau, qui est assez subtile, paraîtra peut-être meilleure dans la bouche de quelque auteur célèbre que dans la mienne. Je n'en connais que deux qui aient un peu approfondi la matière que je traite : Platon et saint Augustin.
Platon a fait deux dialogues intitulés du Beau, son grand Hippias et son Phèdre. Mais, comme dans le premier il enseigne plutôt ce que le beau n'est pas que ce qu'il est, comme dans le second il parle moins du beau que de l'amour naturel qu'on a pour lui , comme dans l'un et dans l'autre il étale à son ordinaire plus d'esprit et d'éloquence que de véritable philosophie, je renonce à la gloire de prouver ma thèse en grec. Saint Augustin, qui était un aigle en tout, a traité la question plus en philosophe. Il nous apprend même que dans sa jeunesse ', il avait composé un livre exprès sur la nature du beau ; et nous serions inconsolables de l'avoir perdu, si nous n'en retrouvions les principes dans ceux de ses ouvrages que le temps nous a conservés. Je les trouve surtout bien développés dans son sublime traité de la vraie religion. Il y élève son lecteur du beau visible des arts au beau essentiel , qui en est la règle , par une analyse qui ferait hon-
• CoitA, I. IV, c. 13, etc.
pbbbuer Discotms. 7
neur à la philosophie moderne. Mais il faut Técouter lui* même.
Si je demande à un architecte ', dit ce saint docteur, pourquoi, ayant construit une arcade à Tune des ailes de son édifice, il en fait autant à Tautre, il me répondra sans doute que c'est afin que les membres de son architecture * symétrisent bien ensemble. Mais pourquoi cette symétrie vous parait-elle nécessaire? Par la raison que cela plaît. Mais qui étes-vous, pour vous ériger en arbitre de ce qui doit plaire ou ne doit pas plaire aux hommes? et d'où savez-vous que la symétrie nous plaît? Jen suis sûr, parce que les choses ainsi disposées ont de la décence, de la justesse, de la grâce ; en un mot, parce que cela est beau. Fort bien. Mais, dites-moi, cela est-il beau parce qu'il plaît, ou cela plaît-il parce qu'il est beau? Sans difficulté, cela plaît parce qu'il est beau. Je le crois comme vous. Mais je vous demande encore : pourquoi cela est-il beau? et si ma question vous embarrasse parce qu'en effet les maîtres de votre art ne vont guère jusque^à, vous conviendrez du moins sans peine que la similitudei régalité, la convenance des parties de votre bâtiment réduit tout à une espèce d'unité qui contente la raison. C'est ce que je voulais dire. Oui ; mais prenez-y garde. Il n*y a point da vraie unité dans les corps, puisqu'ils sont tous composés d'un nombre innombrable de parties, dont chacune est enoord composée d'une infinité d'autres. Où est-ce donc que vous la voyez, cette unité qui vous dirige dans la construction de votre dessin , cette unité que vous regardez dans votre art comme une loi inviolable, cette unité que votre édifice doit imiter pour être beau, mais que rien sur la terre ne peut imiter parfaitement, puisque rien sur la terre ne peut être parfaitement un? Or, de là, que s'ensuit-il? Ne faut-il pas reconnaître qu'il y a donc au-dessus de nos esprits une cer-' taine unité originale, souveraine, étemelle, parfaite, qui est
' s. AuG. De vera Relig,, c. 30, 31, 32, etc. ' lûem, D€Mus.,l yi,c, 13.
la règle essentielle du beau que vous cherchez dans la pratique de votre art.
C'est le raisonnement de saint Augustin dans son livre de la véritable religion. D'où il a conclu dans un autre ouvrage ce grand principe, qui n'est pas moins évident : savoir que c'est l'unité qui constitue pour ainsi dire la forme et l'essence du beau en tout genre de beauté. Omnis porro pulchritudinis forma unitas est '.
J'adopte le principe dans toute son étendue. Mais il n'est encore question que de l'appliquer au beau visible ou optique. On vient de voir qu'il y en a un qui est essentiel, nécessaire et indépendant de toute institution : un beau géométrique, si j'ose ainsi m'exprimer. C'est celui dont l'idée, comme parle encore saint Augustin , forme Vart du Créateur : cet art suprême, qui lui fournit tous les modèles des merveilles de la nature , que nous allons considérer.
Je dis, en second lieu, qu'il y a un beau naturel, dépendant de la volonté du Créateur, mais indépendant de nos opinions et de nos goûts. Gardons-nous bien de le confondre, comme le vulgaire, avec le beau essentiel. Il en est plus différent que le ciel ne l'est de la terre. Le beau essentiel , considéré dans la structure des corps , n'est , pour ainsi dire , que le fond du beau naturel : un fond , je l'avoue , qui est par lui-même riche et agréable ; mais qui , avec tous ses agréments, plairait à la raison plus qu'à l'œil, si. l'auteur de la nature n'avait pris soin de le relever par }es couleurs.
C'est par leur éclat qu'il a trouvé le moyen d'introduire dans l'univers un nouveau genre de beauté , qui nous offre partout un spectacle si brillant et si diversifié. II a peint le ciel d'un azur dont la vue ne lasse jamais. Il a tapissé la terre d'une verdure émaillée de mille fleurs , qui nous applique sans nous fatiguer. Il nous étale pendant le jour une clarté
* s. AuG. Epist. 18, édit. pp. BB.
PBEIUER DISCOUKS. 9
pure , qui nous charme par sa distribution partout uniformOé Il nous présente pendant la nuit une illumination naturelle y dont la beauté le dispute à celle du jour, la surpasse peutêtre , du moins par la variété de la décoration ; et si queU quefois il tire le rideau sur ce grand théâtre de la nature en le couvrant de nuages, c'est pour nous offrir, dans les différentes couleurs dont il les pare , un nouvel objet d'admiration. Dans ce partage d'agréments , il n'a point oublié les spectateurs nés des merveilles de sa puissance. Il a , comme un habile peintre , diversement coloré les hommes , pour les rendre, les uns à l'égacd des autres, un spectacle encore plus ravissant que le ciel et la terre.
Qu'il y ait un beau naturel , cela donc est évident par lo seul coup d'œil de la nature. Que ce genre de beau soit indépendant de nos opinions et de nos goûts , il ne serait pas plus possible d'en douter, si tous les hommes étaient de même couleur. Mais le Créateur en a ordonné autrement. Il y a des peuples noirs , et il y en a de blancs : et chacun n'a point manqué de prendre parti selon les intérêts de son amour-propre. Je viens de lire le discours d'un nègre * , qui donne sans façon la palme de la beauté au teint de sa nation. Ajoutez qu'il n'y a presque personne qui n'ait sa couleur favorite. Les uns aiment plus le vert, les autres le bleu, ceux-là le rouge, ceux-ci le jaune ou le violet. Et les peintres même , qui devraient avoir sur cette matière des principes moins flottants, sont partagés en plusieurs sectes sur le mélange qui forme la vraie beauté du coloris. Faisons voir qu'il y a des règles dans la nature , sinon pour juger tous ces différends par un arrêt définitif et contradictoire , du moins pour les mettre en état d'être terminés à l'amiable. Il ne faudra pas même aller bien loin pour trouver ces règles.
Nous n'avons qu'à consulter les juges naturels du beau visible. Que nous disent les yeux? Ils nous déclarent haute-
' Dans le Pour et Contre, 1736.
ment que la lumière est la reine et la mèro des couleurs. Sa présence les fait naître : son approche les anime : son éloignement les affaiblit : son absence les fait mourir. Vientelle à reparaître sur l'horizon , nous sommes dans Tinstant firappés de l'idée du beau. Et celui même qui est la beauté essentielle , a cru ne se pouvoir définir sous une image plus agréable , qu'en disant : Je suis la lumière. La lumière est belle de son propre fonds. La lumière embellit tout. C'est tout le contraire des ténèbres; elles enlaidissent tout ce qu'elles enveloppent. Or, de toutes les couleurs, celle qui approche le plus de la lumière , c'est le blanc : celle qui approche le plus des ténèbres , c'est le noir. Notre première question est donc décidée par la voix même de la nature. Et si l'orateur des nègres veut paraître dans une compagnie de blancs , il faut qu'il se résolve à n'y servir que de mouche pour l'embellir par le contraste.
Me permettra-t-on de hasarder ici une conjecture? De cette conclusion , qui ne peut être douteuse que chez les Maures ou en Ethiopie, ne pourrait-on pas tirer quelque ouverture favorable pour juger le procès des autres couleurs? Je les réduis toutes à cinq primitives : le jaune, le rouge, le vert, le bleu et le violet. Ne pourrait-on pas, dis-je, en prenant la lumière pour la mesure du beau en ce genre de beauté , leur donner à chacune le rang d'estime qu'elles méritent , selon qu'elles en approchent plus ou moins? D'où il s'ensuivrait que le jaune pur serait placé à la tête , comme le plus lumineux; le rouge après, puis le vert, le bleu ensuite, et enfin le violet, comme le plus sombre. C'est l'ordre de clarté que le célèbre M. Newton *, l'auteur le plus original que nous ayons sur cette matière , a remarqué entre les couleurs en les considérant au travers du prisme , où il est certain qu'elles paraissent dans toute leur pureté et dans tout leur brillant. Or, dites-moi, qu'y a-t-il déplus
• Newtok , Opt., p 80.
naturel et de plus raisonnable, que de mesurer leur beauté par leur éclat?
Mais après tout, Messieurs, je ne veux me brouiller avec aucune couleur. Il me suffit qu'indépendanunent de nos opi* nions et de nos goûts, elles aient toutes leur beauté propre et singulière. Il me suffit qu'elles nous plaisent toutes natu« rellement, chacune dans la place que Tauteur de la nature leur a marquée dans le monde ; le bleu dans le ciel, le vert sur la terre , les trois autres couleurs dans les divers objets qu'elles ont ordre de revêtir pour parer nos jardins et nos campagnes. Il me suffît enfin , que chacune en particulier soit d'autant plus belle , qu'elle est plus pure , plus homogène, plus uniforme; en un mot, d'autant plus belle, qu'on y découvre une image plus sensible de l'unité. C'est toi^oius le principe.
Il faut pourtant l'avouer : quelque brillante que soit une couleur, elle nous rassasierait bientôt, si nous n'en avions qu'une seule à considérer dans le monde. L'auteur de la nature , en cela comme en toute autre chose , a eu soin de prévenir nos dégoûts. Il y a très-peu de couleurs simples. M. Newton n'en compte que sept : le rouge , l'orangé , le jaune , le vert , le bleu , l'indigo et le violet. Il y en a un nombre infini de composées ; je veux dire, qui résultent de leurs divers mélanges en les prenant deux à deux , trois à trois , quatre à quatre , etc. , etc. , en combinant encore ces résultats les uns avec les autres pour en former de nouveaux mélangeS) qui, par les règles des combinaisons, nous en don* neront encore un plus grand nombre à l'infini. Ou plutôt, parce qu'il est évident que chacune d'elles » soit simples i soit composées, peut avoir à l'infini divers degrés de force et de vivacité , suivant lesquels on les peut mêler ensemble pour en produire d'autres ; ne pourrait-on pas dire qu'il y a dans la nature , non*sev ement une infinité ) mais une infinité d'infinités de couleurs différentes? Au moins est-il constant qu'après tant de siècles d'observations « l'expérience
nous en découvre tous les jours de nouvelles. Voilà donc encore dans cette infinie variété de couleurs une autre sorte de beauté , dont le Créateur, indépendamment de nos opinions et de nos goûts, a décoré la scène de Tu ni vers : et, pour comble de merveilles , il ne faut qu'un rayon de lumière pour en faire tout d'un coup le discernement.
Voici quelque chose qui vous paraîtra peut-être encore plus digne d'attention , parce qu'il y paraît plus d'intelligence , ou du moins un art plus aisé à reconnaître. C'est le beau qui résulte , je ne dis plus du mélange des couleurs , qui détruit les unes pour produire les autres , mais de leur union et de leur assemblage, pour" composer un tout hétéro- ^ne, où elles se voient distinguées sur le même fond , chacune dans sa beauté spéci6que»
Afin de mieux comprendre ce nouveau genre de beau visible , qui est l'objet de la peinture, faisons, avec les maîtres de l'art, deux observations.
La première est, que, de même qu'il y a dans la musique des sons aoeordants et des sons discordants, il y a dans l'optique des couleurs amies et des couleurs ennemies : dos couleurs amies, qui semblent se rechercher pour s'embellir mutuellement; et des couleurs ennemies, jalouses, pour ainsi dire, de la beauté les unes des autres, et qui semblent se fuir, comme de peur d'être effacées ou obscurcies par leurs rivales. C'est ce qu'on suppose naturellement, quand on approche la doublure de l'étoffe , pour voir si elles sont bien assorties.
La seconde observation est , qu'il n'y a point de couleurs si amies , qui , étant assemblées sur le môme fond , n'aient besoin de quelque autre couleur moyenne qui les sépare un peu, pour empêcher que leur union ne paraisse trop brusqiie ; ni de couleurs si ennemies, que l'on né puisse les réconcilier ensemble par la médiation de quelque autre, comme par une amie commune. Deux points essentiels , que les habiles peintres ont toujours en vue, comme la perfection de leur art.
PREMIER DISCOURS* iS
Ils veulent; dilun auteur fameux ', que parmi les lumières et les ombres bien ménagées, on voie dans un tableau les vraies teintes du naturel : qu*on aperçoive des masses de coiileurs, où Ion observe soigneusement cette amitié, ou cet accord , qui se doit trouver entre elles : qu'on assortisse habile* ment les chairs avec les draperies^ les draperies les unes avec les autres, les personnages entre eux, les paysages, les loifhtains, en sorte que tout y paraisse à l'œil si artistement lié, que le tableau semble avoir été peint tout d'une suite et , pour ainsi dire , d'une même palette de couleurs.
Voilà justement ce qu*on peut appeler le roman de la peinture. Mais ce qui n'est qu'un roman par rapport à cet art , est dans la nature un phénomène très-commun. Toutes ces grandes idées de colorisation parfaite que nous voyons dans les livres des peintres plus que dans leurs tableaux , nous les trouvons réalisées dans un million d'objets qui nous environnent ; dans les couleurs do l'arc-en-ciel , dans celles d'un paon qui fait la roue , dans celles d'un papillon éployé aux rayons du soleil , dans les parterres de nos jardins , souvent dans une simple fleur. Quelle profusion d'or , de perles , do diamants parsemés avec tant d'art sur un fond si fin , dans un contour si juste , dans un ordre si régulier , dans une perspective si exacte , dans un lustre si parfait ! Et dans cet assemblage de couleurs si difTérentes, quelle sympathie entre quelques-unes ! quelle adresse dans la conciliation des plus ennemies ! quelle vivacité dans celles qui dominent I quelle douceur dans la dégradation imperceptible de celles qui no leur doivent servir que de parure ! et entre celles-ci encore , quelle attention , si j'ose ainsi parler , pour ne pas offusquer leurs amies, ni même leurs rivales, qui en font autant do leur côté , comme par un retour de condescendance réciproque! En un mot, quelle délicatesse dans le passage de l'une à l'autre ! quelle diversité dans les parties î quel accord
< FiLiBiEti , Dial, des Peintres.
Ik ESSAI SUR LE BEAU.
dans le total 1 Tout y est distingué, tout y est un. Oui, je défierais les yeux les plus pyrrhoniens de ne point reconnaître là un beau indépendant de nos opinions et de nos goûts.
Allons plus loin : Si dans les êtres purement matériels il y a un beau visible, réel et absolu, n'y en aura-t-il point dans rhomme? En peut-on douter sérieusement? et ne serait-ce pas même lui faire injure , que de mettre sa beauté en comparaison avec celle d'aucun être animé ou inanimé ? Il porte sur le front, dans l'œil, dans son air, dans son port, les titres de l'empire et de la supériorité que le Créateur lui a donnés sur eux en toute manière. Ses couleurs, il est vrai , ne sont pas tout à fait si vives que celles des objets dont nous venons de parler; mais en récompense , ne faut-il pas convenir qu'elles paraissent incomparablement plus vivantes? Peut-on avoir des yeux , et ne pas voir que l'âme répand sur le visage un air de pensée , de sentiment , d'action , qui lui donne un nouveau genre de beauté inconnue à tout le reste du monde visible? Je veux bien croire que l'Auteur de la nature nous ayant faits pour vivre ensemble en société, notre cœur flatte quelquefois un peu les images que nous recevons à la vue les uns des autres. Mais la raison la plus en garde contre les illusions du cœur , peut-elle s'empêcher d'apercevoir du beau dans la régularité des traits d'un visage bien proportionné , dans le choix et dans le tempérament des couleurs qui enluminent ces traits, dans le poli de la surface où ces couleurs sont reçues , dans les grâces diffé* rentes qui en résultent successivement , selon les divers âges de la vie humaine, dans les grâces tendres de l'enfance, dans les grâces brillantes de la jeunesse ^ dans les grâces mjgestueuses de l'âge parfait, dans les grâces vénérables d*une belle vieillesse, et principalement dans cet air de vie et d'expression qui relève les grâces mêmes , qui les rend pour ainsi dire parlantes , qui distingue si avantageusement une personne de sa statue et de son portrait; enfin, qui donne au corps humain une espèce de beauté spirituelle?
Comment donc s*est-il trouvé des esprits assez bizarres ou assez stupides pour philosopher contre un jugement naturel si conforme à la raison? Gomment s*en trouve-t-il encore quelquefois , dans certaines compagnies , qui voudraient faire dépendre l'idée du beau de Téducation , du préjugé , du caprice et de l'imagination des hommes? Allons à la source de l'erreur.
C'est qu'en effet il y a une troisième espèce de beau, qu'on peut appeler arbitraire ou artificiel , comme il vous plaira. Les philosophes dont je parle en auront remarqué sans peine partout où ils ont été , à la cour et à la ville , chez nous et parmi les étrangers : un beau de système et de manière dans la pratique des arts , un beau de mode ou de coutume dans les parures , certains agréments même personnels ) qui n'ont souvent d'autre mérite que d'avoir plu au hasard à cette espèce de gens qui donnent le ton dans le monde. Ils auront eu assez d'esprit pour voir qu'il entre bien do l'arbitraire dans ces idées de beauté ; et do là ils ont conclu sans façon que tout beau est donc arbitraire. Je ne leur demanderai point par quelles règles de logique; ordinairement ces messieurs savent bien raisonner sans elles. Mais il faut leur démontrer, par des raisons palpables , en quel sens on peut admettre un beau arbitraire , et en quel sens on ne le doit pas.
Je leur passe d'abord qu'il y en a dans tous les arts; et l'on ne peut en douter quand on fait attention à la nature de leurs règles. Celles de l'architecture m'ont paru les plus faciles à comprendre ; je m'y renferme pour mettre la matière à la portée la plus commune.
L'architecture a des règles de deux sortes : les premières, fondées sur les principes de la géométrie ; les autres formées sur les observations particulières que les maîtres de l'art ont faites en divers temps sur les proportions qui plaisent à la vue par leur régularité , vraie ou apparente.
On sait que les premières sont invariables comme la
science qui les prescrit. La perpendicularité des colonnes qui soutiennent l'édifice , le parallélisme des étages , la symétrie des membres qui se répondent, le dégagement et Télégance du dessin , surtout l'unité dans le coup-d'œil , sont des beautés architectoniques ordonnées par la nature , indépendamment du choix de l'architecte.
Il n'en est pas de même des règles de la seconde espèce. Telles sont , par exemple , celles qu'on a établies pour déterminer les proportions des parties d'un édifice dans les cinq ordres d'architecture; que, dans le toscan, la hauteur de la colonne contienne sept fois le diamètre de sa base , dans le dorique huit, dans l'ionique neuf, dans le corinthien dix , et dans le composite autant ; que les colonnes aient un renflement depuis leur naissance jusqu'au tiers du fût ; que , dans les deux autres tiers , elles diminuent peu à peu en fuyant vers le chapiteau ; que les entre-colonnements soient au plus de huit modules et au moins de trois ; que la hauteur des portiques , des arcades , des portes et des fenêtres soit double de leur largeur, et plusieurs autres déterminations semblables que l'on peut voir dans les livres d'architecture * ou dans les pratiques ordinaires , mais qui , n'étant fondées que sur des observations à l'œil, toujours un peu incertaines, ou sur des exemples souvent équivoques , ne sont pas des règles tout à fait indispensables.
Aussi voyons-nous que les grands architectes prennent quelquefois la liberté de se mettre au-dessus d'elles. Ils y ajoutent , ils en rabattent , ils en imaginent de nouvelles selon les circonstances qui déterminent le coup-d'œil. Michel- Ange, Palladio, Vignole en Italie, Mansard etDelorme en France, l'ont fait avec une gloire qui doit animer leurs successeurs à imiter leur hardiesse , pourvu néanmoins qu'en se dispensant, comme eux, des règles établies par l'usage, ils aient autant d'application que leurs maîtres à ne les né-
» VitruYC, Palladio, Vignole, elc.
gliger que pour leur en substituer de meilleures ou d'équivalentes. Voilà donc manifestement un beau arbitraire , un beau , si j'ose ainsi parler , de création humaine , un beau de génie et de système que nous pouvons admettre dans les arts , mais toujours sans préjudice du beau essentiel , qui est une barrière qu'on ne doit jamais passer : Hic muras aheneus esto.
Me permettez-vous , Messieurs, de me contredire un peu en faveur des grands génies? Cette barrière même , qui nous paraît si nécessaire , n'est peut-être pas toujours et en tout une loi de rigueur pour eux. Car , sans sortir de notre exemple, qu'en ont pensé les architectes les plus célèbres? Jugeons-en par leurs pratiques. Il y en a qui ont été assez hardis pour se permettre quelques licences contre certaines règles du beau môme essentiel. Emportés par une espèce de fureur poétique, ils ont jeté quelques défauts de régularité dans leurs ouvrages d'ailleurs les mieux ordonnés, quand ils ont prévu ou que ces petits défauts donneraient lieu à de grandes beautés, ou qu'ils rendraient plus remarquables celles qu'ils avaient dessein d'y faire plus dominer , ou enfin que ces défauts mêmes paraîtraient des beautés au plus grand nombre de leurs spectateurs , dans la place où ils les sauraient mettre ; c'est-à-dire qu'ils ont fait des fautes pour avoir la gloire de les racheter avec avantage. Autre espèce de beau arbitraire , mais qui ne sied qu'aux plus grands maîtres. La peinture, la sculpture, tous les arts, que dis-je, la nature même nous fournit une infinité d'exemples de ces lieureuses irrégularités.
Nous cherchions la source de l'erreur assez commune qui fait dépendre l'idée du beau des préjugés de l'éducation , du caprice et de l'institution des hommes. Nous y voilà , si je ne me trompe. Encore un moment d'attention à la courte analyse que nous en allons faire.
Un bel ouvrage de l'art ou de la nature se présente à nos yeux. On en est frappé, on l'admire, on le trouve beau.
18 ESSAI StJR tE BBAt.
Cette idée du beau , qui nous a saisis dans le total , nous suit encore dans Texamen des parties. On commence ordinairement par les plus belles , on étend leur mérite aux suivantes ; et si l'on en rencontre quelqu'une qui s'écarte un peu de la règle , on la voit si bien accompagnée qu'on lui donne en propre une beauté qu'elle ne tire que de ses accompagnements. C'est un défaut , mais un défaut si avantageusement réparé , que l'on veut bien lui faire la grâce de ne s'en point apercevoir. Souvent on va plus loin , on s'en aperçoit. Mais l'objet où il se rencontre est un ouvrage de l'art ou de la nature. Si c'est un ouvrage de l'art , sorti de quelque main fameuse , comme d'un Rubens ou d'un Raphaël , son défaut changera bientôt de nom et d'idée , on y remarquera du génie. On y soupçonne du mystère , il n'en faut pas davan- ^ge : on le métamorphose en coup de maître. Et si c'est un ouvrage de la nature , un beau visage , par exemple , où l'on observe quelque petite irrégularité , on érigera volontiers ce défaut en agrément. On passe tout au talent ou au bonheur de plaire. C'est la première source de l'erreur : suivons-la dans ses progrès.
Qu'il arrive ensuite que l'on rencontre ce même défaut dans quelque imitation, quoique imparfaite, de l'ouvrage ou de la personne qu'on admire, l'idée du beau qu'on y avait attachée se réveille aussitôt dans l'esprit. On s'en souvient avec plaisir. Autrefois l'on avait admiré ce défaut dans l'original par le mérite emprunté de ses accompagnements ; et en vertu de cet agréable souvenir , on l'admire encore quoique isolé dans sa copie, par la force de l'habitude, qui prévient la réflexion.
Que si à ce jugement d'habitude vous opposez la raison et la règle , on vous opposera dans le moment la contrebatterie ordinaire de l'exemple et de l'autorité. On vous rappellera ce chef-d'œuvre que vous admirez vous-même avec tout le monde. Mais vous ne prenez pas garde que c'est le total de l'ouvrage que j'admire avec tout le monde , et non pas
cette partie accesâoire qui est visiblement défectueuse. N'im* porte , on ne veut point distinguer des choses qui coûteraient trop à démêler : on s'en tient au premier coup-d*œil qui a tout confondu. Eu un mot, on veut croire en général que tout est beau dans ce qu'on estime, plus beau encore dans ce qu'on aime.
J'en appelle à ceux qui sont plus savants que moi sur l'ar* ticle. Combien do laideurs travesties en beautés par cette manière de raisonner si commune parmi les honunes. De là , combien de peuples ont trouvé de la grâce dans plusieurs défauts visibles 1 C'est ainsi qu'un front étroit , un nez court, de petits yeux, de grosses lèvres sont devenus des beautés nationales. D'abord on ne les avait trouvés que supportables, et seulement dans certaines personnes en faveur de quelque heureuse compensation. A force de les voir , ils ont passé peu à peu pour excusables, puis pour louables, et enfin, de degrés en degrés , pour des agréments nécessaires à la beauté du pays. Je dois encore au prince de la véritable philosophie , à saint Augustin ' , la première idée de cette analyse. Injtwunda, dit-il dans son Traité de la Musique, quibusdam gradibus appetiiui nosiro conciliamus, et ea primo iolerabiliter , deinde liberUer accipimus. Voilà pour ce qui regarde le beau qu'on appelle personnel.
Que dirons-nous de celui des modes? Combien de beautés arbitraires n'ont-elles pas été inventées pour parer celles qu'on a , ou pour suppléer à celle qu'on n'a pas 1 On porte en Europe des pendants d'oreilles; on y joint, dans le Mogol, des pendants de nez. En France, on se poudre les cheveux, et on les frise pour les mettre en boucles; en Canada on se les graisse pour les laisser pendre sur les épaules. Dans le Nouveau-Monde, on voit des peuples entiers qui se peignent le visage de vert, de bleu, de rouge, de jaune, de mille couleurs étrangères; dans notre ancien
* s. Âvo, De Mus., 1. VI, c. 14.
monde , qui se pique d'être plus élégant , on y met un masque de fard , peint , à la vérité, de couleurs plus naturelles que celui des Américains, mais qui n'en est pas moins un masque , et un masque très-certainement qui nous paraîtrait aussi ridicule , si nous n'étions accoutumés dans le monde à voir plus de masques que de visages; preuve nouvelle et sensible de la force de l'habitude dans les jugements que l'on porte du beau.
Je ne finirais pas si j^entreprenais d'épuiser la matière ; mais il est temps de venir à la conclusion.
De ces diversités infinies d'opinions et de goûts sur le beau visible, les pyrrhoniens ont conclu qu'il n'y a point de règle pour en juger. Mais qu'on aille à la source; qu'on examine les choses par les premiers principes du bon sens, on en conclura , au contraire, non pas qu'il n'y a point de règle pour en juger, mais que la plupart des hommes se plaisent à juger sans règle. Nous avons fait voir qu'il y en a une; qu'il est même facile de la reconnaître ; qu'il n'y a d'abord qu'à distiller en général trois sortes de beau : un beau essentiel , un beau naturel, un beau artificiel ou imaginaire. Mais, pour plus grand éclaircissement, il faudrait peut-être encore diviser le beau arbitraire en plusieurs espèces : un beau de génie , un beau de goût , un beau de pur caprice. Un beau de génie , fondé sur une connaissance du beau essentiel , assez étendue pour se former un système particulier dans l'application des règles générales ; ce que nous admettons dans les arts. Un beau de goût , fondé sur un sentiment éclairé du beau naturel ; ce qu'on peut admettre dans les modes avec toutes les restrictions que demandent la modestie et la bienséance. Enfin, un beau de pur caprice, qui, n'étant fondé sur rien , ne doit être admis nulle part, si ce n'est peut-être sur le théâtre de la Comédie.
. Ne soyez pas surpris , Messieurs , si je coule si rapidement sur ce dernier détail; je sais qu'à des esprits aussi pénétrants que les vôtres, il suffit de montrer les principes de loin.
Faitos-moi seulement la grâce de les retenir chacun dans sa place naturelle : vous on aurez bientôt percé toutes les conséquences , et vous en ferez sans peine les applications convenables à tous les genres de beau visible qui nous environnent dans le monde.
Sur le beau dans les mœurs.
Messieurs ,
La beauté du corps, dont j'ai eu l'honneur de vous parler dans le premier Discours sur le beau , est une qualité brillante que tout le monde admire naturellement, que chacun voudrait posséder, mais qu'il n'est au pouvoir de personne ni d'acquérir par ses soins, ni de conserver longtemps : c'est la nature toute seule qui la donne et qui la reprend quand il lui plaît. La moitié de l'espèce humaine , qui la regarde comme son plus grand mérite , en reconnaît elle-même , sinon la vanité , du moins la fragilité. Une maladie la défigure , un chagrin la ternit, un air trop vif, un aliment trop fort, un excès de travail ou d'indolence, mille accidents la dégradent; et après un petit nombre de beaux jours, qu'on appelle son printemps, l'âge impitoyable lui fait éprouver, comme aux fleurs, un dépérissement rapide qui l'emporte enfin totalement et sans retour.
Il n'en est pas ainsi du genre de beau dont j'ai aujourd'hui à vous parler. On ne forme jamais pour lui des vœux inutiles : nous pouvons toujours l'acquérir par nos soins, le conserver tant qu'il nous plaît, le recouvrer quand nous l'avons perdu , lui ajouter même chaque jour quelque nouveau degré de perfection. A ces traits, l'on reconnaît sans doute le beau dans les mœurs. C'est le plus riche ornement dont on puisse
32 ESSAI Stlfi LE BEAU.
parer la beauté du corps ; il en relève les grâces , il en couvre les défauts, il en peut réparer les brèches, il en peut même remplacer la perte ou la privation totale : un Socrate parmi les Grecs, un Claranus parmi les Romains, un Pélis* son parmi nous , que les disgrâces de la nature n'empêchèrent point d'être les délices de leur siècle, en sont d'illustres témoins. Le beau dans les mœurs est, à proprement parler, le seul vrai mérite de l'homme , puisque c'est celui du cœur, le seul mérite qui soit de son choix, le seul qui soit à lui véritablement , et dont on puisse dire qu'il est en quelque sorte l'auteur; enfin c'est une beauté que l'âge ne ride pas, que les maladies ne peuvent ternir, et que nul accident ne peut nous ravir malgré nous. Puis-je, Messieurs, vous alléguer des considérations plus puissantes pour obtenir une attention favorable? Je commence par les notions les plus communes.
Tout homme raisonnable convient sans peine que le beau dans les mceurs, dans les sentiments, dans les manières, dans les procédés, suppose une loi qui en est la règle; que cette règle du beau dans les mœurs est un certain ordre qui se trouve entre les objets de nos idées , selon qu'ils renferment plus ou moins de perfection ; que cet ordre des objets nous donne, dans les divers degrés de perfection qui les distinguent, la mesure naturelle de l'estime et de l'amour, des sentiments du cœur et des égards effectifs que nous devons avoir pour eux; en un mot, que l'idée d'ordre entre nécessairement dans la notion du beau moral.
Il n'y a rien là sans doute qu'on ne saisisse du premier coup d'œil. Je veux dire, encore une fois, qu'il est évident que, dans le moral, comme dans le physique, c'est l'ordre qui est toujours le fondement du beau. Je ne connais dans l'univers qu'une espèce d'hommes qui en puissent douter ; ceux qui, n'ayant point de mœurs, voudraient aussi qu'il n'y eiU point de morale. Mais pour faire voir qu'ils se font euxmêmes plus aveugles qu'ils ne peuvent l'être , nous n'avons qu'à développer notre principe, en éclaircissant d'abord
DBUUËME OISCOUlUk 33
l'idée de l'ordre; aprèg quoi nous n'aurons plus quà nous abandonner au fil des conséquences pour décider toutes les questions sur le beau que nous entreprenons d'expliquer.
Je distingue , par rapport aux mœurs , trois espèces d'ordres qui en sont la règle; un ordre essentiel, absolu et indopendant de toute institution, même divine; un ordre naturel, indépendant do nos opinions et de nos goûts , mais qui dépend essentiellement de la volonté du Créateur; enfin, un ordre civil et politique institué par le consentement des hommes pour maintenir les États et les particuliers chacun dans ses droits naturels ou acquis.
Voilà un grand pays, Messieurs, dont je vous propose de parcourir avec moi les différentes contrées. Je sais qu'il en coûte un peu pour y aller loin; mais considérez, s'il vous plait, que c'est au pays du Beau que je vous appelle, ei vous me permettrez de croire que je ne vous dépayse pas.
D'abord , sortons un moment de ce monde matériel et tep« restre , pour nous transporter dans la région des esprits, ou, comme parle saint Augustin, dans ce monde intelligible, qui est le séjour de la lumière et de la vérité. Là , pour peu que nous nous rendions attentifs à nos idées primitives , nous verrons tous les êtres que nous connaissons. Dieu, l'esprit créé, la matière, placés chacun dans le rang que lui marque dans l'univers son degré d'essence et de perfection ; Dieu à la tète, comme l'être infini et suprême ; l'esprit créé immé* diatement au-dessous, comme son premier sujet, par sa pré* rogative essentielle de se connaître lui-même , et de pouvoir s^élever à son auteur; la matière dans le dernier rang, conmie une substance aveugle et purement passive, capable de recevoir l'être , mais incapable de le sentir. À la vue de cette lumière , je le demande , peut-on douter un moment que ce ne soit là l'ordre véritable des trois divers êtres qui renferment tous les objets de nos connaissances? peut-on douter que cet ordre ne soit essentiel, immuable et néc^saire, comme l'essence mémo de ces c^jetsf peut^on douter que cet
ordre immuable et nécessaire qui règne entre les objets de nos idées, ne doive aussi régner dans les jugements que nous en portons? Et s'il n'y avait dans le monde que des esprits , je ne dis pas pénétrants , mais attentifs aux premiers principes de la raison, n'aurais-je pas même tort d'insister si longtemps sur une vérité qui se démontre par la seule intelligence des termes ?
Or, de là je conclus en trois mots toutes les règles du beau dans les mœurs : que l'Être-Suprême doit donc avoir le rang suprême dans notre estime, dans notre amour, dans notre attachement; que nous devons donner à l'esprit le premier pas sur le corps ; et que si ces deux êtres, malgré la distance infinie qui les sépare, se trouvent réunis ensemble pour composer un même tout, il faut que le corps soit soumis à l'esprit, comme à son supérieur naturel, ou, si l'on veut me permettre cette expression, il faut que l'esprit se considère dans le corps, comme un gouverneur d'une place dont il doit répondre à tous les instants du jour et de la nuit, au souverain qui la lui a confiée. Voilà l'ordre primitif, que les sens no connaissent pas, mais que la raison ne peut ignorer : ordre essentiellement juste, puisqu'il établit chaque être dans son rang essentiel ; ordre par conséquent éternel , absolu , immuable, nous ne craignons point d'ajouter, indépendant de toute institution même divine, et en cela, bien loin de manquer au respect que nous devons à l'Ètre-Souverain, nous lui en rendons, au contraire, le plus signalé témoignagno, puisqu'il est visible que nous ne pouvons lui conserver son rang et ses droits, sans maintenir l'ordre qui les lui donne dans la possession de son indépendance et de son immutabilité absolue.
Ainsi, manifestement, nous avons dans la morale un point fixe où il faut tout rapporter, l'ordre essentiel que nous ai)orcevons entre les trois divers objets de nos connaissances, Dieu, l'esprit et le corps ; c'est la première règle du beau dans les mœurs. Nous avons dit que la seconde est l'ordre
DEUXIÈME DlSCOUfiS. 25
naturel ; je veux dire ce bel ordre que le Créateur a éUibli parmi les hommes. Voyons de quelle manière.
Jusqu'ici, Messieurs, je n*ai parlé qu'à l'esprit, en vous représentant les idées primitives de la raison sur le beau moral ; je vais parler au cœur, en vous rappelant les premiers sentiments de la nature, et comme, sans doute, il n'y a personne dans la compagnie qui ne se fasse la justice de s*en piquer, je me flatte que dans cet endroit vous m'entendrez encore mieux , ou du moins plus agréablement que lorsque nous étions dans ce monde intelligible, qui ne l'est pas trop au commun des hommes ; je rentre donc dans le sensible.
Il est évident que tous les hommes sont, de leur nature, parfaitement égaux, et, par conséquent, que, si le Créateur les avait formés tous ensemble, indépendamment les uns des autres, il n'y aurait point entre eux de subordination naturelle ; il n'y aurait dans cette hypothèse ni supérieurs ni inférieurs. 11 y aurait peut-être des amis, mais point de sujets, point de maîtres, point de rang ni d'autorité légitime. Nous serions tous dans un parfait niveau de conditions, et chacun de nous composerait, à part, comme un petit État isolé, libro et indépendant, mais qui aurait aussi le malheur de se voir étranger à tout le reste du monde. Que fallait-il donc faire pour mettre parmi nous un ordre constant qui , sans détruire notre égalité naturelle , nous subordonnât néanmoins les uns aux autres par une loi efiBcace?
On admire avec raison l'ordre qui règne dans les cieux, dans le cours majestueux et uniforme des étoiles fixes, qui nous cachent tant de rapidité sous une apparence de repos ; dans la marche libre des planètes, qui, malgré les erreurs inséparables d'une course vagabonde , ne sortent jamais de leurs rangs dans leurs plus grandes irrégularités. Mais, on me permettra de le dire, dans toutes ces merveilles du monde, si dignes de nos admirations, rien de comparable à l'ordre que le Créateur a établi parmi les hommes, et au moyen qu'il
m ESSAI SUE LE BEAU.
a UOQvé dans sa sagesBo pour le maintenir malgré Tobstade de notre égalité naturelle. C'est de les soumettre les uns aux autres par la loi la plus douce, la plus forte et la plus facile à recoimattre» qui est celle du sang et du sentiment. On ne découvre luen le fond des choses que lorsqu'on les examine dans leur naissance. Remimtons à notre origine. r-
La {dus ancienne des tMStoireSi qui est aussi la plus inoon* teetaUe, nousai^rend* que Dieu a formé un premier bcHume pour être, ai^ès lui, le père commun de tout le genre hu« vain ; c'est le principe de Tordre que nous appelons naturel. Car, dès4(MrB, voilà nécessairement des rangs établis parmi les hommes : un père ; voilà un maître, un roi, mais dont l'emi»re est adouci par la tendresse patenidle: ilyadesenisnts; voilà des sujets , maïs dont la sujétion est tempérée par b douceur de FailéetioD filiale : ils ne lui naissent pas tous ensemble^ mais sucoessâvement; voilà un droit d'ainesse, et en général odui de Tàge qui nous inspire du respect ,et de la vénéfatîon: ces èofonta lui en dimnent d'autres; voilà des luniU» distfaiguées, mais toutes ornes entre elles par les tendres noms de frères, de sœurs, de proches : ces familles se multiplient; voilà des peuples rassemblés sous divers diefe, mais tous encore subordonnés à un seul, qui, étant leur père commun, demeure toujours leur roi naturel : ces peuples s'étant encore multipliés de son vivant et sous scm règne, qui fot de neuf cents ans entiers, couvrent enfin toute la surface de la terre ; voilà les hommes bien séparés : les uns demeurent sur la terre ferme, pendant que les autres vont, par colonies, peu^dor les lies de la mer.
Oui, voilà les hommes bien séparés, mais ils ne sont pas désunis; un sentiment secret, imprimé dans leur àme parles mains mêmes de la nature , les rapprodie tois malgré la distance des lieux. L'histoire de ncftre première origine ^est perdue dans la mémoire de la plupart des peuples ] mais la
tradition s'en est conservée dans les cœurs. Nous la trouvons parmi les barbares, comme parmi les nations policées, et quand nous allons chez eux, ou qu'ils viennent chez nous, nous sentons profondément , surtout dans nos besoins ou dans les leurs, que nous ne pouvons nous empêcher de les recon« nattre pour nos frères. Ce n'est pas une leçon que nous ayons apprise des philosophes : ce n'est pas une loi que nous ayons reçue des législateurs. Avant qu'il y eût des philosophes, il y avait des hommes, et avant qu'il y eût des législateurs, il y avait une loi d'humanité, un sentiment naturel et intime qui nous unissait tous. C'est un héritage que nous recevons en naissant du cœur de nos pères, et que notre sang porte, pour ainsi dire, empreint dans toute sa masse. La frénésie du libertinage le méconnaît quelquefois, je l'avoue ; la stupidité l'assoupit et l'endort; le trouble des passions l'étouffé pour un temps ; la petitesse de certaines âmes le restreint dans les bornes d'une famille , d'un canton , d'une province , dans ce qu'on appelle sa patrie. Mais, j'en atteste ici toutes les consciences attentives, le premier moment lucide de la raison le reconnaît dans les plus libertins ; le premier réveil de la stupidité le découvre aux esprits les plus fermés à tout le reste ; le premier calme des passions lui rend la vie et sa vivacité naturelle; la première liberté que nous laissons à notre cœur de s'étendre au gré de ses désirs , il embrasse toute la nature humaine. Je me trouve aussitôt partout où il y a des hommes ; en Europe, en Asie, en Afrique, dans l'ancien et dans le nouveau monde. Je m'informe de leurs nouvelles, comme d'une partie de ma famille; quelle est leur situation, leur manière de vivre, leur religion, leurs lois, leurs mœurs. Je ne distingue ni Européen, ni Asiatique, ni Grec, ni barbare, ni Français, ni Romain. Cette portion de matière que j'appelle mon corps, n'est que d'un pays : mon cœur voit partout des compatriotes, ou plutôt des proches, dont, à la vérité, je ne connais pas le degré du sang qui me les lie, mais dont je sens bien que je ne puis méconnaître la consanguinité.
28 ESSAI SUR tE BEAU.
Au reste, Messieurs, ce n'est point là un sentiment qui me soit particulier. Je n'en rougirais pas , quoique j'avoue que ma solitude me ferait peur. Mais je n'ai rien à craindre ; c'est le sentiment général du cœur humain , fondé sur l'ordre primitif de la nature , et qui se déclare par mille traits lumineux dans toutes les histoires. On sait que Socrate , le plus sage des Grecs, regardait toute la terre comme sa patrie, parce qu'il y voyait partout des hommes. On sait que Sénéque , le prince de la philosophie romaine , veut ' que nous regardions tous les peuples du monde comme nos concitoyens. D'autres philosophes nous demandent encore plus ; ils veulent que nous regardions tout le genre humain comme une «eule et même famille. Que faut-il encore pour achever de convaincre les esprits les plus pyrrhoniens , qu'il y a dans tous les cœurs un sentiment général d'humanité , indépendant de l'éducation , de l'opinion, de toutes les institutions arbitraires des hommes? Youdraient-ils que nous leur fissions voir tous les peuples rassemblés , pour le croire? nous avons de quoi les satisfaire, ou du moins l'équivalent de la preuve qu'ils nous peuvent demander. Ce beau sentiment , qui embrasse tous les hommes dans le cœur de chaque homme en particulier, a été en effet solennellement reconnu dans une assemblée fameuse , que nous pouvons considérer comme les états-généraux de la nature humaine.
Saint Augustin rapporte , sur la foi de l'histoire, que la première fois qu'on entendit à Rome prononcer sur la scène ce beau vers de Térence : Homo sum; humani nihil a me aîienum puto, « Je suis homme, et je ne puis regar- « der ni la personnp d'un autre homme , ni ses intérêts , « comme étrangers : » il s'éleva dans l'amphithéâtre un applaudissement universel. Il ne se trouva pas un seul homme dans une assemblée si nombreuse, composée de Romains et des envoyés de toutes les nations déjà sou-
.' Sex., De TranquUl. an., c. 3.
DEUXIÈME DLSœURS. 29
miso3 OU allit'os à leur empire, qui ne parût sensiblement louché, attendri, |K'nétré. Or, que nous apprend un concert si unanime entre des peuples d'ailleurs si jmîu concertes , si différents d'opinions, de mœurs, d'éducation, d'intérêts? quedis-je, la plupart ennemis secrets, quelques-uns même déclarés? N'est-ce point là évidemment le cri de la nature, qui, dans ce moment d'audience que chacun donnait à la raison, en écoutant l'acteur, suspendait toutes les querellos particulières pour prononcer avec lui solennellement cetto belle maxime, que tout homme est notre prochain, notre sang, notre frère. Votre cœur. Messieurs, à ce moment, l'entend aussi , sans doute , ce cri de la nature , qui rend un U^noignage si glorieux à la sagesse de son auteur ; ou si quelqu'un de la compagnie ne l'entendait pas, je lui permets de m' interrompre pour en faire sa confession publique; et après cela , peut-être , je lui dirais pourquoi il y est sourd. Conclusion par conséquent évidente ; que , de mémo qu'il y a dans nos esprits un ordre d'idées qui est la règle de nos devoirs essentiels par rapport aux trois genres d'ôtres que nous connaissons dans l'univers, il y a aussi dans nos cœurs un ordre de sentiments , qui est la règle de nos devoirs naturels par rapport aux autres hommes, selon les divers degrés d'union ou d'affinité que la Providence nous a donnés avec eux.
Je sais , Messieurs , que ces premiers sentiments de la nature , quoique beaux , quoique délicieux môme , quoiqu'ineffaçables de notre cœur, y trouvent néanmoins de cruels ennemis à combattre ; je veux dire , des passions rebelles qui semblent nées pour le malheur du genre humain. C'est une contradiction , mais qui n'est que trop réelle. Toutes les passions humaines sont naturellement misanthropes , et ne tendent, si on les laissait faire, qu'à la destruction totale de l'homme. La colère en veut à sa vie, l'ambition à sa liberté, l'avarice à ses biens , l'envie à son mérite ou à ses succès ; la plus basse de toutes , si basse que je n'ose la nommer, à
son honneur et à sa vertu. Il fallait donc un frein pour en arrêter la licence : il fallait armer les droits de Tordre essentiel et de l'ordre naturel contre la fureur de leurs attaques. C'est ce qu'on a exécuté en leur opposant la barrière de l'ordre civil et politique : troisième règle du beau dans les mœurs , dont il nous reste à éclaircir l'idée.
Nous n'avons qu'à jeter les yeux sur la carte du monde moral , pour découvrir par toute la terre une étonnante inégalité dans les conditions humaines ; les unes immédiatement ordonnées par la providence du Créateur ; des grands et des petits, des riches et des pauvres, tels uniquement par le sort de leur naissance : les autres établies par la prudence des législateurs , pour maintenir chacun dans ses droits et dans ses devoirs; des princes, des magistrats, des officiers de toute espèce , préposés par les lois , ceux-ci pour veiller, ceux-là pour commander, d'autres pour exécuter : c'est ce que nous entendons par ordre civil et politique.
Il n'est pas question de le justifier à ceux qui auraient le malheur d'être mécontents de leur partage : il n'est jamais permis de demander à Dieu raison de ses ordonnances, et il n'est plus temps de la demander aux hommes. L'ordre est établi , nous ne le changerons pas , et nous aurons plutôt fait de nous y soumettre que de nous en plaindre. Mais de plus , sans demander ni à Dieu , ni aux hommes , raison de leur conduite , il n'est pas difficile de prouver que , dans l'état présent de la nature humaine , cette inégale distribution des biens et des rangs était absolument nécessaire , et que de là même il résulte dans l'univers une espèce de beauté qui compense , peut-être avec usure , le désordre apparent de l'inégalité des partages.
Que cette inégalité soit une suite nécessaire de l'état présent de la nature humaine , la preuve en saute aux yeux. Faites aujourd'hui, entre les hommes, le partage le plus égal et le plus géométrique des biens de la terre; l'inégalité s'y remettra demain par la violence des uns ou par la mau-
DEUXIÈME DISœURS. 31
vaise économie des autres. Il faudrait ignorer trop parfaitement le monde pour en douter. De même , que l'on mette aujourd'hui tous les hommes dans un parfait niveau pour les rangs, ce niveau , dont la théorie parait si agréable, se verra demain renversé dans la pratique par l'esprit de domination, c[ui saisira les plus forts pour s'élever sur la tète des plus faibles ; ou par l'esprit d'adulation , qui prosternera toujours les plus faibles aux pieds des plus forts. En faut-il d'autres preuves que le malheur des États qui tombent dans l'anarchie par le mépris de l'ordre établi par les lois ? Quelle confusion ! quelle tyrannie sous le nom de protection des peuples ! quelle servitude sous le nom de liberté I II n'y a pas bien longtemps que nous en avions à nos portes un exemple qui a fait frémir toute l'Europe. L'égalité géométrique ne pouvant donc subsister entre les hommes, ni pour les biens, ni pour les rangs, que nous dicte la raison , notre propre intérêt , celui de nos concitoyens que nous ne devons jamais séparer du nôtre , sinon que pour nous rendre mutuellement heureux , il faut nous contenter de cette espèce d'égalité morale, qui consiste à maintenir chacun dans ses droits, dans son état héréditaire ou acquis, dans sa terre, dans sa maison , dans ^a liberté naturelle , mais aussi dans la subor* dination nécessaire pour y maintenir les autres? C'est ainsi que les lois égalent tout le monde. Pouvons-nous sagement souhaiter d'être plus égaux?
Or, voilà le chef-d'œuvre de Fordre civil et politique. Il remplace , par l'équité des lois , l'égalité des conditions. 11 n'était pas possible de les mettre de niveau. Il a trouvé une balance pour les mettre du moins dans une espèce d'équilibre ; et de là combien d'avantages , combien même d'agréments et de beautés ne voyons-nous pas naître dans la société civile! C'est de quoi il importe encore à notre bonheur de nous bien convaincre.
Avant qu'il y eût parmi les hommes un ordre établi par les lois, quelle était la face du monde? la violence , les rapines ,
les assassinats. Représentons-nous tous les ravages que peut produire une armée de passions déchaînées. Nulle assurance pour la vie, nulle sauvegarde pour les biens, nul asile pour Thonneur. La force, qui a donné au lion l'empire sur les animaux , le donnait aussi sur les hommes au premier Nembroth qui se sentait assez puissant pour les subjuguer; c'est un fait attesté par toutes les histoires sacrées et profanes. Mais voici une barrière qui va arrêter le cours du désordre. Aussitôt que les hommes eurent inventé le remède des lois pour mettre la force à la raison , quand , pour les faire exécuter , on eut armé de la puissance du glaive un magistrat suprême , ici un roi , là un sénat , là un conseil populaire , car je ne décide point entre les diverses formes de gouvernement , en un mot quand on eut établi l'ordre civil pour rétablir dans -ses droits celui de la nature , quel heureux changement do scène 1 La subordination succède à l'indépendance , la règle à la confusion , la justice à la force , la sûreté publique à l'inquiétude générale, le repos des particuliers aux alarmes continuelles, tout devient tranquille sous la protection des lois. Sous cette garantie , nous pouvons sans crainte voyager dans toutes les parties du monde habitable ; dans les pays -étrangers, sur la foi du droit des gens; et dans le nôtre, sur la foi des ordonnances royales; elles sont nos gardes pendant le jour, nos sentinelles pendant la nuit, nos escortes fidèles en tout temps et en tout lieu. En quelque endroit du royaume que je me transporte je vois partout le sceptre de mon roi , qui assure ma route , qui tient tout en respect , tout en paix , les laboureurs dans les campagnes, les artisans dans les villes , les marchands sur la mer , les voyageurs dans les forêts ; il semble que toutes les passions soient désarmées. Le cœur peut bien encore en recevoir secrètement quelques impressions rebelles; mais le bras, retenu par la crainte, n'ose plus les servir à leur gré. Semblables à ces torrents qui coulent entre des montagnes, il faut qu'elles se resserrent dans leurs bords , ou s'il y en a quelqu'une qui déborde encore
malgré la digue des lois, un petit coup de sceptre vient qui la fait à Tinstant rentrer dans son lit pour no plus désoler que son propre terrain , ou du moins pour ne causer au dehors aucun ravage considérable.
Mais ce n'est là que l'extérieur de Tordre civil et politique; pénétrons-en l'intérieur. Quel est le ressort secret qui maintient si constamment cet ordre dans une machine aussi composée qu'un État , et dans un si grand nombre d'États si différents, répandus dans le monde , les uns plus forts, les autres plus faibles; ceux-ci monarchiques, ceux-là républicains, tous naturellement satisfaits de leur partage, poumi qu'on les laisse jouir en paix des biens que la nature ou l'habitude leur y fa^t trouver? C'est une des merveilles de la Prcvidence , nécessaire i)our empêcher les nations de se confondre ou de se détruire ; une merveille d'autant plus admirable, que, depuis la dispersion des peuples, nous la voyons partout subsister comme d'elle-même et sans effort; je veux dire l'amour de la patrie; amour aussi naturel que l'amour de nous-mêmes et de nos parents, qui naît en nous par instinct , mais qui se confirme par la raison ; qui s'accroît par l'habitude , mais qui se fortifie par la réflexion ; qui s'établit d'abord par l'intérêt, mais qui se soutient par l'honneur et par la vertu ; qui s'allume pour ainsi dire par le zèle pour sa propre maison , mais qui s'enflamme par celui des autels ; qui réunit ainsi tous les motifs divins et humains pour nous lier ensemble inséparablement sous les idées les plus touchantes ; les rois à leurs peuples , comme à leurs enfants, les peuples à leurs rois, comme à leurs pères; les peuples entre eux, comme les enfants d'une même famille. Car, en effet, ne sonU;e point là les idées que nous présente naturellement le nom de patrie? Un père, des enfants, une famille réunie sous la même autorité paternelle , il n'en fallait pas moins pour maintenir tous les États chacun dans ses bornes , pour les conserver entre eux dans ce bel équilibre , que la politique humaine chercherait en vain , si la nature no
lui en fournissait le ressort et le point d'appui nécessaire dans l'amour de la patrie ; enfin , pour tenir chaque peuple attaché an lieu de sa naissance , quoique souvent très-mal partagé des biens de la vie ; à sa forme de gouvernement , quoique souvent très-dure; à ses lois et à ses coutumes, quoique souvent très-incommodes; il n*en fallait pas , dis-je, moins pour produire dans Funivers tous ces miracles de constance. Mais aussi, Messieurs, vous m^avouerez qu'il n'en faut pas davantage pour démontrer à tout esprit attentif que par là Tordre civil , quoique arbitraire dans une infinité de ses règlements, rentre néanmoins dans Tordre naturel, ou plutôt que Tordre civil , pour mériter ce nom , ne doit être autre chose que Tordre naturel armé par la force du pouvoir suprême pour se faire obéir.
Concluons en deux mots nos trois articles préliminaires. De même qu'il y a un ordre d'idées éternelles qui doit régler les jugements c[ue nous portons des objets considérés en euxmêmes par leur mérite absolu , et un ordre de sentiments naturels qui doit régler nos affections pour les autres hommes , par le mérite, si j'ose ainsi dire, du sang qui nous unit ensemble dans une source commune , il y a aussi un certain ordre d'égards civils qui doit régler nos devoirs extérieurs par le mérite du rang , de la condition ou de la place des personnes avec qui nous avons à vivre ou à traiter dans le monde.
Ces principes supposés , nous n'avons plus , comme nous l'avions promis, qu'à suivre le cours des conséquences pour y trouver la réponse à toutes les questions du beau moral ; en quoi il consiste? combien il y en a de sortes? quel est en particulier le caractère propre qui les distingue? et, en général, quelle est la forme précise du beau dans les mœurs?
En quoi il consiste? On voit d'abord que c'est dans une constante, pleine et entière conformité du cœur, avec toutes les espèces d'ordre que nous avons distinguées.
Combien il y en a de sortes? Nous avons distingué trois
DEI]X1ÈII£ DISCOUBS. 35
espèces d*ordre : uo ordre essentiel, un ordre naturel, un ordre civil ; d'où je conclus trois espèces de beau moral , un beau moral essentiel, un beau moral naturel, un beau mo« rai civil.
Quel est en particulier le caractère qui les distingue? Il est encore évident que ces trois sortes de beau moral se doivent définir chacune par l'espèce d'ordre qui la dénomme* Le beau moral essentiel, conformité du coeur avec Tordre essentiel, qui est la loi universelle de toutes les intelligences; le beau moral naturel, conformité du cœur avec Tordre naturel , qui est la loi générale de toute la nature humaine ; le beau moral civil , conformité du cceur avec Tordre civil, qui est la loi commune de tous les peuples réunis dans un même corps de cité ou d'état.
Je suppose. Messieurs, que les principes généraux quo nous avons d'abord établis , vous sont encore assez présents pour y voir tout d'un coup la preuve de mes réponses aux trois premières questions proposées. La dernière, qui est plus subtile , demande un examen plus profond. Il s'agit de savoir quelle est la forme précise du beau dans les mœurs? Je veux dire , pour mettre la question dans tout son jour, ce qui, dans les mœurs, dans les sentiments, dans les manié-» res, dans les procédés, constitue le vrai honnête, le vrai dé« cent, le vrai sublhne, le vrai gracieux , en un mot, la vraie beauté morale de l'homme?
Pour satisfaire à toute sorte d'esprit, j'appuierai ma réponse, comme dans le premier Discours, sur une autorité respectable. C'est l'unité, dit saint Augustin, qui est la vraie forme du beau en tout genre de beauté. Omnis porro pul^ chritudinis forma unitas e$t *. Nous avons déjà adopté ce principe dans toute son étendue : nous croyons l'avoir suffisamment démontré du beau visible; faisons-en Tapplication au beau moral.
' s. Ave», Sp. 18, éiit. pp. Bl^
On peut considérer l'homme en deux états : seul ou en société. Il doit partout avoir ce qu'on appelle des mœurs. Voyons en quel sens il est vrai de dire que , dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique , c'est toujours une espèce d*unité qui est la forme essentielle du beau.
Quand je dis que l'homme peut être considéré seul , je no prétends pas que, dans cet état, il soit absolument sans société. Dans quelque solitude que nous puissions être , nous avons toujours à vivre avec Dieu et avec nous-mêmes ; c'està-dire que /dans la retraite la plus sombre et la plus isolée , nous avons toujours un maître à contenter, un empire à gouverner sous ses ordres , un état à policer, des sujets à réduire ; en un mot , un peuple de passions à mettre à la raison. Ce n'est point là être sans compagnie : c'est en avoir trop. Et l'auteur qui a dit que l'homme n'est jamais moins seul que lorsqu'il est seul, a dit peut-être plus qu'il ne voulait dire ; car au lieu de ces belles pensées , avec lesquelles on suppose qu'il s'entretient dans la solitude , quelle est sa compagnie la plus ordinaire? Une imagination bizarre et impérieuse qui veut régner sur son esprit ; des sens rebelles , qui entreprennent de gouverner sa raison ; des humeurs sans règle qui le subjuguent tour à tour ; des besoins qui crient toujours famine ; des désirs plus inquiets encore que ses besoins ; des idées fantastiques de gloire ou de bonheur, qui multiplient encore à l'infini et ses besoins et ses désirs; autant d'ennemis secrets , autant de partis contraires qui le divisent , et qui se divisent eux-mêmes pour le tirer chacun de son côté. Faut-il s'étonner que la plupart des hommes cherchent à s'éviter avec tant de soin? ils ne peuvent rentrer chez eux sans trouver la guerre, la sédition, la révolte; sans y voir toutes les horreurs et toute la difformité d'un État armé contre lui-même.
Voulez-vous faire succéder l'idée du beau à ce monstre de laideur ? Mettez l'ordre dans cette multitude confuse de sentiments ennemis; que la raison commande à rùme; que
l'àme reçoive la' loi et la donne au corps ; que le corps , docile , ne fasse jamais qu'obéir sans murmure , ou du moins sans révolte. Vous rétablirez aussitôt la subordination dans toutes les facultés de Thomme , dans ses affections , dans ses sentiments; la subordination y mettra Taccord, l'accord La décence, et le tout ensemble se trouvera ainsi rt'duit à une espèce d'unité où rien ne se contredit, où rien ne se dément. Or, par les principes du simple sens commun, n'est-ce point là , dans les mœurs de l'homme considéré seul , ce qu'on doit appeler grand, noble, sublime, beau; régner sur soimême sous l'empire de la raison éternelle, (jui est une et qu* rend tout un?
Suivons l'homme dans la société. N'est-il pas évident que l'unité y doit faire encore la véritable beauté de ses mœurs? Que ses discours soient toujours d'accord avec sa pensée, sa conduite avec ses maximes , ses maximes avec le bon sens , son air et ses manières avec son état , avec sa naissance , avec son âge, avec la place qu'il tient dans le monde; quelle estime aussitôt ne concevons-nous pas pour sa i^rsonne? Tout y plaît , parce que tout y convient ; tout y plaît, parce que tout y est un. Et par la raison des contraires, quel mépris ne sentons-nous pas naître , sans égard ni au rang, ni à la naissance, ni même quelquefois au mérite personnel, à la vue de ces gens qui paraissent toujours en contraste et en opposition avec eux-mêmes? Quand nous voyons, par exemple , un air cavalier dans un homme d'église , un air de soldat dans un homme de robe , un air de magistrat dans un homme d'épée, un air de village dans un courtisan , un air de cour dans un anachorète , un air de Gaton dans un jeune homme, un air de petit-maître dans un vieillard ; en un mot, un air démasque sur un visage. On ne peut s'empêcher d'en rire; pourquoi? Nous cherchions un homme, et nous en trouvons deux sous la même tête , et toujours deux hommes qui ne conviennent pas. C'est ce qui fait le ridicule ; assortiment bizarre qui est toujours diamétralement opposé au
S8 ESSAI sua LE BEAC.
beau dans les moeurs. H n*est peut-être pas impossible de les avoir bonnes avec ce défaut ; mais il est certain qu'on ne peut les avoir belles , tandis que la contrariété de la personne et du personnage rompra , pour ainsi dire , l'unité de l'homme par l^tf opposition indécente : c^est un principe incontestable du bon sens.
Des manières, je passe aux procédés. N'est-ce pas encore par cette règle de Tunité, partout- nécessaire pour la beauté des mœurs , que nous mesurons naturellement l'estime ou le mépris , l'amour ou la haine , la louange ou le blâme des diverses conduites que nous voyons tenir aux honunes dans la société? Car, pour n'alléguer que des exemples très-communs, pourquoi la justice, qui, sans acception de personnes, rend à chacun ses droits, nous parait-elle une si belle vertu? C'est qu'en jugeant ainsi toutes les conditions par l'équité de la même loi , elle nous fait souvenir a^ablement que nous sommes tous égaux , tous un par nature. Pourquoi , au contraire , un procédé injuste et inique nous paralt-il si révoltant? 11 rompt ce nœud d'équité qui nous réunissait tous malgré la distance de nos fortunes. Pourquoi la modération est-elle dans le monde si généralement estimée? C'est qu'elle nous fait voir des hommes qui tiennent à la société plus qu'à eux-mêmes. Pourquoi, au contraire, les humeui^ intolérantes et emportées sont-elles partout en horreur? Elles sont toujours prêtes à faire schisme avec tout l'univers. Pourquoi sonuncs-nous si charmés de la politesse des grands qui savent, par bonté, descendre jusqu'aux plus petits? C'est qu'elle rend témoignage à l'unité de la nature. Pourquoi, au contraire, a-t-on tant de mépris pour la fierté de quelques nouveaux nobles, qui, à peine sortis de la roture, se croient déjà au rang des demi-dieux ? C'est que par là il semble qu'ils renoncent à la communion de l'espèce humaine. Pourquoi l'amitié entre les proches nous ofifre-t-elle une idée si agréable? C'est que nous ahnons à voir l'union uatuielle du sang ratifiée par le choix du cœur. Pourquoi ,
DEUXIÈME DISœURS. 39
ail contraire, tiont-on pour dos monstres, desfn^res ennemis, des enfants ingrats , des parents dénature^? Cest que la nature no peut, sans horreur, voir d<'»8unis des cœurs où circule le même sang. Pourquoi tous les si(»ck»s ont-ils donné tant d*éloges aux amateurs de la patrie , à un Machabée qui s'immola pour la liberté de son i>euple; à un Codrus et à un Décius qui se dévouèrent à la mort pour le salut de leur année? Ils conservèrent, on mourant, l'unité du corps dont ils avaient l'honneur d'être membres. Pourquoi, au contraire, détostons-nous les rois tyrans, les ministres brouillons, tous les gens de parti et de cabale? Ils déchirent un corps dont ils devaient maintenir l'intégrité aux dépens do leur propre vie. Pourquoi , au seul nom de la paix que notre grand monarque vient do nous procurer ' , voyons-nous la joie partout répandue ? Elle nous annonce l'union et la concorde. Mais , au contraire , pourquoi la guerre la plus juste nous paraît-elle toujours un fléau si terrible? Elle rompt l'unité du genre humain.
Il me serait aisé de pousser plus loin cette induction , en citant l'un après l'autre tous les jugements do la nature , pour démontrer le grand principe que nous avons adopté de saint Augustin : Que dans le moral , comme dans le physique, c'est toujours une espèce d'unité qui constitue la forme du beau. Mais je crois en avoir assez dit, et je finis en rassemblant tous les traits du beau moral dans une peinture sensible que j'emprunte d'un ancien philosophe , pour faire voir que tout ce que j'en ai dit de plus fort ne passe pas les lumières de la raison naturelle. On reconnaîtra aisément Sénèque à sa manière de peindre, forte, vive, noble, hardie, qui va quelquefois au delà du but, mais qu'il est facile d'y ramener.
Voulons-nous, dit-il , nous tirer de cette bassesse de mœurs si commune dans le monde * ? Élevons d'abord nos idées.
• En 1736.
* Sen., De Otto Sap., c. 3i.
Considérons - nous dans l'univers comme habitant deux grandes républiques : l'une immense et véritablement publique , celle qui embrasse tous les êtres sociables , Dieu et les hommes ; l'autre , plus bornée dans son contour , celle où la Providence nous a pour ainsi dire inscrits et incorporés par le sort de notre naissance : Duas animo respublicas compledamur : alteram magnam et vere publicam, qua Du atque homines continentur : alteram oui nos adscripsit conditio nascendi. C'est dans ce point de vue que tout l'ordre de mes devoirs se présente à mon cœur sous la forme la plus aimable : je les vois, je les veux suivre. Et premièrement , dans cette république universelle qui embrasse tous les êtres sociables , Dieu à la tête , je veux désormais me le représenter sans cesse au-dessus de moi , au dedans et partout à mes côtés , veillant nuit et jour sur mes pensées , sur mes discours, sur toutes mes démarches. Prœsides Deos supra me, circa me, stare sciam, factorum, dictorumque censores *, Dans la république générale des hommes , je n'oublierai jamais que je suis né pour eux , rendant même grâces à l'Auteur de la nature d'une si glorieuse destination , de m'avoir fait pour tout le monde, et tout le monde pour moi. E(jo sic vivant, quasi me sciam aliis natum, et naturce rerum hoc nomine gratias agam : unum me donavit omnibus ; uni mihi omnes. Dans la république particulière, où la Providence m'a placé dans le monde , je n'aurai rien à moi qui ne soit à mes concitoyens. Sans ambition , sans envie, je verrai leurs terres dans l'abondance avec le même plaisir que les miennes propres, et je regarderai toujours les miennes comme une espèce de commune dont je ne me réserverai que le soin de la faire valoir à leur profit. Ego terras omnes tanquam meas videbOj meas tanquam omnium. Surtout en garde contre tout esprit de ligue , de secte ou de parti , je n'épouserai jamais sans réserve , ni tous les intérêts , ni tous les sentiments
' De Vita beat a, c. 20.
DEUXll-ME DISCOURS. 41
d'aucune société , bien moins d'aucune personne particulière. S'attacher ainsi aux uns à l'exclusion des autres , ce n'est pas union ni concorde , c'est faction et cabale. Sententiam si quis unius sequilur, non id vitœ, sed factionts esP. Dans le commerce ordinaire de la vie civile , sensible à Tamitié , incapable do haine , complaisant pour mes amis , je serai toujours prêt à faire le premier pas, ou pour nous unir plus étroitement, ou i>our nous réunir plus promptement. Ego amicis jucundus , inimicis mitis et factlis, exorabor antequam roger. Dans le plus secret de ma maison , je regarderai tout ce que je fais sous les yeux de ma conscience , comme ayant tout le public pour spectateur. Populo teste fieri credam quid^ quid me conscio faciam. Maître de mes sens , je me garderai bien de partager avec eux l'empire de mon cœur. Suis-je donc né pour être l'esclave de mon corjw? Major sum, et ad majora yenitus, quam ut mancipium sim corporis met*. Dans la fâcheuse nécessité de conserver un sujet rebelle, je songerai moins à satisfaire ses désirs qu'à les apaiser , jamais à les assouvir. Eâendi erit hiltendique finis desideria naturœ restin guère , non implere *. Laborieux et infatigable , je le soumettrai aux plus grands travaux , en soutenant sa faiblesse par mon courage. Laboribus, quanticumque erunt, parebo , animo fulciens corpus. Et quand la Providence me viendra redemander la vie qu'elle m'a donnée , je tâcherai , par le bon usage de ses dons , de la lui rendre meilleure que je ne l'avais reçue , en prenant tout l'univers à témoin que , si je n'ai point été vertueux , j'ai du moins aimé la vertu ; que j'ai rempli mes jours d'occupations utiles, et qu'en conservant ma hberté, j'ai toujours eu soin de respecter celle des autres. Quandoque autem natura spiritum repetet, testaius exibo, bonam me conscientiam amasse, bona studio : nuUius per me libertatem tmminutam, minime meam,
* De Otio Sap., c. 30.
» Ep, 6, 5.
* De rUa beata, c. 20, etc.
ft2 ESSAI SUR LE BEAU.
C'est, Messieurs , l'idée qu'avait du beau dans les mœurs un philosophe qui n'avait pour guide que le bon sens naturel, et encore bien obscurci par les ténèbres de son siècle. Quelle doit être la nôtre, avec des lumières infiniment supérieures à celles de la philosophie païenne? Mais enfin , me dira-t-on , qui la pourra remplir cette grande idée? On me permettra de répondre qu'il me suffit d'avoir prouvé que le beau moral est une conquête proposée à tout le monde par l'Auteur de la nature. Facile ou difficile , ce n'est pas de quoi il s'agit : nous la devons entreprendre chacun en personne , tous en corps. L'ordre en est porté , la loi est générale ; et quand elle pourrait avoir des exceptions, vous m'avouerez, Messieurs, que ce ne serait pas pour une académie de belleslettres, à qui rien ne convient mieux que d'être en même temps une académie de belles mœurs.
Sur le beau dans les pièces d'esprit.
Messieurs ,
Après le beau dans les mœurs , dont j'ai eu l'honneur de vous parler dans le discours précédent, il n'est point de sujet plus digne de l'attention d'une académie que celui où l'ordre des matières me conduit aujourd'hui tout naturellement ; je veux dire le beau dans les pièces d'esprit. Vous savez. Messieurs, que c'est là ce que le public attend de vous. On peut supporter le médiocre dans les autres personnes qui se mêlent de parler ou d'écrire , surtout en certains genres et en certaines circonstances. On ne leur demande que le bon et le solide dans un discours d'affaires , dans un plaidoyer, dans un sermon devant le peuple, dans une apologie nécessaire , dans un journal , dans un mémoire , et pourvu qu'ils y évi-
tent les défauts trop palpables do style on de lanfl:np;o , on leur passe tout le reste sans difficulu^; on demande plus H un académicien. Ce titre , qui annonce un homme tiré de la ftmle des gens do lettres, est comme un en«;aîj;ement public el solennel de sortir des voies communes. On veut que dans ses ouvrages il porte le bon jusqu'à l'excellent ; on veut qu'il sache orner le solide , allier les grâces avec le bon sens , parer la science , polir l'érudition , s'élever, de^^cendre, marcher terre à terre ou prendre Tessor, selon la nature des sujets; en un mot. Messieurs, le public s'obstine à vous demander du beau dans toutes vos productions académiques; le fait est certain.
La question est de savoir quel est l'objet de sa demande; ce qu'il entend , ou plutôt , pour traiter la matière à fond , ce qu'on doit entendre par ce qu'on appelle beau dans les ouvrages d'esprit , quelle en est la nature en général , combien ' il y en a de sortes, à quels traits on les ])eut reconnaître pour les distribuer chacune dans sa classe particulière, enûn quelle est la forme précise du beau dans lo total d'une composition.
Voilà bien de la matière pour un seul discours; mais je parle dans une académie dont la pénétration m'épargnera la longueur des raisonnements, et dont l'érudition suppléera sans peine à la multitude des autorités qui me seraient peutêtre nécessaires partout ailleurs pour appuyer mes raisons.
D'abord , en général , quelle est la nature du beau dans les pièces d'esprit? est-ce quelque chose d'absolu qui ait droit de nous plaire par son propre fonds, ou seulement quelque chose de relatif aux dispositions particulières que nous apportons à les lire ou à les entendre !
Ne soyez pas surpris. Messieurs, de me voir débuter par un doute, qui très-certainement n'en est pas un pour vous; mais vous ne pouvez ignorer que dans la république des lettres , comme partout ailleurs , il y a des gens qui , à l'exemple des anciens sceptiques, regardent le beau spi-
i\U ESSAI SUR LE BEAU.
rituel dont nous parlons comme une affaire de pur goût et de pur sentiment; ils entreprennent même quelquefois de le prouver à leur manière. Certains ouvrages de poésie ou d'éloquence qui paraissent beaux dans un siècle ne le paraissent pas toujours dans un autre ; ce qui plaît en Italie ou en Espagne , déplaît en France assez communément ; et, sans sortir de chez nous , il n'est pas rare qu'un orateur ou un poè'te qui charmait la province va échouer à Paris; que ce qui a succès à Paris, tombe à la cour ; que la cour elle-même se trouve partagée sur le mérite d'un auteur; ou, ce qui est ' encore plus étrange, qu'elle varie à son égard d'un jour à l'autre , lui donnant aujourd'hui son approbation , la retirant demain , selon le vent qui règne à Versailles ou à Fontainebleau. Nos divers âges; nos caractères particuliers, nos humeurs, nos situations différentes, nos partis, nos intérêts, autres sources intarissables de variations et de variétés dans les jugements que nous portons des ouvrages d'esprit.
Or de là , concluent nos modernes pyrrhoniens , ne s'ensuit-il pas que la beauté de ces sortes d'ouvrages n'a rien de fixe et d'absolu? que tout ce qui plaît est beau par rapport à ceux qui le jugent tel, et par conséquent que, dès là qu'il cesse de plaire , il cesse d'être beau , non par aucun changement qui arrive dans sa nature , mais par celui qui arrive dans nos opinions et dans nos sentiments? d'où ils infèrent, sans façon , que nous devons étendre à tout le proverbe ordinaire : Qu'il ne faut pas disputer des goûts,
La vanité dos auteurs médiocres et la présomption des lecteurs superficiels sont assurément bien obligées à ces Messieurs de leur donner un moyen si facile d'être toujours contents d'eux-mêmes : ceux-là de leurs ouvrages , et ceux-ci de leurs jugements. Mais , dussent-ils tous me traiter d'assassin, comme ce fou d'Athènes traita ceux qui l'avaient guéri d'une illusion agréable, il faut essayer de les tromper en définissant ce qu'ils atfectent de laisser toujours indéfini , en distinguant ce qu'ils ne manquent jamais de confondre, et en les
rappelant, s'il (^t possible, aux premiers prinri|)es du bon sens.
J'appelle beau, dans un ouvrap;e d*esprit, non pas ce qui plaît au premier coup d'œil de Timauiination dans certaines dispositions particulières des facultés de Tàme ou des organes du corps , mais ce qui a droit de plaire à la raison et à la réflexion par son excellence propre , par sa lumière* ou par sa justesse, et, si l'on me j>ermet ce terme, par son agn'vment intrinsèque.
C'est ridée générale du beau spirituel dont il est question. Rendons-la plus sensible en la développant.
Je distingue ici , comme dans les deux premiers discours , trois sortes de beau : un beau essentiel , qui plait à Tesprit pur, indépendamment de toute institution, même divine; un beau naturel, qui plait à Tesprit en tant qu'uni au corps, indépendamment de nos opinions et de nos goûts , mais avec une dépendance nécessaire des lois du Créateur , qui sont l'ordre de la nature ; un beau arbitraire, si j'ose ainsi parler, ou , si l'on veut , un beau artificiel , qui plait à l'esprit par l'observation de certaines règles que les sages de la république des lettres ont établies sur la raison et sur rexpérionce pour nous diriger dans nos compositions.
Il s'agit de représenter en détail ces trois sortes de beau spirituel chacune par les traits propres qui la caractérisent. C'est, Messieurs, ce que nous allons essayer de faire, mais en comptant toujours, s'il vous plaît, sur votre pénétration pour éviter les longueurs dans une matière déjà si étendue.
Premièrement, quel est le beau spirituel , primitif et original que nous disons être essentiel à une pièce d'esprit , à un discours, à un poème , à une histoire , à tout ouvrage qui veut plaire à des hommes raisonnables? Pour en découvrir le véritable caractère avec ses principaux traits, oublions pour un moment nos goûts particuliers , capricieux et bizarres comme les humeurs qui les font naître; changeants et variables , selon les temps et les lieux ; souvent qui se contre-
disent, et par conséquent qui ne décident rien. Consultons le goût général , fondé sur Tessence même de l'esprit humain , gravé dans tous les cœurs , non par une institution arbitraire , mais par la nécessité de la nature , et par conséquent sûr et infaillible dans ses divisions. Suivez-moi , s'il vous plaît , dans la courte analyse que nous en allons faire.
Un orateur nous parle de vive voix, un auteur nous parle par écrit ; le premier adresse la parole au public , le second l'adresse non-seulement au public , mais encore à la postérité ; que doivent-ils faire l'un et l'autre pour mériter les suffrages d'un auditoire si respectable? que leur a-t-on demandé dans tous les temps depuis la naissance des lettres jusqu'à nos jours? que leur a-t-on demandé dans toutes les nations, depuis les extrémités de l'Orient, qui a vu naître l'éloquence, jusqu'à celles de l'Occident, qui l'a vue portée à sa perfection? et aujourd'hui encore, qu'est-ce que toute la terre leur demande , comme par le cri général de la raison?
La vérité, l'ordre, l'honnête et le décent, voilà, Messieurs (je ne crains pas d'en être jamais démenti par le bon goût), voilà le beau essentiel que nous cherchons tout naturellement dans un ouvrage d'esprit : la vérité, parce que la parole n'est instituée que pour en être l'interprète, pour la dire, pour l'éclaircir. pour la faire passer d'un esprit à l'autre comme une lumière qui doit être commune à tous les hommes ; Vordre, parce qu'il y en a un entre les vérités ; d'où il s'ensuit que l'ordre est absolument nécessaire dans un discours pour les mettre chacune dans son vrai point de vue , en sorte que les premières éclairent les suivantes , et que celles-ci , à leur tour, donnent aux premières , par leur suite naturelle, une espèce de nouvel éclat; Y honnête, ]e veux dire ici le respect pour la religion et pour la pudeur ; parce qu'il est certain , comme nous l'avons fait voir en parlant du beau moral , que nous portons tous dans l'âme un sentiment d'honneur composé de ces deux vertus , qui s'offense nécessairement de tout ce qui les blesse ; règle indispensable que les
TROISIÈME DISCOUBA. 47
[Miïens mêmes ont reconnue : Platon , dans son fameux Dialogue du Beau dans le discours; Longin , dans son admirable Traité du Sublime; Cicéron , Quintilien, Sénèque, dans leurs Réflexions sur T Art oratoire. Ces grands génies , par un concert unanime f que la raison seule peut avoir formé entre eux, nous donnent pour un précopte essentiel d'éloquence, de parler toujours de la Divinité avec respect, et de parler toujours aux hommes avec pudeur et modestie. Nous comprenons, dit Quintilien , sous le nom d'honnête, la justice, la religion , la piété et autres vertus semblables. Nos jusium, pium , religiosum , cœteraque his similia honesio complecU^ mur^. Et Sénèque y comprenait si scrupuleusement la pudeur dans les paroles, qu'il veut que l'orateur se résolve plutôt à i)erdre quelques-uns des avantages de sa cause que de manquer à cette règle de l'honnêteté publique ' : ScUius est quœdam causœ deiriinento tacere, quam verecundiœ damno dicere; enûn le décent, qui suppose toujours ï honnête, mais qui embrasse un plus grand terrain ; quatrième trait du beau essentiel , absolument nécessaire à un ouvrage d'esprit pour contenter le goût du bon sens; car en effet, dites-moi. Messieurs, le moyen qu'un homme qui entreprend de parler au public puisse réussir à lui plaire, s'il ignore les bienséances, les égards, ce qu'il doit aux temps, aux lieux, à la nature de son sujet, à son état ou à son caractère , à celui des personnes qui l'écoutent , à leur qualité ou à leur rang , surtout à leur raison , qui , dans le moment , va juger de son cœur par ses paroles ; en un mot, s'il oublie dans son discours cette noble décence qui relève tout par sa grâce naturelle, qui plaît par elle-même, et dont le plus grand maître d'éloquence' qui ait jamais été , a fait expressément la loi capitale de son art : Caput artis , dicere. Mais qu'avons-nous besoin, Messieurs^ de citations et
' QuiKTiL., lib. II, c. 4.
■ Se5 , 1. 1, Conlrov. ».
* Cicéron.
kS ESSAI SUR LE BEAU.
d'autorités pour nous convaincre do ce premier princi|)e du sens commun , que la vérité , Tordre et le décent sont des beautés essentielles à un ouvrage d'esprit? Sans donc insister davantage sur un article si évident, je passe à un autre genre de beau spirituel , qui n'est pas tout à fait si nécessaire dans une composition , 'mais qui n'est pas moins indépendant de nos opinions et de nos goûts. C'est celui que nous avons appelé beau naturel; je m'explique.
Si nous n'avions pour auditeurs que de pures intelligences, ou du moins des hommes plus raisonnables que sensibles, nous n'aurions, pour les satisfaire, qu'à leur exposer la vérité toute simple; elle aurait par elle-même de quoi les charmer par sa lumière , par l'ordre des principes qui la démontrent, ou par celui des conséquences qui en naissent toujours en foule , comme les rayons du soleil. C'est la seule beauté que l'on demande à un ouvrage de mathématiques; mais dans la plupart de nos discours , nous avons à parler à des hommes bien plus sensibles que raisonnables, qui ne veulent rien entendre que ce qu'ils peuvent imaginer; qui croient ne rien connaître que ce qu'ils peuvent sentir; qui ne se laissent persuader que par des mouvements qui les transportent ; en un mot, à des hommes qui se dégoûtent bientôt d'un discours qui ne dit rien à l'imagination ni au cœur.
Quoique peut-être il serait à souhaiter que notre goût fut un peu plus dégagé du commerce des sens , j'avoue que cette disposition ne m'étonne pas. L'imagination et le cœur sont des facultés aussi naturelles à l'homme que l'esprit et la raison ; il a même ï)Our elles une prédilection qui n'est que trop marquée. Peut-on espérer de lui plaire sans leur présenter le genre de beau qui leur convient , soit à chacune en particulier, soit au composé qui résulte de leur assemblage?
11 faut donc , dans un discours , non-seulement dire la vérité pour contenter l'esprit , il faut la revêtir d'images pour mettre l'imagination dans ses intérêts, l'accompagner do sentiments pour la faire goûter au cœur, l'animer par des
mouvements convenables pour l'introduire dans Tàme avec plus de force. Ainsi, le beau que nous appelons naturel, parce qu'il est fondé sur la constitution môme de notre nature, se divise en trois espèces particulières qu'il faut bien distinguer; le beau dans les images, le beau dans les sentiments, le beau dans les mou^'ements. C'est ce que nous ul« Ions tâcher d'éclaircir, non par des exemples , qui nous mèneraient trop loin , et qui n'en donneraient encore que dos idées bien courtes , mais en remontant aux princii)e8 généraux de la raison et du bon goût.
Que les images soient un agrément nécessaire dans un discours d'éloquence ou de i)oésie, cela est indubitable; elles nous mettent sous les yeux les objets dont on nous parle ; elles y arrêtent la vue de l'esprit ; elles soutiennent l'attention; elles préviennent le dégoût; et ce n'est pas sans raison qu'on a dit que tout auteur doit être peintre. Mais en quoi consiste leur véritable beauté? J'en appelle encore ici au goût général. Nous aimons tous dans les peintures le grand et le gracieux : le grand , qui nous élève, et le gracieux , qui nous attache. Voulez-vous donc faire des disox)urs qui soient assurés de nous plaire? notre imagination est naturellement vaste ; présentez-lui de grandes images. Elle ne peut souffrir des portraits secs et durs ; présentez-lui des images gracieuses. Que du moins l'un ou l'autre, le grand ou le gracieux, paraisse toujours dans vos tableaux. Mais si vous trouviez le secret de les y rassembler quelquefois tous deux , le grand dans le gracieux et le gracieux dans le grand , voilà le beau complet des images.
Les sentiments ne sont pas toujours si nécessaires dans une composition : il y a des matières qui n'en sont pas susceptibles; mais quand ils peuvent y avoir lieu, comme dans un discours de religion ou de morale , dans un poème, dans une histoire , quelles sont les qualités qui en forment le vrai beau ? Consultons toujours notre oracle infaillible du goût intime de la nature. N'est-il pas vrai que, dans les sentiments,
on ne peut souffrir le bas et le grossier, qu'on aime au con-. traire le noble et le fin ou le délicat? N'est-il pas vrai que c'est là notre pente naturelle? Il n'y a point de cœur humain. qui osât m'en dédire. Un sentiment noble et généreux nous rend un témoignage agréable de la supériorité de notre âme aux choses basses et terrestres.* Un sentiment (in et délicat nous donne un plaisir pur, qui nous saisit sans nous troubler, qui nous pénètre sans nous confondre. La conclusion est évidente : que la noblesse ou la délicatesse doit régner dans tous les discours que nous adressons à des hommes ; ou {dutdt, si la matière le comporte, l'un et l'autre ensemble. C'est, dans les sentiments, tout le beau que l'on peut souhaiter.
Que dirons-nous des mouvements qu'on appelle pathétiques, c'est-à-dire des sentiments vifs et animés , suivis et poussés , si j'ose ainsi dire , avec une espèce de transport spirituel pour émouvoir l'âme d'un auditeur ou d'un spectateur , par rapport aux objets qu'on lui présente ? On voit assez que des mouvements de cette nature ne doivent guère paraître que dans les pièces dramatiques^ ou qui tiennent de ce genre par les circonstances , dans un discours adressé à un vaste auditoire , dans une ouverture d'étals , dans une rentrée de parlement , dans une cause illustre plaidée en plein sénat; en un mot, sur les grands théâtres de l'éloquence ou de la poésie. Mais alors quelle est l'espèce de beau qui les doit animer? C'est encore au goût général de la nature à nous décider là-dessus. Or , naturellement , qu'est-ce que nous admirons, qu'est-ce que nous aimons dans ces mouvements du discours que nous appelons pathétiques? Je réponds, sur la foi de l'expérience universelle : c'est le fort et le tendre, deux espèces de pathétique qui sont évidemment les deux grands mobiles du cœur humain. Le fort nous réveille, nous applique, nous détermine; le tendre nous attire, nous engage, nous fait déterminer par nous-mêmes. Le fort nous subjugue , pour ainsi dire , par
la voie des armes ; le tendre nous sollicite , nous gagne , nous prend par intelligence et par composition. Le fort entre dans notre àme en conquérant, et comme par la brèche; le tendre se présente devant la place comme un roi débonnaire, qui n'a qu à se montrer i)Our se faire ouvrir les portes. Je no décide pas, entre ces deux genres de mouvements pathétiques , lequel répand plus de beauté dans un discours ; je dirai seulement que , pour leur imprimer ce merveilleux qui nous enlève dans certains auteurs, surtout dans les anciens, grecs et romains , vainement irons-nous implorer le secours de Fart. Le grand art, et le seul art, est de savoir se mettre dans les situations d'esprit et de cœur qui les enfantent pour ainsi dire sans douleur et sans effort du sein de la nature. Autrement, je vous le déclare, tous vos mouvements les mieux Ggurés ne seraient à mes yeux que des convulsions de rhéteurs qui me glaceraient au lieu de m'enflammer; des grimaces de comédiens qui me feraient rire , ou des emportements d'énergumènes qui me feraient horreur. En un mot, ils doivent naître , comme nous Tavons déjà insinué , d'un certain transport de Tame qu'on appelle feu , enthousiasme , fureur divine , sans laquelle , disent les maîtres de Tart , il n'y eut jamais ni véritable éloquence , ni véritable poésie. Tel est le beau que nous concevons dans les mouvements qui doivent animer un auteur .dans la composition.
Je parcours , Messieurs , ces matières plutôt que je ne les traite, sans m'arrôter à prouver des choses que tout le monde sent. Mais nous ne devons pas oublier une observation importante. Afin que les images , les sentiments , les mouvements pathétiques forment dans un ouvrage d'esprit un beau véritable , il faut qu'ils y conviennent ; il faut que ces ornements naturels du discours se trouvent appliqués sur un fond qui en soit digne, ou du moins qui n'en soit pas indigne par quelque difformité choquante; car certainement l'Auteur de la nature n'a point formé les grâces pour parer la laideur. C'est un principe incontestable , et la con-
52 ESSAI Sm IJE BEAI'.
séquence que j'en veux tinr ne l'i^t jï«i? moin?. Le heau ef^entiel An discours, dont nou> avons didn-nl parle, doit donc être indispensaMen':ent le fond du Ivau naturel dont nous parlons. La MTÎle. lonire. llionn^te et le dt<t-nt sc-iit des lieautes mvessaiKS que les ima^ts . les st ntiments . li-^ roou\en)ents pathétique* ne dii\ ont jamais fuTiire de \-u^. Or. je le demande, que sensuit-il lîe Ih? Ne»? princifies r<*T:: éuUis. ne craignons pas de cctnolure. IV»rji . a prcipremer;: parier, les images ne sont U-lles dans un àisO':;:r? i|u"auta:/i qu'elle? j^arent la vi-rit-: les sentiuionts n'y >cr-t l«eai.\ qu'autant qu ils ont i«»ur ••bjet la ^eTtl3. Eî s: \:'iisyeipjikivei ks mioivement? jiatb-. tiques p-jur U'Vi? i. :ier a::lov;rs qu a ns Jeux fins e?èienije:îes de Ibc-mirie . c>s: . }•:■■..: po nen dj!* de jJus fort, ul ornenjecî d^îtlac- z .'. i;r chjijiK' pas mcuns le lit in ioût que le lion s»'îi? **! le^ ":»;r.Tir^ liinfurs. Crt-ie «xDclusii'ij n'est-elîe jia? dune ♦.'vid^DCf î»i iifii-îe^
Vue «-iiiins auieur? kIu t^mj»?. orateur. Ti»e;e?. hi?ît':ri«ir. pliDiscçibes même, si: i oh veut, se fassri; iuvA -Tui". itnir plajrB - autre? niai:: rie? c^j Jk'Ij i:'»li : -r-":!? aiiier»: /h'*i>'.r . Ti'i"..' •- :':•:•■. :•* j--..-? "■.■ "éc^. .•■^ erreur? iiriin-^-
r^'ii''\'.:k *-' :.^.> .■■-::•-• '.sti*'-^ ■"".r--.*^ :*\. >*? ':-r- '•!;.:. »is " u- T.-'.ii "^ :••. • :'■-•■-: ;c ■ ^:'\: tj- *.: r- f 'i: i.ov..'. !> •■'Tît :•>" : »-"ï> 'i-'.'- c :■••' :jr^ zllI'.zit. .;. .i? •■■i rej^^-îT :> :'..ri"i*i'.L > M' i^- :•. j» :»r'.'"^ ''■'»..—".•? '-r---'^? "'«ii^i-'* ■ '-^ je** • irn^ 'ue- .- . : . -, ■ • i . -. i^ . :: , ;c -s j-> : ij jt rrêi " » ■ • : .-^^ •? ev i-»'ir.:veT> i-- :i > ■..: ■.-. r- :'y*:—^:ij^:.ir s^ :». > '■ ■->. j»^ il'""** H-i :»L^ ; »•■ \i 1 v-^ . >^ "ju:? j-> :».'u? li& . k<. v^îTi*-^ t** :■ :^ v i':n> .1 rc-'L -■■: ." ji^neiz au. enrren; r*^. il II' V •> 'V '.iî T -i . .1-- -il. i j- v : : iji ctyuî . recîamer.ort T. »i: ♦ 1 II-- ■ ■ M r • * • : • 0-. j ■ V. ; ui','.* V »i àrrh toujours . pariîwl :»L ^ " t'Vi i:ip '.Ti'»..! ;i* 4,»iiîJ- cimmiun. que tan: ôe :-.:rL.-r -.-' î^i i- =• .a .i€Ui»?nr «u< ie tund sâte la i€v>- .rf r -^ .-* .i ;;/•• -re ieiraiie !» lurnib. £n yain «ies :e?^i'- .ei » ■ r^'^-rm? nou? vanttannit Ui belle furfacp
TBOISIÈm MSOWU. 53
dont l'aulrar iiutl enielopjNT dm inraniim : Min miiw]ui> <wl tn^ tram|>aivnt ixnir raclKT nu huiib-. On (KtvMivrira Umjours au travers cl lu fuus^etJ! (ie ttm t>|iril l't la mmi[iU<>n de MMi ro-ur, et [>ar couiu'-qtH-ut lu di-|iraM<tion de wm fjoùt. On louera jK-uM'lrv ses talents natiirt-U , mais avw Uwl le mépris que nuTili' sa [lersunnr |>ar un alius m aUjiniiiaMn des dons de la nature. Et en effet, jm atlvutt- 11' Iwin neiw , quel méjiiû ne tiii-rite pan riiii|itTtineni'e d'un biiniUM! qui s'applique â omcr des m»nstni«? N'est-n^ [las lisililement (qu'on nR' permellv a-lte comparaison |K)Ur égayiT un jieu la matière;, n'e.-t-ce jias visitilement tomber danit le ridirule de ee^ personnes laides et di^raciees , qui , n'ayant j>otnt par eiles~-mème;( de quoi plaire, tie parent d'liabiti> somptueux, magnifiques, brillanlii, pour atlirvr du moins par là les regards du monde. Mais qu'arrive-l-il'F Elles ont le mallieur d'y n-ussir ; elles se font re|»rder : on admire la parure et on niéptisc la personne. Combien d'auteurs, qui courent le monde , ont éprouvé le même sort en ornant de* laideurs d'une autre espèce? Je vous laiase , messieurs, à faire les applications, et Je reprends la suite de notre division du beau sjiirituel.
Des trois espèces générales que nous en avons distinguées, les deux premières, le beau essentiel et le beau naturel Mwl, B me tniiiiiic, suffisamment éclaircies. Reste la trws beau arbitraire, parce qu'elle dél^lulion des hommes , des règles du e des langues , du goût t des talents parlic.uUerâ des au- I beauté qui, dans un ouvrage t des paroles.
e plus nette et plus étendue ,
I discours trois choses qui en
, le tour et 1« eK^^e ;
; le tour , qui lui donne
i in développe pour la
séquence que j*en veux tirer ne Test pas moins. Le beau essentiel du discours , dont nous avons d'abord parlé , doit donc être indispensablement le fond du beau naturel dont nous parlons. La vérité , l'ordre , l'honnête et le décent sont des beautés nécessaires que les images , les sentiments , les mouvemepts pathétiques ne doivent jamais perdre de vue. Or, je le demande, que s'ensuit-il de là? Nos principes sont établis , ne craignons pas de conclure. Donc , à proprement parler , les images ne sont belles dans un discours qu'autant qu'elles parent la vérité; les sentiments n'y sont beaux qu'autant qu'ils ont pour objet la vertu. Et si vous y employez les mouvements pathétiques pour nous porter ailleurs qu'à ces deux fins essentielles de l'homme , c'est , pour ne rien dire de plus fort, un ornement déplacé qui ne choque pas moins le bon goût que le bon sens et les bonnes mœurs. Cette conclusion n'est^Ue pas d'une évidence palpable ?
Que certains auteurs du temps, orateurs, poètes, historiens, philosophes même, si l'on veut, se fassent tant qu'il leur plaira d'autres maximes du bon goût; qu'ils aillent choisir , pour le fond de leurs ouvrages , des erreurs impies ou des vices infâmes , des contes libertins ou des chroniques scandaleuses , des médisances cruelles ou des calomnies controuvées pour noircir la vertu ; que sur ce fond hideux ils répandent les fleurs à pleines mains; qu'ils en relèvent la diflbrmité par les plus belles couleurs ; qu'ils y étalent tous les ornements du discours , les images les plus gracieuses , les sentiments les plus doux , les mouvements les plus forts , les figures les plus brillantes , les tours les plus fins , les termes les plus délicats ; la raison et l'honneur qui entrent certainement dans l'idée totale du bon goût, réclameront toujours contre cet assemblage. On dira toujours, partout où il y aura une étincelle de sens commun , que tant de parures siéent mal avec la laideur , que le fond gâte la broderie, et que la matière dégrade la forme. En vain des esprits stiipides ou corrompus nous vanteront la belle surface
dont Tautour siiit envelopper ses infamies : son masque est trop transparent pour cacher sa honte. On découvrira toujours au travers et la fausseté de son esprit et la corruption de son cœur, et par conséquent la dépravation de son goût. On louera peut-être ses talents naturels , mais avec tout le mépris que mérite sa i)ersonne par un abus si abominable des dons de la nature. Et en effet, j'en atteste le bon sens , quel mépris ne mérite pas l'impertinence d'un homme qui s'applique à orner des monstres? N'est-ce pas visiblement ( qu'on me permette celte comparaison pour égayer un peu la matière), n'est-ce pas visiblement tomber *dans le ridicule de ces personnes laides et disgraciées , qui , n'ayant {)oint par elles-mêmes de quoi plaire, se parent d'iiabits somptueux, magnifiques, brillants, pour attirer du moins par là les regards du monde. Mais qu'arrive-tril? Elles ont le malheur d'y réussir ; elles se font regarder : on admire la parure et on méprise la personne. Ck)mbien d'auteurs, qui courent le monde , ont éprouvé le même sort en ornant des laideurs d'une autre espèce? Je vous laisse, Messieurs, à faire les applications, et je reprends la suite de notre division du beau spirituel.
Des trois espèces générales que nous en avons distinguées, les deux premières, le beau essentiel et le beau naturel sont, si je ne me trompe , suffisamment éclaircies. Reste la troisième , que nous appelons beau arbitraire, parce qu'elle dépend en partie de l'institution des hommes , des règles du discours qu'ils ont établies, du génie des langues , du goût des peuples , et plus encore des talents particuliers des auteurs. C'est proprement la beauté qui, dans un ouvrage d'esprit , résulte de l'agrément des paroles.
Pour nous en former une idée plus nette et plus étendue , je distingue dans le corps du discours trois choses qui en sont comme les éléments : l'expression , le tour et le style ; l'expression, qui rend notre pensée; le tour, qui lui donne une certaine forme ; et le style , qui la développe pour la
mettre dans les différents jours qu'elle demande par rapport à notre dessein. On voit déjà que ces trois éléments du discours y doivent avoir chacune sa beauté propre ; il s'agit de la faire connaître dans le détail , cette beauté propre de l'expression , du tour et du style. Suivons toujours les principes de la nature.
On ne parle que pour se faire entendre ; la première beauté ie l'expression doit donc être la clarté : c'est elle qui porte nos pensées dans l'esprit des autres avec toute la fidélité que demande le commerce de la parole. Il y a même des sciences , comme les mathématiques , l'histoire , la philosophie , qui n'exigent dans les termes que cette seule beauté ; mais il y a aussi des sujets où les personnes d'esprit (et qui est-ce aujourd'hui qui ne s'en pique pas?) ne peuvent souffrir qu'on leur parle d'une manière qui ne leur laisse rien à deviner. Ils vous entendent à demi-mot dans un discours de morale ou de mœurs. C'est donc alors une espèce de beauté dans l'expression , de ne leur en dire qu'autant qu'il en faut pour leur donner le plaisir de suppléer le reste, surtout quand on traite certaines matières délicates, où la vérité no doit jamais paraître que voilée. La difficulté est de prendre un juste milieu entre un jour trop clair, qui n'attire point l'attention, et un jour trop sombre, qui la rebute. Combien d'écrivains , même fameux , y ont échoué dans notre siècle ! Ils ont voulu éviter dans leurs expressions une clarté trop fade à leur goût, et ils ont donné malheureusement dans l'énigmatique , l'entortillé , le mystérieux , sans songer que , dans le discours, le mystérieux est toujours bien près du précieux , et que le précieux ne va jamais sans le ridicule.
Quoi qu'il en soit de ces auteurs qui ont la manie de vouloir briller par les ténèbres , il est certain , en général , que le beau dans les expressions consiste dans la manière lumineuse dont elles rendent notre pensée , tantôt simplement et en termes propres , pour la représenter avec cette justesse inestimable , qui est le charme de l'esprit pur ; tantôt en
TROISIÈME DISGOUBS. 55
termes flgurés , pour la revêtir de ces couleurs intéressantes qui font les délices de l'imagination ; tantôt en termes pathétiques , forts ou tendres , pour lui donner ce goût de sentiment qui enlève le cœur. Mais enQn, où les aller prendre, ces belles expressions? sera-ce à la cour? sera-ce dans les académies ? sera-ce dans les livres? Non ; je l'ose dire avec tout le respect que nous devons à* nos modèles : ces exprès* sions transplantées d'un esprit à l'autre, dégénèrent le plus souvent comme les arbres en changeant de terroir. Il faut que chacun les trouve dans son propre fonds , ou , si vous les empruntez d'ailleurs il faut tellement vous les approprier, qu'on y aperçoive toujours votre tour d'esprit. Je dis un tour qui ne les dépare pas. C'est la seconde chose qui nous frappe dans un discours, et qui mérite une attention parti* culière*
La plupart des hommes qui réfléchissent ont à peu près les mêmes pensées sur les mêmes sujets; il n'y a que le tour qui les distingue. Je veux dire que la vérité, qui se présente la même quant au fond à tous les esprits attentifs, se modifie diversement selon les diverses dispositions qu'elle trouve dans l'âme qui la conçoit. Elle se façonne, pour ainsi dire, dans notre entendement; elle se colore dans l'imagination; elle s'anime dans le cœur. Elle prend ainsi un certain air marqué , souvent original , qui , de la pensée , passe dans l'expression : c'est ce que j'appelle tour d'esprit.
Vous savez , Messieurs , que chaque peuple a le sien propre, qui forme Tesprit dominant de la nation; grave et majestueux en Espagne ; libre et cavalier en France ; véhément et imï)étueux en Angleterre ; délicat et fin en Italie ; solide et ferme en Allemagne. Il en est de même des particuliers : chacun a son tour d'esprit qui le caractérise dans sa nation. Le sublime de Corneille et le gracieux de Racine ; le bon sens lumineux de Boileau et le sel piquant de Molière , la force de Bossuet et la délicatesse de Fénelon , la noble facilité de Malebranche et le brillant de Fontenelle; la vivacité
rapide de Bourdaloue et la douceur insinuante de Massillon ; le burin profond du cardinal de Retz et le crayon fin de Pascal , nous font voir dans nos propres écrivains des manières de penser presque aussi différentes que celles d'un Espagnol et d'un Italien. La question est de savoir en quoi consiste la beauté de ce tour d'esprit , qui distingue les grands auteurs des médiocres , qui relève quelquefois leurs productions les plus faibles , et d'où il arrive si souvent que la même parole qui dans les uns ne paraît qu'une proposition toute simple qui n'a rien de piquant , devient dans les autres ce qu'on appelle une belle pensée , un beau sentiment , un bon mot. N'en soyons pas surpris. Les auteurs médiocres , sans génie et sans âme, nous présentent les objets froids comme eux, et inanimés, au lieu que les grands écrivains nous les transmettent, si j'ose ainsi dire , avec toutes les images iBt avec tous les mouvements qu'ils en reçoivent eux-mêmes. Les uns ne font que les crayonner, les autres les peignent ; ceux-là ne savent tout au plus que les décrire , ceux-ci les gravent jusqu'au fond du cœur par le tour d'imagination et de sentiment dont ils les animent. Nous en sommes frappés comme d'un éclair. Pourquoi? Nous y voyons tout à coup paraître quelqu'un de ces traits du beau essentiel ou naturel dont nous avons tant parlé. Ici un esprit vif et juste , qui sait en peu de mots nous offrir plusieurs idées lumineuses; là un esprit facile et profond, qui pense et qui sait nous faire penser ; un esprit fin et modeste qui sait nou3 faire entendre ce qu'il n'est pas permis de dire ; une imagination riante qui nous réveille par ses saillies; un génie élevé qui nous élève avec lui au-dessus des préjugés vulgaires ; un cœur généreux qui nous rend , comme lui , supérieur aux faiblesses des autres hommes ; en un mot , une manière de penser ou de sentir les choses , qui n'a rien de commun , et qui n'a rien que de naturel. Voilà , dans une pièce d'esprit, ce que nous croyons devoir entendre par la beauté du tour. Quelle est enfin colle du stylo ? Commençons toujours par définir.
J*appelle style une certaine suite d'expressions et de tours tellement soutenue dans le cours d'un ouvrage, que toutes ses parties ne semblent être que les traits d'un même pinceau; ou , si nous considérons le discours comme une espèce de musique naturelle \ un certain arrangement de paroles qui forment ensemble des accords , d'où il résulte à l'oreille une harmonie agréable : c'est l'idée que nous en donnent les maîtres de l'art.
Je suis fâché de le dire , mais il n'en est pas moins vrai ; il s'ensuit de là qu'il y a aujourd'hui peu d'auteurs qui aient un vrai style. On en trouve encore qui ont de l'expression : il y en a même qui ont du tour, du moins par intervalles. Il ne faut, pour ces deux articles, qu'un génie assez médiocre; mais pour en former dans le discours une suite bien liée , de manière que le bon sens, l'esprit et l'oreille soient partout également satisfaits , il faut une certaine étendue d'intelligence et de goût , qui est une qualité bien rare. Ne dirait-on pas même que plusieurs n'en ont pas l'idée? Jugeons-en par la foule de nos orateurs et de nos écrivains. Quelle est leur manière de composition? Quelques termes nouveaux, quelques phrases à la mode , quelques tours cavaliers ou précieux , quelques lieux-communs souvent usités par nos ancêtres , quelques traits de rhétorique lancés au hasard, quelques petites fleurs dérobées en passant aux anciens et aux modernes : c'est aujourd'hui notre style ordinaire; décousu et libertin , vagabond et inégal , sans nombre , sans mesure , sans liaison , sans proportion ni entre les choses , ni entre les mots. Me permettra-t-on de le dire? Nous ne voyons presque plus dans la république des lettres que des ouvrages de pièces rapportées , qui ne se rapportent pas et qui ne sont point faites pour aller ensemble.
Cependant, Messieurs, peut-on douter que le style, tel que nous l'avons défini , ne soit en quelque sorte l'âme du discours , l'attrait et le charme , qui soutient l'attention de l'esprit par la suite des matières qu'il enchaîne ensemble ,
par la liaison naturelle des tours différents dont il les assortit, par la douceur de rharmonie dont il nous frappe l'oreille , et par là le cœur, qui , par une impression invincible de la nature, aime partout les accords, non-seulement dans la musique, mais en tout genre décomposition. Je ne crois pas qu'on m'en demande d'autre preuve que ce goût même de la nature, qui est incontestable.
Ainsi, en trois mots, voilà tous les traits que renferme ridée du beau dans le style ; une suite marquée dans les matières, dans les pensées, dans les raisonnements qui composent le fond du discours; un assortiment juste dans les tours et dans les figures sous lesquels on les présente ; une espèce d'harmonie dans le choix des termes qui en expriment l'enchaînement; et par-dessus tout le reste, un certain feu partout répandu , qui ne souffre ni les réflexions inutiles, toujours froides; ni les faux brillants, toujours ennuyeux; ni les paroles superflues, toujours glaçantes.
C'est en demander beaucoup à la plupart de nos autours. J'en conviens. Mais je les prie de considérer que je parle du beau dans le discours, que je n'en parle que d'après les plus grands maîtres , ou plutôt, d'après les règles de la nature; et que, s'ils n'ont pas le courage d'y aspirer, ils en seront quittes pour ne plus écrire ; ou , s'ils ne peuvent pas se taire, pour continuer à écrire mal. On ne force personne au bien dans la république des lettres.
N'exagérons pourtant pas la rigueur des lois. Nous n'avons garde de prétendre que le style doive être partout également beau et soutenu. On permet dans la peinture quelques négligements de pinceau , pour donner plus de relief aux traits fins et achevés. On peut aussi permettre dans le discours quelques négligences de style , pourvu que l'auteur sache couvrir ces petits défauts par des beautés qui les effacent. Cicéron , ce grand modèle d'éloquence , ne voulait point qu'à ses harangues on se récriât trop souvent : Que cela est beau ! que cela est bien dit! Nolo nimiwn, belle et festwe. Il avait
TROISIÈME DISCOimS. 59
pour maxime d'y laisser des ombres et des nuances pour tempérer le brillant d'un sublime trop continu. Il ne faut jamais tomber , mais on peut descendre quelquefois pour se relever tout à coup avec plus de force. Le feu de Tesprit y qui est Tàme du style, ne doit jamais s'éteindre tout à fait; mais il y a des endroits où l'on peut lui permettre de s'amortir un peu , pour se rallumer en d'autres avec plus d'éclat. Je crois même , disait encore un grand maître de l'art , qu'il faut pardonner à l'essor du génie quelques défauts réels, mais à condition que ce ne soit que des défauts , et non pas dos monstres en fait de style. Multa donanda ingeniis puto, sed donanda vitia , non portenta * . C'est-à-dire des irrégula-r rites, mais non pas des désordres ; des écarts, et non pas des égarements ; des hardiesses , et non pas des insolences; des obscurcissements, et non pas des obscurités; des fautes contre l'art, mais non pas contre la nature; c'est-à-dire, en un mot, que les défauts pardonnables dans un discours doivent être comme les taches du soleil qui ne se découvrent point à la simple vue, mais seulement au télescope, et qui alors même nous paraissent conune absorbées par la lumière qui les environne. C'est, en matière de style , tout ce qu'on peut relâcher de la rigueur des règles ; mais voici un article sur lequel il n'y a point de grâce à leur demander.
Je viens à la dernière question que nous avons proposée sur la nature du beau spirituel , savoir : quelle en est la forme précise, non plus dans les parties , mais dans le total d'une pièce. On peut se souvenir du grand principe que nous avons emprunté de saint Augustin dans les discours précédents. Mais en tout cas , je le répète , c'est que l'unité est la forme essentielle du beau en tout genre de beauté. Omnis porro ptdchritudinis forma unitas est *, Nous l'avons appliqué au beau sensible , nous l'avons étendu au beau moral. On va voir qu'il embrasse également le beau spirituel ; preuve ma-
» Skw., 1. V, Controv. pr- * S. Ane, JSp. 19, édit pp. BB.
nifeste que c'est un des premiers axiomes du bon sens et du bon goût.
Je dis donc que , pour qu'un ouvrage d'éloquence ou de poésie soit véritablement beau , il ne suffît pas qu'il ait de beaux traits , il faut qu'on y découvre une espèce d'unité qui en fasse un tout bien assorti : unité de rapport entre toutes les parties qui le composent; unité de proportion entre le style et la matière qu'on y traite ; unité de bienséance entre la personne qui parle , les choses qu'elle dit et le ton qu'elle prend pour les dire. C'est le fameux précepte d'Horace , ou plutôt de la nature :
Denique sit quodvis simplex duntaxat, et unum.
Tâchons de faire bien concevoir tout le prix de cette unité du discours , par les disparates et par les contrastes ridicules où tombent nécessairement les auteurs qui la négligent.
Vous avez, Messieurs, trop d'expérience dans la république des belles-lettres , pour ignorer qu'il y en a un trèsgrand nombre qui bornent tous leurs soins à bien former chaque partie de leurs ouvrages, sans penser au tout. Un poète lyrique, par exemple , ne songera qu'à faire de belles
Strophes; un poète dramatique, à composer de belles scènes; un orateur, à tracer de belles figures; un auteur, à semer dans son livre beaucoup d'esprit , souvent même plus qu'il n'en a et aux dépens de sa mémoire. On coud ainsi ensemble , disait Horace des écrivains de son temps , un beau morceau d'ici, un beau morceau de là. Unus et aller assuitur pannus. Voilà une pièce faite. Ces messieurs ne laissent pas d'éblouir d'abord un certain public, parce qu'en effet ils ont de temps en temps quelques beautés; mais parce que toutes ces beautés disparates ou sans liaison n'agissent que séparément , quel en est l'effet ordinaire ? On s'aperçoit bientôt que par cette composition décousue , ils ont trouvé l'art de faire une méchante ode avec de belles strophes, une tragédie pitoyable avec de belles scènes, une harangue fade et insi-
pide avec de belles figures, un livre très-ennuyeux avec de beaux traits d'esprit. Semblables à ces peintres d'un talent borné, qui savent bien faire un portrait, mais qui ne sauraient faire un tableau , ils réussissent en détail et ils tombent en gros. Ils font élégamment une description, un récit, un caractère ; mais tous ces membres détachés n'ont point d'articulations qui en fassent un corps. Chaque pensée, chaque mot est un éclair qui nous réveille : on y applaudit , on se récrie , comme les enfants aux feux de joie , quand ils voient partir quelque belle fusée. Mais rassemblez tous ces éclairs, toutes ces fusées brillantes de l'éloquence moderne, vous n'en ferez jamais un beau jour. Ainsi , un ouvrage d'esprit plaît par parties , et il déplaît par le tout ; on lira peutêtre une page , mais lise qui voudra toute la pièce. La suite y manque , l'unité y est rompue , et je ne puis me résoudre à suivre un auteur qui ne se suit pas lui-même.
J'avoue , Messieurs , que malgré le goût libertin de notre siècle , il est encore des esprits solides. Ils savent prendre un dessin , en assortir les matériaux , en former une suite bien liée; ils vont toujours à un but sans écart, ou du moins sans égarement. Le fond de votre ouvrage est donc parfaitement beau. Je vous en félicite, mais par malheur votre style dépare votre matière ou la pare trop ; vous entonnez la trompette dans une églogue , et vous prenez le chalumeau dans un poème épique ; votre sujet est sublime et votre style rampant ; ou au contraire , votre sujet est simple et votre style pompeux. Vous confondez tous les genres d'écrire : vous parlez prose en vers et vers en prose ; vous portez dans l'histoire le ton de la chaire , dans la chaire les fleurs de l'académie , et dans l'académie le style austère du barreau. Du reste, votre discours est bien pris, le cadre en est beau , le plan bien tracé , bien ordonné , bien rempli; c'est-à-dire , que vous entendez bien le dessin , mais que vous manquez dans le choix et dans l'application des couleurs; disproportion choquante qui , rompant l'unité de votre discours dans
un point aussi essentiel que le rapport du style à la matière, détruit manifestement , ou du moins dégrade la beauté du fond par le contraste de la parure.
Voilà bien des attentions que Ton demande à un auteur. Ce n'est pas tout : il y a une troisième espèce d'unité qui me paratt encore plus essentielle à la beauté d'une pièce d'esprit; (^est par où je vais finir.
Vous l'avez sans doute, Messieurs , mille fois remarqué : en lisant un ouvrage on lit aussi l'auteur. C'est une compression teçue, mais dont cm me permettra d'étendre un peu la s^nification. Je veur dire que naturellement on compare sa personne, son état, son âge, son caractère , sa religion , sa nuBsance même et le rang qu'il tient dans le monde, avec les dioses qu'il dit , avec sa manière de penser , avec son air, son langage, avec le ton qu'il prend dans ses discours ; xm examine si tout cela lui convient selon les lois de la décence; on incorpore, si fosb ainsi m'exprimer, l'auteur avec sa pièce, pour voir le total qui en résulte; en un mot, on vent trouver dans un ouvrage d'esprit, un tableau dont la perspective soit un honnête homme, qui parie au public avec tout le respect qu'il doit à la vérité , à l'ordre, à son propre honneur et à l'honnêteté publique; c'est ce que j'appelle unité de bienséance. La règle est incontestable ; mais parmi nos auteurs , depuis un certain temps , qui est-ce qui l'observe avec toute l'exactitude requise? ou plutôt, combien en voyons-nous qui la violent sans égard ? Est-ce manque d'étendue d'esprit pour en embrasser tous les rapports? est-ce inattention? est-ce ignorance des règles ou mépris des lois et des mœurs? Quelle qu'en soit la cause, qui ne peut être que honteuse, il est manifeste que ce défaut d'unité de bienséance répand toujours dans leurs écrits un certain air discordant qui choque la raison , et par consé* quent le bon goût.
Car, Messieurs, j'en appelle encore une fois au sentiment de la nature-; le moyen de n^étre pas choqué en lisant , par
exemple, un auteur qui se pique de finesse d'esprit , et qui ne sait nous entretenir que de grossièretés; un poê'te qui se pique de bon sens , et qui , dans une ode sérieuse , met sur le compte de la raison toutes les folies , toutes les déraisons du genre humain; une poëtrice qui nous vante partout la beauté de son Ame, et qui nous déclare, sans façon, que ridée d*honneur l'incommode; un petit-maître du Parnasse, à peine sevré du collège , qui prend déjà le ton des Boiieau et des Corneille , pour y prêcher la réforme ; un auteur chrétien , qui fait le juif errant ou l'espion turc pour nous débiter plus librement ses extravagances et ses impiétés ; un philosophe , qui a fait toute sa vie profession de croire à TÉvangile, affecté hautement la qualité d'honnête homme, défié tous ses adversaires de le trouver en défaut sur la religion ou sur les mœurs, et qui semble n'avoir travaillé près de quarante ans que pour amasser dans un seul ouvrage une bibliothèque entière d'irréligion et d'infamie ; enfin , des auteurs consacrés par la sainteté de leur état, qui prennent le masque de cavaliers pour en prendre impunément le style libertin; qui s'amusent à faire des romans de galanterie, des opéras tout profanes , des comédres bouffonnes , des contes ridicules , ou qui , par un abus encore plus énorme , établissent dans leurs cabinets des manufactures de libelles , d'où ils lâchent dans le monde la médisance, la calomnie, la fureur, toujours déguisées sous quelques beaux noms, mais toujours reconnaissablés : peut-on , dis-je , en lisant de pareils écrivains , s'empêcher d'y apercevoir, avec horreur, un contraste révoltant? Et pourquoi révoltant, je le demande à quiconque a des mœurs? n'est-ce pas surtout par l'opposition indécente qui se trouve entre le caractère de l'ouvrage et celui que devrait avoir l'auteur? c'est-à'^dire parce qu'on y voit rompre sans respect cette aimable unité de bienséance , qui , do l'auteur et de son ouvrage, ne doit faire qu'un tout, dont aucune partie ne déshonore l'autre, ni par sa difformité, ni par son incongruité.
6/i ESSAI SUR LE BEAU.
Telle est, Messieurs, si je ne me trompe, l'idée totale du beau dans les ouvrages d'esprit. Rassemblons-en tous les traits en peu de mots pour la rendre plus sensible : que la base en soit toujours la vérité, l'ordre, l'honnêteté et le décent ; que sur ce fond du beau essentiel on répande , selon Texigence des matières , les images , les sentiments , les mouvements convenables, toutes les grâces du beau naturel; que l'expression , le tour, le style , relèvent encore à l'esprit et à Voreille ces beautés fondamentales du discours, mais avec un art qui ressemble si bien à la nature qu'on le prenne pour elle-même ; enfin , que tout cela forme un corps d'ouvrage lié , suivi , animé , soutenu , et dans lequel il n'y ait aucun horsd'œuvre qui en rompe l'unité.
Deniqiie sit quodvis simplex duntaxat, et unum.
Sur le beau musical.
Messieurs ,
Dans les trois premiers discours sur le beau , je ne vous ai présenté que des spectacles; à l'œil, celui du beau visible; au cœur, le beau moral; à l'esprit, le beau spirituel : il faut aussi contenter l'oreille. Je me propose aujourd'hui de vous donner une espèce de concert, en vous parlant du beau musical.
Mais avant que d'entrer en matière , permettez-moi d'abord de préluder un peu , comme les musiciens de profession , pour concilier à mon sujet une attention favorable , je veux dire de vous y préparer en vous rappelant les notions générales de la musique , puisées dans la nature , en établissant les premiers principes de l'harmonie , fondés sur l'expérience , et
QUATRIÈME DISœURS. 65
par un abrégé historique dos divers systèmes qu'on en a formés en divers temps; connaissances préliminaires sans lesquelles il me serait assez difficile de me faire bien entendre quand il s'agira de pénétrer dans le fond du beau harmonique. Ainsi , je diviserai ce discours en deux parties, dont la première contiendra les éléments de la science musicale , qui m'ont paru nécessaires pour servir d'ouverture à la seconde. C'est aujourd'hui , Messieurs , le seul dessein que je me propose.