‹ Œuvres philosophiques du père AndréChapitre 98 sur 136 · SUR L'UNIOX DE L'AME ET DU COUPS · texte numérisé non relu

SUR L'UNIOX DE L'AME ET DU COUPS

Messieurs ,

Plus nous avançons dans la connaissance de l'homme, plus nous y rencontrons de merveilles. Nous voici parvenus à la plus étonnante. C'est l'union de l'ûme et du corps, d'une âme qui pense , qui juge et qui raisonne , et d'un corps qui n'est capable que de figure , de mouvement ou de repos ; d'une substance active, qui tend sans cesse à une fin , qui délibère sur les moyens , qui se détermine à prendre les uns plutôt que les autres; et d'une substance purement passive , indifférente à tout par elle-même , qui ne peut être ni mue, ni déterminée que par une force étrangère ; en un mot, d'un esprit qui, par la simplicité de son être, exclut essentiellement toute composition de parties, et d'une portion de matière organisée , qui en contient nécessairement une infinité dans le moindre de ses organes. Quelle distance n'a-t-il point fallu franchir pour unir ensemble deux natures si hétérogènes? Et si nous n'étions forcés, par une expérience continuelle, à les reconnaître unies dans nous-mêmes, qui nous aurait jamais pu persuader qu'une telle union fût possible ? En effet, Messieurs, attention, s'il vous plaît : Supposons, pour un moment, que nous avons été créés, comme les anges , dans un état de pure intelligence ; comment s'y prendrait-on pour nous faire concevoir la possibilité d'une substance composée d'un esprit et d'un corps? Nous diraiton , avec les philosophes : consultez l'idée de l'esprit? Nous n'y verrions qu'un être intelligent , un esprit pur, qui n'a que faire d'un corps ni pour exister, ni pour être heureux.

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Nous dirait-on : consultez Fidée du corps ? Nous n*y verrions qu'une masse informe , ou , si Ton veut , une belle statue , qui nous laisserait assurément sans réponse. Nous dirait-on enfin : consultez l'idée de la toute-puissance du Créateur? Nous attendrions peut-être encore à croire la chose possible que nous la vissions exécutée.

Le récit admirable que nous en avons dans l'histoire de la création du monde ' achève de nous faire sentir la grandeur de l'entreprise. Car, prenons-y garde , quelle différence entre la manière dont Fauteur sacré nous raconte la production des autres créatures et celle de l'homme? C'est une réflexion naturelle qui se présente à tous les lecteurs attentifs. Quand Dieu tire du néant les êtres qui composent le monde purement matériel, il y procède avec une rapidité qui nous étonne. Il dit, et tout est fait : le ciel et la terre , la lumière et le firmament, le soleil et les astres , les herbes et les plantes, les animaux aquatiques et aériens, les animaux terrestres, les reptiles et les quadrupèdes. L'historien sacré court sur ces merveilles du Créateur presque aussi vite que la parole qui leur a donné l'être. Dixit, et factura est. Mais vient-il à la création de l'homme, sa plume s'arrête; il semble que Dieu délibère ; il tient une espèce de conseil , et il dit : Faisons l'homme à notre image. Il ne dit pas, comme il venait de le faire à l'égard des animaux et des plantes , que les eaux ou que la terre produisent l'homme ; il y met lui-même la main , si j'ose ainsi parler. Il ne le produit pas tout entier à la fois , mais à deux reprises , pour nous en faire mieux distinguer les deux substances composantes. Il construit d'abord un palais magnifique pour y loger dignement son image; il en distribue les dedans; il en orne les dehors avec un art digne de l'architecte , et après l'avoir fini , le souffle de sa bouche y répand un esprit semblable au sien pour y régner sous ses ordres.

* Gen., 1.

Après cela , Messieurs , peut-on douter que l'union de l'âme et du corps ne soit, dans i ordre de la nature , le plus grand miracle du Créateur? car de quoi était-il question? Il s'agissait d'établir une communication intime entre deux substances qui ne peuvent rien avoir de commun , ni point de contingence pour se joindre , ni canal intermédiaire pour se transmettre leurs influences, ni attraction réciproque pour se jeter l'une à l'autre des chaînes mutuelles , comme deux aimants qui s'attirent , ni unisson harmonique pour se concerter ensemble comme deux cordes sonores montées sur le même ton dans un instrument de musique.

Mais ce n'est là qu'un miracle de puissance, et mon principal dessein est de vous y montrer un miracle de sagesse dans les lois que l'auteur de la nature a portées pour former les nœuds de cette union merveilleuse. Miracle de sagesse que nous y remarquons surtout en deux points :

^°. Dans la manière dont il unit l'àme à son corps, et par lui à tout l'univers.

2*^. Dans la nature du pouvoir qu'il a donné à l'àme sur son corps, et par lui sur toute la terre.

Au reste, Messieurs, quoique mon «ujet paraisse un peu métaphysique, je ne demande ici, pour me rendre intelligible à tout le monde , que les connaissances les plus communes parmi les gens de lettres. Il y aura pourtant quelques endroits où votre pénétration me sera d'un grand secours, et vous me permettrez quelquefois d'y compter. Entrons en matière.

Pour associer l'àme et le corps dans un commerce réglé , que fallait-il faire? Point de société sans un intérêt commun qui en lie les membres. Il fallait donc, s'il était possible, intéresser les deux parties contractantes à leur mutuelle conservation. Mais le corps est un stupide, incapable de prendre intérêt à rien ; il n'y a qu'un esprit qui puisse avoir des attentions et des soins. C'est donc l'àme qu'il fallait intéresser à la conservation du corps. Mais comment ? Car, que lu»

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peut importer cette conservation? Immortelle de sa nature, elle y doit être pour le moins très-indifférente. Le Créateur saura bien l'y rendre sensible. Il n'aura qu'à faire dépendre son bonheur ou son malheur actuel du bon ou du mauvais état de son associé; moyen immanquable pour engager Famé dans tous les intérêts du corps. C'est dans ce dessein qu'il a porté deux lois générales, dont voici la teneur :

4®. Que l'âme se jugera intimement présente partout où son corps se trouvera , comme si elle en était inséparable.

2®. Que l'âme aimera son union avec le corps , comme si elle ne pouvait subsister sans lui , ou du moins être sans lui pleinement heureuse.

On me demandera peut-être qui m'a révélé ces deux lois du Créateur ? Je ne répondrai que par des faits constants.

Cest en conséquence de la première que , par des jugements naturels et invincibles, nous rapportons toutes les modifications de notre âme à quelques parties de notre corps, comme si elle y résidait par une présence locale: nos pensées à la tête, comme si elles s'y formaient; nos affections au cœur, comme s'il en était le siège; nos sensations agréables ou désagréables à d'autres organes, au pied , par exemple, ou à la main, comme si c'était eux qui sentissent le plaisir ou la douleur. Nous savons néanmoins le contraire; nous savons, à n'en pouvoir douter, que ce n'est ni la tête qui pense , ni le cœur qui aime , ni le pied ou la main qui sentent. Il y a longtemps que les philosophes, qui savent remonter jusqu'aux idées primitives des choses , nous en ont donné la démonstration , et la seule philosophie du bon sens nous en aurait bien pu persuader sans eux. Cependant, malgré cette intime persuasion, qu'arrive-t-il? Que l'on vienne à nous piquer la main , adieu notre philosophie; aussitôt nous disons, avec Iç vulgaire, que nous avons mal à la main ou que la main nous fait mal. Nous ne songeons plus que, quand nous aurions le bras coupé, mille expiTiences nous a])prennenl que nous y pourrions encore

sentir ou rapporter la même douleur; preuve démonstrative qu'il n'y a que l'âme seule qui soit capable de sentiment comme de pure intelligence. Ainsi , nous pouvons bien , dans la théorie, réformer tous ces jugements naturels qui semblent confondre l'âme avec le corps , ce qui était nécessaire pour justifier la loi du Créateur contre l'accusation d'imposture. Mais il a fallu en même temps que nous ne pussions les réformer dans la pratique de peur que l'union de l'âme n'en fût affaiblie aux dépens de la conservation du tout admirable qui en résulte.

Or, Messieurs, dans ce dessein, la sagesse divine pouvaitelle prendre une voie plus infaillible pour parvenir à son but? Il ne fallait pas renfermer tellement l'âme dans le corps qu'elle ne pût en sortir pour considérer d'autres objets , c'eût été la rendre prisonnière dans son propre palais. Mais il ne fallait pas non plus qu'elle en pût sortir de manière que leur union en fût interrompue , c'eût été abandonner le corps à des accidents trop funestes par l'absence de sa souveraine. Quel était donc le milieu à prendre entre ces deux extrémités? Il fallait que l'âme pût sortir du corps en y demeurant toujours.

C'est le chef-d'œuvre de sagesse que l'auteur de la nature exécute si divinement par les cinq espèces de sensations qu'il a liées aux cinq espèces d'organes que nous appelons nos sens extérieurs. Arrêtons-nous ici un moment pour admirer cette première merveille.

Quoi de mieux ordonné que nos sens pour répandre notre âme dans tout l'univers sans donner la moindre atteinte à son union avec le corps, ou plutôt pour l'y répandre par cette union même? D'abord le tact ou le toucher la répand, si j'ose ainsi dire , dans tous les nerfs où elle se transporte au premier mouvement extraordinaire qui les flatte ou qui les blesse , non-seulement pour y donner une stérile attention , mais pour prendre part au bien ou au mal qui leur arrive. C'est le seul de nos sens qui se concentre tout entier

règles de mœurs , dont la connaissance fait des sages , c'est' à-dire , pour ne rien laisser d'obscur dans une idée si belle , des vérités qui , en nous montrant Tordre essentiel qui règne entre tous les êtres que nous connaissons , Dieu , notre âme, les corps, nous montrent en même temps l'ordre naturel qui doit régner dans nos jugements, dans nos affections, dans notre conduite à leur égard. C'est la loi générale que tous les anciens législateurs ont prise pour la base de leurs ordonnances. Le désordre avait tout renversé dans le monde. Ils entreprirent d'y rétablir l'ordre , qui est par conséquent , dans son idée primitive, une loi éternelle , immuable , nécessaire , puisqu'elle est fondée sur la subordination essentielle des êtres inférieurs aux supérieurs , du corps à l'esprit, et de l'esprit créé à l'Esprit créateur ; en un mot , une loi dans laquelle toutes les intelligences lisent leurs droits et leurs devoirs, comme une espèce de code universel.

Voulons-nous, Messieurs, nous en convaincre par une preuve sensible? Allons partout où il nous plaira, par mer ou par terre , nous trouverons , en divers climats , des mœurs bien différentes. Mais ce premier principe de la morale que dans notre société, soit avec Dieu, soit avec les autres hommes , c'est l'ordre ou la justice qui doit régler, à leur égard , notre estime , notre amour, notre conduite , nous le trouverons partout aussi connu que les axiomes des géomètres. N'importe en quel langage on nous l'exprimera , cette loi n'est ni grecque , ni latine ; elle est écrite en toutes les langues, ou plutôt en une seule , dans la langue universelle du genre humain , qui est la raison. Le plus barbare des peuples de l'ancienne Asie , les Scythes , qui , attaqués par Alexandre , lui députèrent pour lui reprocher ses brigandages , déguisés sous le nom de conquêtes, en sont des témoins célèbres dans l'histoire ; et les sauvages de l'Amérique, qui , dans une occasion pareille, en firent autant aux Espagnols pour leur demander de quoi droit ils venaient usurper leurs terres, nous démontrent mieux que tous les

raisonnements du monde qu'il y a une loi de justice reconnue par tous les hommes.

Et pourquoi les hommes , qui en ont un besoin continuel pour leur sûreté réciproque, refuseraient-ils de la reconnaître ? Nous savons que Dieu lui-même la reconnaît pour la loi inviolable de sa providence. Les hommes , ou plutôt certains hommes corrompus , qui ne jugent du gouvernement divin que par les maximes de la politique humaine, voudraient nous persuader que l'Être suprême n'a , pour toute règle, que sa volonté. Non; il en a une autre, qui est l'ordre éternel de sa justice , et il s'en fait honneur. Nous avons pour garant sa parole , que l'on me permettra bien de citer dans une académie chrétienne. C'est à ce tribunal qu'il appelait autrefois son peuple ingrat et rebelle; c'est là qu'il voulut bien les prendre eux-mêmes pour juges entre eux et lui. Habitants de Jérusalem, leur disait-il par la bouche d'un ambassadeur extraordinaire ', jugez-moi , jugez- vous. Judicaie inter me et vineam meam. Qu'ai-je dû faire, et que n'ai-je point fait pour en remplir toutes les conditions? /tu/ecate. N'était-ce pas leur dire manifestement : Il y a une justice éternelle , qui est notre loi commune ; je lui remets ma cause, et je consens qu'elle vous juge, même par votre bouche? Quelle est donc encore , Messieurs , par cette nouvelle considération , la grandeur de notre âme ? Nous avons l'honneur de vivre avec Dieu sous une même loi.

Mais afin que l'on ne m'accuse pas, dans une question que la seule raison peut décider, de recourir à une autorité trop accablante , voulez-vous que nous consliltions la pure philosophie? Je le veux; celle même des païens me suffira. Toute l'école de Platon , qui était si nombreuse , adopte notre principe, comme un axiome dans la morale, et le plus grand des philosophes romains , Cicéron ",. le démontre en

' Is., c. 5, n, 3.

' Gic, I, de Leg,

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rhéroïsme. Ils souffrent tout : le trépan , la sonde , le fer et le feu , Tamputation des membres. Pourquoi ? pour retenir leur âme dans un misérable tronçon qui n'a presque plus la figure humaine. Mais enfin, pourra-t-on me dire, que répondrez-YOUs à Fexemple de Caton , qui eut le courage de se donner la mort? Dites la folie ou la vanité. Caton haïssait la servitude plus que la mort, et plus que la servitude, le déchet de sa réputation stoïcienne; c'est tout ce que peut prouver son exemple; et nos soins mélancoliques en font tous les jours autant que lui , sans qu'on en puisse rien conclure contre l'efficacité de la loi du Créateur.

Nous concevons néanmoins qu'il y a des objets que nous pouvons raisonnablement aimer plus que la vie. C'est qu'il y a des lois sacrées qui nous y attachent : à Dieu, comme à l'auteur de notre être ; à notre prince , conrnie au chef de notre société; à l'État, comme au corps politique auquel nous appartenons; à nos amis, à nos parents, comme à d'autres nous-mêmes. Faut-il s'étonner qu'en certaines circonstances l'amour que nous leur portons puisse aller quelquefois jusqu'à leur sacrifier notre "vie ? Mais cela même ne démontre-t-il pas que nous l'aimons ? car , si nous n'aimions pas la vie , serait-ce un sacrifice de la donner pour eux?

Soit donc encore mis au nombre des merveilles de l'union de l'âme avec le corps son amour constant pour cette union. Ce qui peut-être justifie la pensée du grand Descartes : que tout considéré , il y a toujours plus de bien que de mal dans la vie. Mais il ne faut pas nous écarter de notre sujet.

Après avoir expliqué la manière dont le Créateur unit notre âme au corps, je viens au pouvoir qu'elle y exerce; et par lui sur toute la terre. Nouveau sujet d'admiration où je vous prie, Messieurs, de me suivre.

Dans le dessein que Dieu avait d'unir un esprit à un corps, que voulait l'ordre éternel qui est sa loi inviolable? Il vou-

lait sans doute qu'il y eût de la subordination entre les deux substances qui composent l'homme, et, par conséquent, que la seule des deux qui est capable de commander, fût chargée du commandement, c'est-à-dire que Tàme inûniment supérieure au corps par sa qualité d'intelligence , eût le pouvoir de le gouverner sous les ordres de leur commun maître.

Ainsi , Messieurs , permettez-moi d*égayer un peu la matière par une image. Nous pouvons considérer notre corps comme une place de guerre dont le souverain nous a confié la garde ; mais une place d'une espèce bien singulière : mobile et organisée , semblable à ces tours ambulantes qu'on employait autrefois au siège des villes. C'est l'idée sensible sous laquelle nous Talions représenter pour en bien connaître l'état, avant que d'examiner la nature du pouvoir que nous y exerçons.

D'abord, le souverain n'a rien oublié pour bien munir notre gouvernement. Le corps de la place, la tète et le cœur, est revêtu de murs solides. On y a pourtant laissé , par raisons de génie , quelques endroits faibles , mais en leur donnant de bons dehors pour les couvrir, des bras que nous pouvons porter partout en cas d'attaques , et afin de nous garantir des surprises , on y a posé des sentinelles tout à la ronde ; les yeux et les oreilles dans la tète pour veiller à tout ; les yeux plus haut pour découvrir de plus loin l'ennemi quand il est en présence ; les oreilles aux deux côtés pour entendre le bruit de sa marche , quand il veut nous prendre en flanc ou par derrière , et dans tout le reste du corps un autre sens très-vif et très-alerte pour crier aux armes dans les périls pressants.

Mais il serait inutile de nous crier aux armes si nous n'en avions pas. L'auteur de la nature y a pourvu. Nous en avons d'admirables , tant offensives que défensives ; des mains promptes pour repousser l'ennemi ou pour l'attaquer; des pieds agiles pour le poursuivre , quand nous sommes les plus

318 sua L*U£UON DE L'AME ET DU CORPS.

ièrtfl, oa pour faire une sage retraite quand nous sommes les pluftfoibkss. Ajouleique dans Fintérieur de la place nous ne manquons pas de troupes. Le sang et les esprits vous en four-* Dissent des meilleures, qui sont toujours prêtes à nos ordrœ. Mais enfin, une garnison s*épuise à force de combattre , et, <piand ^e est trop aflhiblie, nous avons besoin de troupes auxiliaires. Il fallait donc que la place eût une porte de seccMirs pour les y faire entrer. La bouche foit admirablement eeCte fonction. Les troupes étrangères, qui sont les aliments, y passant; mais après avoir été bien examinées à la porte pour nous assurer si elles sont amies ou ennemies. Cest pourquoi le goAt y est oontinnellement sur le qul-vive. Mais sont^lles entrées dans le corps de la place, voici la merveille : ces ironpes étrangères se naturalisent presqu'en un moment, el deviennent tout à coup des troupes nationales, non par une fiction de droit, comme dans les naturalisations politiques, mais réellement et par une véritable conversion de leur substance en la nAtre. Jamais place fut^Ue munie avec tant d*art pour une bonne défense ?

Tel est, Messieurs, Vétat du gouvernement qui nous est confié. Ce qu'il fallait d'abord connaître. Quelle est la nature du pouvoir que le souverain nous y a donné ? Rien do plus digne de nos admirations par trois circonstances :

4*. Par le choix des parties du corps dont il nous a soumis les mouvements;

î*. Par la loi qu*il a portée pour en rendre Tobéissance plus prempte à nos ordres ;

3*. Par Fadresse qu'il a mise dans nos organes pour sup=pléer à leur force, pour dompter tous les corps étrangers les uns par les autres, et pour les assujettir, malgré leur résistance, à nos volontés.

Tant de nouvelles matières vous effraieront pcut^trc. Ne craignez pas; nous ne ferons que les toucher légèrement, et autant qu'il sera nécessaire pour en découvrir leâ profondeurs à votre pénétration.

DISCOURS. 2i9

Un grand poëte a dit d'Auguste qu'il partageait Tempiro du monde avec Jupiter :

IHtisum imperium cum Jove Cœsar habet.

Nous pouvons dire avec plus de vérité que l'auteur de te nature a bien voulu partager avec nous l'empire de notre corps : partage absolument nécessaire , je ne dis pas seule* ment pour nous en rendre le gouvernement plus facile, mais pour nous le rendre possible, comme nous Vallons faire voir en peu de mots.

Tous ceux qui ont la plus légère teinture de l'anatomie ou de la construction intérieure du corps humain , savent qu'il faut une intelligence infinie pour en connaître tous les ressorts. La vue simple nous y en découvre une infinité, Le microscope est venu , qui nous y en a découvert une infinité encore plus grande , et à mesure que cet œil nouveau se perfectionne , on y en découvre tous les jours un plus grand nombre , et on peut bien assurer que la fin du monde ani« vera plutôt que la fin des découvertes que nous y avons encore à faire.

Que si , pour connaître seulement tous les ressorts de la machine que nous animons, il faut une intelligence infinie, combien plus n'en faudrait-il pas pour la maintenir en état? Pour former le sang dans le cœur, qui est le principe de la vie ; pour le conduire de cette source dans les canaux destinés à le porter dans tout le reste du corps ; pour le ramener au cœur par les veines; pour en extraire, dans son cours, les particules propres à la nourriture de chacun de nos organes, sans donner à Tun ce qui ne convient qu'à Tautre; pour en tirer les liqueurs qui les doivent humecter, de peur qu'ils ne se démontent par trop de sécheresse ou de roideur; surtout pour en exprimer les esprits, pour en remplir le ceiv veau , qui est comme l'arsenal de la place ; enfin, pour de là les répandre dans tous les nerfs et dans les muscles qui sont nos principales forces mouvantes.

22Ô Sim L*UNION DE L'aME ET DU CORPS.

Ce n'est pas tout. La machine ainsi montée, combien plus encore d'intelligence ne faudrait-il pas pour en faire jouer les ressorts bien à propos? Pour les mouvoir, tantôt tous ensemble sans les brouiller, tantôt chacun séparément sans rompre leur liaison ; pour en proportionner tous les mouyenients au besoin, dans tons les cas innombrables où la machine se pèat rencontrer par mille hasards? Et si notre Âme avait été chargée de cet immense détail d'attentions mécaniques, aurait-eUe jamais pu suffire à tant de soins?

Aussi Dieu l'en a-t-il dispensée par le partage merveilleux qu'il a fait avec elle des fonctions du gouvernement. H s'est féeervé tout l'intérieur de la place , en se contentant de nous en confier les dehors les plus importants : la tète, les yeux, la bouche, les bras, les jambes; c'est à peu près tous les organes qu'il a soumis à notre empire immédiat, ou du moins les seuls qui demandent ici notre attention. Et, afin de nous en faciliter les mouvements, qu'a-t-il fait encore? Attention digne de sa sagesse I il a mis dans leur structure les dispositions les plus favorables au jeu qu'ils doivent avoir à nos ordres. Je veux dire qu'il a eu soin de les rendre mobiles autour de certains centres ou de certains axes de circonvolution. La tête autour du cou, comme sur un pivot, pour la tourner sans peine au besoin ; la prunelle de Tœil autour de son centre, pour diriger nos regards du côté qu'il nous plait ; la bouche , qui est la porte des vivres , autour de ses gonds, pour s'ouvrir à leur approche; les jambes et les pieds autour de leurs articulations pour les aller chercher, s'il le faut ; les bras et les mains autour de leurs emboîtements, pour les jeter dans le corps de la place; tout cela, prenons-y garde , pour nous donner l'honneur de concourir avec lui à la subsistance du département même, dont il s'est réservé la principale administration.

Sans entrer là-dessus. Messieurs, dans un plus grand détail, qui serait infini, quelle prévoyance du Créateur dans le choix des parties du corps qu'il a soumises à notre em-

pire ! Quelle sagesse dans les dispositions qu'il y a ménagées pour nous faire ol)éir ! mais quelle profondeur de politique divine dans la loi quMl a portée pour en rendre l'obéissance plus prompte ! Le succès de notre gouvernement dépendait de cette promptitude. C'est le principe qu'il y a suivi.

Dieu a voulu que le monde existât, et il existe; que tous les corps qui le composent fussent en mouvement , et ils y sont; qu'ils observassent dans leurs mouvements de certaines règles , et ils les observent. Voilà l'idée d'une autorité bien absolue. C'est l'image du pouvoir de notre âme sur les organes du corps qu'il a soumis à notre empire immédiat. Je n'ai qu'à vouloir pour les mettre en mouvement. Je ne délibère pas sur les moyens ; il n'est pas même besoin que je les connaisse ; et les plus ignorants sont obéis au premier ordre comme les plus savants. Je veux tourner la tète , elle se tourne; je veux étendre les bras, ils s'étendent; je veux marcher, mes pieds sont en marche ; hâter le pas, ils courent ; m' arrêter , ils s'arrêtent ; je veux actuellement parler, je parle; la mémoire me fournit des idées; la langue articule des sons ; l'organe de la voix y donne le ton qu'il me plaît. Combien d'opérations ensemble qui ne me coûtent qu'un simple désir, comme la formation de l'univers n'a coûté qu'une parole au Créateur de l'univers !

D'où vient à des organes sourds , dont je ne connais ni les ressorts, ni le jeu, cette obéissance rapide qu'ils connaissent encore moins? Et d'où. Messieurs, peut-elle venir, que d'une loi portée dans le conseil du Créateur pour nous associer avec lui au gouvernement de notre corps? loi digne de son instituteur. C'était la voie la plus courte et la plus sûre pour nous rendre maîtres de la place; pour nous mettre en état d'y faire une longue défense ; de la secourir à point nommé dans les besoins pressants ; de la garantir contre les surprises; d'éviter avec adresse ou de surmonter avec courage les attaques de l'ennemi. En un mot , nous avons , si, j'ose ainsi dire , sa toute-puissance à commandement pour

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