PREMIER ENTRETIEN
Dans une conversation où l'on parlait do choses qui ont fait des disputes poussées fort loin, Eugène avança qu’on n’entendait point ces matières , et que c’étaient autant de subtilités métaphysiques qui n’avaient rien de solide ni do judicieux. Téandre, qui s’est beaucoup occupé à la métaphysique, sembla piqué de ce discours, s’imaginant peut-être qu’on le lui adressait indirectement ; sur quoi il demanda à Eugène s’il était bien persuadé que la métaphysique dût se confondre avec de vaines subtilités, ou qu’elle fût incompatible avec des choses judicieuses et solides.
C’est un. sujet, répondit Eugène, que je ne me suis pas Shucié d’approfondir, et qui , à dire vrai, n’en vaut pas trop la peine; mais, en général, ce qui est si subtil ne me paraît guère solide , et rien n’est si subtil que la métaphysique.
Je reconnais, répliqua Téandre, le caractère de beaucoup de personnes qui n’aiment point les discussions. Quelque examen quedemandassent des disputes qui surviennent dans le monde, c’est plus tôt fait de prendre parti chacun selon
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ses vues , ou do blâmer également les deux partis , se contentant de prononcer que ce sont des subtilités métaphysiques qui ne valent pas la peine de la discussion.
Peut-être voulez-vous railler, dit Eugène, mais pour moi je vous avoueraijsérieusemont que je suis un peu prévenu contre la métaphysique et contre les disputes qu’elle cause. Je ne m'en étonne pas, reprit Téandre, puisque vous avouez que vous ne daignez pas approfondir ce qui en est; souffrez donc que je réclame ici pour elle, en vous priant, ou de ne la condamner pas, ou, avant que de le faire, de vouloir bien la connaître. Il s'agit en ce point de son intérêt et du vôtre; du sien, parce qu elle perdra toujours à être privée de l’estime d’un homme d’esprit comme vous; et du vôtre, parce qu’il ne serait pas assez digne de vous de juger sans connaissance de cause.
Eugène prenant la chose , de son côté , avec gaîté et politesse : Ne pourrais-je pas, dit-il, juger comme les tribunaux font quelquefois, par une fin de non-recevoir? de sorti' que, sans connaître une cause, ils la font perdre, et néanmoins sans injustice : les préjugés légitimes contre une opinion dispensent ainsi de l’examiner. Il ne s’agira plus , reprit Téandre, que d’établir l’équité de vos préjugés. Je vous entends, interrompit Eugène, et pour satisfaire au soupçon que vous avez, je vous dirai que tous les sujets que j’ai vu traiter par les plus célèbres métaphysiciens m’ont paru tourner en fumée et devenir à rien, témoin la fameuse dispute entre M. Arnaud et le P. Malebranche au sujet des causes occasionnelles; ils en vinrent à un point si sublime qu’on ne les entendait plus , et où il ne paraît pas qu'ils s’entendissent eux-mêmes.
C’est-à-dire, interrompit Téandre, que vous vous en prenez à la métaphysique du défaut des métaphysiciens : cela me rappelle le mot de M. le duc de Larochefoucault : Tout es! plein de dévots qui dégoûtent de la dévotion, cl d'amis qui (/<*goûtent de l'amitié; ce n'est la faute ni de V amitié ni de la dévo-
lion. Disons-en de même ici : est-ce la faute de la métaphysique si on vient à la pousser trop loin ou à l’appliquer mal? Les meilleures choses sont celles dont on fait un plus grand abus ; la raison même sert quelquefois à soutenir les partis les moins raisonnables, par l’usage artificieux qu’on fait de ses lumières. On en peut fai*re autant de la métaphysiquesans qu’elle en soit moins estimable, puisque , selon ma pensée , la métaphysique n’est que la raison dans sa plus grande perfection.
S’il en était ainsi, dit Eugène, j’aurais beaucoup à rabattre de mes préjugés ; mais comme j’y suis demeuré, les croyant bien fondés , je les quitterais sans peine si vous me faisiez voir qu'ils ne le sont pas; je vous en prierais même, si une matière aussi sèche pouvait convenir aune conversation qui, par le seul mot de métaphysique, aura déjà ennuyé la compagnie. Ceux qui étaient présents interrompirent Eugène pour l’assurer qu’on aurait un extrême plaisir à lui voir continuer son entretien avec Téandre; que ce qu’ils avaient dit jusqu’alors n’avait rien de l’air rebutant qui semblé faire l’apanage de la métaphysique , et qu’on serait même curieux de voir comment des choses qui passent pour être si épineuses et si frivoles pourraient faire le sujet d’une conversation amusante et raisonnable.
J’accepte avec joie, dit Eugène , la condescendance que veut bien avoir la compagnie , et je demanderais volontiers à Téandre de quelle manière il entend que la métaphysique soit la perfection de la raison. Est-il possible que jusqu’ici nous eussions tous été si jaloux de la raison , et que nous l’eussions été si peu delà métaphysique? On e.-t quelquefois jaloux sans qu’on le sache, dit Téandre en riant, et d’ailleurs on a des talents dont soi-même on ne s’aperçoit pas; témoin celui qui savait faire de la prose depuis qu’il était au monde , sans qu’il s’en fût jamais douté. Bien que la comparaison ait quelque chose de plaisant, elle n’en est pas moins juste, et quiconque sait penser avec toute la précision
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et l’exactitude dont la raison humaine est capable, n’eût-il jamais cru être métaphysicien , n'a pas laissé que de l’étre en effet.
Serait-il possible, demanda Eugène, que tout le monde regardât comme une connaissiyice si abstraite celle qui serait d’un usage si plausible et si fort à la portée de tout le monde? La métaphysique, dit Téandre, est à la portée de tout le monde, mais ce n’est pas comme tout le monde l’entend ; car il est vrai que tous ne peuvent pas penser de toutes choses avec la plus exacte précision, mais tous pensent sur certains articles en excellents métaphysiciens, ce qui vient de la connaissance et de l’usage des sujets avec lesquels ils se sont le plus familiarisés. Ainsi un -praticien pense et juge assez grossièrement de ce qui regarde la littérature, mais il exerce merveilleusement la métaphysique sur la pratique du palais et de la procédure, parce qu’il en a les idées les plus distinctes et les plus précises.
Si vous métamorphosez ainsi, dit Eugène, un praticien en métaphysicien , je m’imagine que vous en ferez bientôt autant du commerçant , du financier et, à pfus forte raison, du négociateur et du politique. Dites-le'sans façon, interrompit Téandre, j’en ferai autant de tous les hommes qui sont versés exactement dans quelque connaissance que ce puisse être; par exemple, de l’habile musicien dans la musique, du peintre excellent dans la peinture; et, si vous le voulez encore, je ne trouverais pas moins de métaphysique en certains artisans, ou dans les paysans, que nous regardons quelquefois comme les plus rustiques; du moins rencontre-t-on en ceux-ci , quand il s’agit de la discussion de leurs intérêts, une sagacité qui leur découvre mille faces différentes d’une même chose, ce qui fait le plus essentiel et le plus subtil exercice de la métaphysique.
Mais, dit Eugène , si tous les hommes se trouvent ainsi naturellement métaphysiciens chacun dans leur métier, la métaphysique n’est donc rien de particulier, et c’est en vain
que scs partisans lui donnent un si grand relief on l’appelant la science par excellence, le principe et le fondement des sciences, en un mot, la science universelle? S’il est vrai, répondit Téandre, qu’elle entre dans tout, et que d’ailleurs elle soit une science véritable, ce ne sera pas lui attribuer une fausse prérogative que de l’appeler science universelle. Si d’ailleurs elle apprend, comme je l’ai. dit d’abord, à penser de tout avec l’exactitude et la précision la plus grande dont soit capable l’esprit et la raison de l’homme , on ne se trompera pas de la regarder comme la science par excellence , le principe et le fondement des sciences , puisque ce qui est de plus noble et do plus fondamental dans toutes les sciences est d’avoir des connaissances exactes et précises de l’objet où elles s’attachent.
Je n’ai pas tout ù fait exprimé, reprit Eugène, ce que j’avais dans l’esprit. Je demande pourquoi , chacun étant naturellement métaphysicien dans les choses où il est trèsversé, on regarde comme une science particulière ce qui est un exercice commun et naturel à tous? N’csl-il pas commun et naturel à tous, répondit Téandrc, de raisonner et de parler, de chanter ou de marcher? Cependant on fait sur chacun de ces exercices des études particulières qu’on appelle : loyique, pour raisonner juste; rhétorique, pour bien parler; musique, pour chanter avec agrément; danse, pour marcher avec plus de grâce et de fermeté; chacune de ces facultés suppose des facultés communes à tous les hommes; mais elle se propose en même temps de les perfectionner. Au reste, la nature peut avoir été si favorable à un particuculier, que , sans le secours de la logique ou de la rhétorique , de la musique ou de l’art de la danse, il raisonnera ou il parlera , il chantera ou il dansera mieux que quelques-uns de ceux qui s’en sont fait une étude; mais s’il l’avait faite comme eux, il se trouverait lui même encore plus parfait en chacune de ces facultés , comme les autres le seraient beau- . coup moins s’ils s’y étaient moins exercés. Il en est ainsi do
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la métaphysique; il est commun à tou? do pouvoir penser des choses avec une précision exacte; et quelques-uns, soit par un talent naturel , soit par l’usage do certains objets plus spirituels , peuvent |>enser là-dessus avec plus de justesse et de discernement que d’autres qui seraient métaphysiciens de profession; mais cela n'empêche pas que les premiers n’eussent encore une plus grande disposition à penser avec justesse , s’ils s’étaient fait une étude do la métaphysique. Ainsi cette science a pour objet propre et particulier de faire une analyse si exacte des objets de l'esprit , que l’on pense sur toutes choses arec la plus grande exactitude et la plus grande précision qui se puisse.
Il me semble, dit Eugène, que j’ai vu apporter de la métaphysique des définitions fort différentes de celles dont vous me parlez; la vétro, à vrai dire, me paraît plus nette et plus intéressante qup les autres. Mais, entre nous, puisque les opinions se trouvent diverses . touchant la fin et l’objet de la métaphysique, n’est-ce point que d’elle-mème elle est si obscure, qu’on n’entend pas seulement ce que c’est? Si une science, reprit Téandrc, pouvait subsister par elle-même, et indépendamment de ceux en qui elle se trouve, la métaphysique se vengerait elle-même de l’insulte que vous lui * semblez faire; mais elle est, pour ainsi dire, à la merci de‘ beaucoup d’esprits qui ne savent pas toujours lui faire assez d’honneur, ni démêler son vrai caractère. Cependant je vous ferai découvrir quand il vous plaira, que toutes les définitions de la métaphysique peuvent très-bien se réduire à celle que j'ai marquée, et dont vous paraissez satisfait.
Je le suis en effet, dit Eugène, mais je crains de ne l’être pas également du reste; car si le caractère de la métaphysique était de faire penser de tout avec justesse, verrait-on si souvent des métaphysiciens penser si mal ; et, si vous me permettez de le dire, plus mal même que les autres, touchant les choses qui sont le plus d’usage dans la vie? C’est, répondit. Téandrc , qu.’ils n’y appliquent pas la métaphysique ,
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ou qu’ils l’appliquent mal. Il n’est pas étrange qu'un philosophe ne démôle pas bien les • matières à quoi il n’aura pas occupé son esprit. C’est comme un excellent danseur qui ne pourrait exécuter une" danse étrangère ou nouvelle qu’il ne connaîtrait point; mais aussitôt qu’il voudra prendre la peine d’en parcourir seulement les pas et les règles, il l’exécutera mieux que tout autre. Un métaphysicien habile pourra ainsi ne rien entendre aux atfaires de finance ou de . commerce, de négociant ou de politique dont il n’aura jamais été instruit; mais, s’il daigne s’y appliquer, il on aura bientôt des notions plus précises que ceux même qui en font le métier.
J’en ai eu l’expérience, au "sujet de ce qui s’appelle le change parmi les commerçants de l’Europe : la plupart d'entre eux en savent très-bien la pratique et ne s’y méprennent point; mais pour en avoir, hors de la pratique, des notions exactes dont ils fassent une juste analyse, c’est de quoi ils sont incapables; de sorte qu’un philosophe, ayant eu besoin de ces connaissances , parla fort longtemps à divers commerçants avant que de pouvoir, par leur moyen , en prendre une idée nette, tant les leurs (hors de la pratique) étaient conîuses; au lieu que, lorsqu’il en eut une fois pris l’idée, il la faisait comprendre en deux mots à tous ceux qui en ont quelque ouverture d’esprit.
Il se peut faire d’ailleurs, poursuivit Téandre, que d’excellents métaphysiciens abusent de leur métaphysique en l'appliquant à des sujets qui n’y conviennent pas, telles que . sont les choses qui regardent la morale et la société civile, . où l’on ne se gouverne pas avec des précisions si exactes : de sorte que d’y vouloir rappeler ou assujettir le commun des hommes, c’est leur déplaire et les révolter; encore oserai-je dire que cet abus est plutôt un vrai manquement de métaphysique qu’il n’en est une fausse application. En effet,* l’exactitude et la précision d’idées que recherche et qu'emploie la métaphysique, doivent faire tellement con-
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naître la nature des choses morales et civiles , qu'elle leur laisse une étendue conveifable dont, les bornes ne soient pas prises sur des règles trop précises : ceux donc qui , étant d’ailleurs habiles métaphysiciens, ne penseraient pas juste sur ce qui regarde la conduite ordinaire de la vie, c’est qu'ils ne connaîtraient pas assez le monde , ni comment les hommes sont faits; ainsi leur métaphysique, faute d’une juste matière, tomberait à faux. Je vous avouerai donc que les savants sont quelquefois, à l’égard du peuple, ce que le peuple est à l’égard des savants. Ceux-ci, dis-je, se trouvent quelquefois moins métaphysiciens qu’on ne croit, faute de l’usage des choses de la. vie, et les autres le sont plus qu’ils ne pensent par leurs réflexions précises et subtiles sur les objets qui leur sont familiers. '
11 survint tout à coup tant de monde dans la compagnie où parlaient Théandre et Eugène, que leur entretien fut rompu ; mais Eugène pria Téundre de vouloir bien le renouveler entre eux deux dans une promenade particulière, dont ils marquèrent le lieu et le temps; et ce qu’ils' dirent au rendez-vous fait le sujet de l’entretien suivant.