‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 144 sur 174 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la matière des corps.

480. Plusieurs définissent la matière, ce que chaque choseci de commun avec une autre; et la forme, ce qu'il y a de particulier en chaque chose, et ce qui la distingue de toute autre. Je n’aurais nulle peine à admettre ces notions : mais en les admettant, il faudra dire aussi, ce qu’on n’entendrait peut-être pas sans quelque répugnance, que, même à l’égard des esprits, il se trouve de la matière et de la forme; puisqu’ils ont quelque chose de commun, savoir, Y intelligence ; et quelque chose de particulier, savoir, ce qui fait chacun d eux tel esprit, et non un autre.

481. Si l’on prétend que ce qu’on dit être commun aux esprits , n’est, à proprement parler, qu’une ressemblance ,. j’en tomberai d’accord; mais ce qu’on dit être commun à différents corps, n’est aussi qu’une ressemblance. Rien de co qu’est réellement un être particulier, ne fait partie d’un autre être : ou bien un être serait au même* temps deux êtres , ce qui est. incompréhensible.

QUATRIÈME • PARTIE. — CHAP. I'r.

482. Mais ce qui était du froment , n’est-il pas présentement du pain , et ne sera-t-il pas du sang, et après demain de la chair? Or, dans ces quatre substances, n’y a-t-il pas quelque chose de commun ; en sorte que ce qui était la substance de l’un devient, au moins en partie, la substance de ‘l’autre? Oui, sans doute, il y a quelque chose de commun dans ces quatre choses; mais ce qui s’y trouve de commun est la même substance, qui prend des noms différents à cause de ses différentes modifications. D’ailleurs, il ne se trouve actuellement rien de commun en différents corps, dont l’un soit froment, l’autre pain, le troisième sang . et le quatrième chair; il semble donc qu’il faudrait définir la matière, non ce qui est commun à différents corps, mais la sul>— stance qui successivement peut devenir plusieurs corps différents.

483. Par cette définition, l'idée de matière se trouvera nécessairement exclure les esprits. Nous n’avons nulle idée qu’un esprit puisse jamais, à l’aide de quelques modifications, devenir ni totalement ni en partie substance d’un autre esprit; au lieu que nous avons une idée très-distincte qu’une portion déterminée de matière, qui constitue présentement tel corps en particulier, peut très-bien , avec des changements de mouvement et de figure, devenir un tout autre

.corps, comme nous le voyons dans l’exemple cité du froment qui devient farine, de la farine qui devient pain, etc. Nous savons, sans en pouvoir douter, qu’il a passé quelque chose de la substance du premier successivement à tous les autres, et c’est cette substance que nous appelons matière.

484. Or, dans cette substance commune à plusieurs corps qui se succèdent l’un à l’autre, nous apercevons des qualités ou modifications comme : 1°. de pouvoir être mu , 2°. de ne pouvoir être naturellement dans le même lieu ou dans le même espace qu’occupe un autre corps, 3°. d'occuper en particulier et nécessairement une certaine mesure d’espace

ou d'étendue. Ces trois qualités sont ce que nous appelons : 1°. sa mobilité , 2°. son impénétrabilité, 3°. sa quantité.

485. Ces qualités sont naturellement inséparables de la matière même. Néanmoins, comme elles y font l’objet d’autant d’idées particulières, elles y peuvent être considérées l’une sans l’autro, notre esprit ayant la faculté de s’attacher à l’une de ces idées sans s’attacher à l’autre. Mais gardonsnous de juger séparables ou inséparables réellement les qualités d’une substance, dès là que nous les séparons ou que nous les réunissons par la seule opération de notre esprit et par l’usage de ce qu’on appelle des abstractions.

480. Si un sauvage, par exemple, n’avait jamais vu que des charbons allumés et qu’il n’eût pas l’idée d’un charbon éteint, il ne concevrait pas que le charbon pût demeurer ce qu’il est, en cessant d’être rouge pour devenir noir, n’y voyant rien de plus marqué que la couleur rouge : là-dessus, s'il allait se mettre en tête que l’essence de ce charbon consiste à être rouge, il se méprendrait grossièrement. Il est vrai que, dans sa pensée, le charbon cessant d’être rouge, cesserait d’être ce qu’il était auparavant; mais par là même le sauvage se tromperait : le charbon ne ferait que perdre une de ses modifications, sans perdre sa vraie essence. Appliquons ceci à notre sujet.

487. I". — Si , parce que nous n’avons jamais eu la vue ni; même aucune idée d’une matière sans quantité, nous prétendons en conclure que l’essence de la matière est la quantité, c’est conclure que l’essence du charbon allumé consiste dans la rougeur. Nous pouvons bien dire que , par voie de sensation et d’expérience, nous ne concevons pas que la matière puisse naturellement être sans quantité; mais nous ne pouvons ni ne devons conclure que le fond de sa substance ne puisse pas être absolument sans cela.

488. De plus, comme celui qui verrait le charbon allumé aurait tort de prendre précisément et totalement sa rougeur pour son essence, puisqu’il est d’autres qualités qui y sont

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