‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 154 sur 174 · AUX CRITIQUES QU EN ONT ÉTÉ FAITES · texte numérisé non relu

AUX CRITIQUES QU EN ONT ÉTÉ FAITES

Je ne puis (a dit un critique), avec le sens commun, admettre des jugements sans principe antérieur ; les idées même innées, s'il y en avait, ne pourraient annoncer aucune vérité sans être la conséquence d’un principe. Si l’on comprend bien la diilicullé qu’on propose ici, elle sera à clic-meme sa propre résolution. Car admettant pour tous les jugements un principe antérieur, ce principe antérieur est lui-même un jugement, ou il ne l’est pas. S’il ne l’est pas, on n’en pourrait tirer jamais de conséquence , puisque toute conséquence est un jugement ou une proposition déduite de quelque autre jugement ou proposition. Si donc le principe antérieur est lui-même un jugement , il faut bien qu’il soit admis par le sens commun. Le critique voudrait-il admettre un principe indépendamment du sens commun ? Or ce principe antérieur, admis parle sens commun, est justement ce que j’appelle une des premières vérités dont je fais la recherche dans mon ouvrage.

Le critique voudrait réprouver une des propositions que je cite pour exemple des premières vérités. La voici : Ce que disent et pensent tous les hommes en tous les temps et en tous les lieux du monde, esterai. Cette proposition, dit-il, est une conséquence du principe antérieur qui est cclui-oi : que tous les hommes ne sont point d'accord à me tromper.

Je demande encore au critique : Ce principe antérieur est-il une première vérité, ou ne l’esl-il pas? S’il dit : Non, ce n’est donc pas

la clroso dont il est ici question , puisque nous ne parlons que des principes qui sont des premières vérités? S’il dit : Oui, son obje< tion retombe encore plus contre lui , puisqu’ alors voilà un principe qui n’a point de principe ultérieur , et qui manifestement est admis par le sens commun ; c’cst ce que j’appelle une première vérité ; de sorte qu’au pis aller, il n’y aurait qu’à substituer ses termes aux miens, et au lieu de mettre : Ce que pensent tous les hommes est vrai , on dirait : fous les hommes ne sont point d’accord à me tromper. Je lui donne à choisir; qu’il prenne à son gré; l’un ou l’autre est également la sorte de première vérité que je veux établir. Car il est indifférent que la première se lire de la seconde, ou la seconde delà première : pourvu que l’une et l’autre se renferment réciproquement, elles petivent indifféremment sc servir mutuellement ou de conséquence ou de principe ; comme je l’ai exposé , parlant des propriétés et de l'essence des choses. D’ailleurs il parait que si les hommes ne sont point tous d’accord à me tromper , cela vient de ce qu’ils pensent vrai, dans le point où ils pensent tous la même chose.

La critique fait bien du discours au sujet de cette proposition : Il y a quelque chose dans nous que j’appelle intelligence, et quelque chose qui n’est point cette intelligence et qu’on appelle corps ; en sorte que l'une a des propriétés différentes de l’autre. 11 veut montrer que cette proposition est la conséquence la plus compliquée , bien loin d’étre une première vérité. Pour aller le droit chemin , il n’avait qu’à montrer simplement de deux choses l’une , ou que la proposition dont il s’agit n’est pas une vérité, ou qu’étant une vérité elle n’est pas première vérité; c’cst ce qu’il n'a pu faire. En effet, pour montrer que ceci n est pas une vérité : Il y a quelque chose dans moi que j’appelle intelligence, et quelque chose qui n’est point cette intelligence , il faudrait que je pusse douter de mes sentiments les plus intimes. Car ne suis-je pas intimement persuadé qu’il est quelque chose en moi que j’appelle ma pensée, et quelque chose 'dans moi que j’appelle mon pied ou ma main; et d’ailleurs, que ma pensée actuelle n’est ni ma main ni mon pied ? Or ma pensée est ce ijue j’appelle intelligence , et mon pied ou ma main est ce que j’appelle corps ; c’cst donc une vérité et même un sentiment intime, qu’il est on moi quelque chose que j’appeHe intelligence , et quelque chose qui n’est point celle intelligence. Je conçois avec la

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même évidence el comme par la même vue , que l’une a des propriétés différentes de- l'autre. En effet, la pensée a pour propriété d’être certaine ou incertaine, agréable ou désagréable. , claire ou obscure ; sans avoir la propriété d’être menue ou grosse, blanche ou rouge; au lieu que mon pied, et tout ce qui est de mon corps cetume lui , a pour propriété d’être gros ou menu , long ou large , blanc ou rouge; sans avoir la propriété d’être certain ou incertain, clair ou obscur, etc. D’ailleurs si cette proposition est vraie , il y a dans moi quelque chose qui n'est poiut intelligence , ou V intelligence n’est pas le corps, ou une pensée ne se mesure ni an poids ni à l’aune (car l’une de ces propositions revient à l’autre) ; si , dis-je , cette proposition est vraie, elle est première vérité, car elle n’a point de vérité antérieure dont elle soit la conclusion. Quoi qu’il en soit, si certaines gens nient les premières notions communes, on ue peut avoir de démonstration contre eux ; on ne peut leur opposer que le sens ou le sentiment commun. A l’égard de ceux qufcne s'y rendraient pas, je n’ai point d’autre tribunal où les citer; et s’ils refusent de reconnaître cette juridiction , je me console de perdre mon procès contre eux.

I.e fond de la question et le but essentiel de mon traité est de montrer qu’il est des vérités on des jugements vrais , qui, pour être admis , n’ont pas besoin d’être prouvés par des jugements antérieurs. Le critique opposait à cela , qu’il ne pouvait pas admettre de jugement sans principe antérieur ; sur quoi je lui avais répondu , qu 'il fallait nécessairement admettre quelque jugement qui ueût pas besoin d'un principe antérieur ; qu’aulrcmcnl il faillirait admettre des jugements qui ne seraient jamais prouvés , puisque ( selon lui) chacun supposant un principe toujours antérieur, la preuve irait à l’infini et ne Unirait point. Je m’étonnai qu’il n’entrât pas dans une chose si évidente, et que sans y faire plus d'attention , il insistât à dire que le sens commun n’est pus suffisant pour découvrir les premières vérités , mais qu’il faut y ajouter souvent les réflexions d'un philosophe , dont les propositions soient si claires, quelles soumettent notre raison .

Comme je tâchai d’entrer dans la pensée du critique, mieux qu’il

n’était entré dans la mienne, je conçus ou j’entrevis qu’il voulait dire , que le sens commun ordinaire, tel qu'il est généralement dans tous les hommes quand ils n'extravagncnt point , ne suflit pas pour découvrir toutes les premières vérités. Si telle est sa pensée , comme la suite de sen discours le fait juger, c'est donc qu’alors il aura pris le change , ou aura voulu me le donner. Car ce qu’il suppose que j’ai avancé, n’est poiut ce que j’ai voulu dire , ni ce que j’ai dit en eflet : mais puisqu’il a paru s’y méprendre , d’autres que lui pourraient le faire ; et il est bon de prévenir leur inattention sur un point d’ailleurs important.

Toutes sortes de premières vérités ne sont pas également à la portée de tous ceu\ qui ont du sens commun ; ce' n’est pas ma pensée : 1°. j’ai dit au contraire ( N. 35) en termes exprès , après avoir donné quelques exemples de premières vérités, quelles ne doivent pas être également et avec la même facilité admises par tout le monde. 2°. Je n’ai mis au rang de celles qui étaient reçues généralement et en toutes sortes de conjonctures, que celles qui emportent le sentiment du peuple même le plus grossier, comme le sentiment de l’existence des corps et de quelques êtres différents de notre être particulier. 3". J’ai employé cent pages au moins à montrer en détail , pourquoi certaines premières vérités étaient méconnues de plusieurs qui n’étaient pas à portée de les démêler faute de connaissances dont ils n’avaient pas l’expérience ou l’usage. 4°. J’ai observé- en particulier comment des premières vérités subsistaient évidemment avec des erreurs populaires fort répandues (N. 79 ) , parce qu’elles étaient démenties par le sentiment commun le plus pur de la nature raisonnable, qui est celui de la réllexion. 5°. J'ai fait sentir qu’il y avait naturellement en nous une nécessité de jugea- ( en quoi je fais consister l’évidence) , laquelle ne nous permet pas de suspendre notre jugement , même en des choses où , par la pointe de l'esprit et à force de réflexions alambiquées , on prétendrait le suspendre ou le contrarier ; comme lorsque nous nous ligurons une sorte de possibilité dans les choses que nous sommes nécessités de juger impossibles : par exemple , qu'une horloge qui montre régulièrement les heures ait été formée par un pur effet du hasard; car avec cette prétendue possibilité qu’on croit apercevoir par un raisonnement poussé à l’excès il m’est cependant impossible

à moi , dis-je , cl à tout homme sensé , do juger et de croire qu’une horloge qui montre régulièrement les heures , ne soit pas l’ouvrage de quelque intelligence.

Supposé ces principes, qu’il a fallu remettre aux yeux du critique , revenons à sa difficulté. J’ai mis pour première vérité , qu’il est quelque chose dans nous qui s’appelle intelliijence , et quelque chose qui n’est point intelligence ; et (pie lu première a des propriétés différentes de ce qui s’appelle corps. Quand cette proposition ne serait pas également admise de tous, ni à la portée de tous, ni mémo exempte de quelque difliculté, elle n’en serait pas moins une vérité admise par le sens commun ; il suffit, afin que le sens commun l’admette , qu'étant regardée de près par des esprits à portée de discerner ce que nous appelons esprit et corps, ou intelligence et matière ; il suffit , dis-je , que tout homme sensé, capable de discernement quand il y apportera l’attention convenable, se trouve déterminé à juger que les propriétés de ce (|uc nous appelons esprit sont différentes de ce que nous appelons corps , et réciproquement. Ainsi, dis-je, il ne peut sérieusement et sensément juger qu’un esprit ou une intelligence ait la propriété de pouvoir être coloré ou pesant, long d’un pied ou large d’un pouce.

Ce que voudrait opposer le critique, n’entame point celle vérité. 11 dit : 1°. que le sens commun a souvent admis des choses sans les entendre, et qu’il les a rejetées dans la suite, quand il a été redressé. Mais un sens commun qui est capable d’étre redresse et d’admettre des choses sans les entendre, n’est pins un sens commun ; du moins n’esl-ce pas celui que j’ai admis : ce faux sens commun est précisément ce que j'ai appelé des erreurs populaires opposées au sens commun. Le critique peut lire mon Traité , j’y répète la chose à diverses fois , surtout dans les chapitres IX et X de la première partie, pour montrer comment le sens commun ne se trouve pas dans tous les hommes; et en particulier, comment des erreurs populaires répandues dans une grande partie du genre humain, sont très-différentes de ce qu’est en effet et de ce que j’appelle le sens commun.

11 objecte : 2°. que le sens commun peut s’accoutumer à cette idée, qu’une parcelle de matière, à force de modifications différentes, peut devenir notre pensée. Je réponds : t°. que quand la chose se rail comme il l’a dit , elle ne ferait encore rien contre cette vérité,

que Y intelligence démotivant intelligence, a des propriétés différentes du corps ; de radme qu’une parcelle de matière qui est actuellement plomb, pourrait peut-être , à force de modifications , devenir or; sans que le plomb ait pour cela les propriétés de l’or.

D’ailleurs que prétend le critique, quand il avance qu’on peut s’accoutumer à cette idée : Une parcelle de matière, à force de modifications, peut derenir une pensée : 1 L’erreur peut s’accoutumer à toute sorte de verbiage ; niais le sens commun s’y accoutume-t-il ? Non ; et suivant la raison qui est son guide , voici comme il pensera sur le point en question , pour dissiper la confusion de l'erreur. Je suppose une niodilication de parcelles de matière qui fasse celle pensée : Deux et deux font quatre ; une modification formellement opposée sera donc une pensée toute contraire et contradictoire , comme celle-ci : Deux et deux ne font pas ipiatre ; quel sens y a-t-il en tout cela ? Voilà ou se terminent les raisonnements à perte de vue «le quelques-uns , vrais avortons de métaphysique.

Touchant l’exemple, qu’apporte le critique , des Indiens qui supposent l’âme corporelle ( quand cela serait aussi vrai qu’il le pense ), que prouve-t-il, sinon qu’il est des peuples pleins d’idées confuses et erronées ? Ce n’est pas une grande découverte ; il n’est pas besoin de la chercher aux Indes : le peuple dans tout l’univers, et même en Europe, n’attribue-t-il pas souvent, par une idée également confuse, le sentiment de chaleur ou de couleur, au feu qui produit ce sentiment en nous ? Cela empéche-t-il qu’il ne soit vrai que le feu matériel est incapable de sentiment? Les idées ou erreurs populaires des Indiens n’empêcheraient donc pas que ce ne soit une vérité que celle-ci : Ce que nous appelons intelligence a des propriétés différentes de ce que nous appelons corps. Que si c’est une vérité , il est incontestable que c’est une première vérité , puisqu’on ne saurait ni la prouver ni la combattre par une proposition qui soit plus claire et plus immédiate à l’esprit et au setib- commun.

Je dis plus claire et plus immédiate à l'esprit de ceux qui seront à portée de la concevoir dans tout ce qu’elle est ; car il se peut trouver des particuliers qui , par certaines préventions , ou faute de certaines réllcxions , auront besoin qu’on la leur prouve par des raisons proportionnées à leur capacité ; parce qu’ alors et par rapport à eux , ce ne sera pas là une première vérité : toutes sortes de

premières vérités, ainsi que je l'ai dit, n’étant pas egalement à la portée de toutes sortes d'esprits. La didicullé vient donc uniquement faute d’attention à la suite de mou livre, cl u ce que je dis formellement à diverses fois Le critique aura cru que les premières vérités dont je parle , admises par le sens commun , devaient toutes être à la portée de tous les esprits , même de» plus grossiers , dès là qu’ils ne manquent pas de sens commun dans l’usage ordinaire de la vie ; et c’est ce qui ne conviant qu'aux premières vérités du suprême genre d’évidence.

Touchant celles des premières vérités qui pour être découvertes auraient besoin des réjlc.rious d'un philosophe particulier , ce que le critique en dit, loin de contrarier le principe fondamental de mon ouvrage, ne fait que l'établir mieux : car alors, selon ce qu’il dit lui-même , les réflexions de ce philosophe formeront des propositions si évidentes , quelles soumettront notre raison . Or la raison soumise universellement est le sens commun dont je parle; mais s’il n’y avait que la raison de quelques particuliers qui fût soumise , tandis que la raison d'un bien plus grand nombre d'autres , qui seraient également à portée de juger de la chose , na serait pas soumise , et se trouverait même opposée aux réllcxions du philosophe ; alors ces réllcxions n’étant plus adoptées que par la raison particulière de quelques-uns , et non par la raison commune et la plus universellement répandue dans le genre humain , je ■ ne l’admettrais plus comme première vérité. En cDct, selon ma délinilion , les premières vérités ne peuvent être attaquées que par des propositions qui aient autant ou plus de clarté qu’elles n’en oui elles-mêmes : or une proposition qui serait claire à la plus grande partie du genre humain, a certainement plus de clarté qu’une proposition contraire.

J’ai dit (N. C, G9 et 71): C’est donc le sentiment de la nature que nous devons reconnaître pour lu source de toute vérité de principe. Sur cela on me demande : Est-il évidemment vrai que les choses sont telles que lu disposition et le sentiment de lu nature nous les fait connaître, et sommes-nous sûrs que cette règle est infaillible ? Je crois avoir dit sur ce point , en divers endroits de mon livre , ce qui sullit. S’il était besoin d’en rappeler les traits, je le ferais en deux

mots. Si le sentiment de la nature raisonnable n’est pas une règle de vérité , nous n’en avons donc aucune : nous voilà retombés dans un plein .scepticisme et dans un fanatisme véritable, à ne pouvoir être certains de rien ; à douter avec raison s’il est d’autres êtres que moi ; bien plus, à douter si j’existe moi-même. Si vous me dites que j’ai une évidence , une perception intime de cette dernière proposition, je vous demanderai d’où vous savez qu’une évidence et une perception intime sont une règle infaillible ? Pourrez-vous me répondre sensément , sinon en disant : Tel est le sentiment et lu disposition de la nature raisonnable ; il faut n’êtrc plus homme, n’avoir plus de raison et de sentiment, pour n’en pas convenir? Voilà aussi ce que je dis en général être la règle infaillible de vérité , tirée du sentiment de la nature.

On m’a reproché que j’attribuais aux philosophes des idées fausses cl des notions défectueuses' qu’ils n’admettent pas. Je ne les attribue qu’à certains philosophes , et qui ne laissent pas d’être en grand nombre ; je les ai connus, et quelques-uns m’ont avoué qu’ils avaient eu sur divers points des idées qu’ils n’avaient jamais bien démêlées, et dont je dissipe la confusion. Je ne doute pas que des philosophes qui pensent, non d’après les autres , mais plus que les autres, n’aient pu faire et n’aient fait les mêmes réflexions que moi.

Plusieurs d’entre eux m’ont encore marqué de la répugnance à convenir de ce que je dis , que toutes les premières vérités étant d’une évidence plus ou moins vive , ne laissent pas d’être également . évidentes. Je n’ai pas employé ici le terme également évidentes, cela ferait une équivoque , mais celui de véritablement évidentes. En ce sens, le mot également ne signifierait qu’une égalité dans la réalité de l’évidence , et non dans les degrés ou la manière de l’évidence. Le soleil et un simple (lambeau ont également une véritable lumière; ils n’ont pas pour cela une égale lumière. Touchant la réalité de l’évidence , comme je la fais consister dans la nécessité que nous éprouvons de former certains jugements, cette nécessité peut venir d’une .force plus ou moins grande qui nous entraîne, quoique l’une et l’autre d’ailleurs nous entraînent par nécessité.

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