DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XIX
qu’ils impriment à quelque corps, chacune de ces choses étant un changement qui arrive par l’entremise de l’Ame.
Notre définition peut convenir également bien à l’action de Dieu , et à Dieu dans ce que nous ne pouvons concevoir. Nous concevons qu’il agit en tant qiéil produit quoique chose hors de lui; car alors c’est un changement qui se fait par le moyen d'un être existant par lui-même : mais avant que Dieu eût rien produit hors de lui, n’agissait-il point, et aurait-il été de toute éternité sans action? Question incompréhensible, si pour y répondre il faut pénétrer l’essence de Dieu, impénétrable dans ce qu’elle est par elle-même. Les savants auront, beau nous dire sur ce sujet que Dieu , de toute éternité, agit par un acte, simple , immanent et permanent : grand discours, et si l’on veut respectable, mais sur lequel nous ne pouvons avoir des idées claires'.
Pour moi (pii, comme le dit expressément l’apôtre saint Paul, ne connais naturellement le Créateur que par les créatures, je ne puis avoir d’idée de lui naturellement qu’autant qu’elles m’en fournissent , et elles ne m’en fournissent point sur ce qu’est Dieu sans aucun rapport à elles. Je vois bien qu’un être intelligent comme l’Autour des créatures a pensé de toute éternité. Si l’on veut appeler agir, à l’égard de Dieu , ce qui est simplement penser ou vouloir, sans qu’il lui survienne nulle pensée, nulle modification , nul changement , je ne m’y oppose pas. Et si la religion s’accorde mieux de ce terme, agir, j’y serai encore plus inviolablement attaché; mais au fond la question ne sera toujours que de nom; puisque, par rapport aux créatures, je comprends ce que c’est qu'agir, et que c'est ce même mot qu’on veut appliquer 'à Dieu, pour exprimer en lui ce que nous ne comprenons point.
323. Au reste, je ne comprends pas même la vertu et le principe d’agir dans les créatures, j’en tombe d’accord. Je sais qu’il y a dans mon Ame un principe (pii fait mouvoir mon corps ; je ne comprends pas quel en est le ressort , mais
c'est aussi ce que je n’entreprends point d’expliquer. La vraie philosophie se trouvera fort abrégée si tous les philosophes veulent bien, comme moi, s’abstenir tle parler de ce qui manifestement est incompréhensible. Pour finir ce chapitre, expliquons quelques termes familiers dans le sujet qui fait celui de cet article.
324. 1°. Agir, comme j’ai dit, est en général, par rapport aux créatures, ce qui se passe dans un être par le moyen duquel il arrive quelque changement ;
2°. (’e qui survient parce changement s’appelle effet; ainsi agir et produire un effet , c’est la même chose;
3°. L’être , considéré en tant que c’est par lui qu’arrive le changement , je l’appelle rause;
4°. Le changement, considéré au moment même où il arrive, s’apj>elle, par rapport à la cause, action;
5°. L action, en tant que mise ou reçue dans quelque être, s’appelle passion ; et eh tant que reçue dans un être intelligent qui lui-même l’a produite, elle s’appelle acte; de sorte que dans les êtres spirituels on dit d’ordinaire que Y acte est le terme de la faculté agissante , et Y action l’exercice de cette faculté ;
6°. La cause, considérée au même temps par rapport à l’action et à l’acte , je l’appelle causalité. La cause , considérée en tant que capable de cette causalité, je l’appelle puissance ou faculté. Telles sont les idées les plus nettes que j’aie pu me former des termes qui servent parmi les philosophes à exprimer certaines précisions qu’il est important de faire quelquefois.