PREMIÈRE PARTIE
Des grâces du corps.
Quand, recueillis dans nous-mêmes, nous méditons en philosophes sur la structure de l'univers, nous n'y apercevons que de la matière diversement figurée : ici solide, là fluide , rangée dans un bel ordre , mue avec règle pour produire des millions de phénomènes périodiques, dont le cours est toujours le même, quoique toujours varié à l'infini. Nous ne concevons alors dans le monde que des beautés purement intelligibles ou qui ne sont que pour Tesprit pur. Je sors de
ift6 ESSAI 8UR LE BEAU.
la méditation, et J'ouvre les yeux en plein soleil. Aussitôt j*aperçois mille beautés d'un autre genre : des beautés sensibles dont le Créateur a orné les premières pour nous donner un spectacle non-seulement admirable , mais agréable , brillant, doux, riant, plein d'aménité; c'est ce que nous appelions les grâces du corps.
' Leur existence est aussi visible que la lumière et les couleurs qui nous les manifestent. Nous les voyons distribuées avec profusion dans tous les genres de corps qui composent Tes différents règnes du monde matériel : dans les corps inanimés, dans ceux qui ont une espèce de vie, dans ceux qui ont une espèce d'âme, et principalement dans l'homme qui , ayant une âme toute spirituelle, fait un règne à part plus gracieux que tous les autres. Cest la gradation que l'auteur de la nature a observée dans la distribution des grâces du éorps. Nous ne pouvons mieux foire que de suivre le même ordre en les examinant. Mais, pour donner quelques bornes à une matière qui n'en a point, nous nous contenterons d'un peut nombre d'exemples de chaque espèce.
Parmi les corps inanimés, celui qui s'offre à la vue le plus agréablement, c'est l'arc-en-ciel. Pourquoi n'a-t-il qu'à paraître pour s'attirer tant de spectateurs? et par quel charme nous applique-t-il à le considérer? Ce n'est pas seulement par l'élégance de sa figure circulaire ; on a vu des arcs-cnciel tout blancs; on en a vu d'entièrement rouges, qui ont paru plus rares qu'agréables. Ce n'est pas non plus précisément par la multitude de ses couleurs ; il y a des pierres flgurées qui en ont davantage et qui nous plaisent moins. Ce n'est pas encore par le grand nombre d'arcs diversement colorés que l'on y distingue; si on les distinguait trop, je veux dire, si leur séparation était trop brusque, leurs couleurs seraient trop tranchantes, comme s'expriment les peintres, et, par conséquent, elles diviseraient trop le coup d'œil pour contenter pleinement la vue. En quoi donc enfin ferons-nous consister le véritable agrément de l'arc-en-ciel?
SEPTIÈME DISCOUBS. iUl
nous venons de l'insinuer. Nous voyons tous les arcs diversement colorés qui le composent réunis par des nuances délicates qui joignent leurs couleurs sans les confondre, et qui les distinguent sans les séparer; qui leur ressemblent assez pour faire avec elles un coup d'œil simple , et qui en sont assez dilférentes pour faire un coup d'œil varié ; en un mot, des nuances qui leur donnent cette unité gracieuse dans laquelle nous avons dit ailleurs que réside la forme essentielle du beau. Oui, Messieurs, j'en appelle à tous left observateurs attentifs de l'arc-en-ciel : voilà le vrai principe de son agrément , la vraie cause du plaisir que nous prenons à le contempler, l'unité du spectacle, malgré la diversilé de la décoration. Et voilà sans doute ce que voulaient dire les anciens peintres, quand ils reprt'^sentaient les trois Grâces comme trois sœurs inséparables qui se tiennent toujours par la main.
C'en est assez sur la nature des agréments dont les corps inanimés sont capables ; ils ne peuvent plaire qu'à l'œil sans nous intéresser autrement. Montons à un autre genre de. grâces plus nobles , à celles des corps qui , ayant une espèce, de vie , nous doivent naturellement piquer davantage. Les, (leurs nous serviront d'exemple : elles nous offrent une idée de grâces beaucoup plus riante, et, ce que nous cherchons principalement, une idée plus distincte. C'est la première observation que nous y allons faire.
Un arbre nous paraît beau quand il s'élève sur sa tige bien à plomb y quand ses branches montent en l'air dans un ordre symétrique. Mais quand est-ce qu'il commence à nous paraître gracieux ? Il se couvre de fleurs, c'est le moment de la naissance des grâces. Nous aimons à regarder la verdure d'une prairie ; mais si vous en séparez l'émail des fleurs , nos regards n'y feront pas un long séjour. Je vois un parterre dont les compartiments sont tracés avec art j les bordures, élégantes, le champ bien ordonné : ce n'est encore là que le dessin d'un tableau qui attend le coloris. Je vois des boutons
ih6 ^ ESSAI SUR LE HEAU.
qui se forment de toutes parts : ce n'est encore là qu*uno espérance d'agréments. La belle saison vient, qui les fait éclore : voilà les grâces qui s'épanouissent avec les fleurs. Considérez-les de loin : quelle gaieté dans le premier coup d'œil ! Approchez-en pour les observer de près : l'œillet , la rose, la tulipe, Fanémone; quel poli, quel lustre dans leur surface ! quelle finesse dans la découpure des bords ! quelle justesse dans la forme des calices ! quelle variété dans leurs couleurs , dans les teintes et demi-teintes qui en composent la peinture ! Surtout , quelle unité dans le total qui en résulte ! car , c'est un principe où il en faut toujours revenir en matière de beauté. Mais il y a dans les fleurs un autre point qui me parait encore plus touchant.
C'est un certain air de vie que nous y apercevons. Il semble qu'elles respirent; et il y a même de grands philosophes qui en sont persuadés. Quoi qu'il en soit, il est manifeste qu'elles ont un air de vie sensible : ce qui leur donne sur les corps Inanimés les plus gracieux , la même supériorité d'agréments que nous découvrons dans une fleur véritable sur une fleur peinte. On s'étonne quelquefois de voir des curieux qui conçoivent pour les fleurs une espèce de passion, ou plutôt une passion déclarée , puisqu'ils se donnent à euxmêmes le nom d'amateurs par excellence. Je ne m'en étonne presque plus : les fleurs ont des grâces vivantes , qui nonseulement charment les yeux , mais qui touchent le cœur en quelque sorte. Nous en sommes si naturellement touchés , que les orateurs et les poètes y vont emprunter, pour nous plaire , leurs plus belles métaphores : la fleur de l'âge , un teint fleuri, un style fleuri , un état florissant. On dirait, à les entendre, qu'en fait d'agréments il n'y a rien dans la nature au-dessus des fleurs. Ils me permettront d'en douter.
Le souverain Père des grâces ne s'est point épuisé à orner nos parterres : il en a réservé de plus frappantes au genre de corps qui ont une espèce d'âme et de sentiment. Combien voyons-nous d'animaux qui naissent vêtus avec une magni-
SEPTIÈME DISCOURS. lAQ
fioence que tout noire luxe ne saurait égaler? combien , qui ajoutent à l'élégance de leur figure et à la beauté de leurs couleurs , d'autres agréments plus vifs que ceux des fleurs les plus brillantes? Je ne passerai pas jusqu'aux Indes pour vous en amener des exemples : des léopards, des tigres, des serpents couverts de mille richesses; la frayeur du spectacle pourrait vovb empêcher d'en reconnaître toutes les grâces. Nos oiseaux les plus conununs de l'Europe me fourniront une preuve plus agréable de ma proposition ; faisons-en le parallèle avec les fleurs. C'est un combat de grâces que je vais, Messieurs, vous représenter entre deux grands empires : entre le règne végétal et le règne animal ; ou , s'il m'est permis de parler poétiquement dans une jnatière qui est d'elle-même assez poétique , entre l'empire de Flore et celui des habitants de l'air.
Les fleurs nous vantent, avec raison, le brillant, la douceur, la vivacité de leur teint. Mais, pour en oublier tout l'éclat, nous n'avons qu'à considérer le plumage du paon : le ciel a-t-il plus d'étoiles, ou le printemps plus de fleurs? sa queue toute seule est un parterre complet. Nos plus belles fleurs n'ont que des couleurs fixes, et chacune la sienne propre invariableipent. Jetez les yeux sur le cou d'un pigeon qui se pavane au soleil , vous y en verrez tour à tour une infinité : c^est un satin naturel qui change de lustre à tous les divers aspects de la lumière ; on y voit les couleurs les plus gaies devenir tout à coup des nuances , et les nuances les plus sombres devenir des couleurs , selon les différents points de vue où il lui plaît de se montrer. Les fleurs, attachées à la terre par des liens qu'elles ne peuvent rompre , n'ont qu'une vie sans âme et sans mouvement : elles ne peuvent relever leurs grâces par une allure convenable. Regardez , au contraire , le roi d'une basse-cour : cette crête enluminée qui s'élève en forme de couronne , cet air de tête, cette marche , ce port : chaque pas vous présente un spectacle de grâces nouvelles. Enfin , ce qui est peut-être le plus
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(l remarquer, lee fleurs sont aveugles : elles reçoivent nos regards sans nous les rendre. Voulez-vous assister à un ^lectade qui vous donne des spectateurs? observez des oiseaux dans une volière, ou seulement un eygnë qui nage sur las eaux : voyez comme il avance gravement , la tête levée, regardant tout autour de lui avec complaisance; ne dirait on pas qu'il est sensible À l'honneur de vos regards « 6t qde^ par reconnaissance, il s'étudie à les mériter? Nous avons ci-dessus relevé l'éclat des fleurs par cet air de vie qu'elles respirekit; mais on m'avouera que le sang et les e^ts ont tout une autre force pour animer les beautés du rtgne animal ; que la faculté de se mouvoir eux-mêmes , aocordée p%r la nature aux siqëts de cet empire , ajoute un nouveau lustre à tous les autreë i^réments qu'ils en ont reçus; en un mot, que les grâces qui oùt pour priheipe une espèce d'âme et de sentiment ^ nous en doivent paraître incomparablement plus graâëuses; d'autant t)lùs gracieuses , que l'âme qu'elles nous annoncent est plus parfaite. Cest ce qui'me reste à prouver en parlant des grâces de l'homme;
Or, Messieurs, sans flatter notre espèce, n'est-il pas visible, par la seule structure extérieure du corps humain, que la sagesse du Créateur s'est proposé de construire un palais digne d'une âme raisonnable? Je ne dis pas seulement par la majesté de ses traits y je dis par la multitude et par la nature des grâces qu'il y a répandues, dans son visage, dans son. port , dans ses manières ; il y en a un si grand nombre , qu'il faudra nous contenter d'en indiquer les principales.
Premièrement, son visage seul ne parait-il pas formé pour être le siège de toutes les grâces? La sérénité de son front, qui vous annonce un abord facile ; la douceur de ses yeux , qui vous promet un accueil favorable; un entre-œil vivant qui s'épanouit à votre présence ; le souris dé sa bouche , qui prévient la parole pour vous assurer du plaisir qu'il a de vous voir;, le tout enfermé sous uAë enveloppe subtile et
transparente , qui vous découvre , comme au travers d*une gaze fine , tous les sentiments de son Ame. Nous n*y voyons pas, il est vrai, autant de couleurs que dans nos parterres^ ou sur le plumage de certains oiseaux : du blanc et du rouge parsemés avec art en font tout le coloris. Lu raison en esi toute naturelle , des couleurs trop multipliées en auraient banni des grâces beaucoup plus estimables. Il fallait, si j'ose ainsi dire , une toile rase ou légèrement colorée , pour recevoir à tout moment de nouvelles teintes , selon les circonstances , et pour en rendre les expressions plus touchantes.
Son i)ort n'est pas susceptible d'un si grand nombre d'agréments que son visage. Combien pourtant ne peut-il point en avoir, quand on veut se rendre attentif à profiter des dons de la nature? Car , que demande un port gracieux? un maintien droit sans affectation, une attitude aisée, une contenance gaie et modeste , une .démarche ferme sans pesanteur, et légère sans précipitation; une certaine flexibilité d'orgdnes pour prendre facilement tous les airs convenables aux égards que l'on doit à la société civilei Or, c'est à qUôi le corps de l'homme a ^ dès son enfance , une disposition si naturelle, que, poijr en former l'habitude, il n'a besoin que d'une attention assez- médiocre, pourvu qu'elle Sdll Un peu soutenue.
La troisième espèce de grâces extérieures est celle des manières. Il n'y a proprement. que l'homme qui en soil (Capable. On a beay dresser les animaux les plus dociles. On peut bien leur donner quelques airs ou que)t[}'u£s allUres assez agréables; mais- parce qu'ils n'ont que des esprits corps , comme disait l'ingénieux La Fontaine , on aperçoit toujours , dans leurs mouvements les plus réguliers , je ne sais quoi de lourd , qui sent trop la béte pour mériter le nom de manières. Que faut-il pour en avoir? CôftfiWiirons un honnête homme qui veut plaire dans le monde : nous verrons dahs tout son extérieur un composé bien assorti des mouvements de la tète , des yeux , des Ifcûi , ii«S knains,
soutenus par des attentions \isibles à vous témoigner son estime et à mériter la vôtre. C'est proprement ce qu'on appelle avoir des manières. Elles supposent une àme intelligente qui sait régler avec bienséance tous les mouvements du corps qu'elle anime. Vous savez, Messieurs, les agréments qu'elles répandent dans la société. C'est une espèce d'éloquence du corps qui fait plus de la moitié du don de plaire et de gagner les cœurs : elles forment dans le monde cette aimable qualité que nous appelons politesse; elles peuvent remplacer la plupart des défauts corporels. Que dis-je? elles peuvent même, jusqu'à un certain point, suppléer à ceux de l'esprit. Combien d'exemples en pour-* raitron citer à la cour et à la ville 1 combien qui doivent la réputation de gens d'esprit à leurs manières gracieuses !
On me dira peut-être : combien plus qui n'ont aucun de ces agréments du corps 4pnt je viens de parler! qu'il y en a même qui paraissent n'avoir aucune aptitude pour les acquérir 1 Je sais qu'il y a des hommes qui, par leur figure extérieure , semblent nés en dépit des Grâces. Que doivent-ils faire pour les apaiser? Leur dirai-je comme Platon à Xénocrate : »Allez sacrifier aux Grâces avant aue de vous montrer au monde I Le compliment ne serait pas fort gracieux. Je leur dirai donc qu'il y a un remède plus sûr contre les désagréments extérieurs; c'est de remplacer les grâces du corps par celles de l'esprit. Mais pour appliquer le remède , il en faut connaître la nature. Entrons dans cette nouvelle carrière des grâces.
SECONDE PARTIE
Des grâces de l'esprit.
Il y a des personnes'qui font paraître dans leurs discours une manière de penser, un sentiment, un tour d'expression si agréable , que nous ne pouvons les entendre sans être touchés de leurs paroles; c'est en général ce que nous appelons
grâces de Vesprit, des beautés, ou plutôt des agréments du discours, qui «on-seulement nous plaisent par le gens des paroles, mais qui nous font plaisir par le tour qui les accompagne. La conversation des honnêtes gens du monde, surtout quand ils ont su joindre un peu de culture à un bon fond de génie naturel^ nous en fournit des exemples de toutes les sortes. Ce n'est pourtant pas dans ces entretiens libres que nous allons considérer les grâces de l'esprit; car, outre qu'elles ne doivent s'y montrer pour ainsi dire que dans leur négligé, on les y voit ordinairement si mêlées avec l'agrément des manières, qu'il est très-difficile de les en bien distinguer. Il faut , pour s'en former des idées moins confuses , les envisager toutes seules dans ces discours suivis et préparés, où il leur est permis de paraître dans tout leur éclat; je veux dire , dans les discours qu'on appelle ouvrages d'esprit.
C'est donc là, Messieurs, que nous croyons devoir considérer les grâces dont je parle, pour en découvrir le véritable caractère. Mais comme je n'ignore pas que je n'ai acquis dans la république des lettres aucun droit de prononcer sur une matière si délicate, j'aurai soin de ne rien avancer que sur la foi des plus grands maîtres du bon goût, anciens et modernes.
Jamais leur concert ne fut si unanime. Ils ont tous d'abord posé pour principe, qu'un ouvrage d'esprit ne peut plaire sans les Grâces. Hésiode les donne pour compagnes à toutes les Muses; Théocrite les invoque pour lui dicter ses vers; Cicéron veut que son orateur en orne son éloquence ; et , à plus forte raison , les poètes les doivent-ils regarder comme essentielles à leur art. C'est, dit Horace, une loi indispensable dans la poésie :
Non satis est pulchra esse poemata : dulcia sunto.
Vous avez fait un poëme plein de beautés ; ce n'est point assez pour plaire, il faut que ces beautés soient touchantes
€| gracieuses : dnUcia sunlQ, Notre Hdrace français donné à nos poëtes la même leçon dans son Art Poétique :
tki figarcè sans nombre égayez votre ouvrage : Que tout pfésente aux yeux une riante imagé; Sans loi» ces ornements le Vers tombe en langueur, IjA poéiid est morte, ou rampe sabs vigueur
La nécessité des grâces, dans un ouvrage d'esprit, est donc incontestable» Il faudra un peu plus d'attention pour découvrir en quoi elles consistent, quelles en sont les sources naturelles, et enfin quelles sont les matières ou les sciences, qui en sont susceptibles* Trois questions importantes que nous allons tâcher de résoudre , ou du moins de les mettre en état d'être résolues par des esprits attentifs.
Pour décider la première, je vous prie, Messieurs, de vous rappeler le tableau des Grâces. Il y en a trois, dont les noms symboliques signifient brillant, douceur, vivacité; qui se tiennent toutes par la main; toujours riantes, jeubes et yierges; décemment vêtues, simplement, mais avec élé-* gance; en robe traînante, légère, et d'une étofib uti peti diaphane.
C'est une énigme que nous avons déjà expliquée eh général. Il est ici question d'en appliquer tous les symboles aux ouvrages d'esprit en particulier. Pourquoi trois Grâces? pour nous apprendre que, dans un discours, un seul agrément ne suffit pas pour soutenir longtemps notre attention. Le brillant tout seul fatigue; la douceur toute seule afladit; la vivacité toute seule étourdit. Les trois Grâces doivent donc se tenir par la main dans une composition , c'est-à-dire que le brillant doit être doux, la douceur vive, et la vivacité douce et lumineuse ; elles sont toujours riantes , parce que c'est la gaieté de l'esprit qui leur donne la naissance; toujours jeunes, car elles sont de la nature de l'âmp qiie l'âge ne ride pas; toujours vierges, autrement ce ne seraient plus des grâces d'esprit, mais des courtisanes indignes de nos
regards; elles sont décemment vêtues, car comment la plus belle pensée ou le plus beau sentiment pourraient-ils nous plaire, si les paroles, qui en sont comme les vêtements, n*y convenaient pas? Mais, du reste, elles ne demandent pas beaucoup d'apprôts; la propriété dos termes, avec un peu d'élégance , en doit faire toute la parure. Par la môme raison, elles marchent en robe traînante, parce qu'un peu de négligence ne sied pas mal aux Grâces, dont le principal soin doit être d'imiter la nature. On ajoute enfin que leur robe est légère et d'une étoffe un peu diaphane : pouvait-on nous apprendre plus ingénieusement deux grandes règles de l'art oratoire? La première, que si un discours doit avoir des ornements, il ne faut pas qu'il on soit trop chargé ; la seconde, que s'il peut souffrir quelques obscurités, il faut que la pensée de l'auteur se découvre sans peine au travers.
Je no crains pas. Messieurs, que les pci^onnes un peu versées dans la philosophie allégorique des anciens, me disent que ces applications de leur tableau des grâces aux ouvrages d'esprit, sont arbitraires; elles sont trop justes pour nôtre pas de la première institution du peintre. Mais si l'on avait là-dessus quelques scrupules, nous avons de quoi les dissiper.
Consultons encore les oracles des grâces littéraires. Nous les voyons représentées avec les mêmes traits dans les auteurs qui les ont le plus étudiées. Horace , l'esprit le plus fin de la cour d'Auguste, la plus spirituelle qui ait jamais été, nous les décrit en deux mots dans le portrait de Virgile. Varius , dit-il , a une force , une énergie , une vivacité de composition qui le feront toujours admirer; mais les Muses ont accorde à Virgile ce tour facile et agréable qui le feront toujours lire avec un nouveau plaisir :
forte epos, acer^
Ut 7iemo, Vctrius ducit. Molle, aique facetum Vitgilio ammerunt gaudmtes rare Camœnœ.
Remarquez, s'il vous plaît, ces deux qualités qu'Horace réunit dans l'idée d'une composition gracieuse : MoUe atque fafjetwn, c'est-à-dire un style doux et piquant; deux qualités opposées en apparence , mais qu'il faut savoir accorder ensemble , ou renoncer aux grâces dans le discours. Autrement , qa'arriverait-il? La douceur du style, toute seule, deviendrait bientôt fade. N'estrce pas le sort de la plupart des élégies anciennes et modernes? Le style piquant tout seul nous di^lairait peut-être encore plutôt par un sel trop prodigué. N'est-ce pas le sort de ces auteurs pointilleux qui ne parlent que par épigrammes? Que faire donc enfin, pour plaire à coup sûr? Tempérez l'un par l'autre; il n'y a que l'accord bien ménagé du doux et du piquant qui puisse former ce qu'on ai^Ue une composition gracieuse. Et apparemment c'est de là qu'un de nos poëtes a tiré cette belle définition de la poésie française :
L*art d'attraper facilemcot, Sans être esclave de la rime , Ce tour atsé, cet enjo&ment , Qui seul peut faire le sublime.
Sénèque * nous dépeint les grâces du genre oratoire à peu près sous les mêmes couleurs. Lisez Gicéron, dit-il à son ami Lucile; sa composition est toujours une, soutenue sans contrainte, nombreuse, coulante, ornée, souple, tendre, mais sans tomber dans l'infamie d'une mollesse efiféminée : Lege Ciceronem : compositio ejus una est, pedem servcU, eurcUa, lenta, et sine infamia moUis. Il ne manquerait rien à ce portrait des grâces oratoires, si Fauteur y avait ajouté le facetum d'Horace, qui, dans toute son étendue, convient mieux à Cicéron qu'à Vii^ile.
Mais il faut pardonner cet oubli à Sénèque en faveur d'une autre espèce de grâces, dont il a reconnu la nécessité dans
* Skk., Ep. 100.
la composilion, et qui me parait, je Tavoue, la plus belle des grâces de l'esprit ; c'est la justesse. Mais quoi ! cette justesse que nous abandonnons si volontiers aux mathématiques pour en dispenser tous les autres genres d'écrire? Oui, Messieurs, je tiens la ju3tesse pour une grâce dans le discours en tout genre de composition , et je veux bien m'en rapporter à vous-mêmes, quand vous aurez pris la peine d'entendre Sénèque.
Voulez-vous savoir, dit-il à un bel-esprit philosophe, ce qui- m'a plu dans votre lettre? Vous avez les paroles à commandement; elles no vous entraînent jamais au delà de votre but, comme ces auteurs qui s'écartent à tout propos de leur sujet pour courir après quelque mot brillant : c'est un écueil dont la belle apparence ne vous séduit pas. Dans votre manière d'écrire, tout est concis, tout vient juste a votre matière ; vous dites partout précisément ce que vous voulez dire , et vous faites partout entendre plus que vous ne dites : Audi quid me in epistola tua delectaverit. Habes verba in potestate : non offert te oratio, nec longius, quant destinasti, trahit. Multi sunt, qui ad id quod non proposuerant scr ibère, alicujus verbi décore placentis vocentur; quod tibi non eveniU Pressa sunt omnia, et rei aptata, Loqueris quantumvis; et plus significas, quant loqueris. Le passage est un peu long, mais il est substantiel , vif, plein, et il n'y a point là de paroles perdues. C'est ce que nous entendons par justesse dans le discours; justesse dans la pensée, pour nous éclairer sans nous éblouir par trop de brillant; justesse dans le tour qui l'accompagne , pour nous y appliquer sans nous distraire par des sentiments trop vifs; justesse dans l'expression, pour nous rendre la vérité sans l'obscurcir par un tas de paroles superflues ou trop figurées. C'est ainsi que tous les maîtres de l'art en ont jugé dans les beaux siècles du bon goût naturel. Or, de là, que doit-on inférer?
Ma conclusion est, que nous devons mettre la justesse au nombre des grâces du discours; et il ne serait pas même
difficile d'en trouver le symbole dans la taille fine et déliée que Socrate leur donne dans son tableau.
Jusqu*ici, Messieurs, je me suis laissé conduire par l'autorité des maîtres de Fart pour établir la vraie idée des grâces de l'esprit, il est temps de consulter la raison en ellemême pour répondre à nos deux autres questions. Quelles sont les sources naturelles des grâces du discours? et quelles sont les matières qui en sont susceptibles? Je réix)ndrai à toutes les deux par le même principe.
n est évident que les hommes étant composés d'esprit et de corps, le commerce qu'ils ont ensemble par la parole n'est pas un commerce purement spirituel, mais un commerce d'esprit où il entre du sensible , pour donner , si j'ose ainsi dire , du corps à leurs pensées : c'est le principe. Et , pour me restreindre aux discours médités , qui sont ici mon principal objet , ne convient-on pas universellement que toute composition doit être une peinture , et une peinture animée pour soutenir l'attention du lecteur ou de l'auditeur? Tirons la conséquence. La composition est une peinture , il y faut donc des images; c'est une peinture animée, il y faut donc des sentiments. Mais ces images et ces sentiments, dans quelles sources les irons-nous puiser? L'auteur de la nature les a mises dans nous-mêmes en nous donnant deux facultés toutes propres pour les répandre dans nos peintures , je veux dire l'imagination et le cœur; l'imagination pour tenir le pinceau, et le cœur pour le conduire. Voilà les deux sources naturelles des agréments du discours.
Que l'imagination en soit une , son nom seul en est la preuve. C'est la mère des images et des tours qu'on appelle ingénieux; c'est elle qui fournit aux orateurs et aux poètes leurs plus belles figures; c'est par elle, pour me servir des termes de Boileau ,
Que l'esprit orne , élève , embellit toutes choses , El trouve sous sa main des tteurs toujours écloscs*
Nous savons qu'un grand philosophe de notre siècle lui a fait la guerre dans tous ses ouvrages , comme à une em-* poisonn^use publique. Mais , s'il a remporté sur elle quelques victoires , comme nous n'en doutons pas , c'est à ellemême, bien autant qu'à ses raisons, qu'il en a été rede* vable; car on peut dire que jamais l'imagination ne l'a mieux servi que lorsqu'il l'a combattue. Cétait un ingrat, dit M. de Fontencllc, pour qui elle travaillait malgré lui, et ornait sa raison en se cachant d'elle* Ainsi , plus persuadés par son exemple que par ses raisonnements , nous ne laisserons pas de reconnaître l'imagination pour la première source des agréments du discours.
Le cœur est la seconde , nous osons même dire qu'il en est la source principale dans toutes les compositions , dont le but est d'affectionner l'âme aux objets qu'on lui présente : à la vérité, par exemple, à la justice, à la religion^ à la pureté des mœurs. En vain la plus belle imagination nous y étalerait-elle ses peintures les plus brillantes , il faut que le cœur prenne souvent le pinceau pour les animer par le sentiment; c'est une règle d'éloquence connue à tout le monde. Voulez-vous me toucher? soyez touché vous-même i il n'y a que le cœur qui sache parler au cœur. C'est le cœur seul qui sait toucher les véritables cordes qui nous remuent par la sympathie naturelle de nos âmes ; lui seul qui sait trouver dans son propre feu les traits les plus propres pour nous enflammer, cet enthousiasme des grands poètes ^ ce pathétique fort ou tendre des grands prédicateurs.
Ici , Messieurs , il me semble entendre quelque murmure parmi nos philosophes : est-ce donc ainsi que vous abandonnez les Grâces à la conduite de deux aveugles , à l'imagination qui est une folle , et au cœur qui est \^n imbécile , toujours esclave, ou de ses fureurs, ou de ses faiblesses ? Ne blasphén^n^ pas contre les dons du Créateur. Nous avons déjà prévenu la diffiQiiUé eo mettant la justesse au nombrb' des grâces nécessaire^ &^ le discours; si nécessaires même
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que, sans la justesse, nous prétendons que les plusbrillantos images des poè'tes , les figures les plus pathétiques des orateurs , les descriptions les plus pompeuses ou les plus fleuries des historiens, n*ont qu'un éclat frivole, semblable à ces feux nocturnes, qui, après nous avoir éblouis quelques moments , nous laissent tout à coup dans les ténèbres.
Mais après avoir accordé aux philosophes , ou plutôt demandé à eux-mêmes ce point fondamental de la composition, dites-moi, Messieurs, sera-t-il défendu à une pensée juste qui se présente à nous , de prendre en passant la teinture de l'imagination et du cœur pour paraître en public avec plus de grâce? Nous sera-t-il défendu de revêtir les idées de la raison de quelques images pour les rendre plus intéressantes , ou de quelques sensibilités pour les rendre plus aimables? Nous sera-t-il défendu d'y ajouter même , si on les trouve sous sa main , l'élégance des termes et l'harmonie du style, pour introduire la vérité dans l'esprit avec plus d'agrément? Et pour qui donc les grâces du discours sonlelles faites, sinon pour servir de parure à la vérité?
Par ce principe , qui est indubitable , ma troisième question est plus qu'à demi résolue. Quelles sont les matières ou les sciences qui sont susceptibles des grâces du discours? Je ne crains plus de le dire : il n'est point de sujet si sombre où les grâces ne puissent pénétrer, tantôt les unes , tantôt les autres, et quelquefois toutes ensemble. On m'accusera peut-être encore d'avancer là un paradoxe. Paradoxe ou non , je prétends que c'est une vérité , dont la preuve n'est pas même difficile. Et en effet, quelle est la matière ou la science que l'on voudrait exclure de l'empire des grâces?
Serait-ce la philosophie , elle qui contemple de si beaux objets? la raison qui nous éclaire, l'ordre et la règle dos mœurs, le grand spectacle de l'univers, qui est en même temps si gracieux? Mais depuis quand les philosophes auraient-ils renoncé à l'esprit? Les premiers savants, qui ont tenu école de philosophie, ont aussi tenu école des i^râces.
Platon y a su répandre tout le sel de son atticisme , Cir^ron , tous les agréments de l'urbanité romaine. Et, sans aller si loin chercher des exemples d'une philosophie gracieuse , nous avons un auteur qui a su revêtir les idées de la plus abstraite métaphysique des images les plus riantes, et les animer, si j'ose ainsi dire, par les sentiments les plus tendres que la beauté de la sagesse éternelle puisse inspirer à ses amateurs.
Dira-t-on que du moins les mystères de la religion sont inaccessibles aux grâces du discours? Boileau l'a dit quelque part :
De la foi d'un chrétien les mystères terribles, D'ornements égayçs ne sont pas susceptiMos.
Mais si , par là , il avait prétendu bannir toutes les grâces d'un discours chrétien , nous avons rexemple des Pères *de l'Église à lui K)pposer. Parmi les Pères grecs , saint Basile , saint Chrysostôme , saint Grégoire de Nazianze , n'ont pas cru avilir nos mystères en les traitant d'un style que les beaux siècles d'Athènes n'auraient pas désavoué. Parmi les Latins, saint Cyprien , saint Ambroise , Lactance, Minutius Félix , le grand saint Augustin lui-môme , n'ont pas cru affaiblir les preuves de la religion chrétienne, en y mêlant quelquefois les fleurs de leur éloquence. Parmi nous, les Massillon et les Cheminais n'ont pas cru dégrader la chaire en y portant cette onction élégante et ingénieuse qui attirait toute la France à leurs sermons. Mais pourquoi citer les disciples, quand nous avons le maître à produire en témoignage? C'est lui dont il a été dit que la grâce était répandue sur ses lèvres. Images , sentiments , mœurs aimables , combien d'agréments divins dans tous ses discours ! On les allait entendre jusque dans les déserts; on s'y récriait que jamais mortel n'avait parlé de la sorte; en un mot, on était ravi en admiration des paroles de grâce qui sortaient de sa bon-
che : Mirabantur omnes in verhis gratiœ , guœ prœedebûfit de ore ipsius *»
Enfin y que dirons-nous des mathématiques , dont on assure depuis si longtemps qu*eUes se refusent aux ornements du discours? On en a même fait une espèce de proverbe :
Ornari res ipsa negat, contenta doceri.
Sera-ce donc une raison pour les exclure du nombre des sciences que l'on peut rendre gracieuses? Je m'y oppose au nom dé l'Académie lx)yale. Et pourquoi les en exclurionsnous? Ya-t-il une loi qui défende aux muses mathématiques de rire quelquefois? ou plutôt, n'est-ce point à nos vérités qu'il appartient toujours de rii^ , puisqu'elles sont toujours sûres de la victoire? Je Conviens qu'elles ont leurs épines, mais des épines qui se transforment bientôt en roses. La science des nombres , par où elles commencent à nous instruire , n'est-elle pas remplie de problèmes divertissants qui ne demandent qu'un tour ingénieux pour leur donner de la grâce? La géométrie , par où elles continuent à nous éclairer, présente à l'imagination les figurés les plus élégantes pour la mettre eh belle humeur. Les parties sensibles des mathématiques, l'optique, la musique, l'astronomie, la géographie, en nous découvrant partout une intelligence bienfaisante qui veille sans cesse à nos besoins et même à nos plaisirs , n'offrent-elles point au cœur les objets les plus capables de l'affectionner? Que manque-t-il doac à ces belles sciences pour être susceptibles des grâces du discours? Il y a longtemps qu'Archimède a commencé à mettre de l'aisance et de la légèreté dans le style mathématique. Aratus , poëte grec^ y a même su joindre les agréments de la poésie. Le fameux Galilée n'est pas moins agréable dans ses dialogues sur le système du monde. Le grand Descartes a orné sa musique et sa dioptrique , les principes les plus profonds de
' Luc, 22.
sa physique, ses météores, et ses tourbillons même, des images les plus gracieuses. Le P. Pardies nous a donné des éléments de géométrie et de statique d'une élégance qui ne le cède guère à celle de Vaugelas. Le marquis de WHôpital) dans la géométrie la plus sublime , nous montre , dans son style net et concis , toute la bonne grâce d'un bel esprit de qualité. Le brillant Fontenelle a trouvé le moyen d'y mêler son enjouement , et de rendre les mathématiques non-seulement gaies , mais riantes. Combien d'autres preuves de fait ne pourrions-nous pas citer , que ces belles sciences ne sont pas si austères qu'elles se refusent aux grâces du discours. Mais il est temps de finir.
Après avoir expliqué la nature des grâces de l'esprit , après en avoir indiqué les sources, après avoir soumis toutes les sciences à leur empire, que resterait-il encore à faire, sinon d'y soumettre aussi tous les savants ? C'est une entreprise , Messieurs , digne de votre zèle ; et nous croyons pouvoir dire que l'exécution en est déjà bien avancée dans cette ville , depuis le rétablissement de votre académie , par les soins d'un illustre protecteur, qui n'a qu'à se montrer pour nous faire voir toutes les grâces , et à parler pour nous les faire entendre. ^
Sur l'amour du beau, pu le pouvoir de l'amour du beau sur le cœur
humain.
Messieurs, ^ *
Quand.j'aurais eu le bonheur, dans les discours précédents, de mettre l'idée du beau dans le plus beau jour, je n'aurais encore exécuté que la moitié de mon dessein. L'esprit peulrêtre serait content , mais le cœur aurait-il sujet de
rêtre, si nous ne disions rien de l'amour du beau? L'amour du beau est sans contredit la plus belle de nos inclinations ; c'est le principe de nos plus nobles sentiments ; c'est une espèce de feu sacré qui nous élève toujours en haut pour nous réunir à sa source. Il faut pourtant l'avouer, depuis la corruption de notre origine, ce n'est, assez souvent, qu'un feu caché sous la cendre, qui demeure sans chaleur et sans lumière dans le cœur de la plupart des hommes. Tâchons, sMl est possible , de le rallumer.
Nous avons fait voir ailleurs quels sont les différents objets qui excitent naturellement l'amour du beau , soit que nous contemplions le spectacle de la nature , ou les ouvrages de l'art, ou l'ordre de la raison dans les mœurs. Il nous reste à examiner cet amour en lui-même , son caractère propre, pour le distinguer de nos autres affections naturelles, et son excellence pour lui donner dans nos cœurs le rang qu'il mérite. La difiBculté d'un sujet où il y aura plus de sentiments intérieurs à consulter que d'idées claires à suivre, ne m'a point rebuté. Je ne refuse aucune peine, pourvu qu'il me soit permis d'espérer qu'elle sera utile au monde. Entrons en matière.
D'abord, Messieurs, pour en écarter toutes les questions superflues, je ne crois pas devoir mettre en problème s'i] existe dans notre cœur un amour naturel du beau distingué de l'amour du bon ou du bien purement délectable. Je fais l'honneur à la nature humaine d'être persuadée qu'il n'y a point d'homme assez stupide potir n'avoir jamais senti qu'il aime naturellement la lumière du soleil , et ce bel ordre qui règne dans l'univers , la proportion et la convenance dans les ouvrages de l'art , la symétrie dans un édifice , l'harmonie dans un concert, la sincérité dans les discours, la probité, la justice, la décence dans les mœurs. C'est une vérité d'expérience qui a percé jusque dans les ténèbres .du paganisme ; et le plus ancien des philosophes dont nous ayons les écrits , Platon , nous la donne dans l'un de ses dialogues sur le beau, pour un axiome du bon sens naturel. Rentrons
dans notre cœur, dit Socratc à Phèdro , nous y voirons cbiiroment deux principes d'action , deux amours qui nouit dominent et qui nous agitent sans cesse : un amour d'inhtinct qui nous entraîne vers les plaisirs des sens , et un amour de raison qui nous porte vers les biens de Tesprit , vcru li» beau, l'excellent, le parfait. Ces deux amours, quoicpie d'un caractère si différent, sont en certaines rencontres a«w3! d'accord ensemble. Mais il faut convenir que le i)lus souvent ils se font la guerre. Tantôt Fun remporte la victoire , et tantôt le vaincu la regagne à son tour sur son rival. Ainsi, notre âme éprouve successivement toutes les vicissitudes d'un empire où il y a deux prétendants au trône. Quand c'est l'amour du beau qui est le plus fort, elle se trouve dans un état de liberté qu'on appelle sagesse , modération , vertu. Quand , au contraire , c'est l'amour des biens sensibles qui est le vainqueur, elle tombe dans un état de servitude qu'on appelle vice, passion, dérèglement. Mais, quoique asservie souvent même jusqu'à aimer sa servitude , elle conserve toujours au fond du cœur un principe de retour à la vertu dans l'idée du beau suprême qui la rappelle à Tordre, et dont l'amour ne peut jamais s'éteindre entièrement dans une âme raisonnable.
C'est le système de Platon sur la nature de la volonté. Il . y admet deux amours naturels qui en sont, pour ainsi dire, les deux forces mouvantes. Et nous n'avons qu'à rentrer dans notre cœur avec la même attention , pour les y trouver, comme lui , avec la même certitude.
L'existence de l'amour du beau dans tous les hommes étant donc supposée comme un fait notoire, je me borne aux seules questions qui peuvent souffrir quelque difficulté.
i®. Quelle est son origine ou le temps de sa naissance dans notre cœur?
2**. Quel est le principe de cet amour de prédilection que nous remarquons dans certaines âmes pour un genre de beau plutôt que pour un autre?
S^i Quel est le pouvoir de l'amour du beau sur tous les hommes en général , et en particulier sur ceux qui ont le courage de le prendre pour la règle de leur conduite?
Suivez-moi, s'il vous plaît, Messieurs, dans une discussion qui nous intéresse tous de si près , c'est la plus belle partie de notre âme dont il s'agit de pénétrer le fond.
Premièrement, quelle est l'origine de l'amour du beau dans notre cœur? Nous l'y avons trouvé sans l'avoir vu naître , et nous l'y trouvons encore sans pouvoir marquer au juste le moment précis de sa naissance. Nous savons seulement , et j'ai honte de l'avouer, que le premier de nos amours a été celui des biens du corps, que nos premiers cris les ont demandés avec larmes , que nos premiers efforts les ont cherchés avec ardeur, que nos premières joies ont éclaté en les possédant, nos premiers regrets en les quittant, et nos premiers dépits quand on nous en a privés, en un mot, que dans nos premières années notre âme , plongée dans le corps, n'a suivi dans ses goûts que l'instinct aveugle du sentiment. Mais enfin ces jours de ténèbres ont fait place à la lumière; nous sommes devenus capables de réflexion. Le soleil d'intelligence, comme parle un auteur sacré, a paru, et aussitôt notre âme s'est vue transportée dans une espèce de nouveau monde. Nous y avons découvert , comme dans un lointain spacieux, des idées plus pures que celles des sens : les idées lumineuses des nombres, qui nous éclairaient dans nos petits calculs; celles des figures géométriques, dont nous aimions à voir la régularité dans les objets ; l'idée d'un maître du ciel et de la terre, supérieur à nos esprits ; celle d'une loi qui nous obligeait à l'obéissance ; l'idée d'ordre et de règle, d'honneur et de bienséance, de raison nu^nie et de raisonnement. Nous ne savions pas encore les définir, ces telles idées; mais nous savions déjà les voir. Nous ne savions pas encore bien expliquer les pensées qu'elles nous donnaient ; mais nous savions répondre quand nous trouvions des Socrates qui savaient nous interroger. Cette lu-
mière naissante n'était pas encore sans nuage ; mais nous apercevions déjà au travers qu'il y a d'autres biens que ceux du corp3. La vérité commençait à nous plaire ; la beauté d'un ouvrage de l'art ou de la nature nous rendait attentifs ; un beau trait d'histoire nous remplissait d'admiration ; une belle pensée nous frappait ; un beau sentiment nous touchait ; la prudence qui prévoit les périls; le courage qui les surmonte ; la justice qui rend à chacun le sien ; la générosité qui se dépouille du sien pour en gratifier les autres, nous parurent dès lors non-seulement des vertus estimables, mais aimables et désirables.
Permettez-moi ici , Messieurs, d'en attester votre mémoire : n'est-ce pas ainsi que vous sentîtes autrefois l'amour du beau naître dans votre cœur avec la raison ? ou si l'époque de sa naissance vous paraît trop éloignée pour vous en souvenir distinctement, j'en appelle à l'expérience que les enfants nous donnent tous les jours occasion de faire. L'amour du beau, comme la raison, peut naître dans les uns plus tôt, dans les autres plus tard ; mais il est certain que nous le voyons toujours né avec elle, et, si vous en doutiez, la preuve en serait facile.
Prenez un enfant d'un esprit un peu ouvert ; présentez-lui quelque belle idée proportionnée à son intelligence ; montrez-lui , par exemple , un beau portrait ; faites-lui entendre un bel air de musique ; racontez-lui une belle histoire pleine de sentiments nobles ou de faits merveilleux, quelle sera d'abord son attention ? Malgré sa légèreté naturelle , il devient immobile ; il regarde ; il écoute ; il s'applique tout entier à son objet. Que veut dire , dans un enfant , un air si sérieux? Nouveau philosophe, il est rentré dans lui-même pour comparer l'objet que vous lui présentez avec les règles du beau, que sa raison commence à découvrir. Lesy trouvet-il observées, son visage s'épanouit aussitôt. Il admire; il est charmé, surtout à certains traits brjllants. Considérez son attitude, vous verrez dans la joie qui éclatera dans ses
yeux, qu'en même temps que son esprit s'y applique, son cœur s'y attache si naturellement qu'il est aisé d'en conclure que ce n'est pas un nouvel amour qui le frappe , mais une ancienne inclination qui se réveille avec de nouveaux transports. Il ne pourra pas vous dire précisément, ni de quoi il est touché, ni pourquoi. Nous avons toujours, principalement dans cet âge, beaucoup plus d'idées que d'expressions pour les rendre. Il ne pourra pas même quelquefois, ou il n'osera vous déclarer quelle est l'espèce de beau qui le charme le plus. Mais, pour peu que vous observiez cet enfant de près, vous la devinerez sans beaucoup de peine , par le plus ou moins d'attention que vous lui verrez donner à certains objets ; par le plus ou moins de plaisir que vous lui verrez prendre en les considérant ; par le plus ou moins d'ouverture que vous lui trouverez pour en comprendre le véritable point de perfection ; enfin, par l'action plus ou moins vive avec laquelle il vous redemandera l'un plutôt que l'autre pour le considérer de nouveau.
Il y a longtemps que l'on cherche l'art de 4,irer l'horoscope des enfants : le voilà. Il ïie faut consulter sur leur destinée , ni les astres ni les astrologues. Nous n'avons qu'à observer, dans les premiers jours de leur raison naissante , de quel côté se tourne dans leur cœur l'amour naturel du beau. Voilà proprement ce qu'on peut appeler leur étoile, et si nous savions la suivre dans son cours avec un peu de constance, nous y verrions bientôt, sinon leur destinée, du moins leur destination ; pour quelles sciences ils sont nés , dans quels arts ils pourront exceller, dans quelle profession ils pourront se distinguer, dans quelles vertus morales ou politiques ils pourront un jour devenir des modèles.
C'est la réponse à la première question proposée. L'amour du beau naît avec la raison, comme le jour avec le soleil. Mais, la raison étant la môme dans tous les hommes, d'où vient cette étonnante diversité dans les inclinations particulières qui nous portent si rapidement les uns à un genre de
beau , les autres à un autre ? Quel est le principe do cette prédilection si marquée dans certains esprits? Vient-elle de la nature ou de quelque source étrangère ?
C'est notre seconde question, qui peut-être n'en serait point une si nous n avions des philosophes qui ont le talent d'obscurcir la raison par le raisonnement. Où vont-ils, en effet, chercher la cause du phénomène que nous examinons?
Nouveaux sectateurs de la philosophie du hasard , il y en a qui posent pour maxime générale que l'éducation fait tout, jusqu'à l'idée même du beau dans les arts et dans les mœurs. Prétention insensée, dont nous avons ailleurs démontré le ridicule. Il y en a d'autres, un peu moins déraisonnables , qui veulent bien admettre que l'idée du beau est infuse , et l'amour qui nous y porte naturel ; mais ils soutiennent en même temps que l'éducation est la seule cause qui nous détermine à préférer une espèce de beau particulière à une autre. Pourquoi chaque nation a-t-elle sa science ou sa vertu favorite? Les Italiens, la musique, la peinture, la politique ; les Français , la politesse , la valeur, le bon air et la bonne grâce ; les Espagnols et les Portugais , la magnificence et la gravité ; les Allemands , l'art militaire ; les Hollandais , les arts pacifiques ; les Anglais, la navigation. Faut-il s'en étonner? disent-ils, c'est la première leçon qu'ils reçoivent de leurs parents, les premiers discours qu'ils entendent, les premiers exemples qu'ils voient; tous les objets qui les environnent conspirent à les tourner de ce côté-là ?
Je n'ignore pas, Messieurs, quelle est la force de l'éducation ; elle forme , sans contredit , le goût dominant do chaque peuple pour un certain genre de beau où il affecte de primer ses voisins. Mais , sans parler des dispositions naturelles qui doivent toujours précéder l'éducation pour en assurer le succès , je demande quel est le principe de la diversité d'inclinations, de génies et de goûts que l'on re-
marque entre les différents sujets d'une même nation? Peuton dire que Téducatlon y fasse tout? peut-on dire, par exemple , que c'est l'éducation qui a formé dans Tancienne Grèce, ou, si Ton veut remonter plus haut, dans la Chaldée, dans la Phénioie, dans l'Egypte, les premiers inventeurs des sciences et des arts? peut-on dire que c'est l'éducation qui ibrma parmi les Scythes le philosophe Anacharsis dans un climat barbare , où l'on ne savait pas encore qu'il y eût une philosophie au monde? est-ce l'éducation qui a formé parmi nous tant de génies rares, qui ont abandonné celle qu'ils avaient reçue pour se donner eux-mêmes une éducation toute contraire? Le fomeux Descartes, fils d'un conseiller au parlement de Rennes, était élevé pour la robe ; le marquis de l'Hôpital , d'une femille toute guerrière , était destiné aux armes, auxquelles, en effet, il donna ses premières années; le célèbre Fontenelle, neveu du grand Corneille , fut , dans sa Jeunesse , appliqué à la poésie , où il a brillé quelque temps. Mais le génie des mathématiques, pour lesquelles ils étaient nés, força bientôt l'éducation à leur céder la place. Le génie de la guerre alla chercher Fabert au fond d'une imprimerie pour en faire un maréchal de France. Le marquis de Racau , élevé dans l'ignorance en homme de qualité , se trouva poète sans avoir jamais cuitivé aucune muse. D'Ossat , sans jamais avoir vu la cour, parut tout à coup dans celle de Henri le Grand , et jusque dans celle de Rome , le politique le plus profond de l'Europe. Le prince Eugène de Savoie, destiné à l'état ecclésiastique, se montra né soldat à la vue d'un exercice militaire , et capitaine dès sa première campagne presque au sortir du collège. Combien , ^ans toutes les histoires , de pareils exemples de héros d'esprit et de cœur, qui ont su se décider d'euxmêmes sans le secours des maîtres ! Il est donc évident que nous devons chercher ailleurs que dans l'éducation le principe de cette admirable variété d'inclinations et de goûts que nous voyons dans le monde par rapport au beau.
Pour en découvrir la vraie cause » aurons-nous recours aux divers tempéraments des hommes? chercherons-nous la raison de la ditTérence des âmes dans la différente conformation des corps qu'elles animent? Je ne dis pas dans leur conformation extérieure : l'erreur serait trop grossière ; je dis dans leur conformation intérieure , dans la différente construction du cœur ou du cerveau, dans la finesse ou dans la grossièreté , dans la mollesse ou dans la dureté des fibres qui en composent le tissu , dans les diverses qualités du sang et des humeurs , dans l'abondance ou dans la disette des esprits; enfin, que sais-je? dans une certaine harmonie, dans une certaine sympathie, dans un certain unisson de nos organes avec certains objets, d'où ilrésulteraitdans nos âmes diverses inclinations, divers penchants secrets pour un certain genre de beau plutôt que pour un autre.
C'est une manière de philosopher assez à la mode. Nous savons que, parmi ceux-là même qu'on appelle grands auteurs , il y a des esprits si enfoncés dans la matière qu'ils y veulent trouver la raison de tout. Esclaves de leurs sens , ils n'ont pas la force de s'élever plus haut , et quand ils ont fait l'anatomie.d'un corps , ils croient avoir fait l'analyse de leur âme. Nous leur rendrons plus de justice* Nous ne prétendons pas même que cette manière de philosopher sur la diversité de nos inclinations naturelles soit absolument fausse en tout : on peut lui accorder^ par exemple , que le tempérament du corps diversifie nos goûts par rapport aux biens du corps. Gela est dans l'ordre de la nature , mais ce n'est point là notre question.
Il s'agit de trouver la cause de nos divers goûts spirituels, de cet amour de préférence que nous sentons quelquefois naître avec la raison pour un certain genre de science, pour un certain genre de vertu ; en un mot , pour ces genres de beau sublimes, et, pour ainsi dire, escarpés, où l'on ne peut atteindre que par des travaux pénibles qui coûtent
ni ESSAI SUR L£ BEAU.
trop au corps pour les entreprendre sans y être détermin(^ par une force supérieure. A Tégard des biens sensibles, nous ne réprouvons que trop souvent ; c*est le corps qui entraîne l'âme à leur poursuite; mais ici, au contraire, nous éprouvons que c'est l'âme qui entraine le corps malgré lui dans des recherches dont il n'a que faire , et dont il sait bien la punir quand elle s'y applique avec trop d'ardeur : contrariété de penchants qui nous démontre à toutes les heures du jour la grossière illusion de ces philosophes qui vont chercher dans le corps la cause de la différence dos esprits.
Abandonné des philosophes modernes, consultons les anciens. Platon , le seul que je sache qui soit entré là-dessus dans quelque détail , a , sur la cause de l'amour du beau dans nos cœurs , un système qui vous paraîtra sans doute bien paradoxe , et où je conviens même qu'il y a quelques erreurs, mais du moins donne-t-il une cause toute spirituelle à un effet tout spirituel.
Il suppose ' que nos âmes , avant que d'être unies au corps , ont été admises par le Créateur à la contemplation du beau essentiel. C'est-à-dire que, dans une autre vie toute spirituelle qui aurait précédé notre naissance, nos âmes ont vu en lui-même ce beau exemplaire et universel qui contient , comme dans un tableau , tous les modèles des plus parfaits ouvrages de la nature, toutes les règles des sciences , toutes les lois de la vertu ; que dans cette contemplation du beau universel les unes ont été plus frappées d'une certaine espèce de beau, les autres d'une autre; celle-ci , par exemple , du beau de la philosophie ou de la géométrie; celle-là, du beau politique ou économique; les unes, du beau de l'esprit et des arts; les autres, de celui du cœur et des vertus civiles; qu'ayant ainsi reçu de la cause universelle chacune son empreinte particu-
• Pr.AT., in Phœdr. et aHa8 pas9im.
Hère, elles ont été envoyées dans des corps où elles la conservent toujours comme la marque de l'ouvrier gravée sur son ouvrage; que l'esprit en a retenu l'idée; que le cœur en a conservé l'amour : l'une et l'autre , il est vrai , d'abord ensevelies dans les ténèbres de l'enfance comme dans un profond sommeil ; mais qu'aussitôt que la raison vient à dissiper ces ténèbres , l'âme se réveille de son assoupissement, qu'elle demande le beau à tous les objets qui se présentent à elle , d'où il arrive , continue Platon , que si la réflexion lui en trace dans l'esprit quelques idées , ou si le spectacle de la nature lui en offre quelques images frappantes, son cœur à l'instant vole au-devant de lui avec rapidité , surtout au-devant de ce beau particulier qui l'avait autrefois le plus charmé dans le beau universel, et pour qui elle conserve toujours une prédilection déclarée par la réminiscence de son premier amour.
A cetCe peinture , quoique plus séante à un poëte qu'à un philosophe, on ne laisse pas de reconnaître , comme l'ont observé les Pères de l'Église, que Platon avait lu les livres des Hébreux, surtout Moïse et Salomon: Moïse, puisqu'il admet un Dieu créateur, et Salomon, puisqu'il admet une sagesse, un verbe, un beau éternel. Maison voit en même temps qu'il a gâté la doctrine par ses idées particulières, peut-être pour cacher ses larcins. Quoi qu'il en soit, sa préexistence des âmes , sa réminiscence d'une autre vie , où l'on aurait vu le beau avant que de naître , et tout ce qui s'ensuit , sont des erreurs manifestes. Il faut donc chercher une réponse plus solide à la seconde question proposée.
Après avoir montré l'insuffisance des causes particulières, physiques ou morales, auxquelles on voudrait attribuer le phénomène que nous examinons, qu'est-ce qui nous empêche de recourir à la cause universelle ? Posons d'abord un principe incontestable.
C'est l'auteur de la nature qui , en formant nos corps, y a répandu cette variété infinie de traits différent» , qui fait une
ilU PS9AI SUR LE BEAU.
des plus grandes beautés du monde sensible. Il fallait nous donner un moyen facile de nous distinguer les uns des autres. Ne peut-on pas dire , par la même raison, que Dieu , en créant nos âmes, y a voulu mettre une semblable diversité pour varier les agréments du monde intelligible , qui était certainement son principal dessein dans la construction de Tunivers? C'est, Messieurs, la pensée que je propose à votre examen ; mais il faut m'expliquer moi-même plus en détail. Je considère le Créateur, dans la formation du monde spirituel , comme le distributeur des génies , dos talents , des jirertus , imprimant d'abord dans toutes les àmës qui sortent de ses mains l'amour du beau en général , pour les réunir toutes par la même inclination , et inspirant à chacune d'elles en particulier un amour de prédilection pour un certain genre de beau , pour les distinguer les unes des autres ; à celles--ci , l'amour dominant de la vérité, qui fait les grands philosophes et les grands- géomètres; à celles-là, Famour de l'ordre, qui fait les grands rois, les bons magistrats, les citoyens fidèles; aux unes, l'amour des arts utiles, qui forme les artistes industrieux, les grands architectes, les sages capitaines, les habiles navigateurs ; aux autres, l'amour des arts qui servent aux agréments do la vie, la peinture , la musique , la poésie même , dont il semble que l'unique but soit de plaire , mais que les bons esprits savent «» toujours rapporter à l'utilité publique , selon l'intention du Créateur ; c'est-à-dire, en un mot, que de même qu'il y a un certain tempérament du corps qui , selon les lois de la nature , diversifie nos goûts par rapport aux biens du corps , il y a aussi un certain tempérament de l'âme qui , selon les vues de la Providence , diversifie nos goûts par rapport aux biens de l'esprit.
Au reste, Messieurs, ce n'est point là un paradoxe que j'avance. Rien de plus conforme aux idées les plus communes, et même si communes que l'on en a fait un proverbe : Heureuses, dit-on, les âmes bien nées : gaudeant bene naii.
HUITIÈME DISG0UB9. 175
Salomon se félicitait d'avoir été bien partagé dans la distri* bution des âmes : puer autem eram ingeniosus, et sortitus sum animam bonam '. C'est encore le sens de la maxime universellement reçue que, pour bien réussir dans une science, dans un art, dans un état ou dans un emploi, il faut y avoir été formé par les mains de la nature. Ainsi , à la vue de ces divers goûts spirituels qui caractérisent les hommes par rapport au beau, n'en cherchons point d'autre cause ; disons sans crainte , avec le Sage , à la gloire du Créateur : C'est le pèrô de la beauté , qui , selon les divers desseins de sa providence , a établi cette admirable diversité dans les esprits comme dans les corps : speciei generator hœe omnia consiituit *.
Mais enfin quel est le pouvoir de l'amour du beau sur le cœur humain ? C'est la dernière question qui nous reste à examiner.
Si nous consultons l'ordre primitif de la nature , nous y verrons clairement que l'amour du bon , de l'agréable ou de l'utile doit être , dans notre cœur, subordonné à l'amour du beau , de l'honnête et du décent. Mais si , d'autre part, nous considérons la conduite ordinaire des hommes, nous aurons le regret de voir que, dans la plupart de leurs actions, ce qui doit être n'est pas. Depuis la corruption de notre origine, ce bel ordre est renversé ; c'est le plaisir ou l'intérêt qui est devenu le ressort dominant du cœur humain. Nous en con* venons avec douleur. Mais s'ensuit-il de là ,• comme le prétendent certains auteurs misanthropes, que l'amour du beau soit aujourd'hui tellement esclave de l'amour des biens sensibles, qu'il ait absolument perdu tout son pouvoir sur nos âmes? Non, sans doute; il est affaibli, mais il n'est point anéanti , et nous avons dans toutae les histoires des preuves manifestes que son pouvoir a non-seulement toujours subsisté dans le monde , qu'il y a même souvent éclaté par les
' Sap., 8,'i9.
* Sap., 13, 3.
actes les plu» héroïques, preuves de fait auxquelles je me borne.
Je les puise en trois sources : dans les premiers législateurs qui ont entrepris de policer les peuples ; dans les premiers inventeurs des sciences et des arts , qui ont poli les jaiœurs par la culture de Tesprit; enfin , dans ces grandes âmes , qui , dans les occasions les plus délicates , ont sacrifié le plaisir et l'intérêt à Thonneur et à la vertu.
Nous mettons les premiers législateurs à la tête des amateurs du beau : c'est la place qui leur convient. Ils eurent pour le beau non-seulement de T amour, mais du zèle pour le faire aimer aux peuples qu'ils entreprirent de policer : voyons avec quel succès.
Je devrais peut-être commencer par le plus ancien de tous : par ce divin législateur des Hébreux qui nous a tracé le plan de la plus belle république dont on eût jamais conçu l'idée : une république dans laquelle Dieu s'était fait luimême, si j'ose parler ainsi, le premier magistrat; où il réglait, où il ordonnait tout; instituant des pontifes pour maintenir son peuple dans le vrai culte ; lui envoyant des prophètes pour former ses mœurs ; lui suscitant des généraux d'armée pour le défendre contre ses ennemis; établissant un conseil «uprême pour être le dépositaire de ses ordonnances; des magistrats subalternes pour les faire exécuter en son nom , et un oracle perpétuel dans son sanctuaire pour les interpréter dans les cas douteux. Il me serait facile de prouver que c'est l'amour du beau souverain, ou plutôt que c'est le beau souverain lui-même qui a dicté à Moïse un si bel arrangement. Mais, parce qu'on me pourrait dire que l'amour du beau* qui a inspiré ce grand prophète est d'un autre genre que celui dont il est ici question , je veux bien me restreindre aux législateurs de l'ordre naturel. Il n'est pas possible de les nommer tous. Je me borne à ceux qui ont donné à leurs républiques un caractère de beauté plus célèbre dans l'hStoire.
Le premier qui se présente est celui des Spartiîites , à qui les Hébreux ' faisaient l'honneur de les reconnaître pour frères. Lycurgue, esprit fort et vigoureux, sévère, tempérant , désintéressé jusqu'à refuser une couronne qui lui aurait coûté une injustice, forma les Lacédémoniens sur ce modèle de vertu; justes, sobres, laborieux, patients, plus appliqués à bien faire qu'à bien dire; amateurs de la paix, mais toujours prêts à la guerre , dont les exercices étaient les jeux de leur enfance , et la seule étude permise par les lois ; riches en commun , mais pauvres dans le particulier, où ils se contentaient du simple nécessaire , avec une propreté modeste et sans art; moins ambitieux de s'étendre que jaloux de se conserver; mais, du reste, ardents et âpres à soutenir leurs droits légitimes, préférant la mort la plus cruelle à une vie sans honneur. C'était une espèce de beau sombre qui passa du cœur de Lycurgue dans celui des Lacédémoniens , ou , comme parle Sénèque , un beau terrible • : Speciosum ex horrido.
Solon, d'un caractère plus doux, mais pour le moins aussi noble , sage sans austérité , ferme sans dureté , brave sans férocité , poli, agréable, orné des plus belles connaissances, dressa la république d'Athènes sur ce nouveau plan. Il y admit tous les beaux-arts que les Lacédémoniens avaient proscrits comme des occupations inutiles. Il porta même une loi qui donnait action contre les citoyens oisife pour les obliger tous à faire valoir leurs talents. Il y ajouta la gymnastique pour donner au corps de la force et de l'adresse ; les combats d'esprit pour élever les âmes par l'émulation ; les exercices militaires pour armer la justice contre la violence. Tout lui réussit, et tandis qu'Athènes observa les lois de Solon , elle passa pour être , et fut effectivement la plus belle école d'esprit et de bon goût , de politesse et de
• Mach., 1, 12, î2.
' Ep.H,
valeur qui fût dans Funivers. Cétait un beau gracieux dont il imprima les traits dans tout le corps de sa nation. . Ne pourrait-on pas réunir ces deux caractères dans un jnême peuple? Il faudra plus d'un législateur pour en faire l'alliance. Romulus , né capitaine et politique , en forma le premier projet à Rome, en y établissant trois ordres : le roi, lo sénat et le peuple ; une police exacte au dedans par un conseil armé du glaive , et la sûreté au dehors par cette admirable discipline militaire qui contribua toujours plue que leurs armes à leurs conquêtes* Son successeur^ Numa Pompilius, roi philosophe, y eyouta le respect pour ia religion, comme le plus fort lien de la société par la vue d'un maître partout présent; lien nécessaire pour les unir par la conscience. Après l'expulsion des rois , Brutus et Publicola inspirèrent aux Romains un second principe d'union : i'amour de la patrie, qui fut si longtemps la ressource de l'État contre tous les revers de la fortune. L'amour de la patrie était la première leçon que les enfants recevaient de leurs pères; on la fortifiait par mille exemples domestiques; et enfin , pour les fixer dans cet amour, on dressa les fameuses lois dos Douze Tables, qui achevèrent de leur imprimer dans l'ame ces nobles sentiments d'équité naturelle , de constance et de modération, qui en devaient faire un jour les maîtres du monde. C'était un beau majestueux qui joignait la force de Lacédémone aux grâces d'Athènes , mais en grand , comme il convenait à un peuple destiné par la Providence à la monarchie universelle.
Que l'on passe ainsi en revue toutes les nations policées qui ont brillé autrefois, ou qui brillent encore dans le monde ; on y trouvera dans la forme de leur gouvernement l'image de quelque espèce de beau , dont l'amour les a rassemblées en un corps politique* Il faut pourtant convenir que l'intérêt de la sûreté commune est aussi entré pour beaucoup dans le dessein de leur première association. Mais voici un autre genre de beau, dont l'amour est plus pur : c'est
celui qui anima les premiers inventeurs des sciences et des arts; je veux dire l'amour de la vérit^î.
Combien d'obstacles ne fallut-il pas surmonter pour la découvrir au travers des épaisses ténèbres qui l'enveloppaient dans ces premiers temps ! et quand on Ta eu découverte, combien de peines pour s'en assurer la possession par le titre d'une science incontestable ! Faisons voir, par les difficultés du projet, la force de Tamour du beau qui en a triomphé.
Pour établir une science incontestable dans un temps où il n'y en avait encore aucune qui pût servir de modèle, que fallait-il? quelle règle suivre? quel objet prendre? et après en avoir choisi un , le moyen d'y répandre assez de lumière pour dissiper tous nos doutes par une évidence absolument irrésistible? Entrons dans le détail.
Nous avons des idées de deux sortes ; des idées pures et abstraites qui sont les seules capables d'évidence; et des idées sensibles qui n'en peuvent avoir que des lueurs assez souvent trompeuses. Il fallait donc se résoudre d'abord à récuser le témoignage des sens : ce qui était déjà un grand effort de raison.
Parmi nos idées pures, il y en a de si contraires aux passions des hommes , celles , par exemple , de la religion et de la morale, que l'on ne peut guère espérer de les y rendre assez attentifs pour en reconnaître pleinement toute l'évidence; on disputera éternellement sur les vérités qui mortifient notre amour-propre. Il fallait donc, pour établir une science absolument incontestable , choisir une matière qui fût moins sujette à la contradiction : il fallait présenter aux hommes des idées pures, mais dont ils n'eussent aucun intérêt de rejeter la lumière quand elle viendrait à paraître, et auxquelles , au contraire , ils en eussent un très-pressant de s'appliquer. On prit celles des nombres et celles des figures géométriques : celles des nombres dont on a un besoin continuel dans le commerce de la vie, et celles des figures
iÇO ^SSAI SUR L£ BEAU.
géométriques dont la connaissance est si nécessaire dans la pratique des arts.
Le choix ne pouvait tomber sur des objets plus proportionnés à notre intelligence ; mais à peine commença-t-on à les méditer, que l'on découvrit qu'à l'exception des premières vérités de l'arithmétique et de la géométrie , qui sont évidentes par elles-mêmes , toutes les autres paraissaient dans un lointain trop sombre pour les admettre sans preuves. Je ne dis pas sans probabilités , qui ne manquent jamais dans les matières les plus douteuses : je dis , sans des preuves démonstratives , capables non-seulement de convaincre l'esprit, mais de forcer la conviction. Il fallait donc enQn trouver une méthode infaillible pour porter la lumière jusque-là : il fallait ne prendre pour principes que les notions communes du bon sens , les idées primitives des nombres , des lignes, desGgures; suivre l'ordre naturel des matières, en commençant par les plus simples avant que de passer aux plus composées; définir tous ses termes pour éviter les surprises de l'équivoque si fatale aux sciences; distinguer chaque chose par sa propriété différentielle ; parler toujours proprement, laissant aux orateurs les discours figurés, les images sensibles aux poètes, les expressions vagues aux philosophes, pour procéder sans détour des premiers principes naturellement connus à leurs premières conséquences, de ces premières conséquences à leurs conclusions immédiates, et de celles-ci encore à d'autres à l'infini, par un enchaînement de vérités non interrompu : c'est la méthode qu'on appelle géométrique.
La méthode était d'autant plus admirable qu'elle est toute naturelle; mais à mesure que Ton s'éloignait des premiers principes, on s'aperçut qu'il fallait encore plus de courage pour la suivre constamment que de génie pour la trouver. Sa marche est lente , et dès l'entrée de la carrière nous voudrions déjà être au but; ses règles sont scrupuleuses, et dans les sciences , comme dans les mœurs , nous ne haiVsons
rien tant que le scrupule : elles sont abstraites , et nous aimons le sensible; surtout elles nous demandent une attention soutenue ; et notre cœur, naturellement volage , ne se plaît , si j'ose ainsi dire, qu'à papillonner d'objet en objet sans rien approfondir. Un bel esprit du dernier siècle disait qu'il faut aimer furieusement la vérité pour l'acheter à ce prix-là. Quelle a donc été la force de cet amour dans les premiers géomètres , pour les soutenir dans la recherche de la vérité par une voie si épineuse ; et après en avoir fait la découverte, pour nous la transmettre par des ouvrages qui nous épar* gnent presque toutes les peines qu'elle leur a coûtées?
On dressa autrefois des autels à des héros moins utiles au monde. Faisons du moins la justice à ces premiers amateurs du beau mathématique , de leur ériger dans notre mémoire un monument de reconnaissance pour tant de belles découvertes dont nous profitons : le dénombrement n'en sera pas long , parce que le nombre des esprits supérieurs n'est jamais fort grand.
Thaïes fut le premier qui eut le courage de suivre la méthode rigoureuse des géomètres sur les propriétés fondamentales des lignes , des angles et des figures. Pythagore l'appliqua aux nombres, inventa la doctrine des proportions, et démontra les plus beaux théorèmes de la mesure des surfaces. Aristée entama celle des solides ; mais ce n'étaient encore là que des membres épars. Euclide en découvrit les jointures , et conçut le dessein d'en former un corps bien lié qui pût servir de clef universelle à toutes les parties des mathématiques. Archimède porta ses vues plus loin que tous ses prédécesseurs : il tenta le problème de la quadrature du cercle , et trouva effectivement celle de la parabole. Il mesura le premier la surface de la sphère, la plus belle découverte , ou du moins la plus utile qui ait été faite en géométrie depuis sa naissance. Il inventa la doctrine des centres de gravité, celle des corps qui nagent sur des fluides, la vis admirable qui porte encore son nom , et tant d'autres
machines surprenantes qui le rendirent si formidable aux Romains pendant le siège de Syracuse. Diophante d'Alexandrie jeta les premiers fondements de l'algèbre. L'amour du beau mathématique fit prendre à Hipparque un vol encore plus élevé : il porta la géométrie jusque dans le ciel ; Eudoxe en dressa la première carte ; et le fameux Ëratosthènes tira des astres la première mesure de la terre qui ait été prise mathématiquement.
Après avoir fait justice aux anciens , faisons-la aussi aux modernes. Depuis quelques siècles, combien l'amour du beau mathématique n'a-t-il point produit de nouvelles découvertes? L'ingénieux Copernic a trouvé un nouveau système pour dissiper les ténèbres de l'ancienne astronomie ; Galilée, un nouveau ciel et de nouveaux astres pour en étendre la connaissance; Kepler, de nouvelles règles pour en calculer les mouvements ; Descaries , une géométrie et uife algèbre nouvelles pour faciliter la solution des problèmes; Cavalerius et Wallis , la nouvelle science de l'infini , que les anciens n'avaient fait qu'entrevoir de loin. Les deux Cassini ont entrepris, avec succès, de surpasser tous les astronomes de l'antiquité. Le père l'emporte infiniment sur Hipparque dans ses tables astronomiques , et le fils sur Ëratosthènes dans sa mesure do la terre. Enfin , dans la mécanique, le célèbre Huygens a été , par ses nouvelles inventions, l'Archimède de son siècle. En un mot, il n'y a point d'académie en Europe où l'amour du beau matliématique n'ait donné de nos jours quelques nouveaux conquérants au pays de la vérité.
Il est vrai , Messieurs, que ce ne sont point là des modèles à proposer à tout le monde : l'amour du beau moral nous en va fournir de plus généraux. Encore un moment d'attention.
Rien ne démontre plus sensiblement le pouvoir de l'amour du be4iu moral sur le cœur humain, que de l'y voir subsister malgré tous les ennemis qui l'attaquent au dedans et au
dehors. Au dedans , toutes les passions lui font la guerre : Tamour du plaisir veut détruire jusqu'à l'idée de l'honnête ; et l'ambition lui substitue sans cesse mille fantômes d'honneur pour la détruire encore plus radicalement. Au dehors, nous n'entendons que maximes qui nous prêchent l'utile et l'agréable, comme les seuls objets dignes de nous plaire; et nous ne voyons presque partout que des mœurs conformes à cette basse morale. Autrefois, l'idolâtrie alla même plus loin : elle consacra les vices dans ses dieux pour s'y abandonner sans scrupule ; efforts impuissants : la nature , plus forte que le vice même adoré , n'a jamais pu permettre ni qu'on l'estimât dans soi-même, ni qu'on l'aimât dans les autres.
C'est la preuve générale du pouvoir naturel de l'amour du beau moral sur le cœur humain. Donnons-en de particulières. Je vous en ai promis des exemples fameux dans l'histoire. Il n'y a presque point de nation qui ne m'en fournisse; mais iry en a surtout une qui mérite d'avoir ici une place distinguée , parce que l'amour du beau en tout genre de beauté morale me parait y avoir subsisté plus longtemps, et avec plus d'éclat que partout ailleurs : je parle des anciens Romains. On admire la grandeur de leur empire; celle de leurs sentiments était encore au-dessus.
Je commence par l'amour du beau moral essentiel , qui est l'honnête et le décent. Toute l'histoire nous atteste que , dans les premiers temps de la république, c'était là pour ainsi dire l'âme du corps de la nation. Car, quel autre amour aurait pu leur inspirer des lois si sublimes? La pensée, par exemple , d'établir dans le ministère des autels un ordre de vierges, comme les plus propres pour leur attirer les faveurs du ciel par leur innocence; démettre le travail et la pauvreté au nombre des vertus , comme les instruments les plus efficaces de la pureté des mœurs ; de garder leur parole inviolablement, même aux dépens de leur vie, même à des ennemis perfides, comme étant plus raisonnable qu'une
18/i ESSAI SUR LE BEAU.
partie du genre humain périsse , que de rompre par des perGdies réciproques le lien de la société générale , qui est la bonne foi ; de poser , pour fondement de leur politique , cet esprit de modération et d'équité qui attira tant de peuples, et même le peuple saint * dans leur alliance ; d'imposer à tous leurs magistrats cette belle règle de justice qui sauva la vie à saint Paul * , de ne jamais condamner personne sans Fentendre; enfin, pour abréger, de construire un temple à Thonneur , mais où Ton ne pouvait entrer que par le temple de la vertu.
C'étaient les grandes maximes que l'amour de l'honnête avait inspirées aux anciens Romains. Maximes de vertu dont ils étaient si profondément pereuadés, que, Fabricius ayant ouï dire à Cynéas , ambassadeur de Pyrrhus , qu'il y avait en Grèce un philosophe qui voulait que le plaisir fût le motif général de toutes les actions des hommes , il regarda cette opinion comme un monstre dans la morale : Cum Cyneam narrantem audisset Atheniensem quemdam ' , clarum sapientia, suadére, m quid alitui homines, quam vduptalis causa, facere veîlent, pro monstro eam vocem acœpit.
L'amour du beau moral naturel, c'est-à-dire l'humanité générale, et l'amitié que prescrit la loi du sang, n'avait pas moins de pouvoir sur le cœur des Romains. Cicéron remarque, dans ses Offices, qu'ils appelaient les peuples avec qui ils étaient en guerre, non pas ennemis, mais seulement étrangers, pour tempérer, dit-il, l'horreur de la chose par la douceur de l'expression : Leniiaie verhi tristitiam rei mitiganie *, Les lois des Douze Tables défendaient expressément de commencer aucune guerre , sans avoir auparavant demandé satisfaction de l'injure reçue ; après même en avoir été refusé, défense encore de commettre
' I. Machab-, 8, i.
' Act., 25, 16.
' Val. Max., 1. IV, 11 6.
* Offic, I. T, c. 12.
aucune hostilité sans une déclaration solennelle de guerre ; après même la déclaration , défense à tout citoyen , qui n'avait point fait le serment militaire , de combattre les ennemis. Et après la victoire, comment les lois romaines voulaient-elles que l'on traitât les vaincus? souvent en citoyens , toujours en hommes. Les généraux vainqueurs devenaient à Rome les patrons des peuples vaincus , dont ils prenaient même quelquefois le nom pour s'en déclarer publiquement les protecteurs.
Or, si la loi de l'humanité générale avait tant de pouvoir sur les Romains , combien plus celle du sang qui parle toujours bien plus haut ! Vous en jugerez par un exemple choisi entre mille autres.
Le brave Coriolan , qui avait sauvé sa patrie dans la guerre des Volsques, exilé par l'ingratitude de ses citoyens, s'abandonne à son ressentiment : il marche à Rome à la tête de ces mêmes peuples, bat les Romains, poursuit sa victoire, assiège la ville ; il est tout près de la prendre et de l'abandonner Qu pillage. Les Romains, au désespoir, lui envoient ses amis pour calmer sa colère : point d'audience. On lui envoie des ambassadeurs : point de grâce à espérer. On lui envoie les prêtres et les pontifes : « Les dieux de Rome ne sont plus les miens. » Qui pourra donc fléchir ce cœur indomptable ? On lui envoie sa mère , l'illustre Véturie. Après l'avoir écoutée : Ma mère , lui dit-il , vous me demandez ma mort : elle est inévitable , si j'offense mon armée en vous accordant la paix ; mais vous m'avez donné la vie , allez dire aux Romains qu'ils vous doivent leur salut. Sa prédiction fut accomphe : il mourut content de n'avoir pu être désarmé que par la loi de la nature.
Il ne faut pas oublier l'amour du beau civil et politique : c'est ainsi que nous pouvons appeler l'amour de la patrie. On sait qu'il était tout-puissant sur le cœur des Romains. De là , dans tous les ordres de la république cette attention , et ce concert admirable pour soutenir ce qu'ils appelaient
la majesté de Tempire , l'autorité du sénat et la liberté du peuple. Mais surtout de là , dans les périls de FÉtat , cette grandeur d'âme à se remettre incontinent toutes leurs injures personnelles, pour ne songer tous ensemble qu'au salut de la patrie. Nous en avons dans leur histoire une foule d'exemples. Un seul me suffira.
Le généreux Camille, exilé, comme Coriolan, par la faction des ennemis de sa gloire , s'en ressentit d'abord comme lui , par faiblesse ou par honneur. Mais du fond de son exil il voit sa patrie en danger : il ne s'en ressentit plus. Les Gaulois, profitant de sa disgrâce, avaient battu les Romains, mis leur armée en déroute, pris Rome d'assaut, égoi^é le sénat, brûlé la ville, assiégé le Capitole, qui était déjà luimême prêt à se rendre par un traité honteux. Où est Camille? disait-on. Vous l'allez voir. Il vole à Rome avec un petit nombre d'amis et d'alliés rassemblés à la hâte. Créé dictateur, il casse le traité, tombe sur les Gaulois, les chasse de Rome et de toute l'Italie. Ce n'est pas tout : après avoir triomphé des ennemis de l'État, il pardonne aux siens, rebâtit la ville , rétablit la république dans son premier lustre; en un mot, il ne se venge des injures qu'il en avait reçues que par des témoignages éclatants d'un amour à l'épreuve de l'ingratitude.
Je ne m'étendrai pas davantage sur la force qu'avait à Rome l'amour du beau civil et politique. Les Romains sont assez connus de ce côté4à : bons citoyens , grands hommes d'État. Je finis par le pouvoir qu'avait sur eux l'amour du beau moral personnel , qui fait Thonnète homme , l'homme vertueux et décent. Il faut encore ici nous borner à un seul exemple, mais qui renfermera tout ce que le génie romain a jamais produit de plus élevé.
Le grand Scipion , né avec tous les avantages de la naissance , de l'esprit, du cœur et du corps, fut épris, dès sa jeunesse, de l'amour du beau dans les mœurs. Sa maxime fut d'abord que la première victoire de l'homme devait être
celle de lui-même * : Vince animum ; c'était son mot , et nous en allons voir les effets.
Vainqueur en Espagne des Carthaginois, on lui amène une jeune prisonnière qui était fiancée à un seigneur du pays. Déjà maître de lui-même à l'âge de vingt-quatre ans, il refuse de la voir, de peur, dit Florus, de blesser sa pudeur par un seul regard * : Ne quid. de virginiiatis flore vel oculia delibctsse videreiur. Il est vrai qu'il en reçut la rançon; mais ce ne fut que pour augmenter sa dot , et pour la rendre plus chère à son époux par ce nouvel agrément. Les peuples d'Espagne , charmés de sa vertu , lui donnent publiquement le titre de roi. Il le rejette * , content , leur dit-il , de le porter dans vos cœurs , si vous m'en jugez digne. Vainqueur d'Annibal en Afrique, il prend Carthage. Il en envoie tous les trésors à Rome, sans se rien réserver de sa conquête que le nom d'Africain * : Nihil ex ea, nisi œgnomen referens. Vainqueur d'Antiochus en Asie , où, après deux consulats et un triomphe , il avait bien voulu servir sous son jeune frère, en qualité de lieutenant général, même intégrité, même désintéressement. Il se contenta de lui avoir conquis le nom d'Asiatique, avec l'honneur du triomphe. Tant de gloire ne pouvait manquer de lui susciter des ennemis, et par conséquent des accusateurs^ . Il était inattaquable du côté de l'intérêt. On l'accusa d'ambition : que dans la guerre d'Antiochus il s'était comporté en dictateur plutôt qu'en lieutenant du consul ; que lui seul avait réglé avec le roi vaincu les conditions de la paix; qu'il semblait n'avoir entrepris cette expédition que pour montrer à la troisième partie du monde ce qu'il avait déjà persuadé aux deux au- , très, qu'il était l'unique chef de l'empire romain ; qu'il avait
" TiT. Liv., De bell. Pun., I. X.
' Fl., I. I[,c. 6.
' TiT. Liv., De bell, P/m., 2, liv. VIT.
* V^AL. Max., 1. III, c. 7.
' TiT. Liv., I, XXXYJÏI.
même disposé en maître des trésors de TAsie , ou du moins connivé à la dissipation que son frère en avait faite. Deux tribuns factieux le citent à comparaître devaht le peuple , pour répondre en forme sur tous ces articles. Scipion savait gagner des batailles , mais il ne savait pas faire le personnage d'accusé : Major animus erai, quam ut rem esse sciret '. Il comparut néanmoins au jour marqué. Il monte sur la tribune aux harangues : Tribuns, dit-il, vous m'accusez! Romains , écoutez ma défense. A tel jour qu'aujourd'hui , je vainquis Annibal et je vous rendis maîtres de Carthage. Les dieux vous ont accordé , sous mes auspices , plusieurs autres belles journées. Allons tous au Capitole pour en rendre de solennelles actions de grâces, et priez-les, avec moi, de vous donner beaucoup de princes qui vous servent avec autant de fidélité que moi. Sa défense , qui était toute rom!aine, plut aux Romains : tous les ordres de l'État le suivirent au Capitole. Amis ,' ennemis , les tribuns mêmes se voyant abandonnés, furent obligés d'accompagner son triomphe. Mais ce ne fut point encore là le plus beau triomphe de sa vie. Maître du sénat et du peuple , maître des armées , il pouvait aisément opprimer par la force les ennemis de sa gloire. Non. « Je leur ai montré ce que je puis , faisons ce que je dois. » La guerre civile était inévitable si , après un tel éclat, il fût demeuré à Rome. Il se retire dès le jour même à sa maison de campagne pour sauver sa patrie, une seconde fois , par une retraite plus belle que toutes ses victoires.
En est-ce assez , Messieurs , pour démontrer le pouvoir que l'amour de l'ordre ou du beau moral a toujours conservé dans le monde malgré la corruption générale? Je n'ai tiré mes exemples que des nations les plus fameuses par leur politesse. Je vous en aurais pu montrer jusque dans le sein de la barbarie , et vous savez qu'Alexandre * en trouva
• TiT. Liv., I.XXXVIIT.
» QUIKT. ClfRT., I. vu.
parmi les Scythes mômes : l'amour de Tordre est un feu allumé dans nos cœurs par un souille divin; nulle autre force ne le pourra jamais éteindre. £n vain les hommes soulèvent contre lui les passions les plus violentes, il en restera toujours quelques étincelles au fond de leur âme ; et souvent il ne faudra qu'une étincelle pour le rallumer tout à coup avec éclat, du moins par des actes passagers de vertus héroïques , semblables à ces flammes subites qui sortent par intervalle des cendres d'un embrasement mal éteint. C'est une barrière que la Providence a opposée dans tous les siècles aux progrès de la corruption. Dieu a laissé les peuples s'égarer dans leurs voies par un effet de sa justice. Mais, par un effet de sa bonté, il a su mettre des bornes à leurs égarements; c'est lui-même qui nous en assure. Il a inspiré des législateurs pour leur donner des lois qui les retinssent dans l'ordre par l'amour naturel de la justice et de la société : Per me reges régnant, et legum conditores justa decernunt '. Il a éclairé des sages pour les instruire , en réveillant dans leurs cœurs l'amour de la sagesse, de la science et de la vertu : Ego habiio in consilio, et eruditis intersum cogitationibus. Et parce que les lois sans les mœurs, parce que les instructions sans les exemples sont des digues trop faibles contre le torrent des vices , il a suscité parmi eux des âmes généreuses pour en arrêter le cours par des traits de modération , d'équité , de prudence , de force et de courage si frappants , qu'ils ne pouvaient s'empêcher d'y reconnaître quelque .chose de divin : Meum est consilium, etœquitas, mea est prudentia, mea est fortitudo. Socrate attribuait à une impression intime de la Divinité sur son cœur l'amour qui le portait à la sagesse. Les Romains attribuaient au même principe les vertus du grand Scipion. Sénèque le philosophe en a même fait une maxime générale dans ce fameux passage : Miraris homims ad Deos ire?
' Prov., c. 8.
i90 ESSAI SUB LE BEAU.
Jkus ad homineB venit, Imo, quod propius est , in hommes venit. Nulla sine Deo hona mens est ' . Et à quelle autre cause pourrions-nous attribuer les victoires que les païens mêmes ont quelquefois remportées sur la nature , quand ils ont voulu écouter la raison? Malgré la distance des lieux et des temps , nous sommes encore frappés de ces grands exemples de vertu, quand nous les lisons dans l'histoire : nous en sommes touchés souvent jusqu'aux larmes : les ^^ndes âmes par sympathie, les âmes les plus communes par émulation ; que dis-je? les plus vicieuses mêmes, par un reste de raison qui leur fait toujours estimer la vertu, quelles abandonnent, plus que le vice qu'elles suivent. C'est ma der« nière preuve du pouvoir naturel de Tamour du beau moral sur le cœur humain, qui était ma principale proposition.
Messieurs ,
N*esl-il pas étrange que Thomme qui s'aime tant, aime si peu à se connaître? ou plutôt, s'il aime si peu à se connaître, ne serait-ce point parce qu'il s'aime tant? Mais encore, puisqu'il a pour lui-même un amour si tendre , pourquoi ne peut-il se résoudre à vivre dans la solitude pour jouir de luimême plus à son aise? On s'aime quelquefois jusqu'à l'adoration, et à peine se trouve-t-on seul vis-à-vis de son idole, que l'on ne songe qu'à lui échapper. Cest là effectivement , disait le plus sensé de nos poè'tes , la source fatale de toutes les occupations tumultueuses des hommes :
Que crois-tu qu'Alexandre, en ravageant la terre, Cherche parmi l'horreur, le tumulte et la guerre ? Possédé d'un ennui qu'il ne saurait dompter, 11 craint d*élre à soî-méme, et cherche à s'éviter '•
Ce n'est pas seulement la maladie des rois, c'est un mai épidémique , et , en ce point , nous ne voyons partout que des Aiexandres. Ils craignent sans doute que s'ils venaient à se mieux connaître, ils ne s'en estimassent beaucoup moins, et, par conséquent, qu'ils ne s'en aimassent moins dans la même proportion. Je ne veux pas leur dire que le malheur ne serait pas fort grand ni pour eux ni pour les autres. Mais s'il n'y a que cette appréhension qui les empêche de rentrer en eux-mêmes pour se connaître à fond , je prétends leur faire voir que plus ils se connaîtront de cette sorte , plus ils
s'estimeront, et que s'ils ne s'en aiment pas plus, ils s'aimeront beaucoup mieux, plus utilement pour eux-mêmes, et plus agréablement pour tout le monde.
C'est, Messieurs, la matière de ce discours, dans lequel je me propose d'examiner avec vous les merveilles de notre âme.. Tous les siècles où il y a eu des esprits attentifs en ont été frappés jusqu'à une espèce d'extase. Platon et toute son académie, chez les Grecs; Cicéron et Sénèque, chez les Romains , nous la représentent comme une image de la Divinité. Vous savez que le grand législateur du peuple de Dieu nous en donne précisément la même idée dans l'histoire de la création du monde. Mais qu'avons-nous besoin d'attestations étrangères pour nous en convaincre? Notre ame nous est trop présente pour que des merveilles dont nous sommes les spectateurs continuels puissent longtemps se dérober à notre attention. Il s'agit do les développer.
Pour nous borner, dans un sujet si vaste, il nous suffira de considérer les deux principales :
4**. Les merveilles de notre àme dans ce qu'elle découvre en elle-même du premier coup d'œil, comme le fond de sa nature.
2**. Les merveilles de notre àme dans ce qu'elle découvre comme hors d'elle-même , ou dans les idées qui lui représentent les objets extérieurs comme dans leurs images naturelles.
C'est-à-dire, Messieurs, que j'entreprends de vous mener dans le monde intelligible. Ma proposition effraiera peut-être certaines âmes timides et paresseuses , qui pourront croire que je vais les embarquer dans un pays lointain. Mais pour les ramener, je leur déclare que je ne les ferai point sortir d'elles-mêmes; c'est là, au contraire, que je les rappellerai sans cesse , pour confronter mes paroles avec le témoignage de leur propre conscience. En est-ce assez pour obtenir une audience favorable?
Oublions, pour un moment, que nous avons un corps ;
c'est le moyen le plus sûr pour bien connaître notre time. Quel est donc le premier objet que nous apercevons dans notre esprit ainsi concentré dans lui-même? c'est assurément notre pensée, ou, si l'on veut, un être qui pense, qui pense à lui-même actuellement , parce qu'il l'a ainsi voulu , et qui peut, quand il lui plaira, penser à toute autre chose. Mais où nous conduira une réflexion si commune ?
C'est par la raison même qu'elle est si commune que nous la prenons pour principe , et nous n'aurons pas besoin d'une philosophie plus profonde pour découvrir dans notre âme des merveilles infiniment supérieures à tout ce que le monde visible nous étale de plus brillant ; que c'est une substance une et simple; qu'elle est active et d'une action si prompte que nul mouvement corporel ne la peut égaler; enfin, que dans le même temps indivisible , elle se trouve dans tous les lieux où elle veut être. Parcourons, en peu de mots, ces trois sublimes caractères qui déjà nous montrent , dans le fond de notre àme , une image sensible de la Divinité.
Que notre âme soit une et simple de sa nature , c'est-àdire une substance essentiellement indivisible , nous ne croyons pas que personne en ait jamais douté sérieusement. Mais, en tout cas, c'est à l'âme elle-même que j'en appelle; je dis à une âme attentive à ses connaissances actuelles, à ses volontés ou à ses désirs, à ses sensations agréables ou désagréables. Dans l'état où je la suppose, peut-elle douter un moment que la substance qui connaît en elle ne soit la même qui veut et qui désire ; que la substance qui veut ou qui désire, ne soit la même qui sent le plaisir ou la douleur ; en un mot, que la substance qui aime le plaisir comme un bien , ne soit la même qui hait la douleur comme un mal ? Disons plus ; n'est-il pas évident que c'est l'unité ou la simplicité de son être qui lui rend témoignage de sa supériorité sur le corps qu'elle anime ? Car de là , prenons-y garde , cette immense capacité que nous sentons dans notre âme de recevoir, non pas successivement comme le corps, mais tout
IM sua l'amb.
a la fois, tant de modificationi diflërentes, souvent même de Qontrairw; de les recevoir, difr-je, non pas oomme le corps, les unes dans une partie de sa substance , les autres dans une autre, mais toutes réunies indivisiblement dans elle* même tout entière, sans ndélange et sans confusion. Je vois de ia lumière; j'entemis du bruit; je sens la chaleur du feu; j'aperçois la Bgure de cette table; je distingue tous les asBis* tants, chacun par son air particulier, Tun sérieux, Fautre riant, celui-ci attentif , wcelui-là distrait. Mais, en disiin** goant ici tant d'objets différents, je ne puis me distinguer de moi-même qui les distingue, et je ne crains pas non plus, Messieurs, que vous vous distinguiez de vousnnèmes, ^ qui les distinguez encore mieux que moi. Malgré cette multitude infinie d'impressions différentes que nous distinguons actuellement dans notre âme» nous sentons bien qu'elle de^ meure toujours une et simple, et quiconque oserait nier de la sienne ce que nous affirmons de la nôtre, serait assurément une âme douMe, qui démentirait sa propre conscience.
L'activité de notre âme , qui est une autre preuve sensible de sa simplicité , n'est pas moins admirable. Est-il sur la terre , est-il dans le ciel même un mouvement qui la puisse égaler? Celui de la lumière est le plus rapide que nous connaissions dans la nature. Les nouveaux astronomes lui font parcourir 460 millions de lieues en six ou sept minutes, c'est^ à-dire environ 4 millions de lieues par seconde. Quelle ra'piditél Le grand Cassini, avec tous les anciens, la croit encore plus prompte. Il soutient que la propagation de la lumière est instantanée, c'est-à-dire qu'elle se fait en un instant physique. Mais, quelque rapidité que nous lui donnions , 8cra-t*elle jamais comparable à celle de la pensée ? Je veux m'élever jusqu'au ciel de Saturne « à 300 millions de lieues de la terre; m'y voilà. Je veux monter plus haut, jusqu'au ciel des étoiles fixes , dont on compte ia distance à la terre , non plus par des millions de lieues , mais par des
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millions de millions; j'y suis rendu. Je veux parcourir les douze fameuses constellations qui composent le zodiaque ; le soleil ne les parcourt qu'en douze mois ; je les ai toutes parcourues en moins de temps qu'il n'a fallu pour en prononcer le nom.
Mais enfin , n'ètes-vous pas fatigué d'une course si longue et si rapide? Comment le serais-je? rien ne m'a résisté en chemin , ou plutôt, je me suis trouvé à mon terme sans avoir eu besoin de passer par le milieu ; je n'ai eu qu'à vouloir et je me suis vu dans les cieux sans quitter la terre. La simplicité de notre âme est donc une espèce d'immensité qui la rend présente en même temps, et au terme d'où elle part, et au terme où elle veut arriver. C'est ce que chacun de nous reconnaît mille fois le jour par son expérience. Voici une preuve qui ne sera peut-être que pour les philosophes.
A qui appartiennent toutes ces beautés qui forment la décoration de l'univers? cette lumière brillante que je vois dans le soleil et dans les astres? ces couleurs si agréables que je vois sur la terre, dans nos prés, dans nos jardins, dans nos campagnes? Les attribuerons-nous aux corps qui on paraissent revêtus, ou à notre âme qui les voit? Je réponds à cette question par une autre. De quoi les corps sontils capables? de figures et de mouvements, de s'arrêter tout court ou de reculer en arrière à la rencontre les uns des autres, de frapper nos organes et d'y causer des ébranlements. Mais rentrons dans nous-mêmes. Est-ce là proprement ce que nous entendons par la lumière ou par les couleurs? Tout le monde philosophique sait aujourd'hui qu'elles ne sont ni des figures ni des mouvements , ni , comme on parlait autrefois, des qualités répandues sur la surface des corps, comme une tapisserie sur la muraille. Il est vrai que nous les y rapportons par un instinct presque irrésistible ; mais il n'est pas moins vrai que la raison, attentive à l'idée du corps, nous démontre qu'elles ne sont réellement ni ne peuvent être que des sensations de notre âme, instituées par
la nature pour nous faire distinguer les objets visibles par les différentes impressions que nous recevons à leur présence; pensée si naturelle , qu'il est surprenant qu'il ait fallu attendre l'analyse du grand Descartes pour nous en convaincre pleinement. Je crois néanmoins que les anciens philoeophes nous en ont donné la première ouverture, quand ils ont dit que la lumière et les couleurs formellement prises ne peuvent être des qualités matérielles.
Or, de là, Messieurs, quel changement de scène dans l'univers! Voilà donc notre àme transportée, pour ainsi dire, non-seulement par son intelligence, mais par ses sensations mêmes dans tous les objets que nous voyons dans le ciel et sur la terre. Elle voit sa propre substance partout où elle voit de la lumière et des couleurs : et ce monde visible, à qui nous prêtions tant de beautés, n'est qu'un vaste édifice partagé en divers appartements, dont les murs seuls appartiennent à la matière, mais dont la teinture, qui en fait le plus bel ornement, nous appartient en propre; c'està-dire à notre âme , qui , en contemplant cette riche décoration du monde, est elle-même et la spectatrice et le spectacle qu'elle admire sans le savoir.
Je conclus ce premier article : une simplicité de substance qui va jusqu'à l'unité indivisible ; une activité d'opération que la rapidité des corps célestes ne peut égaler ; une espèce d'immensité d'être qui la rend présente en même temps partout où il lui plaît. C'est ce que notre âme découvre en elle-même du premier coup d'œil. Que lui découvrira un second regard?
Une merveille encore plus digne de son admiration ; cette lumière intérieure , que nous ne pouvons mieux définir que par ces belles paroles de Salomon : un soleU d'intelligence, qui éclaire notre esprit pour le conduire dans la recherche de la vérité ; un soleil de justice qui luit à notre cœur, pour le diriger dans tous ses mouvements : je veux dire ce trésor inépuisable d'idées lumineuses qui nous rendent capables de science et de vertu : en un mot, la raison.
Je souhaiterais, Messieurs, que la matière des idées où nous allons entrer fût aussi agréable qu'elle est importante : si importante, dit le plus grand philosophe de l'antiquité chrétienne, saint Augustin *, que sans cette connaissance il n'est pas possible de rien savoir parfaitement. In quihus iania vis consiituitur, ut, nisi his intellectis, sapiens esse nemo possit. Mais son importance même sera peut-être un désagrément pour un certain peuple d'esprits qui ne sont pas fort curieux de la beauté de leur âme ; il faut donc ici me résoudre à courir le risque de les ennuyer un peu en leur promettant néanmoins de ménager leur délicatesse autant que mon sujet me le permettra.
Ainsi , d'abord, je laisse aux disputes des philosophes la question épineuse de l'origine des idées. Je me borne au certain , à leur existence dans tous les esprits , et à leurs propriétés les plus manifestes , surtout à celles où la grandeur de notre âme paraît plus sensiblement; et, pour ne rien dire qui ne soit à la portée la plus commune , je me restreindrai encore à nos idées les plus simples ; à celles des lignes et des figures de la géométrie la plus triviale ; et enfin à celles de l'ordre et de la justice, qui, par leur influence dans les mœurs , nous doivent être les plus familières.
Je sais , Messieurs , que l'existence des idées dans tous les esprits, sans exception, dans celui même des enfants, paraît un grand paradoxe à bien des personnes. On croit volontiers, sans autre examen , que notre âme , quoiqu'essentiellement raisonnable , vient au monde sans raison , plongée dans les ténèbres d'une ignorance totale. Mais ne pensera-t-on jamais qu'il y a une lumière véritable qui luit dans ces ténèbres de notre enfance? Les plus illustres philosophes de Tantiquité profane et chrétienne en ont été convaincus. Platon y est formel en mille endroits de ses ouvrages ; et saint Augustin , après lui , soutient que nous apportons en naissant tous les
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principes des sciences et des arts, gravés dans nos esprits par les mains du Créateur. Nous croyons même que , dans le fond , tout le monde en convient avec eux. Et si quelqu'un s'avisait de réclamer en paroles contre un sentiment si naturel, je n'aurais qu'à lui demander pourquoi un père envoie ses enfants aux écoles d'arithmétique? N'est-ce point là supposer manifestement qu'ils ont les idées des nombres dont on veut qu'ils apprennent le calcul? Car, s'ils ne les avaient pas, comment un maître s'y prendrait-il pour les leur donner? Que dirait-on d'un homme qui entreprendrait d'enseigner la science des couleurs à un aveugle-né , ou la musique à un sourd de naissance? Un maître d'arithmétique pourra donc bien expliquer à un enfant les termes de son art. Voilà ce que j'entends par le mot de nombres : un, deux, trois, quatre, etc.; et voici les caractères qui les représentent sur le papier, 4,2,3,4, etc. Mais si votre disciple n'avait pas dans son esprit les idées qu'il faut attacher à ces termes ou à ces caractères; s'il n'avait pas les mêmes idées que vous y attachez vousrmème , comment pourrait-il vous entendre? et conunent pourriez- vous lui apprendre les règles de votre art, qui sont très-certainement autre chose que des termes ou des chiffres? Or, il vous entend sans peine; et vous l'enseignez avec succès. Je vous laisse à tirer la conséquence.
Il en est de même des idées des lignes et des figures géométriques. Platon nous en donne une démonstration sensible dans son fameux dialogue intitulé Mènon, Socrate^ qui est toujours son principal interlocuteur, avait avancé que nous naissons tous savants; que nous naissons, par exemple, tous géomètres. Ménon, quoique assez philosophe poiu* un homme de qualité , n'en voulait rien croire. Il s'agissait do le convaincre. Que fait Socrate? Il fait venir un enfant qui n'avait jamais entendu parler de géométrie , dans lequel il ne suppose que la connaissance des termes les plus vulgaires : ce que c'est qu'une ligne droite, un angle, une figure, un
triangle , un carré , un cercle ; et tenant à la main un carré décrit sur un carton : Venez, Anytuâ, lui dit-il (c'était le nom de l'enfant), et répondez-moi. Gomment nommez-vous cette flgiire? — Un carré. — Qu'est-ce que vous entendez par un carré? — J'entends une figure terminée par quatre lignes droites, et par quatre angles égaux. — Fort bien. Mais si je divise les quatre côtés de cette figure, chacun en deux parties égales, en tirant deux lignes droites au travers, qu'en arrivera-t-il? — Ces deux lignes droites se couperont en un point au milieu de la figure, et la diviseront en quatre autres petits carrés tous égaux. — Vous croyez donc, Anytus, que le carré du côté entier est quadruple du carré de sa moitié? — Cela est manifeste. — On peut donc dire , en général , que le carré d'une ligne double d'une autre est quadruple du carré de cette autre ligne? — Assurément. — Souvenez- vous-en bien pour la suite. Peut-on faire un carré double de celui que je vous montre là? — Qui en doute? — Mais pour faire ce carré double, quelle est la ligne droite que vous prendriez? — Je prendrais une ligne double. — Prenez-y garde, Anytus : vous venez de m'avouer que le carré d'une ligne double d'une autre est quadruple du carré de cette autre ligne. — Pardon , Socrate , je me suis trompé ; il faut que la ligne que vous me demandez soit moins que double du côté de ce carré-là. Mais je voudrais savoir de combien? — N'allons pas si vite, continuez seulement à me répondre. Si, dans ce carré, je tire d'un angle à l'autre une ligne droite, que j'appelle une diagonale, en combien de parties le divisera-telle? — En deux triangles égaux. — Et si je tirais deux diagonales? — En quatre , qui seraient aussi tous égaux entre eux. — Je tire en effet une diagonale dans ce carré; et sur cette diagonale je construis un second carré dans lequel je tire deux diagonales, en prolongeant les côtés inférieurs du premier; considérez bien la figure totale qui en résulte. Combien renferme-t-elle do triangles? — Cinq , tous égaux ,
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dont il y en a un, que voilà, qui est commun à vos deux carrés. — Combien y en a-t-il dans le premier? — Deux. — Combien dans le second? — Quatre. — Ne peut-on pas conclure de là que le carré de la diagonale d'un carré est au carré du côté comme 4 est à 2? — Rien de plus certain : je vois cela aussi clairement que 2 et 2 font 4. — Et où le voyez-vous? — Et où le verrais-je que dans mon esprit?
Eh bien , Ménon , vous ne vouliez pas me croire quand je vous disais que nous naissions tous savants. Croyez-en du moins ce petit géomètre , qui , sans avoir étudié en géométrie, vient de répondre si juste à mes questions géométriques, n en a trouvé dans lui-même tous les principes, il en a tiré les conséquences. Il s'est trompé une fois, il est vrai; mais en consultant mieux ses idées , il a aussitôt reconnu son erreur. Il savait donc aussi les règles du raisonnement sans avoir étudié en logique.
La conclusion de Socrate, qui est aussi celle de saint Augustin dans son Traité de la grandeur de VAme ' , est que, dans les sciences démonstratives , nul homme ne peut rien enseigner à un autre homme; que ce qu'on appelle art Renseigner, dans un maître, n'est que l'art d'interroger son disciple avec méthode pour lui faire découvrir la vérité dans son propre esprit; et que ce qu'on appelle apprendre, dans un disciple, n'est proprement que développer, par son attention, ses propres idées, dont l'existence, dans tous les esprits , est par conséquent indubitable.
Ce premier point établi , passons à leur nature. Mais pour éviter toujours les matières qui seraient tant soit peu douteuses , je ne donnerai encore pour exemple que les idées des nombres et celles des figures géométriques. II n'y a point là de pyrrhonisme à craindre. Jamais pyrrhonien n'a douté de l'arithmétique lorsqu'il a fallu compter son argent, ni de la
' IJb. lî, âe Uh. Arbit., ii. 4, c. 2.
géométrie quand il a été question de mesurer sa terre pour en connaître la valeur.
Quel est donc le premier attribut essentiel que nous découvrons dans les idées qui nous éclairent dans ces deux sciences incontestables? D'abord nous voyons qu'elles sont toutes fixées par la nature à ne représenter, chacune à part, qu'un seul objet à l'exclusion de tout autre : l'idée de quatre à ne représenter que deux fois deux , et celle du carré à ne représenter qu'une figure terminée par quatre lignes droites égales, et par quatre angles droits. Jamais principe ne mérita mieux le nom d'axiome ou de notion commune.
Or, de là, que s'ensuit-il? un torrent de conséquences qui sont visibles à tout l'univers; c'est-à-dire que les idées de l'arithmétique et de la géométrie sont immuables, qu'elles sont immenses dans leur étendue , qu'elles sont éternelles et nécessaires. Bornons-nous à ces trois conséquences immédiates de notre principe. On devinera sans peine toutes les autres.
Les idées des nombres et les figures géométriques sont immuables. En doutez-vous? Changez donc l'idée de quatre en celle de trois ou de cinq , et celle du carré en celle du triangle ou du pentagone. Elles sont immenses dans leur étendue. En quel lieu de la terre ne les trouvons-nous pas reçues, et partout les mêmes? La géométrie des Chinois n'a point d'autres figures que celles des éléments d'Euclide que nous enseignons en France : leur arithmétique a des chiffres différents des nôtres; mais , dans les comptes que nous avons à régler avec eux dans le commerce , nous remarquons bientôt que les idées des nombres ne sont ni chinoises ni françaises, mais de tous les pays du monde.
Elles sont éternelles et nécessaires. Quand est-ce que le nombre 4 aurait commencé d'être égal à 2 fois 2? et quand le carré pourra-t-il cesser d'être divisible par ga diagonale en deux triangles égaux?
Mate quoi! vous donnez donc à nos idées le caractère de rinfini?Non, Messieurs. Comment pourrais-je leur donner un caractère que je n'ai pas? Je dis seulement que telle est leur nature, que cela est manifeste à quiconque est capable de Fattention la plus légère ; et s*il vous restait encore làdessus quelque doute, je vous prierais, pour le dissiper dans le moment, de vous répondre à vous-mêmes sur deux petites questions :
Premièrement, quel est le nombre des nombres, ou la somine totale de la progression naturelle 4,2, 3 , i , etc. , poussée aussi loin qu'elle peut aller? N'est-il pas visible que le nombre des termes de cette progression est innombrable , et que leur somme totale , en les additionnant selon la valeur des chiflires qui les expriment , est encore plus innombrable? Voilà donc l'infini dans l'objet de l'arithmétique. Et, en effet, il y a aujourd'hui un art de nombrer qui ne se propose rien moins que de calculer des progressions infinies.
£n second lieu, quel est le nombre de toutes les figures possibles? Je ne dis pas de toutes les figures , en y comprenant les solides ; je ne dis pas même de toutes les figures planes, en y comprenant les curvilignes; je ne dis pas même de toutes les figures planes rectilignes , en y comprenant les irrégulières; je demande seulement quel est le nombre de toutes les figures planes rectilignes, qu'on appelle des polygones réguliers, en comptant depuis le triangle équîlatéral , qui est à la tête , puis le carré , ensuite le pentagone, l'exagone, etc. , jusqu'au polygone, qui aurait le plus grand nombre de côtés possibles? Ce nombre a-t-il des bornes , ou plutôt peut-on dire qu'il en puisse avoir sans une contradiction manifeste ? Voilà donc encore l'infini dans l'objet de la géométrie. Et, en efibt, nous considérons le cercle, avec Archimède, comme un polygone régulier d'un nombre infini de côtés; ou, avec Euclide, comme une figure curviligne régulière, terminée par un nombre infini do
points mathématiques y autre infinité plus grande encore que la première.
Ces deux questions résolues en produisent une troisième. D'où vient à nos idées cette réalité objective infinie que nous ne pouvons y méconnaître ? Consultons la lumière des notions les plus communes. Point d'effet sans cause , et sans une cause proportionnée à la grandeur de son effet. Le principe est évident par la seule intelligence des termes , d'effet et de cause. Quelle en est la conséquence naturelle ? Il faut donc nécessairement qu'il existe un être infini, vivant et intelligent qui soit le premier auteur de nos idées. Je ne dirai \yas de quelle manière. Cela est peut-être inexprimable. Mais malgré nos distractions continuelles qui nous détournent d'un si grand objet , nous sentons bien que c'est là uniquement que notre esprit peut se reposer. Jusque-là inquiets, nous cherchons toujours , sans pouvoir jamais nous arrêter nulle part. Mais, prenons-y garde, cette inquiétude même, dit saint Augustin ' avec sa profondeur ordinaire , cette inquiétude qui nous fait senth* si vivement notre limitation , nous fait sentir en même temps la grandeur de notre àme , dont rien de fini ne peut remplir la capacité.
Je vous prie , Messieurs , de ne vous point lasser dans la contemplation de vous-mêmes. Nous n'avons encore considéré , dans notre àme, que les idées qui nous rendent capables de science , qui est le mérite de l'esprit. Considérons enfin celles qui nous rendent capables de vertu , qui est le mérite du cœur. Nous avons eu soin , pour abréger, de les réduire toutes à une seule : à l'idée de Tordre ou de la justice.
Quelle nouvelle lumière vient ici nous éclairer Àur la grandeur de notre àme ? Nous voyons dans cette idée , non plus des vérités spéculatives , dont la connaissance ne fait que des savants; nous y découvrons des vérités pratiques, des
' Conf., u XUI, c. 8.
règles de mœurs , dont la connaissance fait des sages , c'est* à-dire , pour ne rien laisser d'obscur dans une idée si belle , des vérités qui , en nous montrant l'ordre essentiel qui règne entre tous les êtres que nous connaissons , Dieu , notre âme, les corps, nous montrent en même temps l'ordre naturel qui doit régner dans nos jugements, dans nos affections, dans notre conduite à leur égard. C'est la loi générale que tous les anciens législateurs ont prise pour la base de leurs ordonnances. Le désordre avait tout renversé dans le monde. Ils entreprirent d'y rétablir l'ordre, qui est par conséquent, dans son idée primitive, une loi éternelle , immuable , nécessaire , puisqu'elle est fondée sur la subordination essentielle des êtres inférieurs aux supérieurs , du corps à l'esprit, et de l'esprit créé à TEsprit créateur ; en un mot , une loi dans laquelle toutes les intelligences lisent leurs droits et leurs devoirs , comme une espèce de code universel.
Voulons-nous, Messieurs, nous en convaincre par une preuve sensible ? Allons partout où il nous plaira , par mer ou par terre , nous trouverons , en divers climats , des mœurs bien différentes. Mais ce premier principe de la morale que dans notre société, soit avec Dieu, soit avec les autres hommes , c'est l'ordre ou la justice qui doit régler, à leur égard, notre estime, notre amour, notre conduite , nous le trouverons partout aussi connu que les axiomes des géomètres. N'importe en quel langage on nous l'exprimera , cette loi n'est ni grecque , ni latine ; elle est écrite en toutes les langues, ou plutôt en une seule , dans la langue universelle du genre humain, qui est la raison. Le plus barbare des peuples de l'ancienne Asie , les Scythes , qui , attaqués par Alexandre , lui députèrent pour lui reprocher ses brigandages , déguisés sous le nom de conquêtes, en sont des témoins célèbres dans l'histoire ; et les sauvages de l'Amérique , qui , dans une occasion pareille , on firent autant aux Espagnols pour leur demander do quoi droit ils venaient usurper leurs terres, nous démontrent mieux que tous les
raisonnements du monde quMl y a une loi de justice reconnue par tous les hommes.
Et pourquoi les hommes , qui en ont un besoin continuel pour leur sûreté réciproque, refuseraient-ils de la reconnaître ? Nous savons que Dieu lui-même la reconnaît pour la loi inviolable de sa providence. Les hommes , ou plutôt certains hommes corrompus , qui ne jugent du gouvernement divin que par les maximes de la politique humaine, voudraient nous persuader que l'Être suprême n'a , pour toute règle, que sa volonté. Non; il en a une autre, qui est l'ordre éternel de sa justice , et il s'en fait honneur. Nous avons pour garant sa parole , que Ton me permettra bien de citer dans une académie chrétienne. C'est à ce tribunal qu'il appelait autrefois son peuple ingrat et rebelle ; c'est là qu'il voulut bien les prendre eux-mêmes pour juges entre eux et lui. Habitants de Jérusalem, leur disait-il par la bouche d'un ambassadeur extraordinaire *, jugez-moi , jugez- vous. Judicaie inter me et vineam meam. Qu'ai-je dû faire, et que n'ai-je point fait pour en remplir toutes les conditions? yiwitcate. N'était-ce pas leur dire manifestement : Il y a une justice éternelle , qui est notre loi commune ; je lui remets ma cause, et je consens qu'elle vous juge, même par votre bouche? Quelle est donc encore , Messieurs , par cette nouvelle considération , la grandeur de notre âme ? Nous avons l'honneur de vivre avec Dieu sous une même loi.
Mais afin que l'on ne m'accuse pas, dans une question que la seule raison peut décider, de recourir à une autorité trop accablante , voulez-vous que nous consultions la pure philosophie? Je le veux; celle même des païens me suffira. Toute l'école de Platon , qui était si nombreuse , adopte notre principe, comme un axiome dans la morale, et le plus grand des philosophes romains , Cicéron *,. le démontre en
* Is., c. 5, n. 3.
' Cic, I, de Leg.
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forme dans son premier livre des Lois. Sou raisonnement mériterait d'être écrit en caractères d'or dans tous les traités de jurisprudence. La première société de Tbomme est avec Dieu , dit-il en propres termes : Prima homini cum Deo soçietoi e8t. Or, sans loi , point de société. Donc Dieu et les hommes ont une loi commune , qui est la raison étemelle. Qum cum sUUx, lege consocicUi homines cum Diis putondt tumus. Admirons , en passant , ce merveilleux accord de la philosophie naturelle avec la révélée , sur un principe qui est le fondement de la vraie morale, et dans lequel seul, par conséquent, on doit chercher le véritable esprit des lois divines et humaines. Mais ne perdons pas de vue notre objet principal.
A cet honneur de vivre en société avec l'Être suprême , sous la direction d'une même loi , que peut-on encore ajouter? un degré de grandeur, qui met le comble à tous les autres. Notre âme est libre; c'est la dernière merveille que nous allons y considérer.
Placée, par sa nature , entre tous les objets qui peuvent contribuer à la rendre heureuse , entre les biens de l'esprit et les biens du corps , elle se voit sollicitée sans cesse , tantôt par les uns et tantôt par les autres , comme une reine dont chacun s'empresse de briguer les faveurs. Us n'oublient rien pour faire valoir leurs droits : les biens du corps , par des sentiments vifs et impérieux, et les biens de l'esprit, par une lumière douce et engageante. Cependant , que fait-elle ? toutes les fonctions d'une souveraine. Elle écoute , elle délibère, elle décide. C'est le témoignage que se rend notre âme à tous les instants du jour, et non-seulement elle voit comparaître à son tribunal une foule d'objets bornés qui tâchent de suppléer au défaut de leurs titres par leur multitude, l'Être infini' lui-même y vient plaider sa cause, et souvent il la perd. N'en soyons pas surpris : c'est que le monarque de notre société, en nous donnant l'être , nous a laissé, dit-il lui-même , entre 'es mains de notre conseil ; chacun maître
chez soi , et dans un état de liberté qui est une image sensible de notre indépendance.
Oui, Messieurs, quoique nés ses sujets, il traite avec nous , si j'ose ainsi dire , comme de couronne à couronne. Il n'a point voulu commander ni à des esclaves , qui ne lui rendraient que des services forcés, ni à des statues, qui n'auraient de mouvement que par des ressorts, dont lui seul tiendrait en main la détente, ni enfin à des automates , qui auraient bien en eux-mêmes le principe de leurs mouvements, mais un principe déterminé à son effet par une force irrésistible. Quel honneur lui ferait une telle obéissance ? et quel honneur nous ferait-elle à nous-ménies? Il a voulu régner sur un peuple d'âmes libres. Ainsi , quoique engagés à son service par le serment de la nature , nous sommes, par notre liberté , comme une espèce d'armée de volontaires, qui ne le servons qu'autant qu'il nous plaît. C'est même par là , et par là uniquement , que nous sommes capables de mérite et de vertu ; c'est par là uniquement que nous pouvons acquérir un droit véritable aux récompenses de notre général , en combattant sous ses ordres. Nous l'osons môme dire , un droit de justice qui sera d'autant mieux fondé , que nous combattrons plus librement. Nous pouvons quitter le service : il vaincra bien sans nous. Mais si nous le quittons , nous paierons bientôt la peine d'une liberté mal entendue ; nous sentirons bientôt que nous sommes nés trop grands pour servir un autre maître. Nous disions, il n'y a pas longtemps, que rien de fini ne peut remplir la capacité de notre esprit. Nous sentirons de même , et encore plus vivement , que notre cœur n'est qu'un vide immense . quand il ne possède que des objets bornés. J'en abandonne la preuve à vos expériences passées, présentes et futures.
Telle est, Messieurs, la grandeur de notre âme ; elle tient à l'infini de toutes parts. Je vous l'avais bien promis, que l'homme no perdrait rien à se bien connaître. Outre la gran-
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deor des sentiments qne lui donnera cette connaissance , il y trouvera le secret incomparable de s'estimer sans vanité , et de s'aimOT sans amour-propre. Il s'estimera sans vanité , parce qu'il n'estimera plus dans' lui-même que ce qui lui est commun avec tous les autres hommes, et il s'aimera sans amour-propre , parce qu'il n'aimera plus dans lui-même que l'image du Créateur.