PREMIÈRE PARTIE
D'abord il est certain que la musique nous charme tous naturellement; c'est un goût aussi ancien que le monde, aussi répandu que le genre humain ; et le Créateur, qui nous l'a inspiré avec la vie , n'a rien oublié pour l'entretenir dans notre ame par les concerts naturels de voix et d'instruments que sa providence nous fait entendre de toutes parts. Des oiseaux qui chantent, comme pour nous piquer d'émulation; des échos qui leur répondent avec tant de justesse ; des ruisseaux qui murmurent ; des rivières qui grondent ; les flots de la mer, qui montent et qui descendent en cadence, pour mêler leurs sons divers aux résonnements des rivages ; ici , les zéphirs, qui soupirent parmi les roseaux ; là, les aquilons, qui sifflent dans les forêts ; tantôt tous les vents conjurés, ou plutôt concertés ensemble par la contrariété même de leurs mouvements , qui , après s'être choqués dans les airs , se réfléchissent contre les corps terrestres , montagnes , rochers , bois, vallons, collines, palais, cabanes, pour en tirer toutes les parties d'un concert, et, afin que rien ne manque à la symphonie, auxquels souvent se joint dans les nues cette belle basse dominante, vulgairement nommée tonnerre, si grave, si majestueuse, et qui sans doute nous plairait davantage si la terreur qu'elle nous imprime ne nous empêchait quelquefois d'en bien goûter la magnifique expression.
Mais , après l'orage , voilà Iris qui paraît pour nous an-
noncer le calme. Le croirait-on que c'est encore là une image musicale? On ne peut guère en douter depuis les expériences du célèbre Newton. 11 en rapporte plusieurs dans son Optique \ d'où il conclut que les sept couleurs de l'arcen-ciel, savoir: le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo et le violet, y occupent, dans la bande colorée, des espaces qui sont entre eux dans la même proportion que les intervalles des sept tons de musique. Voilà donc une espèce de tablature naturelle que le Créateur présente à nos yeux pour nous initier aux mystères de cet art ; et avec elle , combien nous donne- t-il de moyens pour l'exécuter avec succès. Tant de corps sonores pour construire nos instruments, des cordes harmonieuses pour en tirer des sons agréables , des mains et des doigts agiles pour en composer des accords , des voix de tous les degrés, des basses, des tailles , des dessus, pour en former des accompagnements; et, ce qui était encore plus essentiel , un juge fin et délicat pour en diriger le concert, je veux dire l'oreille, que tout le monde connaît aujourd'hui sans contestation pour le plus subtil et le plus spirituel de nos sens
J'ai donc eu raison d'assurer que l'Auteur de la nature n'a rien oublié pour entretenir dans nos cœurs le goût de la musique. Il y a réussi : nous la voyons aimée parmi tous les peuples de la terre. Mais si le goût en est commun, on peut dire que la vraie idée en est assez rare. On se contente presque toujours du plaisir sensible qu'elle imprime dans le cœur sans remonter à la source, qui, avec ce plaisir sensible, nous en donnerait un raisonnable, infiniment plus délicieux. Il faut donc, après avoir ébauché l'idée de la musique par la considération des essais que nous en trouvons dans la nature, poser les principes fondamentaux de l'art pour en rendre la notion plus étendue ; c'est un second prélude , qui ne me fournira pas des images aussi agréables que le pro-
I Nrwt., Opt.,p, 104 et 177,
mier, mais qui, en récompense, me sera beaucoup plus utile pour faire entendre pleinement mon sujet.
La musique, dans sa notion propre, est la science des sons harmoniques et de leurs accords.
J'appelle son harmonique , non pas un son tout simple , sec et instantané, qui n'est proprement que du bruit, comme celui d'un caillou qui en frappe un autre ; mais un son qui , par la résonnance du corps sonore d'où il part, nous fait entendre , outre le son principal , une succession de plusieurs autres agréables à l'oreille , comme celui du timbre d'une bonne cloche, celui de la corde d'un clavecin, ou celui d'une voix canore qui entonne un air. Je dois cette idée au célèbre M. Sauveur. (Hist^acad,, 1701, p. 299, Méin,)
Le son harmonique se divise en grave et en aigu. Tout le monde sait que du grave on monte à l'aigu , suivant l'ordre des notes musicales , ut, ré, mi, fa, sol, la, si, ut, et que Ton descend de l'aigu au grave dans un ordre contraire, ut, si, (a, sol, fa, mi, ré, ut : c'est ce qu'on appelle gamme.
Il y a huit sons dans cette suite harmonique ; on passe de l'un à l'autre, soit en montant, soit en descendant, par certains degrés ou intervalles qui les lient ensemble. Il y en a sept , et on les nomme vulgairement les sept tons de la musique : septem discrimina vocum. Nous en donnerons ailleurs une idée plus exacte ; il suffit ici de remarquer en général ;
1°. Que, si l'on prend les huit sons harmoniques en montant, on appelle seconde, la distance du premier au second , celle de ut à ré; tierce, la distance du premier au troisième, celle de ut à mi; quarte, sa distance au quatrième, fa; quinte, sa distance au cinquième, sol; sixte, sa distance au sixième, la; septième, sa distance au septième, si; enfin, octave, sa distance au huitième, celle de ut à ut, laquelle, comme vous le voyez , renferme dans son étendue tous les autres intervalles.
2®. Que , si l'on veut pousser plus loin cette suite harmonique , en montant du second ut à un troisième , d'un troi-
sième à un quatrième) etc., on appellera les notes interposées de l'un à l'autre, neuvième, dixième, onzième, etc., du nom de leur rang numérique. On a remarqué , en effet , que la voix humaine , après s'être élevée à l'octave d'un ton , peut encore s'élever à l'octave de cette octave , et quelquefois même au delà : c'est ce qu'on appelle son étendue. {Hist. acad,, 4700, p. 261, Mém,» ^ic.)
3®. Que le son n'est grave ou aigu que par comparaison ; qu'il faut deux sons différents , l'un grave et l'autre aigu , pour faire un ton ; deux tons pour faire une consonnance , deux consonnances pour faire un accord ; plusieurs accords pour faire un mode , et plusieurs modes pour faire une harmonie complète, une mélodie de voix ou une symphonie d'instruments remplie et bien variée : ce qu'on appelle aussi modulation.
4®. Que deux sons harmoniques peuvent être ou successifs ou simultanés; successifs, quand ils s'entre-suivent comme dans le chant d'une seule voix ; simultanés , quand ils s'accompagnent, lors, par exemple, que plusieurs voix chantent en parties.
Dans l'un et dans l'autre cas, les deux sons peuvent produire dans l'oreille trois impressions différentes : Tunisson , la consonnance et la dissonance.
L'unisson , quand ils sont tous deux si égaux et si consonnants , qu'ils semblent ne faire qu'un seul et même son.
La consonnance, quand l'aigu et le grave se mêlent sans se confondre , en sorte qu'on en voit sans peine la différence et la conformité, la distinction et l'union; ce qui donne à l'ame un plaisir facile , et par là très-agréable.
La dissonance , quand ces deux sons se trouvent au contraire si différents ou si disproportionnés , que leur rapport paraît à l'oreille ou indéterminable ou trop diflBcile à déterminer : difficulté que l'âme ne peut sentir sans quelque désagrément.
De cette idée générale de la musique , il est aisé de con-
dure que c'est une science mixte , qui tient en même temps et de la physique, et des mathématiques : deux territoires, prenons-y garde, qu'il y faut bien distinguer pour leur assigner à chacun ses droits et ses limites.
En tant que science physique, elle a pour objet le son harmonieux , tel que nous Tavons défini , le temps de sa durée, son degré d'aigu et de grave , ses élévations et ses abaissements réciproques , les vibrations des corps sonores qui le rendent , celles de l'air qui le transmettent , et la nature des impressions qu'en reçoit l'oreille, selon qu'elle en est frappée.
En tant que science mathématique , elle considère les rapports géométriques des sons, des intervalles qui les séparent, des tons qui en résultent, et des accords qu'elle en compose. Elle exprime ces rapports par des nombres , pour les représenter à l'esprit avec toute la précision que demande une science véritable; enfin , de ces nombres, qu'on appelle sonores à cause de cet usage, elle forme des proportions et des progressions harmoniques , pour mettre tout en règle dans ses compositions ; ainsi nous pouvons encore la définir, sous ce regard , la géométrie des sons.
La fin de la musique est double , comme son objet : elle veut plaire à l'oreille, qui est son juge naturel; elle veut plaire à la raison, qui préside essentiellement aux jugements de l'oreille ; et par le plaisir qu'elle cause à l'une et à l'autre, elle veut exciter dans l'âme les mouvements les plus capables de ravir toutes ses facultés. Un ancien auteur, nommé Aristide , fameux par un excellent Traité de Musique , lui donne une fin encore plus noble : c'est de nous élever à l'amour du beau suprême. Finis musicœ pulchri amor*.
N'en doutons pas. Messieurs, c'est là principalement qu'elle doit tendre. Je sais très-bien que la plupart des amateurs de la musique ne s'élèvent pas si haut; mais pour faire
' ÂRisTiD., p, 130, edil. Meibom. Sxottôs t^ç Moufftxyjç rà tov xa>oO
voir la solidité de cette pensée , nous n'avons qu'à considérer la nature des nombres, que nous avons appelés sonores, et auxquels tant de philosophes ont attribué toute la force de l'harmonie ; du moins est-il certain qu'ils y entrent pour beaucoup. Il s'agit , pour mettre tout le monde au fait du beau musical , de les déterminer par des principes sûrs. L'expérience nous apprend :
4^. Que tout le reste étant égal en deux cordes sonores inégales en longueur, le son de la plus longue est toujours plus grave que celui de la plus courte; que si l'on allonge un peu la plus courte, le son qu'elle rendra devient d'autant plus grave qu'elle approche plus d'être égale à la plus longue; enûn, que les deux sons arrivent à l'unisson parfait, quand les deux cordes parviennent à être parfaitement égales ; d'où il s'ensuit que, tout le reste étant égal dans un instrument de musique à cordes , le son est au son comme la corde à la corde; et le grand Descartes , qui l'avait examiné par lui-même, en a fait le fondement de son Abrégé de Musique, 2**. Que si l'on divise une corde sonore en deux, en trois, en quatre , en cinq ou en six parties égales , le son de la corde entière et celui de l'une, ou d'un certain nombre de ses parties aliquotes, produiront dans l'oreille cette impression agréable , qu'on appelle consonnance. Jusque-là , rien de surprenant : voici une espèce de paradoxe.
Il n'en sera plus de même, si l'on pousse plus avant la division de la corde , par exemple , en sept ou en huit parties égales. On éprouvera que la corde entière et ses parties ne rendront plus des sons amis et consonnants ; mais , si j'ose ainsi dire, des sons ennemis, discordants, rudes ot d'autant plus désagréables, que leurs rapports seront plus difficiles à déterminer : c'est un fait attesté par toutes les oreilles musicales, depuis le fameux Pythagore, le premier que nous sachions qui ait entrepris de réduire la musique en art, jusqu'à M. Rameau, le dernier de nos auteurs qui en ait traité un pou à fond.
Ainsi, tous les nombres sonores se trouvent renfermés dans les six premiers termes de la suite naturelle 1,2, 3, I, 5,6. Or, six termes ne donnent que cinq intervalles immédiatement consécutifs; d*où je conclus que nous n'avons que cinq consonnances prin^tives, représentées par les intervalles ou par les rap|)orts géométriques des six premiers nombres ; Toctave, par le rapport' de \ à 2; la quinte , par celui de 2 à 3 ; la quarto , par celui de 3 à 4 ; la tierce majeure, par celui de 4 à 5; et la tierce mineure, par le rapport de 5 a 6.
On distingue les consonnances en simples et en composées.
On appelle simples , celles dont le rapport n*est pas plus grand que la raison double. Telles sont , par conséquent , toutes les consonnances primitives.
On appelle composées, celles dont le rapport est plus que double; comme celui de 1 à 3, qui donne la double quinte; celui de 1 à 4 , la double octave ; celui de 4 à 5 , la double tierce, etc.
Le nombre des consonnances ne peut donc être que trèsborné. Il y a au contraire une infinité de dissonances , maiâ qui ne sont pas toutes également désagréables. Il y en a môme qui ne laissent pas de plaire , sinon par leur nature , du moins par le mérite emprunté de quelques belles consonnances voisines , ou par Tusage que les maîtres de Fart en savent faire par le moyen du tempérament. Aussi , les anciens, tout scrupuleux qu'ils étaient en cette matière, n'ont-ils point fait difficulté d'en admettre quelques-unes dans leur musique ; toutes celles, par exemple, qui semblent naître en quelque sorte des consonnances primitives par la multiplication ou par la division des nombres sonores.
Par la multiplication, comme les intervalles compris entre leurs carrés 4 , 9 , 1 6 , 25 , 36 , dont les rapports consécutifs de 4 à 9 , de 9 à 46, de 16 à 25 et de 25 à 36 , nous offrent tout de suite la neuvième , la septième , la quinte superflue et la fausse quinte.
Par la division , comme les rapports de quotients, qui expriment les plus petits intervalles de la musique, ou les éléments des consonnances.
Il y en a trois : les tons ; les demi-tons et les commas ; on les divise en majeurs et en mineurs,.
Le ton majeur est la différence ou plutôt le rapport géométrique de la quinte à la quarte, qui est 7. C'est la distance de ré à mi dans la gamme vulgaire.
Le ton mineur est la différence de la quarte à la tierce mineure , qui est -~ : c'est la distance de ut à ré.
Le demi-ton majeur est la différence de la quarte à la tierce majeure , qui est 77 : c'est la distance de mi k fa, ou de si à ut.
Le demi-ton mineur, qu'on appelle aussi dièse , est la différence de la tierce majeure à la mineure , qui est jj. Il n'y en a point d'exemple dans la gamme ordinaire , qui est celle de la nature toute simple ; mais on en fait un grand usage dans la musique figurée.
Les commas sont des parties de tons encore plus petits, le majeur est la différence du ton majeur au mineur, qui est ^ ; et le mineur, la différence du semi-ton majeur au mineur, qui est ^.
Les profonds musiciens portent encore plus loin leurs opérations sur les nombres sonores pour trouver des parties de tons encore plus fines. Mais pourquoi, dira-t-on, tant de calculs si pénibles dans un art tout destiné pour la satisfaction des sens , qui ne s'amusent guère à supputer leurs plaisirs?... N'aura-t-on jamais que de l'ingratitude pour les géomètres, qui se donnent tant de peines pour nous en épargner? n'a-t-il point fallu , pour diriger le musicien dans ses compositions , déterininer le chant où la nature nous conduit par elle-même , et celui où l'art peut conduire la nature sans la forcer? Or, c'est par le moyen de ces opérations, jointes à Texpérience qui les a toujours ou prévenues ou confirmées , que les inventeurs de la musique ont découvert que la voix
ne peut entonner avec grâce , que la moitié , le tiers ou le quart d'un ton.
De là les trois fameux systèmes des anciens que nous suivons encore, le diatonique, le chromatique et Tenharmonique : le premier, qui procède par des moitiés ; le second, par des tiers; le troisième , par des quarts de ton.
Le premier, qui est le plus naturel , plaît à tout le monde ; le second, qui ajoute beaucoup d'art à la nature, plaît surtout aux savants musiciens ; le troisième , qui est le plus exact et le plus fin, ne plaît guère qu'aux plus habiles, et aux plus profonds d'entre les habiles. C'est ainsi que le célèbre Aristide * les a autrefois caractérisés. Plutarque en parle à peu près dans les mêmes termes ; et nous ne croyons pas que le jugement de l'oreille ait changé à cet égard depuis ce temps-là.
Dans la pratique de ces trois systèmes d'harmonie, on peut encore distinguer deux espèces de musique, la musique juste et la musique tempérée ; la première , géométriquement exacte; et la seconde, qui ne l'est que physiquement. L'histoire en fixera peut-être mieux les idées que des définitions en forme : c'est le troisième prélude que j'avais promis.
Pythagore *, qui était trop sage pour un musicien , observa scrupuleusement les règles qu'il avait trouvées de la musique juste. Il n'admettait dans ses compositions que les consonnances primitives ; il en bannissait à toute rigueur les dissonances les plus supportables ; il y voulait partout la précision de la règle et du compas. Mais quel fut le succès de cette justesse trop mathématique? il réussit à plaire à la raison , ce qui n'est pas un grand mérite auprès du peuple ; et il ne contenta pas l'oreille , à qui sa musique parut trop simple, trop sèche , trop abstraite ; ce qui est toujours un grand défaut.
Après un peu plus d'un siècle , Aristoxène chercha le moyen d'y remédier; il trouva le tempérament, une des plus belles
' Aristid., p. 19, cdit. Mcibom.
' L'an du monde 3180.
inventions de l'esprit humain, c'est-à-dire la manière de concilier les dissonances avec les consonnances par une altération modérée des unes et des autres, pour en tirer des accoida plus piquants et plus variés. Iflais, quoique très-habile dans son art, il ne prit pas garde qu'à force de piquer on blesse; il prodigua trop le sel des dissonances , et on Taccusa bientôt d'avoir cherché à plaire à Toreille aux dépens de la raison ; ce qui déplut aux sages d'Athènes , où la musique faisant partie de l'éducation des enfants , on jugea qu'il était à^€Paindre que la licence musicale n'influât trop do liberté dans les mosurs de la jeunesse. Il fallut donc tempérer ce tempérament même, en le réduisant à des bornes où la justesse ne; fût pa& trop sensiblement violée.
Ptolomée *, parmi les anciens, tâcha de le rectifier par de nouvelles règles; Zarlin, parmi les modernes*, y réussit encore mieux dans ses institutions harmoniques ; ouvrage le plus rempli que nous ayons sur les matières musicales, et qui a mérité à son auteur le glorieux titre de prince des musiciens. Deux célèbres membres de l'Académie royale des Sciences, M. Hugens et M. Sauveur, se sont signalés de nos jours * dans la même carrière, en inventant chacun un nouveau système de musique tempérée. Le grand Lulli * nous a donné plus dans ses admirables compositions , où , en suivant pas à pas le génie de la nature, il a exécuté tout ce que la plupart dos autres n'avaient fait qu'imaginer. Nous ne parlons point d'un nouveau musicien** qui semble partager tout Paris; nous laissons mûrir sa réputation , d'autant plus que les principes qui lui sont propres ne sont pas encore assez bien établis pour la mettre hors d'atteinte aux révolutions de la fortune;
Mais ne dirons-nous rien de la fameuse querelle entre les
» L'an de N.-S. HO.
' En 1589.
' En iG9y.
* Mort en 1686.
» Eu 1739.
QUATRIÈME DlSCeUlS. 75
partisans de l'ancienne musique et ceux de la moderne? Cette question n'entre pas dans mon dessein ; cependant , si après avoir lu tous les auteurs que j'ai pu trouver sur la musique, depuis Aristoxène jusqu'à M. Rameau , il m'était seulement permis de dire l'impression qui m'en est restée, je la rendrais en trois mots. Les anciens sont les pères de la musique; ils en ont établi tous les principes , et par le goût musical que leurs ouvrages ont répandu de siècle en siècle, ils ont produit dans le nôtre des enfants , dont il m'a paru que la plupart ne connaissent pas leurs pères, et que d'autres, encore plus ingrats, refusent de les reconnaître.
La question, d'ailleurs, n'est pas fort importante , ni même trop raisonnable : nous n'avons plus les pièces musicales des anciens, où apparemment le génie et le goût répandaient des grâces que les livres ne sauraient exprimer^ La dispute qui s'élève depuis quelque temps sur la préséance entre la musique italienne et la musique française peut avoir plus de fondement et d'utilité; mx%3& je ne Bais si elle fait plus d'honneur à notre goût. 11 y a soixante ans que la musique française, qui se contente, dans ses compositions, de parer modestement la nature, l'emportait, sans contradiction, sur tous les brillants de la musique italienne. Lulli, quoique Italien de génie et de naissance , mais Français d'éducation et de goût , l'avait rendue partout victorieuse. Je pourrais citer en sa faveur le témoignage de toute l'Europe qu'elle attirait à Paris. La musique italienne, qui ne laissait pas dès lors de nous être fort connue, ne liii servait encore que d'ombre ; mais depuis quelques années Lulli commence à devenir ancien. Voilà le moment fatal de la révolution : cela suffit à mille gens pour le reléguer presqu'au rang des musiciens grecs. Il n'est pourtant pas si abandonné qu'il n'ait encore nombre de partisans ; mais combien de temps tiendront-ils contre le torrent de la mode?
C'est, Messieurs , l'état présent de la musique en France. J'ai cru qu'il était à propos de vous rappeler d'abord les no-
lions générales que nous en fournit la nature , les principes que la raison, jointe à l'expérience, a trouvés pour en former un art , et la manière dont on s'y est pris en divers temps pour en perfectionner la pratique. Mais enfln c'est trop préluder, il est temps de venir à la pièce même, et de vous parler d'un beau musical, ou plutôt , pour ne vous pas trop fatiguer à la fois , de vous l'annoncer pour la première séance publique.
SECONDE PARTIE
Messieurs ,
Un ancien auteur de musique ", dont nous avons le Traité dans la collection des musiciens grecs , entre dans son sujet par un enthousiasme digne de sa matière :
Profanes , fuyez de ces lieux :
Accourez , amateurs de beautés cthérées ;
Ce n'est qu'aux âmes épurées , Que se doit adresser le langage des dieux.
C'est l'idée que tous les anciens philosophes, Platon à la tête, avaient de la musique; ils la regardaient comme un langage tout divin par le ton qu'elle prend, non-seulement au-dessus de la simple parole , mais au-dessus môme de la poésie ; par la sublimité de ses sujets , qui étaient , dans son origine , les louanges de la Divinité et celles dos grands hommes , dont les vertus avaient assez d'éclat pour en exprimer quelques traits , surtout par la nature des nombres sonores, qui, du haut des cieux, si j'ose ainsi parler, président à ses compositions, et par les transports extraordinaires qu'elle inspire à tous les cœurs qui savent l'entendre. Avec cette idée de la musique, faut-il s'étonner que nos anciens maîtres eussent bien voulu n'adresser ce langage divin qu'à des âmes divines, à des ûmes élevées au-dessus des sentiments vulgaires par le génie ou par le goût; plus son-
' OAinF-NT, CJJit. Meibom.
sibles aux accords de l'harmonie qu'à la douceur des son^;; cultivt^es même par la science ou par l'exercice pour en mieux connaître toutes les finesses?
Je sais qu'il y a dans le monde une espèce de philosophes qui n'ont pas de la musique une idée si avantageuse, ou plutôt qui en ont une presque toute contraire; ils prétendent que le sentiment est le seul juge de l'harmonie, que le plaisir de l'oreille est le seul beau qu'on y doive chercher; que ce plaisir même dépend trop de l'opinion , du préjugé , des coutumes reçues, des habitudes acquises pour pouvoir. être assujetti à des règles certaines ; et la preuve, disent-ils, n'en est-elle point palpable? Trouvez-moi dans l'univers deux nations qui s'accordent sur ce point? Européens et Orientaux, Français, Italiens, Allemands, Espagnols et Anglais, les Turcs même et les Tartares, n'ont-ils pas tous leur musique particulière, qu'ils élèvent sans façon par-dessus toutes les autres? en un mot ils en sont charmés, contents, que faut-il davantage? rien sans doute pour des gens qui ne veulent vivre et penser qu'au hasard; mais pour des gens d'esprit, pour des hommes, il faut certainement quelque chose de plus ; il faut toujours que dans leurs plaisirs la raison soit pour le moins de moitié avec les sens. Me dédise qui voudra dans le parterre du concert , quelque nouveau Midas, par exemple , qui n'a que des oreilles à y porter, la raison du moins ne m'en dédira pas; suivons-la jusqu'au bout, et, à l'exemple du célèbre Pythagore *, tâchons de bannir le hasard du monde, sinon de la vie humaine, du moins des sciences et des arts; c'est le dessein que je me propose dans ce discours par rapport à la musique. Pour y procéder avec ordre, je reprends ma division ordinaire du beau en trois genres ; on en verra mieux la solidité par son étendue.
Je dis donc 1®. qu'il y a un beau musical essentiel, absolu , indépendant de toute institution , même divine.
' PïTHAC., dans les Hjrm. de Ptoîotn*, p. 209, édit. Wallis.
monde jusqu'à notre siècle , ou convenir qu'il y a un beau musical essentiel et absolu qui en doit être la règle inviolable : vérité fondamentale que nous devions d'abord établir pour l'honneur d'un si bel art.
Je dis , en second lieu , qu'il y a un beau musical naturel dépendant de l'institution du Créateur^ mais indépendant de nos opinions et de nos goûts. En peut-on disconvenir, pour peu que l'on se rende attentif à la nature des corps sonores, à la sensibilité de l'oreille dans le discernement des sons , à la structure tout harmonique du corps humain , surtout à la sympathie de certains sons avec les émotions de notre âme? Quatre preuves sensibles que la musique n'est pas une institution purement humaine à laquelle il nous soit permis d'ajouter, d'ôter, de changer tout ce qu'il nous plaît. N'avançons rien que sur la foi des expériences les plus incontestables. V
Premièrement , que nous apprennent-elles sur la nature des corps sonores ? Le grand Descartes * avait remarqué , au commencement du dernier siècle, que le son d'une corde ne se fait jamais entendre seul, mais toujours avec son octave aiguë. Le savant P. Mersenne , son ami , confirme sa remarque par plusieurs expériences. Après eux, M. Sauveur, fameux académicien *, découvrit dans le même son harmonique, dans celui, par exemple , de la corde d'un clavecin , deux autres consonnances très- agréables, sa quinte et sa tierce majeure. On les y distingue si bien toutes trois , quand on a l'oreille un peu exercée , que M. Rameau * vient d'en faire le principe fondamental de son nouveau système de musique. Il en est de même du son de la voix : il paraît unique , et il est triple de sa nature ; c'est-à-dire , qu'outre le son principal, qui est le plus grave et le dominant, il porte avec lui son octave , sa quinte et sa tierce majeure.
» Dksc. Abr. de la Mus., chap. de l'octave. ' Uist. de VAcad., 170I, Mém., p. 299. ' Ramfau, Préface de sa Génér, harni.
Quelle doit être la sensibilité de Forgane qui les distingue avec cette précision ? Sa délicatesse est telle , que si deux cordes sonores étant mises à l'unisson sur un monocorde, on accourcit l'une des deux de la deux millième partie de sa longueur , une oreille juste en aperçoit la dissonance , qui n'est pourtant que de la cent quatre-vingt-seizième partie d'un ton. L'expérience et le calcul sont de M. Sauveur. M. Dodard * , autre illustre académicien , les rapporte et les confirme dans son excellent Mémoire sur la formation de la voix, imprimé dans l'histoire de 1700. M. Sauveur ayant fait depuis, sur le même sujet, plusieurs autres expériences, nous donne un second calcul * , d'où il infère que la finesse de l'oreille , pour le discernement des sons , est environ dix mille fois plus grande que celle de la vue dans le discernement des couleurs. Doit-on s'étonner que la musique ait produit de tout temps des effets si prodigieux?
On s'en étonnera moins encore , si l'on considère que la structure du corps humain est tout harmonique. Je ne dirai pas que les nerfs y sont tendus sur les os comme les cordes sonores sur leurs tables dans un instrument de musique , ni que les artères y battent la mesure par leurs pulsations réglées , ni que le cœur y marque les temps et les cadences par la justesse de ses balancements réciproques. Cette pensée , qui est peut-être solide , quoique ancienne , pourrait ne paraître qu'une imagination frivole : je me borne à l'évident.
L'anatomie nous démontre que les nerfs qui tapissent le fond de l'oreille , pour servir d'organe au sens de l'ouïe , se divisent en une inflnité de 6bres délicates ; que ces 6bres , au sortir du tambour et du labyrinthe , se vont répandre de toutes parts ; les unes dans le cerveau , qui est le siège des esprits et de l'imagination ; les autres au fond de la bouche ,
' HisL de l'Acad., 1700, Mém., p. 262. ' En 1715, Mém, p. 325.
OÙ est Torgane de la voix ; les autres dans le cœur, qui est le principe des affections et des sentiments ; d'autres, enfin , dans les viscères inférieurs ; que toutes ces fibres sont d'une très -grande mobilité, d'un ressort très-prompt, et dans la tension convenable pour être ébranlées au premier mouvement de la membrane acoustique; à peu près comme les cordes d'un clavecin au premier branle des touches qui leur répondent. A cette communication du nerf auditif avec les principales parties du corps , et par elles à toutes les autres , ajoutez la construction admirable des divers organes qui concourent ensemble pour former la voix : le creux de la poitrine , pour contenir l'air nécessaire à sa production ; le tuyau 4e l'âpre-artère , pour lui servir comme de porte-vent; l'ouverture de la glotte, pour la produire en effet par ses vibrations sonores; le canal de la bouche et les voûtes du palais, pour la fortifier par leur résonnance; la langue , les dents et les lèvres, pour U modifier en tant de manières que l'art ne saurait imiter. Or, dans toutes ces institutions du Créateur, dans tous ces organes si propres de leur nature , les uns pour former le son , les autres pour en recevoir l'impression , combien de marques sensibles d'un dessein d'harmonie, et d'une harmonie touchante et pathétique!
Je dis le dessein d'une harmonie pathétique, par la sympathie naturelle qu'il a mise entre certains sons et les émotions de notre âme. Il n'est pas question d'en expliquer la manière; je n'ai ici besoin que du fait qui est indubitable. Il y a des sons qui ont, avec notre cœur, une secrète intelligence que nous ne pouvons méconnaître ; des sons vifs qui nous inspirent du courage ; des sons languissants qui nous amollissent; des sons riants qui nous égaient; des sons dolents qui nous attristent ; des sons majestueux qui nous élèvent l'âme; des sons durs qui nous irritent; des sons doux qui nous modèrent. L'amour et la haine, le désir ol la crainte, la colère et la pitié, l'espérance et le désespoir, admiration , terreur , audace , autant que nous avons do
I)assions différentes , autant de sons dans la nature pour les exprimer et pour les imprimer. Je vais plus loin.
Ne peufc-on pas même ajouter qu'il y a une espèce de gradation dans les sentiments qu'ils nous impriment, selonles diverses qualités des corps sonores d'où ils partent? Je veux dire selon que les corps qui nous le» envoient sont vivants ou inanimés , ou , selon que dans leur origine ils^ont^ été animés ou non. J'en appelle à l'expérience. N'a-t-on pas souvent remarqué que le son d'une trompette , d'un hautbois ou d'une flûte qui reçoit son harmonie du souffle vivant d'un homme , nous pénètre tout autrement que celui d'un tuyau d'orgue qui n'est animé que par le souffle d'un air mort? Je crois encore avoir éprouvé que le son d'une corde de laiton , quoique plus harmonieux à Toreille , est moins touchant pour le cœur que celui d'une corde de boyau. Eten effet , celle-ci étant par sa structure beaucoup plus conforme à celle des nerfs et des fibres de notre corps, n'est-il^ pas naturel qu'elle ait avec eux plus de consonnance qu'un métal dur et inflexible qui tient toujoure un peu de l'aigreur de sa matière? Quoi qu'il en soit, il est notoire, par la raison même de cette conformité, que de tous les instruments de musique , celui dont les sons sympathisent le plus* avec nos^ dispositions intérieures, c'est la voix humaine. J'en atteste toutes les oreilles un peu attentives. Une voix canore, bien conduite et bien maniée, l'emporte infiniment pour le' pathétique sur les instruments les plus sonores; le son en est plus vivant, le ton plus net, Ite accords plus justes, lespassages plus doux, les nuances plus gracieuses, le tempe* rament plus fin , l'expression plus animée , le total qui en' résulte plus moelleux, si j'ose ainsi dire, plus insinuant, plus pénétrant. Et comment ne le serait-il pas, puisque de sa nature la voix humaine doit être néoessairementplus à l'unisson avec l'harmonie de notre oorps et de notre àme?
Que tous les pyrrhoniens du monde entreprennent donc
su ESSAI SUH LE BEAU.
tant qu'il leur plaira de contredire la raison et rexpérience , / en attribuant toutes les règles de la musique à Topinion et / au préjugé , il faut ici ou qu'ils se déclarent sourds , ou qu'ils demeurent muets. La nature des corps sonores, la finesse de l'oreille dans le discernement des sons , la structure du corps humain si harmonique dans toute sa composition, la sympathie naturelle de certains tons avec certaines passions de l'âme, sont des preuves invincibles que la force d'esprit dont ils se font honneur , n'est , en ce point comme en tout autre , qu'une force de frénétiques et d'insensés , toujours d'autant plus féconds en raisonnements qu'ils sont plus dénués de raison.
Concluons , Messieurs , avec tout ce qu'il y eut jamais de musiciens philosophes , que la musique n'est pas une invention purement humaine ; que l'auteur de la nature en est le premier instituteur; qu'il en a mesuré les tons , les consonnances, les accords à la lumière éternelle des nombres que nous appelons sonores; qu'il en a ordonné la marche, subordonné les cadences , marqué les temps convenables ; qu'il en a , pour ainsi dire , noté l'harmonie fondamentale dans la plupart des corps sonnants et résonnants qui nous environnent; qu'il en a lui-même distingué les genres , différencié les caractères, assigné à chacune des parties qui peuvent entrer dans un concert, son charme, son agrément propre; et par conséquent, qu'il y a un beau musical naturel qui est arbitraire par rapport à lui , mais qui , dans tout ce qu'il en a voulu déterminer, est absolument nécessaire par rapport à nous ; c'est la seconde proposition que j'avais entrepris de prouver.
Mais quoi 1 ne faudra-t-il donc rien abandonner à la discrétion du musicien , rien à la liberté du génie , rien à T instinct du goût, rien à l'essor du caprice? La profession musicale est-elle donc faite pour être ainsi resserrée dans la prison des règles? Ne serait-ce pas le moyen d'éteindre son feu que de lui ôter le grand air? Et interdire le caprice au
musicien, ne serait-ce pas vouloir bannir la quinte do la musique?
Non, Messsieurs, la rigueur des règles ne va point jusquelà. Outre les deux espèces de beau musical qui existent, comme nous venons de le prouver , indépendamment de la volonté dos hommes, nous en admettons une troisième qui en dépend en quelque sorte ^ et dans son institution , et dans son application. J'entends un beau musical artificiel, qui, après avoir acxîordé aux règles éternelles de l'harmonie tout ce qu'elles demandent absolument par la voix de la nature , lâche pour ainsi dire la main au génie , donne beaucoup au goût , et cède même quelque chose au caprice du compositeur. En est-ce assez pour contenter Messieurs les musiciens? Nous convenons avec eux qu'il y a dans la musique une espèce de beau d'institution et d'art; un beau de génie, un beau de goût , et en certaines rencontres , un certain beau de caprice et de sailHe. Voilà un champ bien vaste ouvert à la liberté musicienne; mais pour prévenir les abus qui la pourraient faire dégénérer en licence, il faut nous expliquer : qu'on se rappelle ici les premiers principes de l'art que nous avons établis dans notre discours préliminaire.
La seule idée des consonnances , qui en ont été le principal objet, nous déclare qu'elles entrent nécessairement dans la composition musicale. Mais parce qu'elles sont en assez petit nombre , il serait à craindre que , malgré la douceur qui les accompagne , elles ne vinssent enfin à causer du dégoût par le retour trop fréquent des mêmes tons. Il fallait donc trouver le secret , ou d'en augmenter le nombre, ou d'en relever quelquefois le goût par quelque assaisonnement. D'augmenter le nombre des consonnances , les bornes que la nature a prescrites à l'oreille y étaient un obstacle insunnontable. Il a donc fallu se contenter d'en assaisonner la douceur par une espèce de sel harmonique. Et où l'a-t-on trouvé , ce sel harmonique si nécessaire , surtout dans les grandes compositions , pour en varier les accords , pour les
86 USBia S0R £B BEAU,
lier ensemble, pour en rendre l'expression plus sensible par une modulation plus piquante ? L'eût-on deviné ? La musique Test allée prendre jusque dans le sein de ses plus cruelles ennemies : elle a trouvé des tempéraments pour se les concilier; c'est-à-dire l'art d'en adoucir la rudesse , de leur prêter même une partiede l'agrément des consonnances, pour les empêcher d'en troubler l'harmonie; de les employer comme les ombres- dans la peinture , ou comme les liaisons dans le discoure pour servir de passage d'un accord à l'autre; de les préparer avant qu'elles arrivent , en les faisant précéder par des sons vifs et doux , qui en étouffent le désagrément dans* sa' naissance , et quand- cette préparation est impossible ou trop difficile , de les sauver avec adresse en les faisant succéder par des accords brillants pour en couvrir le défaut ; en un mot , on a trouvé l'art de placer tellement les dissonances dans une composition , que si elles blessent encore un peu l'oreille , elles ne la blessent que pour nous plaire davantage. Il y a là du paradoxe : en voici Texplication.
Les consonnances étant obligées , par leur petit nombre , à se répéter trop souvent , elles auraient à la longue endormi leurs auditeurs par une harmonie trop uniforme. Que fait la musique pour nous réveiller, pour nous tenir toujours en haleine ? Permettez-moi , Messieurs , une comparaison sensible, pour me faire entendre à tout le monde. Elle emploie les dissonances dans ses compositions pour aiguiser, si j'ose ainsi parler, l'appétit de l'oreille , comme un autre art, qui est d'un usage plus ordinaire, emploie dans les siennes le sel , le poivre et les autres épiceries pour piquer lo goût des convives; et ses auditeurs, dédommagés par la surprise agréable de voir naître des accords du sein même de la discordance , pardonnent sans peine au musicien ces petites ûpretés passagères , conmie la plupart des convives pardonnent volontiers à leur hôte cesjagoûts piquants qui leur mettent le palais en feu , pourvu qu'il ait soin en même temps de leur faiie servir de quoi l'éteindre.
QUATRIÈME DISGOCRS. 67
Nous avons encore une raison plus profonde pour adU mettre les dissonances dans la musique. On a remarqué de tout temps que , si elles blessent l'oreille par quelque rudesse , elles sont , par cela même , d'autant plus prc^ices pour exprimer certains objets. Les transports irréguUers 4e l'amour, les fureiu^ de la colère , les troubles de la discorde, les horreurs d'une bataille, le fracas d'une tempête; 'Oi, pour me borner à l'exemple de la voix humaine , il n'y a personne qui ne sache que, dans certaines émotions de l'âme , elle s'aigrit naturellement , qu'elle détonne tout à coup, qu'elle s'élève ou s'abaisse, non par de^*és, mais comme par sauts et par bonds. Voilà donc évidemment la place où les dissonances peuvent avoir lieu; voilà même .quelquefois où elles sont nécessaires; et alors, disent les plus savants musiciens ' , on éprouvera indubitablement que , %i elles déplaisent à l'oreille par la rudesse des sons , elles plairont à l'esprit et au cœur par la force de l'expression. Plaisir de raison, qui, étant le plus essentiel à l'âme, doit être toujours le {MÎncipal objet d'un habile cconpositeur.
Il est donc manifeste que l'emploi des dissonances biea entendu, produit dans la musique un nouveau genre de beau toujours fondé sur la nature, puisque les dissonances ne passent qu'à la faveur des consonnanees qui les prépareni ou qui les sauvent , mais un beau néanmoins qui est ea quelque sorte arbitraire, parce que les tempéran^ents qui les adoucissent , les expressions qu'on en tire , les variétés inûnies dont elles ornent les compositions musicales, sont véritablement l'ouvrage du musicien , des beautés libres q^i sont de son choix ; et , si j'ose ainsi dire , de sa créa^tion. U est vrai que , pour faire entrer dans l'harmonie £es beaniiés que j'appelle d'institution et d'art , il a fallu bien consulter la nature, bien méditer, bien raisoimer, quelque/ois Uen
' M. DoDJiBT , Hist. de l'À€ad., ITO6, Mé«., p. 380.
hasarder; mais à force d'expériences et de raisonnements, on y est enfin parvenu.
C'est ainsi qu'on a formé de la musique une espèce de rhétorique sonore qui a, comme celle des paroles, ses grandes figures pour élever l'àme , ses grâces pour la toucher, son style badin , ses ris et ses jeux pour la divertir. La question est de placer à propos tous ces différents styles; mais quand on en a ou l'art ou le talent, nous en voyons naître , selon la qualité des matières qu'on entreprend d'exprimer, les trois espèces particulières de beau musical artificiel que nous en avons ci-dessus distinguées , le beau de génie , le beau de goût , et , si l'on me pardonne ce terme , le beau de caprice.
Le beau de génie dans les sujets nobles , où la musique, peut étaler avec pompe ses grandes figures , images , mouvements, suspensions, feintes, ses fugues et ses contre-fugues, ses passages de mode en mode , pour étonner l'oreille par la variété ; le silence tout à coup , pour la délasser un moment ; les rentrées soudaines , pour la surprendre ; ses longues tenues sur le même ton , pour la tenir en attente ; ses enthousiasmes , pour la ravir ; en un mot, tout le sublime de l'éloquence musicale.
Le beau du goût dans les sujets fins et délicats , où elle sait attendrir les sons , les animer, les tempérer, préparer l'oreille à les recevoir , lui faire désirer certaines consonnances pour les lui faire mieux goûter , la pressentir sur d'autres pour lui en accorder de plus agréables , la dérouter même quelquefois pour la remettre dans son chemin avec plus d'agrément ; supposer, promettre , sous-entendre pour lui donner le plaisir flatteur de suppléer par elle-même r e qu'elle n'entend pas ou tf achever ce qu'elle n'entend qu'à demi.
Enfin , si l'on me permet d'avoir cette complaisance pour les musiciens , le beau de caprice dans les sujets badins qui '^emportent la saillie, lors, par exemple, qu'il s'agit d'ex-
QUATRIÈME DISCOUBS. S9
primer quelque imagination bizarre , quelque action comique ou quelque passion burlesque. On permet bien aux poè'tes, leurs confrères , d'oxtravaguer un peu dans ces rencontres ; et nous voyons tous les jours des caprices poétiques réussir à plaire aux esprits les plus sérieux. Pourquoi un caprice musical n'aurait-ii pas le même privilège dans des circonstances pareilles? Pourquoi n'aurait -il pas le sort de l'opéra nouveau de Fréni, qui a diverti toute la France? Il nous plaira môme quelquefois , peut-être avec raison , quand il n'aurait d'autre agrément que de nous bien peindre l'original qui s'y abandonne.
Les musiciens modernes se plaindront-ils encore que la théorie voudrait renfermer le génie et le goût dans des bornes trop étroites? on vient de voir qu'ils n'ont rien à craindre de ce c^té-là. Nous savons que le génie et le goût musical sont une espèce de musique infuse , notée dans certaines âmes par les mains mêmes de la nature. Mais il faut aussi avouer que ces notes naturelles y sont tracées bien légèrement ; qu'elles y sont bien confuses ; qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de les déchiffrer sans la connaissance des nombres sonores , qui en sont la véritable clef; en un mot, que la théorie musicale est absolument nécessaire pour conduire la pratique à sa perfection. Le petit peuple musicien a donc beau regarder ces deux sœurs comme deux ennemies qui ont des vues contraires , le célèbre Zarlin, après les avoir étudiées toute sa vie l'une et l'autre , nous déclare en propres termes qu'il a toujours éprouvé que la vraie théorie , bien loin d'être jamais opposée à la bonne pratique , y est en tout point parfaitement conforme *. La scienza non discorda punio d'alîa huona pratica.
Les trois premières propositions que j'avais avancées sur le beau musical étant ainsi prouvées par toutes sortes de raisons , reste à répondre à notre dernière question : Quelle
' Zarl., Instr. harm., vol. II, p 100, elc.
•0 UBJd SUR US BEAU.
Ml esltla faam {«éplse? Tous ceux ide ia compagnie qui .m'oot faU rhoaneoT d-anteudre mes trois premiers discours sur le beau, yoiaotd^à ma réponse. Mes principes sont partout les mêmes : ma eonelusion doit Fétre.
ie dis donc ancore,^avec saint Augustin : Onmis porrà puleftn'todlmM forma uniias ^ *. En tout genre de productions, floit de la nature, soit de Fart, c'pst toujours Funité qui conistîtue la fonne du ¥rai<beau. pt en matière de musique, je ne GFains pas d'assurer que ee grand principe est plus incontestable qu'en toute autre.
En effet, Messieurs, interrogeons le bon sens, consultons notra oreille; que dierchops-nous naturellement dans une eompeeition musicale? des consonnances, des accords, un concert, une hacmonie partout répandue, c'est-li-dire unité partout. Bt, gu contraire, qu'est-ce que nous entendons avee tant de peine dans son exécution? la détonation dhme ¥oix, la dissonance d'une corde, ce qu'on appelle un dkttski foux, les batt0ments irrégaliers de certains instruments, la discordance entre les parties d'un concert, c'est- •à-dire, en un mot, la rupture de Funité harmonique. Disons quelque chose de plus sensible. Que demandons-nous à un musicien qui compose un air sur des paroles? qu'il ait soin d'entt*er dans Fesprit de la pièce ; qu'il en saisisse bien le caractère, le genre, le mode; qu'il en exprime dans ses tons, non-seulement les mots, mais surtout le sens ; non-seulement le sens de chaque mot, mais le sens de la phrase; non-80ulemen|; le sens particulier de chaque phrase , mais le sens total de la lettre entière dans le total de sa composition. Peut-on lui demander plus formellement, que des paroles qu'on lui donne et de l'air qu4l y ajoute, il en fasso naître un tout parfaitement un? unité si nécessaire, que sans elle vous m'étaleriez en vain toutes les finesses de votre art , je ne trouverais dans le total de votre pièce qu'une dispro-
' Mpiêt, 18, edit. pp. BB.
QUATRIÈME DISGOUBS. 91
portion choquante. Vous me faites entendre les sons \m plus doux, les cadences les plus régulières, les accorda les plus harmonieux : c'est un plaisir pour l'oreille. Mais , par un oubli fatal de votre sujet , vous me donnez malbeureusement un air qui jure contre vos paroles. Vous m'entonneE une tempête sur un air de victoire ; vous me fredonne? une pompe funèbre comme une sarabande, vous me» représentez la descente d'une divinité sur la terre comme une danse de village. Votre musique chante où elle ne devrait que parler; vous courez à perte d'haleine où il ne faudrait que marcher; vous traînez languissamment, vous planez, si j'o^e ainsi dire, où il faudrait voler à tire-d'aile; voua badinez harmonieusement sur chaque mot, et vous abandonnez Tharmouie du sens. Quel supplice pour la raison !
Nous sommes naturellement si délicats sur ce point de Funité musicale que nous voulons sans miséricorde que les compositeurs portent leur attention , non-seulement au ca* ractère des sujets qu'ils traitent, mais jusqu'au lieu de la scène où leurs pièces doivent paraître, jusqu'à la condition des personnes qu'ils y font parler, jusqu'aux mœurs et aux sentiments qui les caractérisent dans l'histoire. Attention difficile, je l'avoue, par l'étendue de science et de génie qu'elle demande; mais attention indispensable pour éviter les affreux contrastes qui déparant assez souvent les beautés de notre musique. Je veux dire, pour éviter le ridicule de porter, par exemple, à l'Église le ton de l'Opéra, ou à l'Opéra le ton de l'ÉgHse , de composer pour le théâtre des airs qui ne conviennent qu'au plain-pied d'une chambre ; ou pour une chambre , des airs qui ne conviennent qu'au sublime du théâtre; de faire chanter un roi qui commande sur le ton d'un particulier qui prie ; ou un particulier qui prie sur le ton d'un roi qui commande en maître; et, si l'on q quelques passions communes à exprimer, de noter les sou-» pirs d'un Alexandre sur le ton d'un sybarite ; ou les soupirs d'un sybarite sur le ton d'un Alexandre; en un mot, le ri-
dicule de nous faire entendre deux personnes dans le même personnage ; Tune dans le nom qu'on lui donne , et l'autre dans le ton qu'on lui fait prendre.
Enfin , pour achever de mettre notre principe dans la dernière évidence, qu'est-ce que nous admirons quelquefois jusqu'à l'extase dans ces grands concerts où l'on assemble tant de voix de tous les degrés, tant d'instruments de tous les genres, tant de parties si discordantes en apparence pour concerter ensemble? N'est-ce pas encore l'unité qu'on a trouvé l'art d'introduire et de soutenir dans cette multitude prodigieuse de sons si différents? On dit que ces grandes musiques doivent leur naissance à l'esprit inventif du dernier siècle. Mais le savant et ingénieux Senèque* nous en fait une description qui prouve très-bien , si je no me trompe, qu'elles ne sont que ressuscîtées. Du moins est-il certain qu'on y va voir la règle d'unité dont nous parlons parfaitement bien établie.
Voyez-vous, dit-il dans sa lettre 8i, cette multitude de voix qui composent nos grands chœurs de musique? elles se joignent toutes si parfaitement, qu'il semble qu'elles no rendent à l'oreille qu'un seul et unique son. Vides quàm muliorum vocibus chorus constet; unus tamen ex omnibus sonus redditur. Parmi ces voix il y a des dessus , il y a des basses, il y a des voix moyennes de tous les degrés. On entend celles des hommes avec celles des femmes, les unes et les autres entremêlées du son des flûtes qui les accompagnent. Chacune de ces voix est, pour ainsi dire, caclioe dans la multitude; et cependant elles paraissent toutes avec le caractère qui les distingue. Aliqua illic acuta vox est, aliqua gravis, aliqua média, Accedunt viris feminœ, inierponunlur tibiœ : singulorum illic latent voces ; omnium apparent. Je ne parle encore que des chœurs qui étaient connus aux anciens philosophes. Il y a plus dans les nôtres ,
* SÉNÈQUE, Ep. 84, p. 338, édit. A.
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continue Sénèque; dans les concerts solennels que nous donnons au public, il y a plus de chanteurs que le théâtre n'avait autrefois de spectateurs : De choro dico, quem veieres philosophi noverant : in commissionibus nosiris piùs cantorum est, quàm in theatris olim spectalorum fuit. Outre ce grand nombre de voix , nos amphithéâtres sont environnés de trompettes , et nos orchestres pleins d'une infinité d'instruments de toute espèce , à vent et à cordes. Voilà une multitude qui semble nous menacer d'une horrible discordance. Ne craignez rien , il s'en forme im concert ; Cùm omnes vias ordo caneniium implevit , et cavea œneatorihus cincta est, et ex pulpiioomne tibiarum gcnus, organorumque consonuit , fit concentus, ex dissonis. Or, Messieurs , je vous le demande : comment un concert peut-il naître d'une multitude de sons si différents, et quelquefois si dissonants, si nos Orphées anciens et modernes n'avaient trouvé l'art de réduire cette multitude à l'unité; ou, pour me servir de la belle expression d'Horace dans sa poétique, s'ils n'avaient trouvé l'art d'en composer un total sonore qui , malgré la multitude de ses parties, devient parfaitement un, par une espèce de prodige : Rem prodigicUiter unam?
Après toutes ces raisons que je viens de puiser dans les notions les plus communes du bon sens, et dans l'expérience des plus grands maîtres , peut-on douter, je ne dis plus de l'existence d'un beau musical indépendant de nos opinions et de nos goûts , je dis de la prééminence que la nature lui a donnée sur tous les autres genres de beau sensible? On lui opposera peut-être celui de la peinture qui, en effet, a beaucoup de merveilleux. Mais si, avant que de finir, nous vQulons un moment les mettre en parallèle , quel parallèle , ou plutôt quel contraste ! Il n'y a personne qui ne sache que ces deux genres de beau consistent dans l'imitation ; ou , si l'on aime mieux, dans l'expression. Voilà un point de concours où la musique et la peinture se réunissent dans le même dessein. Quelle différence dans l'exécution !
Que voyons-nous dans la plus belle peinture? uniquement la surface des corps, un visage , des yeux , des couleurs fixes et inanimées, quelques airs au plus qui semblent vouloir .parler. La musique nous découvre , jusqu'au fond de Fàme , ses agitations par .des sons rapides; ses combats par des sons contraires ; son calme par des sons tranquilles et uniformes. La peinture ne peut oifrir à nos yeux que des objets immobiles, des objets <tout au plus dans Tattitudc du mouvemmi : c'est toute la vie qu'elle peut donner à ses tableaux. La musique peint le mouvement , môme avec ses divofô degrés d'accélération ou de retardement, tels que son sujet le 4emande, ou tels qu'il lui plaît. Nous ne voyons dans un tableau qu'une action momentanée, souvent la moindre partie de l'action totale dont le peintre nous veut rappeler le souveoir. Un seul air de musique nous la rappelle tout entière, son comme^cemeint, son progrès, sa fin. Il faudrait vingt tableaux pour rassembler toi^t ce que renferme la moindre de «LOS cantates ou de nos sonates. Que la peinture vous représente une bataille, vous croyez la voir. C'est le plus grand éloge qu'on en puisse faire. Que la musique entreprenne de vous la représenter dans un concert de voix et d'instruments, vous croyez y être. On entend sonner la marche des deux armées, batU-e la charge, bruire les armes, retentir les coupi^ dont elles s'entre-choquent, les aïs triomphants des vainqueurs, les tons plaintifs des vaincus : il semble que notre coeur soit le champ de bataille où se hvre le combat. Rien de pins admirable dans la peinture que la perspective , qui , sur une surface plate, nous fait ai)ercevoir des enfoncements et des lointains qui semblent fuir à perte de vue. Mais , jdans le vrai , il faut que l'imagination lui prête beaucoup pour les croire bien éloignés , malgré le témoignage des yeux qui nous assure le contraire. La musique a dos lointains qui paraissent plus réels. Après un coup d'archet unanime de vingt concertants, elle nous fait entendre leurs échos dans un éloignement qui trompe l'oreille à rx>up sûr : un
QUATaiÈME MSGOtTBS. 95
aveugle jurerait qu'il entend deux concerts qui se répondent à une distance très-considérable.
Que la peinture ne se plaigne pourtant pa^ dé sa défaite. Je ne veux point dire que soti' art ne soit aujourd'hui dans un très-haut degré de perfection , peut-être mériië plus haut que celui de la musique; je veux dik^ seulement qu'elle n*a point reçu de la nature ni autant de secours ni autant de leçons que sa rivale. Je veux dire , par exemple, que les couleurs ne sont pas si expressives que lès sons; ni là main qui conduit le pinceau si flexible que la glotte qui produit la voix ; ni l'œil qui dirige le peintre si fln que l'ofeille qui dirige le musicien ; ni la toile qui reçoit les teintés si docile' que l'air qui reçoit les impressions sonOrès;- ni les rayonë' de lumière qui nous font voir les beautés d*uh tableau , si' pénétrants ou si sensibles que les vibfatlbns aériennes qui' nous font entendre les charmes d'un Concert; ni enfin les' degrés de colorisation qui doivent distlriguer \es personnages" d'un grand dessein de peinture, si facilesà mesurer ou à cal-* culer que les degrés d'intonation que l'on doit dônnei' à une* voix ou à un instrument , selon lii partie qu'on lui assigné dans un chœur de musique. Or,' avec tous* Ce?" avantages , est-il surprenant que le beau musical ait de^t^ grâces plus" su-* blimes et plus délicates, plus fortes et plus teiidres~qué celui de tous les autres arts ?
C'est un nouvel agrément, Messieurs, que d'illustres citoyens viennent de procurer à votre ville par l'institution d'un concert en règle. Plusieurs capitales du royaume vous en avaient donné l'exemple ; mais ce qui vous est particulier, ce qui est peut-être unique dans toute la France , vous avez trouvé chez vous-mêmes de quoi ibrnier un concert complet, sans avoir eu besoin de rien emprunter d'ailleurs: des génies pour la composition , des talents pour l'exécution, et, ce qui est infiniment plus estimable, des directeurs pour le conduire , du caractère le plus propre pour le rendre en toute manière utile et agréable ; dos hommes j cômïne parle
un auteur sacré ' dans l'éloge des héros les moins équivoques de rhistoire, des hommes amateurs du beau, pour en ordonner le dessein : Pulchritudinis studium hahentes ; aussi connaisseurs qu'amateurs de la belle musique , pour faire avec goût le choix des pièces : In peritlâ suâ requirentes modos musicos; mais surtout des hommes pleins d'honneur et de vertu : Homines magni in virtuie , et prudentiâ suâ prœdili; sages et prudents, pour en bannir toutes les dissonances morales qui auraient pu déconcerter dans la ville Tharmonie des bonnes mœurs ; pour en marquer les jours d'assemblée , en sorte que le plaisir et le devoir ne se trouvassent jamais en opposition ; enfin , pour en régler l'ordre ot la décence, qui est toujours la plus belle décoration d'une assemblée publique. Ainsi, dans une seule institution, ils ont trouvé le moyen de vous donner tous les genres de beau que j'avais entrepris d'expliquer : le beau optique dans le spectacle brillant des personnes que le concert assemble ; le beau moral dans les bienséances qu'on y observe ; le beau spirituel dans le choix des pièces qu'on y chante ou qu'on y joue, el le beau harmonique dans la justesse de l'exécution; ce qui forme un ensemble si propre à vous rappeler agréablement l'idée du beau éternel et suprême , le seul capable de nous satisfaire pleinement.
Sur le modus.
Messieurs ,
La matière dont je me propose aujourd'hui de vous parler m'a toujours paru l'une des plus dignes d'être discutée dans une académie; mais malheureusement nous ne pouvons,
' Eccl., c, 44.
dans notre langue , l'exprimer par un seul mol. Vous savez dans un discours quel est Tinconvénient des périphrases pour l'orateur et pour les auditeurs ; permettez-moi , pour les éviter, d'aller à l'emprunt dans une langue étrangère, si néanmoins on peut ainsi nommer une langue que nous apprenons presque tous au sortir du berceau , et qui est la mère de la nôtre.
En un mot, Messieurs, je vais vous parler do ce qu'on appelle en latin modus : qualité ou vertu que tous les philosophes sacrés et profanes nous recommandent partout avec tant de soin , en nous prêchant sans cesse de nous modérer dans l'usage des biens de la vie pour éviter les maux qui sont inséparables des excès ; de modifier nos prétentions dans la société civile si nous y voulons vivre agréablement ; de porter la modestie dans les plus hautes fortunes, et de conserver la tranquillité de cœur dans les plus obscures; de prendre garde en visant au grand de donner dans le vaste , ou , en nous contentant du médiocre, de tomber dans le bas ; d'avoir toujours la règle à la main pour mesurer la carrière que nous devons remplir dans le monde , et le compas pour la circonscrire dans les bornes où la raison nous oi^onne de nous renfermer; enfin, en nous prescrivant dans la vie, dans les sciences , dans les arts , dans nos sentiments , dans nos discours , dans nos procédés , cette règle générale qu'il faut garder le modus en tout. Je demande encore une fois grâce pour un terme dont la nécessité seule m'oblige de me servir. Le décorum des Romains a bien passé dans notre langue , pourquoi le modus n'y passerait-il pas ? Mais, sans entreprendre de le justifier pleinement, je prie qu'on me le pardonne, en attendant que l'Académie française m'ait fourni un terme plus heureux pour me faire entendre.
Le modus, en général, tel que je viens de le décrire, embrasse des matières trop disparates pour que j'entreprenne de les rassembler dans mon discours ; je me borne au rap-
port qu'il peut avoir avec le beau , dont j'ai eu l'honneur de vous parler si souvent , et dont on ne peut , ce me semble, trop approfondir la nature avec toutes ses appartenances. Voyons si le modus y doit entrer comme tout le reste ; pourquoi, et conmient?
Vous l'avez sans doute, Messieurs, mille fois remarqué. Rien de plus ordinaire dans le monde que de voir des ouvrages de l'art ou de la nature qui enlèvent notre estime au premier coup d'oeil, mais dont les beautés, quoique réelles, ne soutiennent pas longtemps l'épreuve d'un regard trop attentif: ils perdent presque toujours à être considérés de près. Ici , l'on trouve que les plus beaux traits ne sont qu'ébauchés ; là , qu'ils sont plus que finis ; qu'il y a des agréments, mais la plupart déplacés ou affectés, forcés ou manques ; qu'il y en a un trop grand nombre en certains endroits qui en demandaient moins ; qu'il y en a trop peu en d'autres qui en demandaient plus. D'où il arrive quelquefois qu'après nous avoir charmé d'abord , ils tombent tout à coup de l'admiration dans le mépris, ou du moins, dans l'indifférence et dans l'oubli.
La première conclusion que je tire de cette vérité d'expérience est que dans le beau , comme en toute autre chose , il y a une certaine mesure qu'il faut remplir, mais qu'il ne faut pas combler; qu'il y a, dans la recherche môme du beau , deux extrémités contraires à éviter, le défaut et l'excès ; qu'entre ces deux extrémités , il y a un certain point marqué par la nature , en deçà duquel un objet n'est pas encore tout à fait beau , et au delà duquel il cesse de l'être ; enfin , que ce point fixe qui est une espèce de milieu entre le trop et le trop peu est tellement le siège du vrai beau , qu'il n'en peut sortir ni de part ni d'autre, sans dégénérer de luimôme en contractant quelque vice ou du moins quelque viciosité blâmable; c'est-à-dire, en un mot, que dans le beau môme il v a un modus à observer, suivant cette maxime
aNQUIÈME DISœURS. M
d'un ancien philosophe ou plutôt du bon sens naturel : Cùm sil ubique virtutis modus, œquè peccat, quod excedit, quàm quod déficit*.
Je sens bien , Messieurs, que cet amas d'expressions, quoique très-familières, ne représentent encore le modus que sous des idées assez confuses. Peut-ôlre même qu'on me dira, ou plutôt, je crois déjà vous entendre, que vous concevez bien que le beau peut , en tout genre de beauté , pécher par défaut, mais qu'il n'est guère concevable qu'il puisse pécher par excès. Il faut donc m' expliquer plus clairement.
Pour le faire avec ordre , je divise mon sujet en trois questions , dont je dois la première idée au prince des orateurs, qui était aussi un très-grand pliilosophe :
4°. En quel sens il est vrai de dire que le beau est susceptible du trop comme du trop peu ?
2°. Le trop et le trop peu de beauté se trouvant égaux en deux objets , lequel des deux est le plus supportable ; ou , en cas d'option, lequel des deux serait préférable à l'autre?
3**. Si , dans la nécessité de garder le modus en tout, jusque dans le beau, il y a même un modus à observer dans la redierche du modus , et s'il y en a un , quelle est la conséquence que nous en devons tirer , chacun dans son état et dans sa profession , pour y exceller autant qu'il est possible?
Permettez-moi , Messie^urs , de le dire : fut-il jamais une matière plus digne d'être proposée à la discussion d'une académie par son importance, par sa nouveauté, par sa difficulté même , qui doit être à l'égard des bons esprits plutôt un attrait pour piquer leur attention qu'un obstacle pour la rebuter ? Je commence par répondre à la première question , qui est le fondement des deux autres.
N'est-ce pas d'abord un étrange paradoxe que le be^u ,
' SEW., De Benef., I. II, c. 16.
dont il semble que la nature est de pouvoir toujours croître dans les objets créés , puisse être susceptible du trop ? c'està-dire qu'un objet puisse avoir un excès d'agréments qui le disgracie , déplaire par trop de charmes , et par conséquent devenir laid en quelque sorte à force d'être beau. Voilà certainement une contradiction bien apparente : il faut la faire disparaître pour en tirer le vrai qu'elle nous cache.
Dans les discours sur le beau , qui ont précédé celui-ci , nous en avons distingué de trois sortes : le beau essentiel , le beau naturel et le beau artificiel , ou , en quelque manière, dépendant de l'institution des hommes. Rappelezvous-en , s'il vous plaît, les idées précises; nous y trouverons , si je ne me trompe , le dénoûment de la difficulté.
J'avoue donc, premièrement, que le beau essentiel ne peut être susceptible du trop; que dans la construction, par exemple, d'un ouvrage d'architecture, ou, dans la conformation du corps humain , la symétrie des membres qui le composent ne saurait être trop bien gardée ; que dans une composition musicale on ne peut se rendre trop attentif à la direction des nombres sonores qui en doivent régler l'harmonie; que dans une pièce d'esprit on ne peut être ni trop vrai , ni trop honnête , ni trop décent ; que dans la morale on ne peut trop aimer l'ordre , la vérité , la justice envers Dieu et envers les hommes, l'honneur intime de sa conscience, ou la pureté du cœur, surtout l'auteur de notre être , qu'il est évident que nous n'aimerons jamais assez si nous ne l'aimons sans mesure. Et il n'est pas même besoin de penser bien profondément pour en découvrir la raison : c'est que le beau essentiel, comme nous l'avons prouvé ailleurs , est un beau absolu , dont la beauté se mesure , non par les impressions plus ou moins agréables que nous recevons des objets, mais par des règles éternelles , absolument indépendantes de nos opinions et de nos goûts; celle du beau essentiel sensible , optique ou musical , par les règles éternellos des proportions géométriques ou harmoniques.
dont on sait que la nature consiste en une espèce d'égalité , et par conséquent que le trop n'y peut avoir lieu ; celle du beau essentiel intelligible dans les pièces d'esprit, ou dans les mœurs , par les règles éternelles de la raison et de l'ordre, du bon sens et de la décence , où l'excès n'est pas plus à craindre que dans les proportions mathématiques.
Toute notre question ne doit donc rouler que sur le beau naturel et sur le beau artificiel; savoir : s'ils peuvent être susceptibles d'un excès de beauté, ou, ce qui est moins équivoque , si la nature a déterminé aux objets une certaine mesure d'embellissement, au delà duquel on ne peut plus rien ajouter sans les gâter, ou du moins sans en diminuer le vrai charme par cette addition superflue? Il ne faudra qu'un simple exposé pour nous en convaincre, par rapport aux quatre espèces particulières de beau qui ont fait la matière des quatre discours précédents.
Pour commencer par le plus sensible , qui est l'objet de la vue, on convient que c'est une beauté dans un tableau d'avoir une colorisation vive et animée; mais en môme temps tous les connaisseurs ne conviennent-ils pas que cette colorisation peut avoir trop d'éclat et de vivacité ? que les couleurs trop claires divariquent le coup-d'œil en . nous éblouissant? qu'elles nous cachent, par leur trop grand lustre , des beautés plus solides , l'ordonnance et la distribution des parties du tableau , la justesse des attitudes , la dégradation des nuances, la perspective des personnages ou des autres objets qui entrent dans la composition du dessein? que, par là, elles nous dérobent la vue distincte du tout ensemble , et enfin que c'est la raison pourquoi les peintures nouvelles n'ont jamais cette douceur touchante , ces grâces tempérées , ce clair-obscur précieux que l'éponge du temps a donné aux anciennes?
On ne peut aussi nier que les ouvrages d'architecture ne doivent avoir quelques ornements pour en rendre le coup d'œil plus varié, plus rempli. Les Grecs et les Romains,
102 ]B99AI SUR LE BEàU.
qiù sont nos premiers maîtres, en ont inventé pour tous les orires, afin ie leur donner à chacun la juste dose de beauté dont il est capaMe.Un corps d'édifice trop nu ne peut longtemps plaire à dçs yeux délicats ; mais aussi quel est rœil ^ assez gothique pour pouvoir supporter cette multitude affreuse de colifichets dont op ornait autrefois les frontispices ifi nos temples ou les vestibules de nos vieux châteaux? Ce n'est pas que dans cet assemblage de petites figures architectoniques, il n'y ait beaucoup d'art : il y en a trop ; et la nature, qui se contente i moins, réprouvera toujours une profusion qui la rassasie sans la satisfiaire.
te beau musical n'est pas moins susceptible du trop que le be^ visible : on sait q^e les copsonnances en sont toujours le fondement essentiel; cependant, faites-moi une musique où il n'entre que des accords parfaits, vous m'jennuierez à coup sûr par cette justesse trop rigoureuse. Entre les consonnances, l'octavis est la plus parfaite, et la quinte la plus douce. Composez-moi néanmoins un air où vous entassiez sans mesure octave sur octave, quinte sur quinte, soyez certain que vous fatiguerez tous vos auditeurs par cette belle monotonie. Les dissonances bien ménagées , bien préparées , bien sauvées, sont comme le sel d'une composition musicale. Il faut donc , pour ainsi dire , en saupoudrer vos accords ; mais si au lieu de les saupoudrer uu peu vous y jetez le sel à pleines mains, comme .un cuisinier de village, à quoi se terminera cette folle dépense? vous piquerez d'abord l'oreille, mais comptez que bientôt vous la blesserez infailliblement. Il y a 4es airs d'images ou de passions dans lesquels on avoue que la répétition de certaines paroles énergiques ou de certains tons pathétiques peut avoir de la grâce , peut même quelquefois être nécessaire ; elle sert à nous graver dans l'àme des traits que le premier coup de burin n'avait fait que dessiner. Mais si après deux où trois répétitions , qui peuvent être naturelles , vous continuez encore à me répéter vos répétitions, seulement pour me faire une belle figure de rhé-
torique musicale , ou même , si vous le voulez , pour me pénétrer. plus profondément, craignez plutôt de produire un effet tout contraire. Moi) cœur se révolte contre un burin trop profond qui le déchire ; mon oreille se lasse d'une répétition qui dégénère en battologie , et ce qui, dans les commencements, était une beauté, devient un défaut par son excès. Il faut savoir finir : c'est , dans tous les arts , la maxime des grands maîtres.
Il est donc clair que cette maxime s'étend aussi au beau dans les pièces d'esprit : je me borne à celles d'éloquence. On veut y plaire , comme dans la musique , à l'oreille , à l'imagination et au cœur ; mais à force de leur vouloir plaire , combien de fois s'y rend-on insupportable , en leur présentant sans mesure les beautés mômes qui , naturellement, les charment le plus ? A l'oreille , en lui offrant sans cesse un style trop nombreux et trop sonore , des phrases trop mesurées , des cadences trop marquées , des périodes faites au tour, si j'ose ainsi dire; en un mot, un style qui sent plus la modulation d'un chant qu'une simple composition de paroles? A l'imagination, en lui étalant des images trop grandes ou trop hardies, des figures poussées à outrance ou trop entassées les unes sur les autres, métaphores sur métaphores, antithèses sur antithèses, fleurs sur fleurs , brillants sur brillants, qui la tiennent, comme des éclairs, dans un éblouissement perpétuel? Au cœur, en lui présentant , au lieii des sentiments de la nature , des sentiments hyperboliques , ou du moins sophistiqués par l'esprit ; qu'on y entasse un sublime de romans qui le guindé au lieu de l'élever , ou un pathétique de théâtre qui l'étourdit au lieu de le remuer? Il est pourtant vrai que nous voyons souvent les auditeurs sortir tout extasiés de ces magnifiques et superbes discours, comme on les appelle. Je n'en suis pas surpris. L'orateur a eu le talent d'enivrer son auditoire : c'est une débauche d'esprit dont on vient de sortir ; la tôte en est encore toute étonnée. Mais attendons un peu que l'iyresse ait fait place
à la raison , et nous verrons bientôt le bon sens , revenu à lui-même , condamner sans rémission cette intempérance d'esprit , ce faste et ce luxe oratoire , qui , en son espèce , n'est guère moins choquant que celui des mœurs.
Mais enfin , ne ferons-nous point grâce au beau moral ? et dirons-nous que la vertu même peut être susceptible du trop? H n'y a qu'à nous expliquer pour en convaincre toutes les personnes de bon sens.
Le nom de vertu a deux significations très-différentes. On appelle ainsi l'amour dominant et habituel de l'ordre , ou la volonté constante de suivre en toutes choses la raison , la loi, la religion, l'honneur, en un mot, l'honnête en tout genre. Nous avons déjà déclaré que cet amour, qui a pour objet le beau moral essentiel , ne peut jamais excéder. Mais on entend aussi par vertu (et c'est le sens le plus ordinaire) , la pratique des devoirs telle que nous la voyons dans les hommes qu'on appelle vertueux ; je veux dire un certain assemblage de vues qu'ils se proposent , de mouvements du cœur auxquels ils s'abandonnent, et d'actions extérieures qui naissent de ces mouvements. Or, Messieurs, n'est-il pas certain , par l'expérience de tous les siècles , que , dans la pratique de la vertu, ces vues de l'esprit peuvent être fausses, trop vastes ou trop hardies; ces mouvements du cœur , trop impétueux ou trop ardents ; et les actions extérieures qui en procèdent , poussées au delà des règles ; qu'elles sont même très-souvent si peu mesurées, qu'on accomplissant un devoir on en blesse plusieurs autres? Voilà donc un sens où l'on peut dire que le trop défigure souvent le beau dans les mœurs ; qu'il en altère le fond par la manière , qu'il en corrompt même quelquefois toute la nature , jusqu'à le transformer en son contraire, en laideur et en diflFormité morale. C'est le sens où l'on dit en effet tous les jours que la plupart de nos vertus dégénèrent en vices par les excès où elles se portent : la prudence , en artifice ; la constance, en entêtement; la justice, en dureté ; l'honneur,
en orgueil ; la religion , en superstition ; le zèle , en fureur et en emportement.
Vérité si évidente, qu elle a été connue jusque dans les ténèbres du paganisme. Tout le monde sait que Socrato, le plus sage des philosophes grecs, mettait à la tète de sa morale cette grande maxime qu'il ne faut rien outrer : .Ye quid nimis. Le premier des philosophes romains , Cicéron , suppose , comme un principe incontestable , que dans les meilleures choses il y a un point où il faut savoir s'arrêter, de peur de corrompre le bien par le mélange du mal : Omnibus in rébus videndum est quatenus, PrincijKî que Sénèque adopte si universellement , qu'il s'attache partout à prouver que la vertu consiste , non-seulement comme le vulgaire se Timagine , dans la bonne intention ou dans la pratique des devoirs, mais encore plus dans le modus qu'on y observe pour les accorder tous ensemble : Omnis in modo virtus est.
Mais s'il était ici question d'agir par voie d'autorités, nous en trouverions sans peine de plus irréfragables à vous alléguer. Avant Socrate , Salomon , le plus sage des rois , nous avait donné pour maxime de fuir le trop en tout ' , Noli nimius esse , ne forte offendas : de ne pas porter la prudence trop loin * , Prudentiœ tuœ pone modum : de ne pas même outrer la justice, Noli esse juslus multum : et de ne pas vouloir être plus sage qu'il ne faut *, Nequeplus sapias quam necesse est , ne forte obstupescas. La sobriété de sagesse, que saint Paul recommandait aux premiers fidèles , nous représente encore mieux ce tempérament de vertu que nous appelons modus * : Non plus sapere, quam oportet sapere , scd sapere ad sobrietalem. Pouvait-il nous déclarer plus nettement que , dans les meilleures choses et mémo dans les plus saintes, il y a des bornes qu'on ne peut franchir sans
' Eccli., 31, 10.
' Prov., Î23. 3.
' Eccl., 7. 17.
* Hom., n. 3.
péril ; enûn , pourquoi nous précherait-il la sobriété jusque dans la vertu , si Texcès n'y était jamais à craindre ?
Certainement, Messieurs, vous ne m'en demandiez pas ,tant pour demeurer convaincus que , dans le sens ci-dessus expliqué , le beau est susceptible du trop comme du trop peu : c'était ma première question.
Ma seconde est de savoir lequel des deux est le plus supportable ; ou , en cas d'option , lequel des deux serait préférable à l'autre ?
Y a-t-il donc à balancer , me dira-t-on d'abord , entre le trop et le trop peu , quand il s'agit du beau ? Allons aux voix de toute la compagnie : est-il un homme dans cette nombreuse assemblée , en est-il un seul dans tout l'univers qui n'aimât mieux trop de beauté que trop peu dans sa personne; trop d'esprit que trop peu dans ses discours ou dans ses écrits ; trop de vertu que trop peu dans sa conduite ou dans ses mœurs? Est-il même permis de penser autrement? £t en beauté comme en richesses, ne vaut-il pas toujours mieux avoir du superflu que de manquer du nécessaire ?
Le raisonnement est spécieux; je m'aperçois môme qu'il a l'avantage signalé d'avoir pour lui les rieurs; mais c'est tout le bien qu'on en peut dire : il no touche seulement pas au point de la question. Le voici en deux mots.
Il s'agit de comparer ensemble deux ouvrages de l'art, ou deux procédés dans les mœurs , non pas dont il y en aurait un qui manquerait du nécessaire pour mériter le nom de beau , mais dont l'un ne va pas aussi loin qu'il le pourrait, et l'autre va plus loin qu'il ne devrait; ou, si vous l'aimez mieux , deux ouvrages ou deux procédés qui ne manquent du nécessaire pour être parfaitement beaux , qu'en ce que l'un demeure en deçà du point de beauté où il doit tendre, et que l'autre passe au delà du point ou il devrait s'arrêter; ils manquent donc tous deux en quelque chose , le premier par défaut et le second par excès. On ne peut disconvenir
que l'un et l'autre ne soit un désagrément qui dégrade la beauté de l'objet où il se rencontre.
La question est de savoir lequel des deux est le plus sup. portable ou le moins choquant de sa nature. C'est le sens do notre problème académique, dont vous voyez sans doute l'extrême utilité par l'influence (ju'il peut avoir sur nos jugements et sur notre conduite.
Le grand auteur qui m'en a fait naître la première pensée , m'en fournit aussi la solution , du moins en partie. Cicéron * , dans- son sublime Traité du parfait orateur , après avoir posé pour principe qu'en toute chose il y a un point d'excellence où il faut savoir s'arrêter, ajoute incontinent qii*il a toujours remarqué que le trop nous choque plus que le trop peu : Etsi suus cuique rei modus est , tamen magis offendit nimium , quam parum. Pourquoi ? c'est ce qu'il a oublié de nous dire. Mais dans son troisième dialogue de l'Orateur, où il parle des ornements du discours, il démontre le fait par un détail d'expériences qui viennent d'autant mieux à notre sujet , qu'il y en a presque pour toutes les' espèces de beau que nous avons distinguées.
Il est*, dit-il, assez difficile de rendre raison poutquol les beautés , dont la première impression nous avait d'abord le plus charmés dans un ouvrage , sont aussi celles qui nous lassent le plus tôt quand on nous les offre trop souvent , ou en trop grand nombre ; mais il me suffit que tous les arts nous en fournissent des expériences journalières. Dans les nouvelles peintures, par exemple, combien d'endroits plus brillants et plus fleuris que dans les anciennes ! Nous éprouvons néanmoins tous les jours , qu'après nous avoir éblouis au premier coup d'oeil, notre admiration cesse en un quart d*heure ; que souvent même elles nous fatiguent bientôt pat' leur trop grand éclat , pendant que les anciens thbleaux , avec leurs couleurs sombres et rembrunies , nous attstchcnt
• Cic, Orat., n. 73.
' De Orat,, 1. III, n. 96.
et nous plaisent des jours entiers : voilà pour le beau visible.
Dans le chant * , combien d'inflexions de voix molles et délicates! combien de passages fins, de petits tons fuyants , d'accords même un peu altérés par l'adresse du musicien , nous causent d'abord un plaisir plus piquant que des accents plus fermes ou plus réguliers! Cependant, qu'on nous les fasse revenir trop fréquemment , et coup sur coup , ces finesses de l'art, non-seulement les oreilles savantes, mais le peuple même, par le simple goût de la nature, se récriera contre cette profusion ambitieuse de beautés harmoniques : voilà pour le beau musical.
Que si dans les beautés qui frappent nos sens , continue notre orateur philosophe*, le dégoût est si proche des plus grands plaisirs , bien moins doit-on s'étonner que la même chose arrive dans les pièces d'esprit. Un discours, par exemple , ou unpoëme d'ailleurs bien ordonné , bien conduit, élégant, net, orné des plus belles couleurs de l'éloquence ou de la poésie , mais qui l'est partout trop également , et sans interruption , ne soutient pas longtemps la première satisfaction qu'il nous avait donnée : nous sentons qu'il nous fatigue à force de se faire admirer. L'admiration est une situation de l'âme trop violente pour être durable; et cet excès de beau spirituel nous dégoûte môme ordinairement beaucoup plus tôt que l'excès du beau sensible , parce que le jugement de l'esprit est plus prompt et plus fin que celui des sens. Aussi, je le confesse, ajoute Cicéron, j'aime assez qu'à mes discours on se récrie : voilà qui est bon ; mais je serais bien fâché d'entendre crier trop souvent : voilà qui est beau, hene et prœclare nobis quamvis sœpe cUcatur , belle et fesiive, nimium nolo, je craindrais de lasser bientôt mon auditoire. Il faut, pour soutenir son attention jusqu'au bout , lui donner de temps en temps quelque relâche. Il faut
* De OraU, 1. III, n. 96.
» Ibid,
CIKQLIËME DISCOIRS. 109
qu'il y ait dans un discours, comme dans un tableau, des ombres et des enfoncements pour donner du relief aux endroits qui doivent être plus éclairés , ou plus remarqués : voilà pour le beau spirituel.
Je suis fâché , Messieurs , que l'éloquence de Cicéron ne me conduise pas plus loin ; mais, pourvu que vous me fassiez la grâce de ne pas perdre de vue 1 état de la question , il me sera peut-être assez facile d'appliquer son principe au beau moral , et de prouver que , dans la pratique même de la vertu, le trop est plus choquant que le trop peu. En pouvons-nous douter, si nous consultons les sentiments dont nous sommes frappés à la vue de l'excès , ou du défaut que nous remarquons dans les procédés des personnes qu'on appelle vertueuses? N'est-on pas naturellement plus choqué d'une prudence trop raffinée, qui , pour aller à son but , risque ^ être un peu trompeuse , que d'une prévoyance ordinaire qui se borne à n'être point dupe? N'est-on pas plus choqué d'une constance opiniâtre que d'une fermeté commune qui se laisse quelquefois ébranler trop aisément? plus choqué d'une justice inexorable qui ne sait jamais faire grâce , que d'une équité trop humaine qui se contente de ne point faire d'injustioe? plus choqué d'une sincérité misanthrope qui ne peut rieo taire , que d'une sincérité un peu trop discrète qui ne dit pas tout ce qu'elle pourrait dire? plus choqué d'un zèle trop impétueux que d'un zèle un peu trop patient? n'est-on pas même d'autant plus choqué de ces vertus extrêmes, qu elles ont de leur nature un objet plus saint? Et il ne faut pas dire que c'est seulement le vice , ou Tamour-propre dos imparfaits qui en est choqué ; c'est la raison , c'est la vertu même, parce qu'il est évident que le trop est plus contraire que le trop peu à ce précieux modus, qui fait en toute chose le point de la perfection; ou, pour m'exprimer d'une manière plus sensible , parce qu'il est certain que les vertus extrêmes sont j)lus contraires que les vertus un peu défectueuses , à la modération , la seule des vertus qui sache ,
dans la pratique, accorder tous nos devoirs. Enfin, pour établir ma proposition par des preuves de tous les genres , le plus sensé de nos poêles ', qui était aussi philosophe , met en question : si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts? A-t-on jamais mis en problème : si l'honnête homme m soi doit souffrir des excès ?
Vous avez. Messieurs, trop de lumière pour conclure de là qu*il faut donc, dans la pratique des arts et dans celle même de la vertu , nous contenter du médiocre. La conclusion serait assurément bien éloignée de mes principes; car, bien que je reconnaisse qu'il y a dans l'une et dans l'autre une belle médiocrité , ce n'est pourtant point là le modus ou le beau tempéré dont je parle. Se contenter du médiocre quand on peut aller plus loin , surtout dans le beau moral , ce n'est pas modération, c'est lâcheté, c'est une paresse condamnable. Je veux dire seulement que le trop étant, au sens que nous avons marqué , moins supportable que le trop peu dans les arts et dans les mœurs, nous devons avoir égard à cette maxime dans le soin que nous prendrons de chercher en toute chose le modus ou le point de la perfection ; et il ne doit plus , ce me semble , rester là-dessus le moindre doute.
Mais dans ce soin même de chercher le modus en tout , jusque dans le beau , n'y a-t-il point encore un modus à observer? C'est ma dernière question, que dois-je y répondre?
Si je dis qu'il y en a un , n'est-ce pas autoriser la paresse humaine , qui n'a déjà que trop de pente à se relâcher sous le nom de modération? Si je dis, au contraire , que dans la recherche de ce modus, qui, dans les arts et dans les mœurs , constitue l'excellent , il n'y a point de modus à observer, n'est-ce pas désespérer de l'amour du beau , en lui proposant un travail sans fin pour trouver un point de perfection si difficile à reconnaître?
En effet, Messieurs, quoique je sois bien éloigné de rc-
* D£S., l^pH, à 31. de Lam.
CINQUIÈME DISCOURS. Itl
garder ce point d'excellence comme un point mathématique et indivisible, où Ton ne tient rien si Ton ne tient tout; quoique je convienne , au contraire , de lui donner quelque latitude morale; en un mot, quoique j'admette plusieurs degrés dans le beau même accompli en son genre ; malgré cette modification nécessaire , pour ne pas outrer Fidée du modus, quelle est encore la difficulté de le bien saisir, soit dans les arts , soit dans les mœurs 1 et avec la meilleure vo* lonté du monde, à combien de méprises ne sommes-nous pas tous les jours exposés dans la pratique 1 Je veux suivre toute l'ardeur qui m'emporte vers le beau , elle m'enlève au» dessus du but; je la veux tempérer, je demeure au-dessous. Si , pour me relever, j'ajoute quelques degrés de vitesse à ce qui manquait à mon essor, je m'aperçois bientôt que j'ai trop ajouté; si , pour revenir à mon point, je soustrais un peu de ce trop , je retombe , sans y penser, dans le trop peu. C'est une espèce de balancement perpétuel , qui , dans la recherche de mon centre , me porte sans cesse de haut en bas , et de bas en haut , sans pouvoir me fixer dans la ligne de direction ; et , f»our me servir d'une comparaison peutêtre plus juste, nous éprouvons dans la recherche du beau parfait, le sort des géomètres qui courent après la quadrature du cercle : en cherchant des nombres pour, exprimer le rapport précis du diamètre à la circonférence, ils trouvent toujours dans leurs calculs trop ou trop peu , et jamais assez.
Or, de cette difficulté , presque insurmontable de saisir le vrai point du modus dans le beau des arts ou dans celui des mœurs , que devons-nous conclure par rapport à notre dernière question? Tout considéré, ne vaut-il pas mieux risquer un peu à favoriser la paresse humaine, que de jeter les amateurs du beau dans le désespoir? Je crois donc qu'il y a un modus à observer dans le soin même que nous devons prendre pour y atteindre : je m'explique.
II faut chercher dans toutes les espèces de beau le milieu
ai ESSAI SUR LE BEAU.
juste entre le trop et le trop peu : on ne peut en douter. Mais parce que c'est un point où il n'est guère possible de parvenir que par voie d'approximation, comme dans la géométrie à la quadrature du cercle , nous disons en même temps que dans la correction d'un ouvrage de l'art , et dans la pratique même de la vertu , il faut savoir se contenter du point de perfection qui nous en paraît le plus proche : c'est la maxime des plus grands maîtres dans la science du beau, comme nous Talions faire voir.
Le fameux peintre d'Alexandre, Appelles, condamnait hautement ceux de son art qui , dans la correction de leurs ouvrages, ne sentent pas le point du beau où il faut dire : c'est assez. Protogène, disait-il, est admirable, mais il ne peut rien achever : il tient toujours le pinceau d'une main et l'éponge de l'autre ; il ajoute sans cesse à ses tableaux ou il efface; il en fortiûe les traits ou il les adoucit; il y retouche encore , et il ne finit rien à force de vouloir trop finir. C'est ta destinée ordinaire d'un travail immodéré , pour trouver le point du modus dans le beau visible.
Aristoxène*, le premier inventeur de la musique tempérée, reprochait à Pythagore d'avoir trop voulu plaire à la raison aux dépends de l'oreille. On lui reprochait, à son tour, d'avoir trop voulu plaire à l'oreille aux dépens de la raison. Qui accordera ces deux partis extrêmes? Le célèbre Zarlin , sur la fin du \\V siècle , l'avait entrepris en Italie par des règles modérées. Le grand Lulli l'a exécuté en France au temps de nos pères , mais en prenant quelquefois dans la pratique de ces règles des libertés modestes pour donner à ses compositions un air plus facile , qui , étant celui de la nature, plaira toujours au bon goût plus que le trop grand scrupule des anciens, ou la trop grande licence des modernes. Il y a donc aussi un modus à observer dans la recherche du beau musical.
' Pmt., sur la Mus.
Térence, d'aillours si exact, veut qu'on «accorde la mémo môme grâce aux ouvrages d'esprit. Accusé par ses rivaux de se permettre quelques irrégularités dans la construction do ses pièces, il se justifie d'abord par l'exemple des plus fo:meux poètes comiques , ses prédécesseurs , ajoutant qu'il aimait mieux imiter la noble négligence de ces grands modèles, que l'exactitude basse et obscure des petits auteurs qui le censuraient : Quorum negligentiam imitari malo , quam istorum ohscuram diligentiam\ Et Cicéron , qui joignait l'expérience la plus consommée au génie le plus heureux pour la composition, nous fait, de l'orateur qu'on appelait attique ou parfait, un caractère qui prouve manifestement que la règle du modus, dans la rechercha même du modus, lui était bien connue. Cet orateur, dit-il , est doux , aisé , coulant, naturel sans bassesse, libr§ sans écart, plein de suc sans enflure , lié sans contrainte , pur dans son langage sans affectation , toujours plus occupé du soin des choses que du soin des paroles, qu'il prend môme volontiers dans l'usage le pliïs commun , tellement que ceux qui entendent ses discours se figurent d'abord qu'ils en feraient bien autant. Mais rien de plus difficile quand on en vient à l'épreuve : Imitahilis videiur existimanti, experienfi nihil minus. 11 y a effectivement, continue ce grand maître de l'art oratoire, une espèce de négligence élégante', negligentia quœdam diligem, laquelle ne peut être que l'effet d'un grand génie ou d'un grand exercice aidé d'un grand goût. C'est ainsi que , par un soin modéré de plaire , notre orateur attique est plus sûr de réussir que s'il était plus exact ou plus orné. Semblable (c'est encore Cicéron qui parle), semblable à ces personnes naturellement gracieuses, qui paraissent plus parées d'un peu de négligence, que d'autres ne le seraient par les ajustements les plus superbes.
Quoique la poésie doive être plus exacte que la prose, les
' Tehênt., Pro!. And.
' Cic. Oral. n. 76.
gagés par nécessité ou par choix ; dans une liaison d'amitié ou de bienséance , d'honneur ou de rehgion , de politique ou d'intérêt : dans toutes ces circonstances , combien de vertus nécessaires dont le concours nous embarrasse à tôu§ -les instants par mille apparences d'incompatibilité !
Il y a pourtant un point où elles doivent toutes se réunir et se prêter, pour ainsi dire , la main , comme des sœurs inséparables; mais dans une longue suite d'actions, ou même quelquefois dans une seule , quel est l'esprit assez droit pour l'attraper toujours bien juste , ce point de réunion de toutes les vertus? quel est le cœur assez ferme pour les retenir constamment, chacune dans son territoire, sans souffrir qu'elles débordent, surtout pour les concilier les unes avec les autres dans certaines conjonctures critiques où elles semblent se combattre; la prudence avec la bonne foi, la justice avec la 'démence, la grandeur d'âme avec la modestie, la constance avec la flexibilité , le zèle du bon ordre avec la patience , le soin de ses intérêts avec le désintéressement, Taffection pour sa famille avec la qualité de citoyen , ce qu'on appelle honneur du corps avec l'équité, qui ne fait acception de personne; et, pour ne pas oublier un article où il est si ordinaire de se faire illusion , l'amour tle la patrie avec celui des autres peuples, qui n'en sont pas moins nos frères, ni peutêtre moins honnêtes gens pour être quelquefois nos ennemis.
Encore un coup. Messieurs , dans ce combat apparent de vertus contre vertus , le moyen de rencontrer toujours précisément le vrai point du modus qui détruirait jusqu'à l'apparence de ces contrariétés? Que faire donc alors? Faudra-t-il avant que de nous déterminer à l'action , attendre qu'une pleine évidence nous le fasse voir tout à découvert, sans aucun nuage d'obscurité? faudra-t-il, après nous être déterminés au parti qui nous a paru le meilleur, nous arrêter dans le cours même de notre action au moindre doute s'il y aurait encore un mieux à faire , et perdre ainsi en délibérations éternelles un temps destiné pour agir, souvent au hasard (\o
CINQUIEME DISCOURS. il 7
perdre l'occasion de bien faire, sous prétexte d'un mieux, qui ne se manifestera peut-être jamais?
C'est donc ainsi (je ne crains pas de le dire) que le scrupule ne peut être de saison. Il faut dans les mœurs, comme dans toutes les autres affaires de la vie , savoir se fixer. La maxime est indubitable. D'où je conclus que , dans ces incertitudes entre le bien et le mieux, nous n'avons rien de mieux à faire que d'imiter les sages pilotes quand ils sont en pleine mer. Que font-ils lorsque, dans un temps nébuleux , ils ne peuvent avoir des observations immédiates pour se conduire par démonstration ? ils se conduisent par estime. Ainsi , quand nous ne verrons plus clairement le point précis de l'accord des vertus, nous nous contenterons d'en approcher au plus près, plutôt que de rester en suspens, indécis ou irrésolus. Et comme dans la navigation une des règles de la bonne estime est , après avoir calculé sa route autant bien qu'il est possible par les principes de l'art , de conclure plutôt qu'on est proche que loin de son terme, parce que cette vue de la terre prochaine détermine le pilote à modérer tellement le cinglage de son vaisseau , qu'il ne soit pas en péril de s'aller briser au port par un mouvement trop rapide ; nous en userons de même dans notre course morale. Après avoir tout combiné, tout supputé par les règles des mœurs, nous ferons tous nos efforts pour tempérer le mouvement de notre action , en sorte qu'il ne puisse nous emporter trop loin , c'est-à-dire, en un mot , que notre maxime, qu'il y a un modus à garder dans la recherche même du wodus, convient aussi au beau moral.
Mais, parce qu'il est toujours facile d'abuser de cette maxime qui , après tout , n'est qu'une loi de nécessité , nous ajoutons , pour plus grand éclaircissement , que, pour la suivre sans danger, il y a trois précautions à prendre.
La première est que le trop étant, comme nous l'avons fait voir, plus contraire au modufi que le trop peu, nous soyons surtout en parde contre certaines vertus présomp-
fis ESaàl SUR LE BEAU.
tueuses qui ne croient jamais pouvoir excéder ; autrement , nous ne manquerions pas, dans les procédés d'ailleurs les plus louables, de finir par la passion après avoir commencé par la raison , et ce qui est , dirai-je , plus odieux ou plus ridicule? de nous applaudir encore d'être bien modérés après avoir passé toutes bornes de la modération.
La seconde r^le est de nous rendre , par la victoire continuelle des premiers mouvements de la nature, assez maîtres de notre cœur pour obliger toutes les vertus à se céder mutuellement quelque chose en faveur de la paix ; c'est le seul moyen de les réunir toutes ensemble dans sa conduite, et d'y faire servir celles qui paraissent les plus opposées à Fembellissement les unes des autres, comme dans une compagnie bien r^lée il n'y a point d'humeurs si contraires qui ne puissent avoir leur place et leur agrément, pourvu que chiM»ine ait soin de s'accommoder avec toutes les autres plu* tàt que de les vouloir dominer.
La troisième précaution, et la plus essentielle , est de bien connaître la nature de toutes les vertus nécessaires dans la société , pour savoir de longue main distinguer dans l'occasion celles à qui l'on peut sans péril donner plus que moins , et celles , au contraire , à qui l'on doit presque toujours donner moins que plus , c'est-à-dire , par exemple , à la sincérité , plus que moins ; à la politique, moins que plus ; à la douceur, plus que moins ; à la sévérité, moins que plus ; au zèle de remplir ses devoirs, plus que moins; au soin de poursuivre ses droits, moins que plus ; à la libéralité, plus que moins; à l'esprit d'épargne, moins que plus; a la reconnaissance, plus que moins; à l'attention de bien placer ses bienfaits, moins que plus; au désintéressement, plus que moins; à son intérêt le plus raisonnable, moins que plus; à l'honneur de sa conscience, plus que moins; à l'honneur du monde, moins que plus ; aux bienséances essentielles de son état, de son emploi ou de sa dignité, plus que moins; aux bienséances de pure cérémonie , moins que plus.
C'est un nouveau champ, messieurs, que j'ouvre encore ici à vos réflexions, et qui me demanderait peut-être de nouveaux éclaircissements pour me faire bien entendre sur une matière si délicate ; mais je parle du modus : il faut le savoir garder.
Je me contente , pour finir, de conclure en général des grands principes que nous venons d'établir, qu'après l'étude du beau, celle du modus, qui en fait toujours le plus solide agrément, doit être la principale. Après tant de preuves sensibles de son importance dans les arts et dans les mœurs, en peut-on disconvenir? C'est la seule étude qui nous puisse donner cette qualité si précieuse et si rare, quoique si nécessaire dans la vie , pour bien juger du mérite des objets qui se présentent sans cesse à notre considération ou à notre élection , je veux dire la justesse : la justesse de l'œil pour bien juger du beau visible dans les ouvrages de l'art ou de la nature ; la justesse de l'oreille pour bien juger du beau harmonique dans un air ou dans un concert ; la justesse de l'esprit pour bien juger du beau spirituel dans une pièce d'éloquence ou de poésie, et, si j'ose ainsi parler, la justesse du cœur, non-seulement pour bien juger du beau moral dans les actions des autres, mais plus encore l'exprimer dans notre propre conduite sans nous mettre jamais , autant qu*il est possible , au hasard de le défigurer, ni par le défaut ni par l'excès.
Sur le décoraro.
Messieurs,
Le beau est une matière inépuisable. Après en avoir expliqué la nature , les genres , les espèces en quatre discours ; après en avoir fait un cinquième pour montrer qu'il y a tou-
120 ESSAI SUR t£ B£AU,
jours dans la recherche du beau un certain niodus à garder pour lui conserver toutes ses grâces naturelles , je croyais pouvoir m'en tenir là; mais, en con^dérant les choses de phis près, je me suis aperçu que je n'avais traité qu'en passant une de ses-qualités les plus essentielles; une qualité du beau, qui me parait en être, surtout dans les mœurs, le çbarme le plus frappant et le plus victorieux , je veux dire la décence qui doit y régner, la convenance , l'accord , l'harmonie, le juste assortiment de tous les traits qui le composent, par rapport aux circonstances des temps, des lieux, des personnes, en un mot, ce qu'on appelle décorum : terme latin dans son origine , mais depuis si longtemps naturalisé en France, que nous ne devons plus le tenir pour étranger. Vous voyez tout d'un coup. Messieurs, la grandeur et rétendue de mon sujet : il embrasse toute la vie humaine , toutes les conditions, tous les états, tous les âges, tout ce qui nous convient actuellement, et tout ce qui peut nous convenir dans toutes les autres situations où l'ordre do la Providence nous pourra placer. Je dois sentir mieux que personne la difficulté de l'entreprise. Il faut pourtant l'avouer, je trouve ici un avantage qui m'avait manqué dans les discoui"s précédents. Un auteur très-célèbre de l'antiquité, qui avait toute sa vie étudié le décorum, et en philosophe pour en connaître les principes, et en homme du grand monde pour en faire les applications convenables, m'a heureusement prévenu. Il a débrouillé la matière avec assez de profondeur pour m'épargner la peine d'avoir à défricher une terre inculte: c'est l'incomparable Gicéron, dans le premier livre de ses Offices. On me permettra de puiser sans façon dans cette source publique d\i bon sens naturel. Je le ferai môme d'autant plus volontiers , que j'y rencontre presque partout une morale très-pure qui nous rend un témoignage sensible que la philosophie ou, si vous l'aimez mieux, la raison consultée avec un esprit juste et avec un cœur droit est , dans la doctrine des mœurs , naturellement dirétienne. Tesiimo-
SUIÈM£ DISCOURS. 121
nium animœ naturcUiter christianœ ' . Entrons dans notre sujet, et accordez-moi , s'il vous plaît, une attention favorable.
Toute la matière du décorum se peut réduire à trois questions :
1®. Quelle en est la véritable idée. ^
2®. S'il y a une loi éternelle qui nous en commande l'observation comme un devoir de vertu.
3®. Combien il y en a d'espèces, et ce que chacune d'elles nous demande par son propre caractère.
C'est l'ordre que nous allons suivre pour nous conduire , de vérités en vérités, à la solution des plus importants problèmes de la vie civile.
Premièrement, quelle est la véritable idée de ce qu'on appelle décorum dans les mœurs? Il n'est rien de si ordinaire que de la confondre avec celle de l'honnête. Cicéron luimême avoue que la distinction en est si subtile , qu'elle se trouve plutôt dans la pensée que dans la chose même : Décorum cogitatione magis a virtute potest , quam re separari. Mais si nous voulons prendre la peine d'approfondir un peu ces deux idées , nous y apercevrons des différences qui , pour être délicates, n'en sont pas moins réelles. Je no vous demande , Messieurs , que .de vous rendre un peu attentifs aux notions les plus communes, pour vous en faire convenir.
Nous entendons par Vhonnéte en morale , une parole ou une action qui est , de sa nature , conforme à la raison ou à la loi naturelle.
Nous entendons par décorum , la convenance de cette parole ou de cette action à la personne , au temps , au lieu , à toutes les circonstances qui l'accompagnent.
Ainsi par honnête, nous entendons proprement quelque chose d'absolu; c'est, pour ainsi dire, la substance du beau dans les mœurs, laquelle est toujours la même pour toutes sortes de personnes.
' Tertul., Apolog,
Nous entendons au contraire , par décorum, quelque chose de relatif : c'est un assemblage de bienséances, d'attentions ou d'égards , qui se peuvent diversifier à l'infini , selon les différents rapports que nous pouvons avoir dans la société les uns avec les autres.
Pour nous former, de ces deux objets, des idées encore plus distinctes , ou du moins plus sensibles , on peut dire que Y honnête est, dans la conduite, comme le dessin dans un tableau , et le décorum comme la distribution convenable des couleurs ; que Vhonnéte est dans les mœurs , comme la beauté des tons dans la musique, et le décorum, comme les accords bien assortis d'une pièce musicale ; que Vhonnéte est dans une action , comme le vrai des pensées dans un discours , et le décorum , comme la justesse et l'élégance de ^expression ; enfin , que Vkonnéie est comme le fond ou la matière du beau moral , et le décorum , comme la forme ou la façon qu'on lui donne pour paraître avec toutes les grâces qui lui conviennent.
C'est ce que nous mettrons bientôt dans un plus grand jour , après que nous aurons répondu à la seconde question proposée, savoir : s'il y a une loi éternelle qui nous commande l'observation du décorum comme un devoir de vertu.
En peut-on douter. Messieurs? et le souverain Législateur, en nous prescrivant des devoirs , peut-il nous permettre de négliger la décence dans la manière de les remplir? Les philosophes sacrés et profanes en ont jugé autrement. L'auteur du livre de l'Ecclésiastique nous recommande sans cesse , non-seulement la pureté des mœurs , mais le soin d'observer toutes les bienséances de la vie civile *. Avant lui , Salomon avait mis la décence au nombre des parures de la femme forte * : Fortitudo et décor indumentum ejus. Le plus sage des philosophes grecs , Socrate , veut que son homme juste soit aussi un homme décent; et c'est à son exemple que Cicéron,
• Eccli., Per tolum.
» Proverb, 31.
SIXIÈME DISG0UB8. i2S
dans SCS Offices, compte le décorum parmi nos devoirs. Mais quand la raison parle avec évidence , qu'avons-nous besoin d'autorité pour nous rendre à sa lumière? Nous n'avons qu'à consulter attentivement l'idée de l'ordre étemel , pour y découvrir deux lois de mœurs très-distinctes. Les Romains les énoncent par deux termes énergiques , dont on me permettra de fortifier ceux de notre langue. La première , qui nous dit à chaque moment : voilà ce qu'il faut faire , oportet ; et la seconde, qui ajoute aussitôt, prenez-y garde : voilà ce qui convient , decet. Que la vérité , par exemple , règne toujours dans vos paroles , oportet ; mais en même temps que votre sincérité soit toujours assaisonnée du sel de la discrétion , decet. Que votre équité soit incorruptible , universelle , sans acception de personnes , oportet ; mais cependant qu'elle sache observer, dans la pratique, tous les égards que demande l'orclre de la vie civile , decet. Que votre amitié embrasse tous les hommes sans en exclure un seul de votre affection, oportet; mais, en embrassant tout le monde, qu'elle ait pourtant divers degrés dans votre cœur et diverses manières pour s'exprimer au dehors , selon le mérite ou la qualité des personnes, decet.
Il ne s'agit pas , Messieurs , d'examiner laquelle des deux lois est d'une obligation plus étroite ; il me suffit que l'on reconnaisse qu'elles sont l'une et l'autre absolument indispensables. Nous croyons seulement devoir ajouter que , si la première , qui est la loi de l'honnête , est d'une obligation plus rigoureuse, la seconde, qui est la loi du décorum, a un territoire beaucoup plus étendu ; et la raison en est manifeste.
Il y a dans le commerce ordinaire de la vie assez peu d'actions qui soient vertueuses de leur nature ; mais il n'en est point qui ne le puissent devenir, et par conséquent que nous ne devions rendre telles , en les consacrant pour ainsi dire , par notre attention , à y garder toutes les bienséances dont elles sont capables. Je ne dis pas ces bienséances arbitraires
iih BSSAI SUR LE BEAU.
dont chaque peuple s'est formé un cérémonial à sa mode ; je parle de ses bienséances essentielles commandées à tous les hommes par la voix de la nature , et dont l'exacte observation fait le plus beau spectacle de la société : elles donnent de la grâce aux vertus les plus austères ; elles rendent vertueuses les actions les plus indifférentes; elles couvrent même en partie Thorreur des plus vicieuses , en y conservant jusque dans le vice un air de respect pour la vertu. C'est l'application constante à les bien observer dans sa conduite , qui fait proprement ce qu'on appelle un honnête homme ; c'est, an contraire, l'ignorance ou le mépris des égards qu'elles nous prescrivent, qui fait ce qu'on appelle d'un nom qu'elles me défendent de prononcer dans une assemblée si respectable; mais quiconque le méritera par l'indécence de ses manières , ou par l'insolence de ses procédés , peut bien s'attendre que le public ne sera point, à son égard , aussi réservé que je dois Fétre. Nous sommes dans le monde comme sur un théâtre, où le décorwn est toujours la première des règles; et, quelque personnage que nous y fassions , celle dont les spectateurs nous pardonnent moins le violement.
C'est de quoi , Messieurs , il était d'abord important de nous bien convaincre en général, pour nous rendre plus attentifs au détail où il est maintenant question d'entrer.
Le fameux Romain qui a le premier approfondi la matière du décorum, a aussi vu le premier que, pour en distinguer les différentes espèces , il y a quatre choses à considérer dans l'homme: la nature, qui nous est commune; la personne , ou le caractère qui nous est propre ; la condition de notre naissance ; enfin , l'état de vie ou la profession que nous avons embrassée par notre choix. Ces quatre considérations me fournissent une division si naturelle de mon sujet, qu'à cet égard j'avoue que Cicéron ne m'a presque rien laissé que l'honneur de l'habiller à la française.
Je divise donc avec lui le décorum en quatre espèces gé-
nérales, qui doivent paraître tour à tour et quelquefois toutes ensemble dans notre conduite : le décorum de la nature humaine , celui de la personne , celui de la condition et celu de l'état de vie ou des engagements volontaires que nous avons pris dans le monde , soit avec le public , soit avec les particuliers ; c'est une espèce de spectacle que nous devons sur la terre à Dieu et aux hommes. Suivez-moi , s'il vous plaît , dans la discussion de chacun des caractères que nous y avons à représenter. Je commence par le décorum de. la nature, qui est le premier en tout sens, le plus général et le plus indi^ensable.
Quand on instruit un acteur pour le théâtre, la première leçon qu'on lui donne , c'est d'entrer dans l'esprit de son personnage. Prenez garde , lui dit-on , il faut que vous croyiez être ce que vous représentez ; il faut que votre air , le ton de votre voix, votre port, votre démarche, toute votre action soit tellement conforme à votre personnage, que vous* fassiez, s'il est possible , oublier votre personne. L'Auteur de la nature , en nous mettant sur le théâtre du monde , nous fait par la raison , qui est sa voix , une instruction à peu près semblable : prenez garde à votre caractère essentiel. Il faut partout que vous représentiez ce que vous êtes 1 vous êtes hon)me ; un esprit préposé au gouvernement d'un corps pour dominer sur vos sens, pour commander à vos passions, pour régner sur vos appétits ; en un mot, c'est un roi que vous avez à représenter sur la terre.
11 y a longtemps que l'homme se voit ainsi qualifié ,*du moins dans les livres : on lui dit sans cesse , en vers et en prose , qu'il est le roi de l'univers ( titre peut-étre.assez litigieux). Mais il y en a un plus grand qui est incontestable. Il est- né très-certainement pour régner sur lui-même : c'est le principe de ce que nous avons appelé le décorum de la nature humaine.
Et, en effet, qu'uh homme ait assez de force d'esprit pour ne perdre jamais'de yae sa dignité naturelle, il découvrira
dans cette seule idée toutes les bienséances qui lui conviennent. Se trouve-t-il seul? il ne se croira jamais sans spectateur, et sans témoins ; sa raison , Dieu , sa conscience , lui tiendront lieu de public pour le contenir dans les bornes do la pudeur et de la modestie. Aura-t-il à paraître sur la scène du monde : il y portera cet air d'empire sur lui-même , qu'il aura su conserver dans la solitude. Faudra-t-il parler? maître de sa langue, il attendra toujours que la réflexion lui dicte des paroles dignes d'une âme qui se possède. Faudra-t-il agir? également en garde et contre la précipitation , et contre la nonchalance , il ne se laissera ni emporter par le courant des affaires, ni arrêter par les obstacles. En vain les sens voudront-ils le détourner de sa route par les portraits flatteurs qu'ils lui feront de leurs objets ; il n'écoutera leurs témoignages que^ pour les soumettre au tribunal de son conseil intime qui est la raison souveraine. En vain ses pallions voudront elles se révolter contre cet ordre de la nature ; il les traitera comme des sujets rebelles , dont il ne faut écouter les propositions que lorsqu'ils ont mis bas les armes. En vain les passions des autres entreprendront-elles de le rendre complice de leurs désordres; maître des siennes, il se gurdera bien de subir le joug d'une puissance étrangère. Mais du reste , faudra-t-il dans roccasion avoir pour les •autres hommes une condescendance raisonnable , supporter leurs défauts , s'accommoder à leurs humeui^ , ménager leur délicatesse? on l'y trouvera tout disposé par l'empire qu'il a ' sur son coaur ; accoutumé à' se vaincre, il poussera aisément sa victoire jusqu'à respecter dans les hommes les plus indignes , la dignité de la nature humaine. Il ne cessera pas d'être sensible , et quelquefois même de le paraître , à la vue de leurs travers ou do leurs écarts : c'est une des bienséances que l'on doit à l'humanité; mais par l'ascendant qu'il a pris sur lui-même , il sauria bien se garantir d'une sensibilité qui aille jusqu'au ressentiment : c'est une bienséance encore plus indispensable que Ton doit à sa raison. La plupart des
anciens philosophes se moquaient des stoïciens, qui disaient que leur sage était véritablement roi. Voilà un sens où tous les hommes doivent l'être.
Premier décorum, que la nature nous commande, à tous en général , de régner sur nous-mêmes. Il y en a un second qu'elle nous demande à chacun en particulier : c'est le dé» corum de la personne. Je m'explique.
Voulez-vous plaire dans la société, disaient les anciens sages à leurs élèves? connaissez-vous vous-mêmes. Étudiez à fond votre caractère propre , votre génie , votre talent, votre humeur, pour ne rien dire , pour ne rien faire qui ne vous convienne. Le principe est toujours que nous ne devons représenter que ce que nous sommes. Prenez y garde ; je dis ce que nous sommes et non pas ce que nous pourrions être devenus, ou par une mauvaise éducation, ou par quelque habitude vicieuse : la règle est indubitable.
Tu nihil invita dices, faciesve, Miuerva.
Je ne demanderais , Messieurs , aux acteurs qui ont à paraître sur le théâtre du monde, que l'attention à cette seule règle , pour nous donner le plus charmant des spectacles, diversifié par les caractères', soutenu par leur application à ne se jamais démentir, et relevé par les grâces mutuelles qu'ils emprunteraient les uns des autres. Avec quel plaisir ne les verrions-nous pas se présenter sur la scène, chacun avec son symbole naturel , figurer ensemble , quelquefois même contraster entre eux agréablement, comme les diverses fleurs d'un parterre bien assorti : le caractère grave avec le badin ; le caractère franc et ouvert avec le réservé; le simple avec le fin ; le solide avec le brillant ; le hardi avec le retenu ! Dans un cercle d'interlocuteurs ainsi composé , quelle serait d'abord la conversation? Les tempéraments vifs animeraient 1^ flegme des humeurs lentes, et celles-ci serviraient à retenir dans les bornes les vivacités de ceux-là. Votre gaîté naturelle dériderait le front de mon sérieux,- qui, à son tour empêche-
mit peut-être votre enjouement de dégénérer en folâtrerie; le solide instruirait, le brillant divertirait, l'action du théAtre serait conforme au dialogue; nous y verrions, avec le même agrément, les divers génies, les divers talents des hommes se produire avec honneur sans se confondre; les talents nés pour le cabinet brilleraient dans les conseils; ceux dont le fort serait Taction^ marcheraient en campagne ou se mettraient dans le mouvement des affaires; les grands génies se déploieraient dans les grandes entreprises; les médiocres n'en formeraient que de proportionnées à leurs forces; et, par le soin qu'ils auraient de ne rien entreprendre au-delà, ils s'élev^aient peuVétre au-dessus des talents supérieurs. On a dit d'un grand roi fameux dans l'histoire du dernier siècle, qu'il avait l'ei^rit court, mais qu'il en connaissait les bornes, et savait s'y arrêter. On a cru peut-être diminuer sa gloire par ce mot; jamais on ne l'a loué plus magnifiquement.
C'est ainsi que, sur le théâtre du monde, on réussirait presqu'à coup sûr, si chacun y était attentif à bien garder le décorum de son caractère personnel , de son génie , de son talent, de son humeur même, en ce qu'elle peut avoir de compatible avec les lois de la société. Pour nous en convaincre encore plus sensiblement , faisons changer la scène. Que la tète vienne à tourner à nos acteurs; que chacun d'eux oublie tout à coup ce qu'il avait à représenter, ou que, mécontent de son rôle , il usurpe celui d'un autre ; que les tempéraments vifs se travestissent en flegmatiques, les flegmatiques en éveillés, les enjoués en sérieux, les sérieux en plaisants ; que ce qpractère né grave prenne un air de légèreté; ce caractère sombre, le ton badin; ce caractère naturellement retenu, des manières libres ou cavalières ; enfin, qu'au, lieu de soutenir son personnage, Alceste se transforme en Philinte, Horace en Curiace, Caton en César, ou César en Caton , quel serait le succès d'une si étrange comédie ? on en rirait , sans doute. Mais combien de gens
SIXIÈME DISCOUBS. 129
riraient à ce spectacle à qui Ton pourrait dire avec le poète: ridefi? mutato nomine, (le te fabula narratur.
En voyant ces acleurs qui forcent la nature , Vous riez; vous avez raison.
Mais songez ({u à cette peinture Il ne manque que votre nom.
La comparaison de ces deux scènes pourrait suffire pour nous convaincre par sentiment que le décorum de la personne consiste à ne jamais sortir de son naturel : tâchons aussi de nous en persuader par lumière. Deux principes de raison nous le démontrent. Il n'y a que le vrai qui ait droit de nous plaire : c'est le premier. Il n'y a que le naturel qui soit vrai : c'est le second. Tout ce qui en sort, tout ce qui est affecté, tout ce qui est emprunté, tout ce qui est faixié, porte sur le front un air de fausseté qui choque d'abord ; et si nous n'en voulons pas croire la raison, croyons-en du moins l'expérience. Combien de personnes, d'ailleurs estimables, s'immolent tous les jours à la risée publique , à force de vouloir briller par des qualités étrangères! on dérobe à celui-ci un air, un beau terme à celui-là; on affecte le tour de Tesprit de l'un, la contenance ou Taction d'un autre. Imitateurs serviles , ils introduisent dans les mœurs un nouveau genre de plagiaires aussi méprisables, pour le moins, que ceux du Parnasse ; et , malheureusement pour eux , souvent plus aisés à reconnaître.
Mais je veux que vous ayez l'art de vous contrefaire , au point que nous prenions votre personnage pour votre personne. Combien de temps soutiendrez-vous ce personnage contrefait? Les couleurs étrangères ne prennent pas bien sur un fond qui n'est point fait pour elles ; du moins est-il certain qu'elles n'y tiennent pas longtemps : la nature perce tôt ou tard et les fait disparaître , on ne les laisse paraître (Jue pour en faire mieux sentir la disconvenance avec le sujet où elles sont appliquées.
ISO BSftàl SUR LE BEAU.
On peut donc bien s'étudier à perfectionner son caractère, orner son génie, cultiver, embellir, étendre son talent ; on le doit. Ajouter ce qui lui manque , en ôtcr ce qui déborde , surtout en retrancher ce que la nature pourrait y avoir laissé de vicieux pour exercer notre vertu ; mais en y travaillant, on doit aussi travailler à demeurer toujours soimême. Ne perdons jamais de vue la sage maxime de notre Hmoe français :
Voulant se redresser souvent on s'estropie , Et d'un original on fait une copie.
Copie toujours disgracieuse, pour peu qu'elle paraisse en être une. Or, comment pourres-vous lui en ôter toutes les a{^[)arence8? on vous oonnatt; on connaîtra bientôt votre modèle. Pourrei-vous empêcher la comparaison? pourrezvous la soutenir? D'où il s'ensuit peut-être que souvent il vaudra mieux souflHr en soi quelques petits défauts naturels que de s'aller montrer au monde sous un masque faux , qui TOUS laissera toujours voir au travers , et , par conséquent , qui ajoutera au défaut du caractère le ridicule du contraste. Allons plus loin.
Jusqu'ici , Messieurs , nous avons trouvé dans notre propre fonds, dans notre nature et dans notre naturel toutes les idées nécessaires pour expliquer les deux premières espèces du décorum. Il faut sortir de nous-mêmes pour découvrir le principe de la troisième.
.Quand nous commençons à ouvrir les yeux sur le spectacle du monde , le premier objet qui nous frappe est un certain ordre de naissance ou de fortune que nous voyons établi parmi les hommes ; des rois sur le trône pour commander ; des ministres pour porter leurs commandements aux peuples ; des princes, des grands, des nobles pour défendre l'État par les armes; des magistrats pour y faire régner les lois; des gens d'affaires ou de commerce pour y entretenir l'abondance; des artisans dans les villes pour
SIXIÈME DISœURS. * 131
exercer les arts ; des laboureurs dans les campagnes pour cultiver les terres. Dans cet ordre des conditions humaines , on ne peut pas dire qu'il y ait rien de bas. Malgré toutes les différences extérieures que nous remarquons entre les divers organes qui composent le corps politique, il est toujours manifeste que le chef et les membres sont tous de même nature , et par conséquent tous égaux par la plus estimable de leurs qualités , qui est d'être homme ; mais aussi , malgré cette égalité de nature , il est visible que la Providence les a tous subordonnés les uns aux autres par l'inégalité des rangs où elle les a fait naître.
Ne séparons pas deux idées qui doivent être inséparables dans les divers membres de la société humaine , pour leur inspirer à tous les sentiments, les maximes, les discours, les procédés qui leur conviennent chacun dans le poste qui lui a été assigné par l'ordre du Créateur.
C'est ce que j'entends par le décorum de la condition.
Il n'y en a aucune qui n'ait le sien propre , déterminé par son rang de supériorité ou d'infériorité à Tégard des autres. Je laisse au cérémonial de chaque peuple à régler les bienséances purement extérieures : la pompe de la majesté souveraine , les titres des grands , les enseignes des magistrats, toutes les marques distinctives des différents ordres de l'État. Je me borne aux bienséances qui doivent partir du cœur. Mais afin qu'elles en découlent sans peine , et comme de source , que faut-il ? Reprenons notre principe.
Je dis que le décorum de la condition , telle qu'elle puisse être, supérieure ou inférieure, consiste à conserver toujours, .malgré l'inégalité des rangs , une attention constante à l'égalité de la nature fOU, ce qui revient au même, à conserver toujours, malgré l'égalité de la nature, une attention continuelle à l'inégalité des rangs qui nous distinguent. Deux attentions , je l'avoue , assez difficiles à réunir, ou du moins à soutenir longtemps, mais qu'il est certain que l'on ne peut séparer un moment ni dans son cœur, ni dans sa con-
dulke sans tomber aussitôt dans les indécences les plus choquantes.
En voulons-nous avoir une preuve sensible ? séparons en effet ces deux attentions dans tous les ordres de TËtat. Je suppose d'abord que chacun ne se rende attentif qu'à i'iné^ galité d^ conditions, sans penser à Tégalifô de la nature, qu'en arrivera-t-il ? Un roi , oubliant qu'il est homme , regardera sa royauté comme son essence propre ; son trône comme une extension de son être ; ses palais , ses domaines, tout son empire comme incorporés à sa personne ; sa personne comme un Dieu sur la terre ; ses peuples , par conséquent , non pas comme des sujets dont il a droit d'exiger des obéissances , mais comme des esclaves , ou plutôt comme des victimes dont le sang lui doit hommage. C'est l'idée qui a formé les Antiochus, lesTibères, les Nérons, lesDomitiens, tant de monstres couronnés qui ensanglantent nos histoires. Les grands subalternes , les courtisans les plus qualifiés, qui se voient tous les jours éclipsés par l'éclat du trône , en seront eux-mêmes, les plus serviles adorateurs. Mais quand , au sortir de la cour, ils viendront à mesurer la distance qui les sépare du commun des peuples , cette considération , qui n'est plus baliancée par la présence du monarque , les relèvera tout à coup au-dessus d'eux-mêmes. Ils prendront à leur tour le ton de maître : adorateurs à la cour, ils voudront se faire adorer dans les provinces , et vengeront leur servitude passée par celle où ils réduiront les sujets de leur souverain. C'est l'idée ambitieuse qui a formé les Tryphons , les Séjans , les Ruffîns , les Eutropes , tant de ministres insolents, qui ont souvent décrié le règne des meilleurs princes. Dans les conditions moyennes , on en usera de même à proportion , chacun d^ns l'étentue de sa sphère ; un premier magistrat, dans sa ville; un seigneur, dans son village; un maître, dans sa maison; et, en général, il est évident par l'expérience que, si l'on borne son attention à ^'inégalité des rangs, sans considérer l'égalité de la nature ,
on se trouvera toujours dans quelque extrémité indécente : esclave de ses supérieurs ou tyran de ses inférieurs.
Cette première supposition est donc bien fatale au dèco^ rum! Je la renverse. Que chacun des membres du corps politique oublie le rang qu'il y tient, pour ne se rendre attentif qu'à l'égalité de la nature , le décorum y sera-t-il mieux observé? Un roi ne se contentera plus d'être populaire , il se rendra familier avec tout le monde ; il ne sera plus roi que sur le trône , et , pour paraître humain , il ne craindra pas de se montrer trop homme. Sous ce même prétexte d'humanité, on verra des grands oublier leur naissance dans leurs discours, dans leurs manières, dans le choix de leurs amis ou de leurs confidents; mais , en oubliant leur naissance, ils la feront bientôt oubUer aux autres. Les petits, qui sont toujours prêts à prendre l'essor, oublieront la leur encore plus volontiers. Vous descendez jusqu'à eux par humanité : ils s'élèveront jusqu'à vous par le môme principe. Ainsi , l'égalité de la nature, considérée toute seule, justifiera toutes les insolences, toutes les séditions, toutes les révoltes.
C'est-à-dire, en deux mots, que la première supposition nous fera tomber dans la tyrannie ou dans fesclavage , et la seconde dans un état encore plus funeste , qui est l'anarchie ou le mépris de l'autorité.
Que faut-il donc faire pour mettre les choses dans une situation favorable à tout le monde? Réunissons les deux idées , dont la séparation avait causé tout le désordre. Que tous les membres de la société se rendent sans cesse attentifs et à fégalité de la nature et à l'inégalité des rangs , il n'y aura point de condition qui ne se trouve relevée par le décorum qu'on y verra régner de toutes parts. L'attention à la majesté du trône imprimera sur le front d'un roi un air de maître qui , sans autre héraut , nous annoncera la présence du souverain ; mais , en même temps , la considération de l'égalité naturelle des hommes répandra sur toute sa per-
184 BSftAI -SUR LE BEAU.
sonne une teinture d'humanité qui animera nos respects par la confiance. Les grands, attentifs à la place qu'ils ooeupent entre la majesté souveraine et les conditions inférieures, composeront leur air sur ce double rapport, soumis au pied du trône, et se faisant respecter partout ailleurs. Mais en considérant d'autre part que, dans le corps politique , le chef et les membres sont de même nature , ils ne seront ni flatteurs à la cour, ni tyrans dans les provinces; ils soutiendront partout l'honneur de l'humanité. Enfin, ceux qu'on appelle peuple trouveront aussi dans la réunion des deux mêmes idées, le moyen de conserver le décorum qui leur est propre; ils prendront un air humble et soumis par la vue de leur dépendance; mais, pour peu qu'ils veuillent considérer que ce qui est commun à tous les hommes , est plus grand que ce quiles distingue dans le monde, ils relè« veront bientôt l'obscurité de Irar condition par la noblesse de leurs sentiments. La religion, la probité, l'honneur sont des reesources heureuses qu'ils auront toujours à la main pour se mettre , sans sortir de leur rang , au-dessus de leur fortune.
Je conviens, Messieurs, de la difficulté de réunir à tout moment ces deux attentions : il y a toujours Tune des deux qui mortifie notre amour-propre ; l'attention à régalité de la nature humilie les grands, et l'attention à l'inégalité des rangs gène les petits. Mais pendant que je conviens de la difficulté, il faut aussi que vous conveniez de la nécessité de les réunir ensemble pour former notre air et nos sentiments sur l'ordre établi dans le monde par l'autorité suprême du Créateur.
C'est le principe incontestable de la troisième espèce de décorum, qui est celui du rang. Je passe à la quatrième : c'est ce que nous avons appelé le décorum de l'état ou de la profession.
La Providence , en ordonnant les diverses conditions des hommes, n'a point tellement déterminé leurs rangs et leurs places, qu'elle n'ait rien laissé à leur choix et à leur indus-
SIXIÈME DISCOURS. iS5
trie. Dans le môme ordre de naissance, il y a toujours différents postes entre lesquels il est libre d'opter, suivant son génie, son talent ou son inclination. La cour, les armées, les tribunaux de la justice offrent à la noblesse un nombre infini de grades à choisir ou à mériter. D'ailleurs, nous n'avons point à vivre dans cette sorte de gouvernement , où il n'est pas permis de passer d'une tribu à une autre. Parmi nous , comme parmi les Romains, un plébéien peut, sans violer les lois , devenir chevalier, sénateur, consul , tout ce qu'il plaît à la fortune. Combien, de nos jours, n'avons-nous point vu d'hommes obscurs par leur naissance, qui ont su se frayer un chemin aux plus hautes places de la robe et de l'épée ! Semblables, permettez-moi cette comparaison, à certains vers industrieux , qui , après avoir quelque temps rampé sur la terre , prennent peu à peu des ailes pour se mettre au nombre des habitants de l'air. Ces métamorphoses étonnantes sont toujours une beauté dans l'ordre physique , parce qu'elles s'y font toujours en règle. Et pourquoi n'en seraient-elles pas une dans l'ordre moral , pourvu qu'elles ne s'y fassent que par les voies de l'honneur?
Il ne faut donc pas condamner un usage reçu où le public peut trouver son intérêt dans celui des particuliers. Ne serait-ce pas même une espèce de cruauté que d'envier aux conditions médiocres cette ressource naturelle contre le partage inégal, toujours triste, quoique nécessaire, des biens communs de la société? La seule chose que nous croyons devoir leur demander, comme aussi en général à tous ceux qui embrassent dans le monde une profession volontaire, c'est qu'ils y observent certaines règles de bienséance ; règles de bienséance dans le choix de l'état où l'on veut parvenir, et règles de bienséance dans la manière de s'y comporter quand on y est parvenu. Motivons notre demande par des raisons sensibles.
Quoi que vous entrepreniez, dit un grand philosophe*,
' Sekeq., De ira, I. UT, c. 7.
mesurez- VOUS d'abord avec vos entreprises : Quidquid conaberis, (e simul, et ea quœ paras, meiire. C'est une règle de sagesse que vous devez suivre en tout , mais principalement dans le choix d'un état. On en tombe assez d'accord dans la théorie; car il est bien manifeste que l'on doit convenir à une place que Ton entreprend de remplir. Cependant , Messieurs, j'en appelle à vos connaissances; malgré cette règle, quelle est la pratique la plus ordinaire de ceux qui méditent un établissement dans le monde?
Vous aspirez à une charge, on vous le permet; mais à quel titre y prétendez-vous?.... J'en ai la finance toute prête.... C'est un mérite pour Tacheter; en est-ce un pour la remplir?.... Mon père l'a possédée avec honneur.... Mais avez-vous lieu d'y espérer le même succès?.... Pourquoi non? il m'en a obtenu la survivance.... Je le veux; mais en vous obtenant la survivance de sa charge, vous a-l-il aussi obtenu la survivance de son mérite et de ses talents?.... J'y porterai du moins son nom.... C'est un peu plus que rien. Mais quand on fera comparaison du nom avec la chose, que deviendrez-vous?.... J'aurai toujours dans le monde un rang honorable.... Mais, comment honorable, si vous n'avez pas la capacité requise pour le soutenir?.... En un mot, la charge me convient.... Je vous entends; mais je vous demande si vous convenez à la charge? Voilà ce qu'un nom no donne pas, et, par conséquent, quelle indécence d'y aspircMsans autre mérite !
Indécence, néanmoins, qui serait encore plus choquante, si vous n'aviez pas même un nom à y porter; je veux dire, si vous entrepreniez de vous élever tout d'un coup d'un état obscur à un état trop brillant pour un homme de votre naissance.
Encore, si en voulant passer d'une condition à une autre, vous respectiez assez l'honnêteté publique pour imiter la nature dans ses métamorphoses , on vous pardonnerait un essor modosto qui nous ferait voir que vous ne vous méconnaissez
pas. Prenez garde, s'il vous plaît, au modèle que je vous propose. Comment la nature s'y prend-elle dans la transformation âe certains reptiles en espèces volantes? Elle y procède par degrés , en les faisant passer par l'état de nymphes ou de crysalides avant que de les élever à l'ordre des papillons. Si vous imitiez son exemple, vous accoutumeriez le monde à vous voir croître peu à peu , vous étendre , vous développer successivement; nuances imperceptibles qui, de votre obscurité naturelle , vous conduiraient au grand jour sans blesser les yeux de personne. Mais, que faites-vous? quelle rapidité dans la route de la fortune ! vous n'y marchez pas, vous y volez; vous paraissez presque en même temps aux deux bouts de la carrière , et l'on est surpris de vous voir au haut de la roue sans vous y avoir vu monter. Nouvelle indécence qui vous surprendrait vous-même, si vous aviez permis à l'honneur d'y monter avec vous.
Mais enfin , vous y voilà parvenu ; il n'est plus temps de reculer. Quelle est la règle de bienséance que vous devez vous y prescrire , pour corriger en quelque sorte l'indécence de ce premier pas? Le même philosophe* que nous avons ci-dessus allégué vous le dira : personam induisti, agenda est. Vous" avez entrepris de représenter dans le monde un personnage qui était au-dessus de votre condition , du .moins faites voir qu'il n'est pas au-dessus de votre capacité : songez qu'à cause de la disproportion de votre naissance à votre nouveau rang , le public est en droit d'exiger de vous beaucoup plus que d'un autre. Un fils, qui entre de plain-pied dans la charge de son père , peut ordinairement §e contenter de marcher sur ses traces; on en sera satisfait, pourvu qu'il ne déshonore pas son prédécesseur; mais vous, qui n'avez pour ainsi dire emporté la place que par escalade, il faut que vous surpassiez le vôtre , pour ne point paraître au-dessous. On vous demande plus d'application à vos devoirs,
• Seneq., De Rewif., I. II, c. 17.
plus de scrupule dans l'observation des règles, plus d'égards pour tout le monde , surtout plus de modestie dans l'exercice de l'autorité. Votre prédécesseur, qui avait un nom, pouvait quelquefois oublier sa naissance sans la faire oublier ; mais vous, qui n'avez point d'ancêtres, ^vous devez continuellement vous souvenir de la* vôtre , afin qu'on ne s'en souvienne pas, ou qu'on ne s'en souvienne que pour vous faire grâce en faveur de la justice que vous vous rendez à vous-même. En un mot votre prédécesseur, qui était dans son poste naturel, pouvait impunément porter partout l'air* et le ton do sa dignité. Par une raison contraire, c'est un air et un ton qui ne vous conviennent que sur le théâtre , quand vous faites actuellement votre nouveau personnage. Hors de là , que la politesse, la modération, la modestie vous tiennent lieu de dignité ; c'est le seul moyen de réparer aux yeux du public la messéance qui parait toujours un peu dans une métamorphose aussi ^étrange que la vôtre. La politique vous Ta permise; elle a eu ses raisons. La physique vous en a donné des exemples qui la peuvent excuser; mais la morale ne peut vous la pardonner qu'à yne condition. Me permettrez-vous de vous le dire sans détour? c'est qu'après la métamorphose, le papillon se souvienne toujours qu'il a été chenille.
Cette quatrième espèce du décorum, qui nous oblige d'autant plus qu'elle "est de notre choix, me fournit encore deux problèmes de morale que je ne dois pas oublier. Rien de plus commun parmi les hommes, surtout dans la jeunesse, que de s'engager, par instinct ou par instigation, dans dos états, dans des.emplois où Y on ne porte ni les talents, ni les autres qualités requises pour y réussir. Et de là , combien do sujets déplacés dans tous les ordres du royaume ! !\joutez les accidents ordinaires de la nature ou de la fortune , et par là encore, combien de sujets qui, après avoir été propres à leur état ou à leur emploi , ont cessé de l'être !
Dons ces deux cas , si c«mmuns dans la vie , quelle est la règle que nous prescrit le décorum? C'est aux circonstances
SIXIÈME DISCOURS. iS9
à nous décider. Pouvons-nous sortir de Fétat auquel nous ne convenons pas , ou de l'emploi auquel nous ne convenons plus? Sortons-en de bonne grâce, plutôt que de nous déshonorer par un point d'honneur mal- entendu; prenons notre congé avant qu'on nous Je donne, ou donnons librement notre démission avant qu'on nous la demande.
C'est le conseil de la décence, quand il est permis de changer d'état; mais, si la nécessité nous y attache par quelque lien indissoluble , alors , dit le plus sage des philosophes romains', nous n'avons qu'un seul parti à prendre; employons tous nos soins, toutes nos attentions, toutes nos diligences pour faire en sorte que si nous ne pouvons pas remplir les fonctions de notre état avec une décence entière, nous nous en acquittions, du moins, sans indécence, ou avec le moins d'indécence qu'il est possible : Omnis adhibenda erit cura, meditatio, diligentia, ut ea si non décore, atquam minimum indecore facere possimus. Il ne fallait pas nous y mettre ; mais nous y sommes , les paroles sacramentales sont dites , le vœu est fait , notre engagement est sans retour. Je le suppose. Faisons-nous une loi inviolable d'y être contents, et de le paraître ;*'d'ètre contents'C c'est une bienséance que l'on se doit à soi-même pfar raison , et de le paraître , c'est un air que l'on doit au monde par honneur.
Il semble. Messieurs, que la matière du décorum s'étende à mesure que nous avançons dans la carrière. Malgré- le soin que j'ai pris d'en expliquer toutes les espèces, combien d'omissions importantes me reproche-tron peut-être à ce moment! de n'avoir parlé ni de bienséances de l'âge, ni de celles du sang ou de la parenté , ni de celles du commerce journalier de la vie civile, ni de celles qui peuvent naître d'une réputation établie de mérite ou de vertu? Mais faudra-t-il achever d'épuiser votre patience , pour épuiser mon sujet? Le décorum lui-même ne me le permettrait pas; et,
' Cic, De 0/Jlc.J. I,c. 31.
après en avoir posé tous les principes, je crois devoir.compter sur votre pénétration pour toutes les conséquences qui s'en peuvent déduire naturellement.
Une attention médiocre vous en fera conclure , sans peine, les bienséances des divers âges de la vie. On les peut rapporter à celles du rang ou de la naissance, puisqu'on effet ia jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse peuvent être considérés comme les trois ordres naturels de la société humaine. Vous en conclurez sans doyte, avec la même facilité, les bienséances du sang, celles de la parenté ou de l'alliance; elles se rangent d'elles-mêmes sous le décorum de la nature , qui parle toujours assez haut dans tous les cœurs attentifs. Les bienséances du commerce journalier de la vie civile se réduisent tout aussi facilement sous les règles de l'humanité omnmune et du caractère personnel, qui nous prescrivent 'conjmntement la manière la plus convenable d'en accomplir les devoirs. Tous avez dans le monde une réputation bien établie par quelques talents rares ou par quelques beaux traits de vertu; il ne faut pas dégénérer de vous-même; c'est une bienséance qui est une suite naturelle des principes que nous venons d'exposer sur le choix d'un état de vie ou d'une profession.
Ainsi , la seule chose «fui me reste à faire pour finir, c'est de conclure en général que tous les différents personnages dont nous sommes revêtus dans le monde,' soit par l'ordre de la Providence , ou par. notre propre choix , doivent avoir •chacun son influence particulière dans nos sentiments, dans notre air, dans nos manières, dans notre langage méme^* dans -toute notre conduite. Je veux dire , que la raison y doit toujours paraître avec son empire naturel sur les sens , que le caractère personnel y doit répandre son tour et son attitude propre , que la condition y doit étale;* modestement les livrées qui lui conviennent, que l'état ou l'emploi y doit aussi porter son enseigne spécifique; en un mot, que tout cet assemblage d'attentions différentes nous est absolument
SEPTIÈME DISCOURS. iAi
nécessaire pour donner au monde le spectacle do bienséance que nous devons à Dieu et aux hommes, suivant ces belles paroles d'un auteur sacré*, qui renferment tous les principes de mon discours : Omnia koneste et secundum ordinem fiant.
Sur les grAces.
Messieurs ,
S'il y eut jamais un sujet qui méritât l'attention d*une Académie de belles-lettres, c'est celui (|uo je me projKwe aujourd'hui d'examiner. Mon dessoin est de vous parler des grAces. A ce nom seul, combien d'idées agréables se réveillent d'abord dans l'esprit ! on se représente aussitôt dos charmes, des attraits, des appas, un éclat, un lustre, une certaine aménité , ou , si l'on me permet ce terme , une certaine amabilité répandue dans les objets qu'on appelle gracieux. Il serait à désirer que ces idées fussent aussi claires qu'elles sont agréables, ou , du moins, que nous trouvassions dans les auteurs de quoi les éclaircir; car on voit assez du premier coup d'œil que ce n'est point là une matière où l'on puisse espérer de faire de nouvelles découvertes. On a toujours parlé des grâces dans le monde ; on a toujours eu des yeux pour les voir, et un cœur pour en être touché; il y a même eu , dans tous les siècles , des gens d'esprit et de goût qui en ont curieusement recherché la nature. Les anciens philosophes, les poètes, les orateurs, les peintres en faisaient une étude particulière; ceux-ci, pour les exprimer dans leurs ouvrages, et les philosophes, pour en découvrir
' I Cor. 14. 40.
i/i2 ESSAI SUR LE BEAU.
les attributs essentiels; en quoi elles conviennent avec le beau, et en quoi elles en diffèrent; ce qu'elles y ajoutent, et ce qu'elles y supposent. Mais enfin , à quoi ont abouti tant de recherches? Malgré tant d'efforts, il ne paraît pas qu'ils aient pénétré bien avant dans le sanctuaire des grâces. Avec tout l'esprit, peut-être, qu'il est permis d'avoir, ils ont été réduits, pour nous en donner quelque notion, à nous les représenter sous des images qui les enveloppent , sous des allégories qui les voilent, sous des symboles, sous des emblèmes qui les déguisent; les plus belles descriptions du monde pour nous en faire sentir le pouvoir, mais pas une seule définition pour nous en expliquer la nature.
Cependant, Messieurs, comme je no trouve rien de meilleur dans les modernes, je commence par vous exposer le tableau que la savante antiquité nous a laissé des grâces. Les curieux d'antiques les y verront sans doute avec plaisir, et les plus indifférents conviendront peut-être que , si les anciens n'ont pas pris la peine de nous les définir, du moins nous les ont-ils représentées sous des images qui ne les défigurent pas.
Le premier auteur qui ait osé les peindre un peu en grand , c'est Hésiode , dans sa Théogonie, qui est un poème allégorique sur la généalogie des dieux. Après avoir décrit la naissance de Minerve , qui sortit tout armée de la tête de Jupiter, il raconte celle des GrAces , qui sortirent de son cœur sous des figures plus humaines. Il en distingue trois, auxquelles il donne divers noms pour les caractériser, chacune par son agrément particulier : la première, qu'il appelle Aglaïa, par le brillant; la seconde , qui est Euphrosyne, par la douceur; la troisième , qui est Thalie , par la vivacité , ou , selon la propriété du mot grec , par une aménité semblable à celle d'une fleur nouvellement éclose. Orphée leur accorde les mêmes attributs dans un bel hymne qu'il a fait à leur honneur. Les sculpteurs et les peintres, autre espèce de poè'tcs, mais qui en ces temps là étaient aussi philosophes, y ajou-
tèrent quelques nouveaux traits que Sénèque ', et après lui Natalis Cornes, nous ont consenés. Ils représentent les trois Grâces d'une taille fine et déliée, se tenant toutes par la main, toujours riantes et toujours jeunes, mais en même temps toujours sages et modestes, surtout décemment vêtues, sans autre ornement de tète qu'une belle chevelure, et sans autre ajustement qu'une robe traînante, légère, et un peu diaphane , dont une élégante simplicité faisait toute la richesse.
Tel était le tableau des Grâces que Socrate , le plus ingénieux des anciens philosophes, avait fait exposer dans la citadelle d'Athènes, à l'entrée du temple de Minerve. C'est là qu'il envoyait ses disciples pour apprendre la bonne gràco à l'école des Grâces mêmes. Et en effet , à la vue de ces représentations symboliques, il n'y avait qu'à se demander à soi-même pourquoi chaque chose y était mise , pour y trouver toute la philosophie des agréments? Pourquoi fait-on les Grâces d'une taille fine et déliée? c'est que l'agrément consiste , non pas dans la grandeur, ni même précisément dans la régularité des traits , mais dans leur finesse et leur délicatesse. Pourquoi se tiennent-elles par la main? c'est que les plus belles qualités, sans union entre elles, ne font pas un tout qui puisse longtemps nous plaire. Pourquoi sont-elles toujours riantes? c'est que rien de plus opposé aux Grâces qu'un air sombre. Mais pourquoi toujours jeunes? ce n'est pas pour exclure de leur empire les autres âges de la vie humaine ; c'est pour nous montrer qu'elles rajeunissent tout par leur gaîté naturelle. Il ne faut pas demander pourquoi on les peint modestes ; on les supposait toutes vierges , sans quoi la sage Minerve les eût bientôt chassées loin de son temple. Encore moins, faut-il demander pourquoi on les représentait décemment vêtues ? le décorum est de l'essence des grâces.
Mais après tout. Messieurs, ce n'est là que de la philoso-
' De B(inef,j 1. 1, c. 3.
ihk ESSAI SUR LE BEAU.
phie en peinture. Voyons si , en examinant les grâces par la nouvelle manière de philosopher, nous ne pourrons point parvenir à des idées plus nettes et plus capables de nous éclairer, sauf à revenir à notre tableau quand il ne se présentera rien de meilleur à faire.
D'abord , quelle est la propre signification du mot grâce ? Ne vous étonnez pas, Messieurs, si j'entre dans un examen philosophique par une discussion grammaticale, elle m'a paru nécessaire pour m'expliquer sans équivoque.
Nous entendons ici par grâce, non pas précisément la beauté absolue d'un objet, mais cette sorte de beauté sensible dont la vue répand dans l'àme une impression de joie ou de contentement. De là vient que les Grecs, dont la langue est si heureuse en expressions propres , nommaient les Grâces, Charités, nom tiré de chara, qui signifie joie ou gaîté. Le mot latin gratin, qui vient de gratum, agréable ou délectable, porte la même idée dans l'esprit, et l'on voit assez que notre mot de grâce, qui en est dérivé, n'a point dégénéré sur la route de son ancienne origine. Parmi nous, comme chez les Grecs et les Romains, qui dit gracieux, dit une qualité qui non-seulement plaît à l'esprit, mais qui agrée au cœur, et c'est la raison pourquoi , dans notre langue, le mot de grâce et celui d'agrément ont toujours passé pour synonymes.
La question est maintenant de savoir quelle est la nature des grâces de la part des objets qu'on appelle gracieux.
Prenez-y garde. Nous disons de la part des objets, car nous ne parlons ni de ces grâces imaginaires que chacun prête à qui bon lui semble , selon qu'il en est affecté , ni do ces grâces de pur caprice dont la mode fait aujourd'hui un agrément nécessaire, pour en faire demain un désagrément insupportable. Nous ne parlons que des grâces réelles, qui sont du goût général de la nature.
Mais, avant que de répondre à la question proposée , nous avons encore quelques autres équivoques à éclaircir. Nous
SEPTlÈxMË DISCOURS. 1/|5
exprimons par le mot de grâces, les agréments du corps et de Tesprit , et , quoique ces deux substances n'aient rien de commun , nous ne laissons pas de nous servir des mêmes termes en parlant des qualités gracieuses de Tune et de l'autre. Nous transférons à tout moment celles du corps à l'esprit et celles de l'esprit au corps. Nous ne pouvons presque jamais nous en expliquer que par des métaphores trompeuses, faute d'expressions propres pour les bien distinguer. C'est un inconvénient du langage qui est inévitable ; mais nous en avertissons pour prévenir les erreurs qui en pourraient naître, si l'on négligeait d'y faire attention.
Après cet avertissement, je crois. Messieurs, pouvoir désormais parler des grâces, comme le vulgaire, en comptant que vous m' écouterez en philosophes.
Pour y procéder avec ordre, nous examinerons :
4*^. La nature des grâces du corps, qui sont les premières dont l'éclat sensible nous ait touchés.
2**. La nature des grâces de l'esprit, que nous n'avons connues que longtemps après , mais avec un plaisir de raison beaucoup plus satisfaisant. *
Permettez-moi de vous demander, au nom des Grâces dont je vais avoir l'honneur de vous entretenir, une attention gracieuse.