IP ENTRETIEN
Vous m’avez semblé , dit Eugène, confondre si fort, par quelques endroits, les métaphysiciens et le peuple, que je ne vois point encoro à quoi il servira de faire profession de métaphysique en particulier : si l’usage familier de certains objets rend un homme métaphysicien, le voilà philosophe sans qu’il y pense; et il aura encore pour lui le profit de * s’élre épargné les frais de l’étude et .de la réflexion. Quand il fait l’épargne que vous dites, reprit Téandre, ce n’est pas pour lui un profit , si ce n’est celui d’un maçon qui s’applaudirait de s'ètre épargné les frais de la connaissance des règles do l’architecture, indépendamment desquelles il place
de métaphysique.
assez régulièrement des pierres les unes sur les autres; il lui suffit pour cela d’une sorte de routine dont il ne peut rendre aucune raison. La perfection de d’esprit n’est pas seulement d’agir et de penser, mais de penser et d’agir avec réflexion et avec règle : sans quoi il n’aurait pas le mérite de la justesse de scs actions ou de ses pensées , et il ne les devrait qu’au hasard; ce serait plutôt les objets qui le détermineraient à penser, qu’il ne s’y déterminerait de luimème, et il demeurerait comme borné à ces objets-là, demeurant incapable de connaître avec la même facilité et le même discernement les autres objets. Au contraire, un philosophe qui porte son attention non-seulement sur les objets qui l’occupent, mais encore sur le rapport qu’ils ont avec une infinité d’autres, multiplie par cette attention, et perfectionne infiniment ses propres connaissances. Ainsi, démêlant toutes les idées des choses qui se présentent à son esprit, il aperçoit d’un côté jusqu’à la plus petite différence, et d’un autre côté jusqu’à la moindre ressemblance qui se trouve ou se peut trouver entre elles : or, c’est là proprement ce qui forme un métaphysicien et ce qui le distingue du vulgaire : •il se rencontre donc la même différence entre eux qu’entre le peuple qui parle quelquefois bien , et un homme do lettres qui le fait toujours bien, avec le secours des règles et des réflexions qui lui dirigent l’esprit.
Je croyais d’abord, reprit Eugèno, me trouver inopinément métaphysicien; mais, puisqu’il faut tant de réflexions et de règles , je pourrais bien de nouveau renoncer à le devenir. J’aurais cru, interrompit Téandre, que vous y auriez [ilutôt été animé; car, si vous avez bien voulu entrer dans ce que je vous ai dit, que trouvez-vous de plus digne de l'homme, que de faire si juste l’analyse de ses pensées, qu’il les distingue et qu’il les réunisse entre elles aussi parfaitement qu’elles puissent l’être ?
Ce que vous proposez, repartit Eugène, pourrait effectivement avoir de l’attrait; mais, quand il faudra revenir aux
ÉLÉMENTS
choses qui m’ont si fort rebuté dans l’école au temps de mes études, ne me rebuteraient-elles pas encore davantage aujourd’hui? Ne fut-ce que les noms étranges dont elles sont revêtues, des abstractions , des universaux , des individus , des relations : car enfin tout cela me paraît au-dessus de tout pour la difficulté , et au-dessous de rien pour l’utilité.
Êtes-vous homme, reprit Téandre en riant, à vous effrayer de mots? ce serait pis que de vous effrayer de votre ombre. Ce ne sont pas en soi les mots qui me déplaisent, répondit Eugène, mais des mots barbares où je ne comprends rien, et sous lesquels on ne m’a fait rien comprendre.
Croiriez-vous, dit Téandre, que ces termes si barbares dont vous vous plaignez, signifient à peu près les mêmes choses que vous avez trouvées si plausibles dans no^e premier entretien? Vous en jugerez par le terme d 'abstraction qui parait le plus difficile, et qui est le plus important à bien entendre. N’avez-vous jamais fait attention qu’il est dans les objets certaines facultés, qualités ou circonstances qui eu sont réellement inséparables? Par exemple, l’entendement et la volonté sont réellement très-inséparables de lame; car un entendement sans volonté et une volonté sans entendement ne seraient plus une âme , et ne seraient plus rien ; cependant nous pouvons, dans notre esprit et par la pensée, séparer ces deux choses inséparables d’clles-mêmes , en pensant quelquefois à la volonté sans penser à l’entendement , ou à l’entendement sans penser à la volonté ; de même encore la couleur est réellement inséparable do la chose colorée, et il est impossible que réellement il se trouve de la couleur là où il ne se trouve pas quelque chose de coloré, comme du bois, de la pierre, de l’or, de l’argent, ou quelque autre chose que ce soit; cependant on peut par la pensée séparer la couleur de la chose colorée, pensant à la couleur sans penser à ce qui est coloré. Ce que vous dites est évident, interrompit Eugène, et ne souffre nulle difficulté; mais je ne vois pas ce qu’il fait au terme d 'abstraction, que vous vouliez
m’expliquer, et qu’on dit ordinairement être le principal objet de la métaphysique. Ce que vous trouvez évident et sans difficulté , répondit Téandre , est justement ce que les philosophes entendent par le mot d 'abstraction ; ce mot ne signifie que séparation, du mot latin abslrahere , c’cst-ù-dire séparer; Yabstracliun est donc la séparation que fait l’esprit, par la pensée, des choses qui ne sont point en elles-mêmes séparées.
J’admire, dit Eugène, que moi estant d’honnêtes gens avec moi aient jusqu’ici entendu si souvent le terme d’atstraction sans le bien comprendre, tandis qu’il était si facile de le faire ; mais j’admire au même temps pourquoi la métaphysique s’amuse à considérer les abstractions et à s’en occuper; car à quoi bon regarder comme séparées les choses qui ne le sont point? N’est-cc pas les voir dans un état différent de ce qu’elles sont en effet, et par conséquent les voir sous un jour faux et non véritable?
Votre objection est ingénieuse, repartit Téandre, et elle doit nous faire convenir d’un abus de métaphysique dans lequel sont tombés divers philosophes, et peut-être même les chefs des plus brillantes et des plus nouvelles sectes de philosophes. Ils ont regardé quelquefois comme séparé réellement ce qui ne l’était point, sinon par Yabstraction que faisait leur esprit; connaissez donc, d’une manière à ne vous y plus méprendre, la nature de l’abstraction : lorsque , par son moyen, l'esprit sépare une circonstance, une modification, une particularité ou qualité (car ces mots différents ont ici la même signification) de la chose circonstanciée, modifiée on particularisée, il ne juge pas pour cela qu’elle en soit effectivement séparée, ce qui serait un jugement faux; mais il porte seulement son attention sur cette circonstance ou particularité, sans porter son attention sur le reste de la chose.
Ainsi, quand il aperçoit dans une perle la blancheur ou la rondeur qui en sont les circonstances ou modifications, il peut considérer, et considère souvent, soit la blancheur, soit
ÉLÉMENTS
la rondeur, indépendamment l'une de l'autre et indépendamment de la perle même dans laquelle elles se trouvent, mais sans juger aussi qu’elles en soient réellement séparées. Ce n'est donc juger rien de faux de la perle «pie de faire une abstraction en pensant à une de ces circonstances sans faire attention à tout le reste de ce qu’est la perle, ou de ce qui est en elle. Que je pense uniquement à la vivacité de votre esprit, je fais une abstraction, ne portant pas actuellement mon attention à la solidité, bien que réellement et en effet la solidité de votre esprit ne soit pas séparée de sa vivacité, puisque l’une et l’autre ne sont «pic les qualités d’un même esprit qui est le vôtre et qui est également vif et solide.
Mais, comme une même chose a différentes qualités qui chacune en particulier peuvent nous occuper l’esprit, nous les regardons aussi chacune en particulier pour y porter notre esprit avec plus d'attention et plus d’efficace; car, borné comme il est, s'il regardait tout à la fois les qualités différentes d’un objet , il ne les verrait que grossièrement et confusément, au lieu que, les prenant chacune en particulier, il se met bien plus à portée de pénétrer tout ce qu’elles sont, et de connaître par leur moyen plus parfaitement tout ce qu’est l'objet; c’est ce qu’on appelle assez communément dans le monde voir une même chose par ses différents côtés ou ses différentes faces , et sous les divers jours dont elle est susceptible. Bien loin donc , comme vous semblez le craindre, que la métaphysique, dans l’usage des abstractions, soit un exercice faux et dangereux, c’est, comme je l’ai dit, l’exercice le plus digne de l’esprit humain, et le seul qui le met en état de penser sur les choses avec la justesse et la précision la plus grande dont il est capable.
En effet, poursuivit Téandre, qu'est-ce qui fait que l'on pense si peu juste parmi les hommes? C’est que, au lieu de considérer une affaire ou un objet par toutes ses faces, on ne les démêle pas assez , ce qui causant de la confusion dans l’esprit, il n’aperçoit ni toutes les différences qui sont enlro
elles, ni ce qu’elles peuvent avoir de semblable ou de commun.
Au reste, une qualité commune en plusieurs différents sujets, considéré en tant qu’elle leur convient également , est ce qu’on appelle dans l’école l 'universel ou les universaux : par exemple, la qualité de philosophe, qui est commune à Socrate, à Platon , à Descartes et à d’autres, est dite par cet endroit universelle, et toutes les qualités qui conviennent ou sont communes à plusieurs sujets différents sont dites les universaux. Un être considéré en tant que sa substance lui est particulière et n’est, point la substance d’un autre être, est ce qu’on appelle individu. D’ailleurs, le rapport de quelque circonstance d’un être avec quelque circonstance d’un autre être, est ce qu’on appelle relut ion. Vous voyez ici : 1°. comment les abstractions peuvent se donner pour l’objet de la métaphysique, puisqu’elle apprend à considérer les objets par leurs différentes faces, et que la considération de chacun? de ces faces est, en particulier, une abstraction; vous voyez 2°. comment les abstractions , loin d’avoir rien de faux, n’ont rien que de très-utile; 3°. comment elles sont liées avec les universaux, les individus et les relations, qu’on peut apprendre à si peu de frais; i°. comment ces termes, qui nous avaient fait peur, no signifient rien que de facile , et que vous n’avez pas eu tout à fait raison de vous en être laissé effrayer.
Il est vrai, dit Eugène; mais une partie du tort que j’ai eu ne doit-elle pas retomber sur ceux qui m’avaient instruit? Est-ce ma faute de n’avoir pas compris ce qu’on ne me rendait pas compréhensible? Je veux donc bien, ajouta-t-il, vous faire présentement réparation des préventions où j’ai été; car, sous le jour où vous me montrez la métaphysique, non-seulement je ne trouve rien de plus facile , mais encore rien qui soit d’un phis grand usage, ni qui s’accommode mieux à mon goût. Elle a le renom de ne s’amuser qu’à de vaines subtilités, et il me parait au contraire qu’elle doit les
ÉLÉMENTS
dissiper . puisqu'on montrant à l’esprit distinctement tous les côtés et toutes les faces d’un objet , elle peut aisément faire un discernement par lequel on aperçoive avec la dernière justesse tout ce que sont les objets et ce qu’ils no sont pas.
Vous prévenez vous-même, dit Téandre, ce que je voulais vous faire sentir sur l’avantage de la métaphysique, que l’on relègue mal à propos à de frivoles spéculations, tandis que son usage le plus essentiel est de mettrê à la portée de l’esprit les choses de la vie les plus intéressantes. On a vu quelquefois les grands et le peuple, les gens de lettres et les ^ignorants parler beaucoup sur des sujets importants , sans qu’on démêlât précisément de quoi il s’agissait : on voyait beaucoup de discours qui souvent ne faisaient que confondre tout; tandis qu’il m’est arrivé plus d’une fois, par le secours de la métaphysique d’un de mes amis, d’apprendre nettement, en moins de deux pages, cç qui remplissait des volumes entiers, où pour ainsi dire les idées se noyaient dans les paroles, et où le sujet même de la question courait risque de faire naufrage.
Je vous. aurais une extrême obligation , reprit Eugène, de me faire voir quelques-uns de ces discours précis qui me missent brièvement au fait sur des sujets dont j’aurai apparemment parlé comme les autres sans les entendre plus qu’eux; mais pourquoi, d’ailleurs, improuver des ouvrages fort étendus sur des matières qui le sont beaucoup?
Vous ne sauriez croire , répondit Téandre , combien elles le sont moins quand on sait les réduire à leur juste mesure ; chaque question , fût-elle d’ailleurs la plus embrouillée, n’a, pour ainsi dire, qu’un coup-d’œil ou un point de vue; il faut l’attraper, et c’est où l’on arrive par l’analyse exacte que fait la métaphysique.
Je connais cependant, reprit Eugène, de ces ouvrages assez étendus, qui ont pour auteurs d’habiles métaphysiciens. Ces auteurs, reprit Téandre , pourraient donc encore être
plus habiles oti , du moins, ils pourraient exercer davantage leur habileté en employant plus de précision. D'ailleurs, je ne veux pas dire que ce soit toujours un défaut de métaphysique, dans un ouvrage, d’être plus étendu qu’il ne pourrait l’être; car, en premier lieu, il arrive souvent qu’à la question principale on en fait intervenir plusieurs autres incidentes. En second lieu, ce qui renferme un grand nombre de faits demande quelquefois de l’étendue pour être exposé; mais de manière qu’un esprit métaphysicien les exposera toujours avec beaucoup plus de précision et de netteté que tout autre , retranchant tout ce qui no sert pas à conduire par le chemin le plus droit au point qu’il a en vue. En troisième lieu , il se trouve des hommes qui ont de la métaphysique dans l’espiit et qui, pour ainsi dire, n’en ont point dans le langage, faute d’usage et d’expressions en main pour énoncer la précision ou la justesse des idées qu’ils ont dans la tète.
Mais, dit Eugène, avec tant de précision et de métaphysique que vous semblez exiger pour les ouvrages d’esprit, n’avons-nous point à craindre qu’il ne s’v trouve beaucoup de sécheresse ou même do pédantisme?
Cette crainte, répondit Téandre, ne peut regarder, si j’ose parler de la sorte, que les avortons de la métaphysique, qui en possèdent seulement certaines prérogatives sans les posséder toutes. En elfet, elle démêlera, s’il le faut, la nature et. les tours de l’énonciation , autant qu’il sera besoin , pour faire entrer dans l'esprit des autres, avec facilité et même avec agrément, tout ce qu’on y voudra insinuer; ainsi , quoique la métaphysique s’exerce principalement sur les objets de la logique, des mathématiques, de la théologie et des autres connaissances les plus sublimes, elle ne s’étend pas moins sur l’éloquence, sur la grammaire et sur les autres parties de la belle littérature ; en sorte que ceux qui se mêlent des sciences et des lettres, sans y appliquer
la métaphysique, ont moins de principes que de routine,
ÉLÉMENTS
et ne peuvent guère être regardés que comme le peuple du Parnasse; ils en observent peut-être les lois, mais sans en avoir l’esprit.
Vous prenez le train, interrompit Eugène, de faire pour la métaphysique ce qu’on dit que Cicéron faisait pour l’éloquence : vous étendez son domaine sur toutes sortes de facultés, comme si toutes lui appartenaient; mais moi, ajoutat-il en riant, jo suis équitable, et jo n’aime point les usurpations.
Je ne ferais j>cut-êtrc pas un grand mal , reprit Téandre , d’imiter en ce point Cicéron. La science de bien parler do tout, et celle de penser juste de tout, peuvent s’étendre sur toutes choses; cependant, pour ne point donner dans l’usurpation que vous craignez, et pour ménager davantage la délicatesse de votre équité, je veux bien no pas pousser si loin la juridiction de la métaphysique ; c’est pourquoi, bien que ce soit absolument la précision et la justesse qu’elle met dans l’esprit qui fait qu’on réussit dans les arts, dans les sciences et, si j’ose le dire, même dans les affaires, je consens volontiers que la métaphysique perdo alors son nom pour prendre celui de chacune des sciences et des occupations où elle entre; la modestie que je lui prête n’ôtera rien de Futilité qu’elle renferme, et elle n’en sera pas moins, comme nous l’avons déjà dit, le principe de toutes les sciences et la science universelle. Tandis que Téandre parlait de la sorte à Eugène, il survint une pluie qui leur fit interrompre la promenade et leur entretien ; assez peu de temps après, ils le recommencèrent de la manière que je vais le rapporter.