‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 157 sur 174 · III* ENTRETIEN · texte numérisé non relu

III* ENTRETIEN

Vous m’avez fait concevoir, dans notre dernière conversation, dit Eugène à Téandre, une haute idée de la métaphysique par l’étendue de son usage; mais ne se trouvera-t-il

point si vaste qu'il soit impossible do l’acquérir? Il faudrait, à vous entendre, qu’un traité de métaphysique renfermât toutes les sciences et toutes les connaissances imaginables, et, en ce cas, quelque concis qu’il pût être, il ne se trouverait guère moins ample qu’une bibliothèque entière. J’entre dans votre pensée, répliqua Téandre. Un traité ne finirait point si l’on y voulait expliquer tout ce qui est susceptible de métaphysique , comme un traité d'éloquence ou un traité d’architecture serait immense, si on en voulait appliquer les règles à chacun des ouvrages qui peuvent être faits par le secours de l'éloquence ou de l’architecture; mais pour donner des bornes à un traité de métaphysique, que faiton? On insiste d’abord sur les objets de notre esprit , qui sont les plus essentiels, et par lesquels nous atteignons à te il s les autres; telles sont les connaissances mêmes de notre esprit; d’ailleurs, comme dans nos connaissances rien n’est si important que d’en démêler la vérité et l’évidence , c’est de quoi un traité de métaphysique fait son premier et principal sujet; d’un autre côté, on y recherche encore les notions précises de tout ce qui fait le plus universellement l’objet de nos pensées dans les natures et les propriétés de tous les êtres, et particulièrement des êtres spirituels, qui sont les plus nobles; c’est ce qui a fait regarder, par quelques-uns, la métaphysique comme la science des êtres ou de l'être en général. De cette sorte, la métaphysique nous ayant exercés à faire l’analyse exacte et de nos connaissances et de la nature de notre âme, qui en est le principe, et des propriétés des êtres, qui en font l'objet le plus étendu , elle nous fait porter cette méthode à tous les sujets particuliers qui méritent d’être connus exactement. Par là elle nous accoutume à en juger et à en penser, non plus comme le commun du monde , qui ne les connaît qu’avec confusion et grossièrement, mais avec toute la précision et la justesse dont l’esprit humain est capable.

Votre plan , dit Eugène , me paraît aussi intéressant que les

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traitas dont j’avais ouï parler sur cotte matière me le parais saiont peu ; mais trouvez l>on que je vous fasse apercevoir que vous n’y mettez pour rien Yabslractiun, laquelle néan moins, comme vous m’avez dit auparavant , est le principal .objet de la métaphysique. Vous me faites apercevoir, dit Téandre, que je n’emploie pas ici le mot d 'abstraction, mais je ne parle pas moins de ce qui est signifié par ce mot , puisqu’il marque seulement cette sorte d’exercice par lequel notre esprit pense à une des faces ou circonstances d'une chose sans penser à ses autres faces ou circonstances. Or, penser de la sorte à chacune des faces en particulier de chaque chose, pour en former la notion la plus exacte et la plus précise, c’est l’occupation de la métaphysique, qui de la sorte a pour objet l’usage des abstractions.

Je reconnais, dit Eugène, que je vous oblige de répéter ce que vous m’aviez déjà exposé en d’autres occasions; mais pardonnez à un métaphysicien novice qui aurait plus de facilité à entendre ce que vous voulez bien lui expliquer s’il était plus familiarisé aux termes de l’art. Ne dites pas seulement plus de facilité, repartit Téandre, mais une facilité entière et parfaite, tant un esprit juste comme le vôtre est naturellement métaphysicien; de manière que, pour le devenir au suprême degré, il n’a besoin (avec un peu d’exercice qui s’acquiert quand on le veut) que de prendre l’usage des termes pour de certaines notions qu’il est à propos d’avoir présentes à l’esprit.

Puisque l’intelligence des termes est si utile , reprit Eugène, souffrez que je vous supplie de voir si j’ai bien pris votre pensée à l’égard de ceux dont vous m’avez donné les notions, et qui renferment les premiers éléments de la métaphysique , car on ne peut trop les répéter dans le commencement pour s’y affermir et s’y habituer. Vous m’avez fait entendre que la vraie métaphysique est la science de considérer les choses par toutes les faces imaginables dont elles sont susceptibles, et que Yabsfraction, sur laquelle principalement

s'occupa la métaphysique, n’est que la considération de chacune des faces d’un même objet, à laquelle l'esprit se porte uniquement sans se porter alors à la considération des autres faces de ce môme objet ; comme quand je considère l ame en tant qu’elle pense , c’est-à-dire la faculté de penser, sans considérer ni le fond de sa nature, ni sa faculté de vouloir, ni son immortalité, ni aucune des autres particularités ou prérogatives qui sont en elle. Vous avez si bien pris ma pensée, ditTéandre, que vous l’exprimez comme je voudrais l'exprimer moi-môme. Vous m’avez ajouté, poursuivit Kugène, que ce mot abstraction signifie séparation, parce que l'esprit, par son opération , sépare dans sa pensée ce qui n’est point séparé réellement, considérant, par exemple, la blan- . cheur dans une perle sans penser à la-perle même, bien que la perle et la blancheur de la perle no soient réellement qu’une même chose, savoir la perle, en tant qu’elle est blanche. Vous m’avez marqué encore, poursuivit Eugène, que ces abstractions ou considérations de faces ou circonstances particulières d’un objet servaient à le faire connaître dans la plus grande perfection, le faisant voir dans tout ce qu’il a de particulier ou dans tout ce qu’il a de semblable et de commun avec d'autres objets.

C’est encore là ce que j’ai dit, reprit Téandre; mais je doute si, avec quelque subtilité, on ne trouverait point que vous l’altérez tant soit peu. Demeurons-en , je vous en supplie , interrompit Eugène, à la métaphysique plausible que vous m’avez fait goûter, sans y rien mêler de la métaphysique trop subtile qui m’avait autrefois rebuté.

Il ne faut pas, dit Téandre, que vous croyiez le plausible incompatible avec le subtil ; car enfin les réflexions les plus subtiles peuvent devenir plausibles quand au fond elles sont vraies. Quoi qu'il en soit , vous ajoutez à ce que j’ai dit un mot qui y fait une différence peut-être imperceptible d’abord , mais au fond très-réelle, en parlant de ce qu’une même chose a de commun avec d’autres. Pour moi , j’avais pris

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soin d’éviter ici !o mot de commun que vous employez; car, bien que les mots semblable et commun, dans le langage ordinaire, se prennent indifféremment l’un pour l’autre, ils ne doivent pas se prendre ainsi dans le discours d’un métaphysicien qui veut éviter toute ombre de confusion ; or, il en pourrait naître de l’usage qui se ferait sans discernement de ces deux termes semblable et commun. Ainsi voyant de la blancheur en deux objets , on dit qu’ils ont quelque chose de commun , ainsi on dit que la raison et la faculté dé raisonner est commune dans tous les hommes : l’usage l’autorise, et on doit suivre l’usage; mais la métaphysique doit toujours nous faire souvenir que cette faculté do raisonner, commune dans tous les hommes, n’est cependant qu’une ressemblance do raison ou de faculté de raisonner.

Quoi! demanda Eugène, n’est-ce pas toujours la mémo fa; culté de raisonner qui est dans tous les hommes? C’est la même, répliqua Téandre, et ce n’est pas la même; ce mot même , aussi bien que le mot commun, formant ici l’équivoque que je crains et que je voudrais prévenir. En effet il signifie également : 1°. ce qui est simplement semblable, c’est-à-dire le même seulement en ressemblance; 2°. ce qui est substantiellement commun ou le même en substance. Or, pour parler dans l’exactitude métaphysique, la raison ou faculté de raisonner est semblable dans tous les hommes, mais elle n’est pas substantiellement commune en tous les hommes, puisqu’enlin plusieurs hommes ou plusieurs êtres n’ont rjpn et ne sauraient rien avoir de commun substantiellement , à prendre ce terme dans son étroite signification. Je vous avoue de nouveau, dit Eugène, que mon imagination ne s’accommode point encore de cette distinction que vous voulez trouver entre les mots semblable et commun , et entre les deux significations du mot même; car il me parait à moi que tout cela est si fort le même en tout sens qu’il ne s'v peut rencontrer aucune ombre de différence.

Tâchons, reprit Téandre, à vous rendre cette différence,

quoique subtile qu’elio vous paraisse, non-seulement sensible, mais très-palpable. Vous dites, en parlant de l’eau qui vient de la source dans le ruisseau , que c’est la même eau que celle du ruisseau , ou qu’elle est commune au ruisseau ou à la source, parce que c’est la même substance d'eau qui a passé de la source au ruisseau. Il est vrai , dit Eugène. Mais , reprit Téandre, rien ne passe ainsi de la substance d’un homme dans la substance d’un autro homme , en sorte que rien de la substance do l’un, comme nous avons dit, n’est ni la partie ni le tout de la substance de l’autre. Tout ce qui est le meme en ce qui est de commun entre l’un et l’autre, ne l’est donc que dans la ressemblance et nullement dans la substance; au lieu que l’eau qui a passé de la source dans le ruisseau est substantiellement la. môme eau. Les mots même ou commun signifient donc, tantôt une simple ressemblance entre deux ou plusieurs substances , et tantôt une seule substance : il se trouve donc en leuf signification une différence très-réelle.

Mais, interrompit Eugène, ce qu’est actuellement la substance de l’eau dans la source n’est rien de ce qu’est actuellement la substance de l’eau dans le ruisseau ; vous me permettrez donc, s’il vous plaît, de rejeter la comparaison que vous venez de faire , aussi bien que la conséquence que vous en voulez tirer. Vous me permettrez , à votre tour, répondit Téandre, de ne rejeter ni l’un ni l’autre , mais d’approuver la réflexion ingénieuse que vous faites au sujet de l’eau qui est actuellement dans la source, et de l’eau qui est actuellement dans le ruisseau; car ce sont, comme vous dites, deux substances d’eau , et elles ne soint point la même, si ce n’est par la ressemblance, au lion qu'un pouce d’eau qui a été dans la source et qui est actuellement dans le ruisseau est une mémo substance d’eau qui s’est trouvée successivement en deux situations diverses; mais un pouce d’eau qui est actuellement dans la source , et un pouce d’eau qui est actuellement dans le ruisseau , sent non-seulement en des si-

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tuations ditféi'enles , mais sont deux substances qui, par la ressemblance de leurs qualités, forment dans notre esprit une même idée d'eau, mais qui, pour cela, ne sont rien moins que la même et seule substance , puisque le pouce d’eau du ruisseau pourrait actuellement être détruit, tandis que le pouce d’eau de la source subsisterait en son entier. C’est donc, alors une véritable abstraction de notre esprit , qui considère ce qui est semblable dans les deux jiouces d’eau , sans considérer en quoi ou comment l’un n’est pas l'autre, quoique réellement l'un ne soit pas l’autre. Voyez par là combien je dois vous savoir gré de votre réllexion , ajouta Téandre, et combien vous devez vous en savoir gré à vous-même , par rapport à l’éclaircissement que vous demandiez sur le point en quesliou.

I)u moins, reprit Eugène, saurai-je gré au hasard qui m’a fait venir à l’esprit ce que je vous ai proposé ; car il me semble présentement que je trouve très-clair ce que je trouvais ' auparavant incompréhensible et même absolument faux. Votre explication est donc exacte et juste; mais sa justesse et son exactitude me paraissent assez inutiles, ot je ne^vois pas quel en pourrait être l’usage. Pour moi , dit Téandre , je * trouve qu’il est toujours d’un très-grand usage d’avoir exactement démêlé une vérité que l’on méconnaissait auparavant. Travaillons sans cesse à découvrir des vérités, dit un bel-esprit; quelque stériles qu’elles paraissent d’abord, elles sont toujours fécondes , et se trouveront d’un usage important lorsque nous y penserons le moins.

Le sujet dont il s’agit ici en est lui-même un exemple.. Cette différence de signification entre le mot même et le mot commun , laquelle vous trouvez si peu importante, croiriezvous que je la regarde comme essentielle? Jugez-en par le sentiment d’un homme qui no saurait être suspect en ce point : c’est M. Bayle. Il fait voir que cette équivoque du mot même est le fondement du misérable système de Spinosa, qui suppose une même substance dans tous les êtres , parce

qu’ils ont quelque chose de commun, savoir d'exister. Mais en répondant à Spinosa que ce qu’il prend pour le même et le commun n’est que le semblable, et qu’il prend l’identité d 'abstraction pour l’identité de réalité, le système au même temps se trouve réduit en fumée.

Au resta, j’ai peur que la facilité de prendre ainsi des abstractions pour des réalités ne soit un abus familier même à l’ancienne et à la nouvelle philosophie. Les aristotéliciens y avaient donné ; Descartes s’en est moqué. N’v est-il point tombé de son côté avec ses sectateurs? L’étendue est une particularité, circonstance ou modification du corps qui n’en est séparable que par abstraction. Il a plu à Descartes de prendre l’abstraction pour la réalité et l’étendue pour la substance même du corps. Il ne tient pas à l’exemple qu’il nous donne que nous ne prenions de même le mouvement pour substance, et l’impénétrabilité encore pour substance, et mille autres abstractions semblables pour autant de substances qui seront autant de Chimères.

Vous m’épouvantez, dit Eugène, par les conséquences (pie vous prétendez tirer d’une réflexion qui m’a paru d’abord une si grande bagatelle, et j’ai été plus d’une fois tenté de ressentiment contre vous dans ce que vous prétendez en faire retomber sur le prince de la philosophie moderne. Juste ciel! comme , sans nul préparatif, vous traitez Descartes et les siens! Oui , interrompit Téandre, je les traiterais volontiers en philosophe , c’est-à-dire sans miséricorde , comme euxmêmes ont traité Aristote et les anciens ; mais ce n’est pas de quoi il s’agit aujourd’hui. Ce que je vous propose n’est pas 1’afFaire d’un moment pour le mettre dans tout son jour. D’ailleurs , il y a longtemps que nous parlons , et que je devrais être dans un endroit où j’ai promis de me rendre. 11 suffit de vous avoir fait observer que ce qui parait quelquefois minutie dans une vérité métaphysique est souvent d’une importance essentielle dans les conséquences. Ces conséquences sont si étranges, reprit Eugène , que je vous prié de

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ne m’obliger pas à les recevoir si promptement et avant que d’y avoir pensé avec plus d’attention , quelque confiance que j’aie commencé d’avoir en vos lumières, il faut leur donner le loisir de passer dans mon esprit et de s’y accoutumer. J’applaudis à votre circonspection, répliqua Téandre; il n’est pas juste d'admettre rien pour vrai qu’on n’en ait par soimème examiné la vérité. Je serai donc trop content si vous voulez bien ne plus regarder comme frivoles les subtilités de la métaphysique, en cas que je vous fasse voir la certitude des conséquences dont j’ai parlé. Eugène témoigna à Téandre l’empressement qu’il aurait toujours de suivre ses vues et d’entrer dans tout ce qu’il proposait autant qu’il lui serait possible. Sur quoi ils se dirent beaucoup de choses obligeantes, mais qui ne font rien au sujet de cet entretien.

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