TROISIÈME PARTIE. • — CHAP. IV
dans les circonstances. Or l'entendement ne lui a point représenté ce meilleur absolu avant sa propre et libre détermination; c’est donc la volonté seule qui se détermine entre deux meilleurs ( pour dire ainsi) , et qui fait le meilleur absolu par son choix. Parlons juste : l’âme alors choisit, et par un même mouvement elle juge meilleur ce qu’elle choisit. Or, en tant qu’elle le choisit et qu’elle s'y porte, cela s'appelle volonté; en tant qu’elle le juge meilleur, cela s’appelle entendement : ces différences (pi on apporte entre l’entendement et la volonté n’étant que divers regards d’un mouvement de l’âme, qui est le même réellement, et (pii sous diverses faces reçoit divers noms.
•129. Le bon ou le bien en général se prend donc pour un objet quel qu’il puisse être, où se porte la volonté préférablement à un autre objet; et, dans ce sens-là , on dit que la volonté se porte toujours nécessairement au bien ou à ce (pii est bon.
Plus communément le mot bon ou bien se prend pour l’objet auquel la volonté a coutume de se porter ; mais faisant abstraction si elle s’y porte actuellement ou ne s’y porte pas. Ainsi les plaisirs des sens sont-ils appelés bons et des biens, et quand un philosophe chrétien y renonce, les mondains le regardent comme un homme qui a la simplicité de quitter ce qui est bote.
-130. Mais cette seconde notion du bon ou du bien paraît défectueuse, puisque, même indépendamment de la philosophie ou du christianisme, ce qui est bon pour la plupart ne l’est pas pour quelques-uns. Le vin de Champagne est bon , et il ne Pest point pour moi qui ne l’aime pas; la musique est un bien , c’est à dire un extrême plaisir pour les uns , et c’est un mal , c’est-à-dire un ennui pour quelques autres. Cependant la dénomination du bon ou du bien se donne aux choses auxquelles on a vu que la volonté humaine se portait le plus fréquemment ; mais elle peut ne s’y. porter pas, et elle se porte quelquefois ailleurs qu'aux objets qui ,
dans l’ usage ordinaire, s’appellent bons. Nul de ces objets n'est donc le bien absolu auquel la volonté se porte toujours nécessairement.
431. Mais Dieu n’est-il pas un bien absolu? Oui, sans doute , en tant qu’il est le seul objet auquel nous devons nous porter, et qui puisse satisfaire la volonté quand eHe voudra s’y porter; mais il n’est pas le bien ou le bon absolu, en tant que le bon ou le bien est l’objet auquel la volonté se porte actuellement et nécessairement, puisque la volonté ne se porte ni nécessairement ni toujours à Dieu, et qu’en cela même est son crime.
432. Dans ce sens-là encore nos inclinations les plus naturelles ne sont pas précisément notre bien , parce que nous ne les suivons pas toujours , et qu’il est très-raisonnable souvent de ne les pas suivre ou d’v résister. Lors donc que l’on dit que la volonté libre se porte toujours et nécessairement au bien ou à ce qui est bon , je ne vois pas que cela doive signifier autre chose, sinon qu 'elle se porte toujours à l’objet où elle se porte; en sorte que l’action par laquelle elle s’y porte préférablement à un autre objet est dite choix , et cet objet , en tant que la volonté s’y porte , est dit bon ou bien.
433. J’ai dit la volonté libre; car il est en nous un penchant qu’on appelle aussi volonté, qui est nécessaire en nous, et qui nécessairement nous fait désirer en général d’ôtre heureux. Il ne le faut pas confondre avec nos inclinations particulières qui nous portent à tel ou à tel objet en particulier, auquel la volonté se porte ou ne se porte pas, selon qu’il lui plait et à sa liberté.
434. Par ces réflexions il demeurera constant que l’acte d’entendement ne fait et ne met rien au bien , pris dans sa précision formelle, c’est-à-dire dans la précision de cette préférence que donne la volonté à un objet plutôt qu’à un autre. 0r, comme la volonté se porte tantôt à l’un et tantôt à l’autre , ces objets sont appelés et censés le bon et le bien,