QUATRIÈME PARTIE. — CI1AP. I
aussi attachées que la rougeur, par exemple, la disposition à pouvoir s’enflammer ou à pouvoir s’éteindre , on aurait tort aussi de prendre dans la matière, précisément et totalement pour son essence, une de’ ses qualités préférablement à d’autres qualités qui y sont également attachées, et de dire que l’essence de la matière consiste dans sa mobilité plutôt que dans sa quantité, ou dans sa quantité plutôt que dans son impénétrabilité ou sa mobilité. En effet, de prétendre que ces deux dernières qualités sont des suites de la quantité, ce n’est rien avancer. Un autre prétendra que la quantité n’est qu'une suite de l’une des deux autres; et chacune de ces deux prétentions ne sera ni mieux fondée , ni plus raisonnable que l’autre (N. 227). L’expérience nous apprend que Ces trois, qualités forment dans notre esprit trois différentes idées, et que nous pouvons penser à l’une des trois sans penser aux autres, et par conséquent qu’elles sont indépendantes l’une de l’autre dans notre esprit.
489. Au reste, quand nous prononçons qu’elles sont inséparables , nous devons entendre selon Vordre naturel , duquel seul nous avons l’expérience et la connaissance; mais de savoir si absolument, et dans l’ordre surnaturel, elles ne sont pas séparables, c’est où nos sens, nos idées et notre esprit ne peuvent pénétrer naturellement.
490. On he peut assurer même que ces trois qualités réunies ensemble soient l’essence effective et réelle de la matière. A la vérité, ce peut bien être son essence métaphysique et représentée, c'est-à-dire de ce que notre esprit et notre
■idée nous représentent de plus caractérisé dans ce que nous appelons matière ou corps; mais il peut y avoir bien d’autres chosès que notre esprit ne nous y représente pas, n’en ayant pas seulement l’idée, qui n’a pu nous venir que par nos Sens. Or, la substance intime et la nature effective de chaque chose est toute autre que les simples qualités qui font impression sur nos sens (N. 1 1 4 et 1 99). De plus, dans le charbon allumé, sa rougeur est une qualité qui y réside, mais
elle n’est pas le sujet et le fond môme de la substance dans laquelle réside cette qualité.
•491. Qu'est-ce donc que cette rougeur dans le charbon? C’est une modification de la substance du charbon , disposé de telle sorte qu’il renvoie des rayons de lumière avec certaine réflexion propre à causer en moi un sentiment de couleur rouge. C’est bien une disposition de la chose, mais non pas la chose même. La disposition et la contexture qui font ce qu’on appelle du drap, ne sont pas la substance même du drap, puisque cette substance pourrait être et qu’elle a été, ’ sans cette disposition , quand le drap n’était que de la laine.
492. On voit, par les trois réflexions qué je viens d’exj>oser, trois titres pour faire apercevoir combien est peu solidement établie l’opinion de ceux qui font consister dans l’étendue l’essence de la matière. Ils n’ont pas aperçu qu’ils prenaient ici : 1°. une partie de ce qu’ils aperçoivent dans la matière pour tout ce qui en fait la constitution intime ; 2°. une qualité particulière de la matière pour toutes ses autres qualités; 3°. des idées abstraites de la matière pour la réalité de sa constitution. La matière est quelque chose d’étendu, comme la neige est quelque chose de blanc; sans que la blancheur fasse la constitution de la neige, non plus <pie l’étendue ne fait la constitution de la matière.
493. Lorsquo Descartes parut, la philosophie, sous beaucoup de grands mots, disait des choses peu intelligibles : c’est ce que lui et les siens ont fait apercevoir aisément et avec succès. Or, on s’est imaginé, qu’ayant raison dans ce qu’ils réfutaient , ils l’avaient également dans ce qu’ils établis- . saient, et c’est à quoi l’on s’est mépris. Ils ont rendu ridicule la philosophie ancienne, qui n'exposait que des abstractions au lieu de réalités : les cartésiens y ont substitué d’autres abstractions qui ne sont pas davantage des réalités.
494. Revenons. Qu’est-ce 'donc que l’on doit penser de la matière? Je réponds en trois mots : 1°. sa constitution intime et physique nous est inconnue ; nos sens n’y atteignent
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point ; 2n. scs qualités les plus sensibles sont l’impénétrabilité, la mobilité, la quantité; 3°. son caractère le plus distingué , et qui peut passer pour son essence métaphysique et représentée, c’est de pouvoir devenir successivement di déroutes sortes de corps, et peut-être toute sorte de corps, selon les différentes formes dont elle est susceptible.
495. J’ai dit peut-être; car est-il évident que toute partie de matière soit naturellement susceptible de toute sorte de mouvement et de figure , et qu’il n’v ait pas certains atomes qui soient incapables naturellement d’atteindre à la constitution de certains autres atomes? C’est sur quoi je n'ai pas vu qu'il se trouvât de démonstration.