PREMIÈRE PROPOSITION
Que deux partis peuvent se contredire et contester sur un même sujet, et avoir tous deux également raison.
Tous ceux qui pratiquent Téandre lui trouvent de l’esprit; mais c’est un esprit singulier dans ses idées. Soit affectation, soit naturel , il n’est presque jamais dans la conversation du sentiment ordinaire; il avance des propositions qu'on ne peut entendre sans rire, et plus on rit plus il s’attache à les soutenir. On s’aperçoit pourtant qu’il dit des choses ingénieuses; et, quelque peu vraies qu’elles paraissent d’abord, elles le paraissent davantage dans la suite; surtout quand on a la condescendance de le laisser parler tant qu’il lui plaît; car sans cela il se récrie, il appelle le monde peuple; il dit qu’on le condamne sans l’entendre , qu’on s’en tient à de fausses préventions dont il prétend que tout est rempli , de sorte qu’il est toujours prêt à les examiner.
Timagène est depuis longtemps son ami intime; il ne peut vivre sans lui , et cependant il ne peut guère être avec lui sans en être contrarié , ce qui le met quelquefois de mauvaise humeur.
Dans un de ces moments do légère fâcherie qui rendent plus piquant le commerce qu’ont ensemble les amis, bien loin de le détruire , il reprocha à Téandre que ses idées extraordinaires n’étaient lias toujours agréables; qu’il pourrait bien
EXAMEN
y demeurer attaché, parce qu’il voyait qu’on leur donnait succès, mais que ce succès était au fond assez équivoque, et qu'on riait peut-être autant de ses bizarreries que l’on applaudissait aux prétendues vérités qu'il voulait prouver.
Vous êtes vous-même trop souvent opposé à mes sentiments, lui repartit Téandre, pour bien distinguer si l'on rit de ce que je dis, ou si on l’approuve en riant; mais vous avez vu par expérience que si l'on est d’abord fort éloigné de mes opinions , on s’en rapproche dans la suite assez humainement.
Au reste, je n’exige pas des gens qu’ils souscrivent aveuglément à ce que je pense et à ce que je dis. Non , interrompit Timagène , vous voulez qu’ils vous écoutent, qu’ils examinent ce que vous proposez , qu’ils y fassent même des objections, et, pour conclusion, qu'ils en conviennent. Votre condescendance est grande , et je l’approuverais beaucoup, si elle ne me rappelait quelque idée du fameux Denis de Syracuse. 11 était poëte, comme vous savez, ou du moins il s’en piquait. Il voulait que ses sujets lui dissent librement et sans façon ce qu’ils pensaient de ses vers; mais s’ils ne les trouvaient excellents, ainsi qu’il les trouvait lui-même , il leur en coûtait la vie.
Vous raillez, dit Téandre, pour moi je vous dis, sans raillerie , que je m'intéresse fort peu aux opinions que je défends : car je suis persuadé que deux partis , pour être d'un sentiment différent et pour contester, peuvent néanmoins avoir raison de côté et d'autre : est-il une plus grande équité?
La vôtre n’est pas hypocrite, reprit Timagène; elle n’affecte point de paraître dans vos entretiens ordinaires; et si je la découvre aujourd’hui, je vous avoue que c’est pour la première fois. Il est vrai, dit Téandre, que je prends soin de la cacher, et ce n’est pas sans raison : si quand on dispute l’on paraissait trouver la vérité dans ce que disent les autres, on se mettrait soi-même hors de je ne sais quelle petite
ivresse qui échauffe heureusement l'imagination pour soutenir oe qu’on a avancé ; mais lorsqu’on n’a plus besoin de s’enivrer l’esprit, ajouta-t-il en riant, on n'a plus de peine à déclarer la justice qu’on fait au sentiment d’autrui : je vous le déclare donc , que sur les points où vous m’avez vu parler avec le plus d’ardeur, et, si vous le voulez, mémo avec le plus de raison, je reconnais, dis-je, que ceux qui m’étaient opposés pouvaient avoir autant de raison de leur côté que j’en avais du mien.
La raison n’est autre chose que la vérité , dit Timagène; quand elle est d’un côté , il est impossible qu’elle se trouve de l’autre; cependant, à vous entendre, il faudrait qu’elle se multipliât; mais elle est nécessairement une, et toutes vos subtilités ne la feront pas changer de nature.
Voyons un peu, reprit Téandre, si cette espèce de multiplication est aussi incompatible avec la vérité que vous le croyez; et, pour rendre la chose plus sensible, mettons-en l’exemple dans un objet corporel.
N'avez-vous jamais vu de ces perspectives que l’on montre par rareté en certains endroits? Vous approchez du tableau en face et en ligne directe ; c'est un certain objet qui est représenté : on vous fait aller du côté droit, alors le même tableau représente un objet tout autre. Voyez-Ie d’un troisième côté, il représentera un troisième objet. Dans ces trois situations différentes, dites-moi, je vous prie, si l’on ne peut pas dire en quelque sorte que la vérité se multiplie? Le premier, qui voit à main droite, dit : Cest une dame qui ext peinte en ce tableau. Le second, qui voit à gauche, dit : < ’ est un lion furieux. Si les deux partis ne soupçonnent rien de l’art de la perspective, il est naturel qu’ils entrent en dispute : Moi, dira l’un , je suis sôr que c’est une femme qui est représentée ici; je la vois distinctement; \oiln son visage, sa coiffure, ses habits; il faut être aveugle pour en disconvenir : l'autre ne manquera pas de dire de son côté : C'est un lion fu:ieux ; voilà sa gueule béante, sou crin hérhsé. ses griffes mena-
EXAMEN
çantes, elles sautent aux yeux; il faut no les pas ouvrir pour ne pas voir ee (pie je vois et ce qui en est en effet. Encore une fois, Timagène, je vous le demande, où est alors la vérité? n'est-elle pas multipliée dans un seul et même objet? qu’en pensez- vous?
Je pense, dit Timagène, en hésitant, qu'il y a dans ce que vous dites de quoi éblouir , mais non pas de quoi convaincre : car j'ai des raisons évidentes pour m’en tenir à ce que je vous ai dit d’abord. Les miennes, reprit Téandre, ne me sont pas moins évidentes. Ne serions-nous point actuellement sur une perspective spirituelle que nous regardons chacun de notre côté? Et ne nous arriverait-il point ce qui arriva au rhéteur Corax et à son disciple Tisias. Ils étaient convenus que celui-ci donnerait à son maître une somme d’argent à la première cause qu'il serait capable de plaider et qu’il gagnerait. Étant assigné pour payer; il m’est évident , disait-il , que je ne dois rien : car si je perds la cause que je plaiderai , les conditions auxquelles j’ai promis l’argent ne sont point gardées; et si je la gagne , je suis autorisé par les magistrats à ne point payer; mais il n’était pas moins évident au rhéteur qu'il devait être payé. Car. disait-il à son élève, si vous perdez votre cause, l’autorité publique m'attribue ce que vous me refusez, et si vous la gagnez, la justice parle encore plus haut en ma faveur, puisque vous voilà capable, selon nos conventions, de plaider une cause et de la gagner.
L’exemple me divertit, reprit Timagène, et la comparaison de la perspective m’embarrasse. Elle me laisse dans l’esprit je ne sais quoi de confus que je ne saurais assez démêler. Pour m’aider à le faire , voyons ce que v ous en voulez conclure.
Le voici, répondit Téandre , deux hommes en voyant des yeux du corps un même objet corporel , peuvent avoir sur le même sujet des sentiments tout opposés, et contester demanièro qu'ils disent vrai et qu’ils aient raison chacun de leur côté. Ainsi,
deux hommes en voyant des yeux de l’esprit un même objet spirituel, peuvent avoir sur ce même objet des opinions tout opposées, et ne pas laisser d’avoir tous deux raison : c’est pourquoi, au lieu de condamner, comme on fait d’ordinaire, deux partis qui sont en contestation, et d’en conclure que sûrement l’un des deux ou même que tous les deux ont tort, moi, tout au contraire, par un rare exemple d’humanité , je les justifie et je prétends que tous deux peuvent dire vrai. Ainsi, donnai-je libéralement au genre humain tout au moins la moitié plus de raison qu’on ne lui croyait , et qu’il ne croyait peutêtre lui-même avoir. Ce caractère de libéralité, dit Timagène, réjouit du moins s’il n’enrichit pas. Mais où prenezvous cette raison que vous donnez au genre humain, et toutes ces perspectives que vous donnez à la nature, qui d’ailleurs me paraissent fort indignes d’elles?
Pourquoi mépriser tant les perspectives, dit Téandre en souriant : on les met en des théâtres magnifiques , en des promenoirs délicieux , en des palais et des appartements superbes; ce que l’art le plûs somptéux recherche avec tant d’empressement et de dépense, serait-il indigne de la nature? Il ne le serait pas, répondit Timagène , dans ce qu’on aperçoit en cela d’agréable, mais dans ce qu’on y découvre de vicieux. La perspective flatte nos sens, mais elle les trompe. Il me parait indigne de la nature de vouloir nous imposer : elle nous porte à l’amour de la vérité : il ne faut pas qu’elle nous donne elle -même des modèles d’illusion et de mensonge.
Vous faites la nature bien scrupuleuse, repartit Téandre, et vous voulez qu’elle ait une sorte dé circonspection dont elle ne se soucie guère. Elle nous doit porter à l’amour de la vérité, dans ce qui touche les mœurs et la société civile: aussi le fait-elle, en nous inspirant l’amour de la bonne foi, de la modération etdes autres vertus : mais dans lesautres choses, se met-elle fort en peine que nous attrapions la vérité ? Nous a-t-elle donné la vue , l’ouïe , l’odorat , le goût et Jous les
EXAMEN
sens pour connaître ce que sont véritablement les objets en eux-mêmes? Non , mais afin de les prendre ou de les laisser; selon qu’ils nous conviennent ou ne nous conviennent pas ; elle veut satisfaire à nos besoins , et non pas à nos curiosités. Le métier de la nature n’est donc point de nous faire atteindre à la vérité que vous imaginez; et cette raison, comme vous voyez , n’aura pas dù lui faire faire dans le monde une grande épargne de perspectives; aussi l'en at-elle rempli. Ouvrez les yeux , ajouta-t-il, sur le cou d’un pigeon, sur une nue frappée du soleil, sur un verre triangulaire. A regarder chacun de ces objets par un endroit , n’est-il pas d’une couleur, et en même temps d'une autre couleur, à le regarder par une autre endroit? Quel est l’endroit véritable, quelle est la véritable couleur, je vous le demande, si ce n’est l'un et l'autre également?
Vous me citez, dit Timagène , des objets particuliers, et nous parlons de tous les objets en général. Je vous cite, reprit Téandrc, ceux où la chose est plus sensible pour vous faire juger ce que sont tous les autres. Quoi, répliqua Timagène, vous prétendez qu'il en est de même de tout ce qui se présente à nos yeux? Vous faites aujourd'hui de la nature entière une vraie décoration de théâtre , toute lumineuse et toute brillante. 11 faut la faire, dit Téandrc en riant , la plus belle et la plus agréable qu’il est possible ; ce sera toujours à notre profit , ou plutôt il n'y a qu’à la laisser telle qu’elle est; elle ne présente point d’objet à nos yeux, qui, regardé par mille endroits, ne se voie de mille manières différentes. Comme ils se promenaient dans un jardin : Regardez cet oranger, ajouta-t-il; il parait en général et confusément former dans les yeux la même image, de quelque endroit qu’on le regarde ; mais considérez-le de près et avec plus de réflexion, il n’en faudra pas davantage pour vous convaincre.
En effet, Timagène remarqua dans certaines feuilles une sorte de vert qui était fort brun , et qui en d’autres feuilles
était fort clair. 1! remarqua aussi que les feuilles qu’il croyait voir auparavant également partout, ne se voyaient ici que de profit et là en face ; ici par le dessus et là par le dessous. Sur quoi étant demeuré quelque temps à rêver : Je suis confus, dit-il à Téandre, de vous avoir arrêté sur une chose si manifeste , et de vous avoir demandé des preuves là où il ne fallait que des yeux. Mais, poursuivit-il, quels que puissent être les objets qui frappent les yeux du corps, les objets qui frappent les yeux de l’esprit sont trop simples pour faire tant de perspectives. Pour moi, repartit Téandre, je ne vous ai parlé des uns que dans la persuasion où j’étais qu’il faut précisément dire de même des autres; et, outre l’exemple de Corax et de son disciple , nous en avons des preuves dans ce qui se passe parmi les plus grands esprits du monde , sur toutes sortes de matières et en toutes sortes de sciences.
En effet , une seule loi, continua Téandre, voit les plus sages jurisconsultes partagés sur le sens qu’on lui doit donner. La théologie occupe ses docteurs à disputer les uns contre les autres et à ne s’accorder jamais. La philosophie ne produit guère de nouveaux philosophes ([lie pour produire des opinions contestées. Les plus habiles médecins dans leurs consultations ne conviennent presque d’aucun point, si ce n’est de vivre aux dépens du malade : et jusqu’aux grammairiens; on les voit souvent se diviser en autant d’avis différents qu’il se trouve de vétilles dans leur métier.
Vous me faites comprendre, dit Timagène, que dans toutes les sciences, il y a beaucoup de visions et par conséquent beaucoup de visionnaires : je n’en avais pas besoin, j’en soupçonnais encore plus que vous ne m’en indiquez : mais vous ne me montrez pas des gens qui aient des opinions différentes sur un même sujet , avec la raison chacun de leur côté, et c’est ce que je cherche.
Vous le cherchez , repartit Téandre , et vous ne voulez pas le trouver. Vous mettez les personnes les plus judicieuses et
EXAMEN
les plus éclairées. Fussent-ils éclairés comme des anges et judicieux comme Salomon, interrompit Timagène, avec activité et d'un air qui tenait en même temps du plaisant et du sérieux, dès qu’ils se contredisent, il est impossible que tous ne se trompent pas à la réserve d’un seul. Cest comme si je disais, reprit Téandre, que de deux hommes qui se contredisent, en disant ce qu’ils voient à la perspective artificielle dont nous avons parlé d’abord, il est inqiossible qu’il n'y en ait pas un qui dise faux; et cependant vous êtes convenu avec moi , que non-seulement cela n’est pas impossible, mais que cela se fait et se doit faire ainsi.
Laissons cette perspective , dit Timagcne. Vous voulez l'éviter, interrompit Téandre, vous n’en viendrez pas à bout. C’est mon égide ; je vous le remettrai sans cesse devant les yeux quand vous voudrez disconvenir que deux partis peuvent dire des choses contraires et dire pourtant vrai. Celui qui voit la perspective à droite, ne dit-il pas : Oui, le tableau représente une dame; celui qui le voit à gauche, ne dit-il pas : Non, ce n’est pas une dame, c’est un lion : Est-il rien de plus opposé que le oui et le non ? cependant les deux partis en disent-ils moins la vérité? Tant que le charme de l’égide durera , reprit Timogène, je ne pourrai m’en garantir. Il faut que je fasse un effort pour le rompre... Attendez, dit-il après avoir un peu rêvé, je crois pour cette fois en venir à bout et débrouiller le mystère.
Savez-vous, poursuivit-il, que dans les circonstances de votre perspective ces choses, que vous prétendez être opposées, ne le sont nullement en effet : car c’est comme si l’un disait : De l’endroit où je suis, qui est à droite, le tableau repré ■ sente un lion; et comme si l'autre disait : De l’endroit où je suis, qui est la gauche, le tableau représente une femme : or, il n’est pas opposé qu’à la gauche le tableau représente une femme, et qu'à la droite il représente un lion. Il ne s’ensuit donc pas, sur l’exemple de la perspective, que des choses opposées puissent au même temps être vraies.
J’avoue, dit Téandre, qu’on ne peut parler avec plus de justesse ni plus de subtilités que vous faites, et que, pour cette fois , vous êtes véritablement philosophe. Je m’en applaudis moi-même : j’ai besoin que vous le soyez un peu , afin de goûter la réponse que j’ai ici à vous faire. Les choses opposées ne peuvent être vraies, et l’on peut dire néanmoins des choses opposées qui soient vraies. Comment cela? C’est, poursuivit - il , que ce qu’expriment les hommes ne répond point à tout ce qu’ils devraient se faire entendre les uns aux autres. Ainsi, bien que, dans l’exemple delà perspective, les trois personnes qui la regardent ne dussent pas exprimer des choses opposées, ainsi que vous l’avez remarqué ; ils les expriment pourtant en effet, comme il est manifesté par ces termes , oui et non. Ce (pie je vous dis ici demande peut-être un peu d’attention pour le pénétrer ; mais, après les réflexions que vous avez faites de vous-même, on peut se promettre que vous n’aurez pas de peine à faire celle-ci.
Je ne sais , répliqua Timagène , pourquoi vous me demandez ici tant d’attention; car, ajouta-t-il en souriant, soit que vous ayez le talent d’exprimer nettement votre pensée , ou que j’aie celui de la découvrir aisément, je m’imagine comprendre très-bien où se réduit tout ce que vous venez de me dire : c’est que les hommes se contredisent par leur faute , et parce qu’ils ne s’entendent et ne s’expliquent pas assez. En ce cas, j’avouerai qu’ils peuvent se contredire et dire la vérité de part et d’autre ; mais je n’avouerai pas qu’ils aient pour cela raison de contester; car, au lieu de s’opiniâtrer à crier chacun de leur côté : Oui, c’est un lion , et : Non, c’est une femme , no doivent-ils pas se dire l’un à l’autre : Ne disputons point en l’air et hors de propos ; passez de mon côté et moi du vôtre ; vous verrez que je disais vrai , et je verrai (pie vous le disiez aussi; il ne faut qu’appliquer cette règle à tous les objets de la connaissance des hommes pour tarir en un instant toutes leurs contestations ; et, bien loin que deux
EXAMEN
parfis puissent avoir raison de contester, aucun des deux ne l’aura jamais.
Vous êtes expéditif, dil Téandre en riant, et vous faites en deux mots le plus beau règlement du monde. Mais de ce que les hommes n’expriment pas tout ce qu’ils ont à exprimer, s’ensuit-il que co soit leur faute de no pas s’entendre, qu’ils aient tort de se contredire, ou qu’ils ne puissent pas contester avec raison? Toutes les perspectives, je veux dire tous les objets qui ont différentes faces, ne sont pas aussi commodes (pie celle dont nous avons parlé; on en connaît Partilice , c’est assez pour ne s’y pas méprendre , et par conséquent pour prévenir les disputes et les contestations qui pourraient naître à ce sujet; mais deux personnes qui ne sauraient nullement les effets différents d’une différente situation par rapport à cet objet et qui n’en auraient pas le moindre soupçon, devraient-elles être estimées déraisonnables pour se contredire sur ce que représente le tableau? Il en est de même dans les sujets ordinaires de disputes. Les hommes savent-ils que ce sont là autant de perspectives? Si nous le leur disions ici, no serait-ce pas pour la première fois qu’ils l’auraient entendu, et voudraient-ils seulement le croire?
Qu’ils le sachent une bonne fois, dit Timagène, aûn que clans la suite ils soient aussi inexcusables de contester qu’on le serait aujourd’hui de contester sur la perspective dont ou connaît l’artifice. Vous voulez donc , reprit Téandre , que dans tous les sujets de dispute chacun des deux partis se disent mutuellement : Passez de mon côté et je vais passer du vôtre? Assurément, repartit Timagène, et cela ne souffre nulle difficulté. Nulle, dit Téandre en souriant, sinon celle qu’aura chacun des deux partis à trouver le côté du parti contraire.
Si, dans une profonde nuit et dans un vaste champ, deux hommes se disaient l’un à l’autre : Passez de mon côté, ne se demanderaient- ils pas aussi en même temps : Et où est -il votre côté? Toute la vie humaine, toutes les dissertations des hommes, forment en quelque manière ce vaste champ où l’on
DES PRÉJUGÉS NULGAIRES.
est dans une- obscure nuit; tous se crient les uns aux autres: Passez de mon côté, et vous apercevrez la chose comme moi , chacun d’eux répond : Je vais de tous les côtés où il m'est possible, et de quelque côté que ce soit je trouve le contraire de ce que vous dites.
Deux partis entre les Romains contestent sur l’action de Brutus qui assassine César; les uns disent : Venez tous de votre côté voir ce libérateur de la patrie, ce véritable Romain , ce prodige de vertu , lequel , pour procurer le bien commun et rétablir la république dans ses droits, a étouffé en lui-mème jusqu’aux sentiments les plus naturels que lui inspiraient ses intérêts particuliers à l’égard de celui qui était son protecteur déclaré. Les autres, à ce discours, demandent où est le côté d’où l'on peut voir rien de semblable dans Brutus; que pour eux, de quelque côté qu'ils puissent aller, ils ne voient qu'un monstre d’ingratitude et de trahison , l'opprobre non-seulement de la vertu romaine , mais encore de l’humanité, qu'un chef de forcenés, qui viole les droits les plus sacrés de la nature , sous prétexte de maintenir les droits incertains d’une république embarrassée elle-même de son autorité; elle n'en pouvait faire un meilleur usage que de la remettre entre les mains du héros le plus grand , le plus sage et le plus débonnaire qui fut jamais. Indiquez maintenant, dit Téandre à Timagène, le moyen de voir la chose du même côté, et de faire mettre les partisans de la reconnaissance du côté du souverain amour de la liberté ; où les tempéraments âpres et bilieux du côté des tempéraments les plus tendres et les plus humains : la chose est-elle si faisable , et ne tient-il qu’à dire : Passez de mon côté, je vais passer du vôtre?
Quoi! reprit Timagène , croyez-vous que ce ne soit jamais la faute dés hommes de ne se point trouver dans la même situation pour bien juger des objets? et à force de la chercher, ne devraient-ils passe rencontrer s'ils en avaient bien envie? A dire vrai , repartit Téandre, je croirais volontiers avec vous qu’il y a quelque autre chose que la difficulté de se mettre
EXAMEN
dans la môme situation d’esprit qui les empêche de s'y mettre en effet , et (pie cette difficulté vient souvent de la répugnance qu'ils ont à céder et à quitter la disposition dans laquelle ils se sont trouves d’abord. Mais aussi faut-il avouer que la chose quelquefois leur est absolument impossible; car enfin, qu’est-ce que cette mémo situation , sinon une même disposition des organes des sens et de l’imagination? mais où la trouver cette môme disposition , puisqu’elle change selon les tempéraments, et (pie les tempéraments se ressemblent aussi peu que les visages? Les hommes ayant donc les sens, les organes et l’imagination différents, doivent apercevoir, sentir, imaginer différemment le môme objet; de sorte qu’au lieu de leur reprocher qu’ils aient des sentiments opposés sur une môme chose, je suis étonné, moi, qu'ils se trouvent jamais du même sentiment, et je doute au fond qu’il soit jamais bien entièrement le même dans deux hommes différents.
La maxime est plausible, reprit Timagène en raillant, et avec cela il ne faudra plus trouver étrange que les hommes ne jugent pas également que deux et deux font quatre. Ils ont les sens, les organes, l’imagination d’une construction différente : selon celte construction différente, l’un jugera (jue deux et deux font trois, et ce sera apparemment quand il aura l’imagination plus étroite; un autre qui aura l’imagination plus étendue jugera que deux et deux font cinq ; et un troisième pourra l’avoir si vaste, qu’il jugera tout d'un coup que deux et deux font cinquante. Du reste, ils auront tous également raison de contester, chacun d’eux, selon vous, voyant l’objet de son côté par une face différente, et selon la disposition qui lui sera particulière. Eh bien! ajouta Timagène en continuant de railler, suis-je assez entré cette fois dans votre pensée? La vôtre, répondit Téandre, est en même temps plaisante et maligne, et vous me faites craindre de m’être un peu trop avancé. Vous aurais-je dit que sur toutes sortes de sujets les hommes peuvent également soutc-
nir dos choses opposées, et avec cela avoir raison chacun de leur côté? Si cela était, et si j'en avais dit plus que je no voulais, comme il arrive assez souvent dans la chaleur de l'entretien, où l’on veut toujours enchérir sur ce qu’on a dit d’abord, je me rétracterais sans délibérer. Mais afin de vérifier mon opinion dans toute son étendue, ne suffit-il pas qu'il y ait au monde un grand nombre d’objets de la connaissance des hommes qui soient comme la perspective artificielle?
Vous paraissez, dit Timagène, vouloir faire une honnête retraite, et avec cela vous n’ètes pas encore en sûreté. Dès (pie vous accordez qu'on peut voir certaines choses sous plusieurs faces, pourquoi ne pourrait-on pas y voir toutes les autres? On peut voir un objet sous diverses faces dès qu’il en a plusieurs, dit Téandre; mais s’il n’en a qu’une, on ne peut le voir que sous celle-là : de cette nature, ajouta-t-il, sont les 1 premières vérités qui servent à former toutes les autres connaissances, comme l’unité sert à former les nombres. On peut se méprendre dans la supputation d’une grande quantité de nombres; mais on ne le peut quand il ne s’agit que de l’unité; ou bien, si vous voulez encore, ces premiers principes sont des objets sur quoi la lumière de l’esprit se réfléchit tout entière; de sorte qu'elle fait voir nécessairement tout ce qu’ils sont , de quelque côté qu'on puisse les considérer. Est-ce là faire une retraite, ajouta Téandre en riant de son côté, ou si c’en est une, n’est-elle point comme celles des grands capitaines qui valent une victoire? Je ne vous conseillerais pas, répliqua Timagènc, de compter trop là-dessus, puisqu’il me reste encore contre vous des armes que vous-même m’avez fournies. En elFet, un objet n’eût-il qu’une face par où il pût être regardé, il peut toujours être regardé par différents yeux , et par conséquent être un objet de contradiction et de contestation.
Les yeux de l’esprit aussi bien que ceux du corps, reprit
1 Voyez le Traité des premières vérités, lr' part., cliap. vu.
EXAMEN
Téandre, sont différents on différents hommes, la chose est indubitable; mais pour l'être ainsi en quelque chose, ils ne le sont pas en tout : tous les visages, tous les tempéraments sont divers, cela n’empêche pas qu'il n’v ait une certaine disposition qui leur soit à tous essentielle et commune : c'est pourquoi , bien qu'un objet fasse une impression sur un tempérament, et une autre impression sur un autre tempérament, il est. certains objets qui font impression sur le tempérament de l’homme en général ; et cette impression est toujours la même. La lumière, par exemple, a un rapport si précis avec les yeux du corps humain , que quelque différents qu’ils puissent être entre eux, ils en seront toujours frappés de la même sorte. 11 en faut «lire autant des yeux de l’esprit; leur lumière sont les premières vérités dont nous avons parlé ; quelque différents que soient les esprits, il est de leur nature d’être également frappés. Mais si cette lumière commence à être composée , mêlée, modifiée, alors perdant cette convenance directe qu’elle avait avec la nature des connaissances humaines en général, elle ne fait plus que des impressions diverses, selon le plus ou le moins de différence qui se trouve entre les esprits des hommes. Voilà, ce me semble, dit Timagène, de quoi vous satisfaire, et de quoi vous faire convenir que deux partis peuvent, avec la raison chacun de son côté, se contredire en certains sujets, quoiqu’ils ne le puissent pas en d’autres.
Vous êtes plus préparé que moi, dit Timagène, sur la matière dont nous parlons, et vous me dites des choses dont je suis obligé de convenir, faute peut-être d’y avoir pensé aussi longtemps que vous. Quoi qu'il en soit, si vous n’exceptez des sujets sur quoi les hommes se peuvent contredire avec quelque raison, que les premiers principes, vous ouvrez un beau champ à la dispute , et les gens qui aiment la chicane doivent être charmés; mais les âmes pacifiques vous sauront fort mauvais gré de ce que vous livrez ainsi tout l’univers à la contestation. Est-ce moi qui le fais? reprit Téandre; n’est-co
pas la nature même, ou plutôt la Providence? Le Seigneur, dit l’Écriture, a donné te monde pour sujet de dispute aux hommes.
De sorte, interrompit Timagène en souriant , que vous êtes ici l’homme de la Providence, et que vous voulez la justifier en justifiant les contestations. Vous avez lieau plaisanter, dit Téandre, je me fais l'honneur d'ôtre leur apologiste, et elles sont beaucoup plus salutaires au monde que l’on ne pense d’ordinaire. Un Espagnol les appelait les sapes-femmes de ta vérité : l’expression, comme vous voyez, est un peu violente en français; mais enfin il est vrai de dire que sans elles la vérité manquerait souvent à paraître en ce monde. Elle ne s'v montre, la plupart du temps, qu'à la faveur des disputes qui éclaircissent les choses en les faisant regarder par leurs différents jours : donnez-moi, ajouta-t-il, une nation où l’on ne dispute , où l'on ne conteste jamais , ce sera , je vous assure, une nation très-grossière et très-ignorante.
Grâce au Ciel , reprit Timagène, la nôtre ne saurait avoir de ce côté-là ni grossièreté ni ignorance à se reprocher; et, n’y eût-il que ce que nous y avons vu de nos jours , elle doit être la plus polie et la plus savante qu’on puisse guère imaginer. Je vous entends, dit Téandre; mais croyez-vous que ce que nous avons vu soit si particulier à notre siècle ou à notre nation ? Regardez tous les temps et tous les pays du monde , ils se ressemblent assez par cet endroit. Comment, interrompit Timagène, est-il possible qu'on ait trouvé ailleurs des personnes d’un certain caractère contester avec éclat sur les sujets les plus respectables et les plus sacrés?
Ne v ous y trompez pas comme le peuple , repartit Téandre , ce sont de ces matières où il est d’autant plus important de ne pas céder, qu’on est plus essentiellement obligé de soutenir alors la vérité que l’on croit avoir chacun de son côté. Parcourez, ajouta-t-il, l’histoire de l'Église, vous y verrez, sous le nom des saints , et des plus grands saints, des choses que nous avons vues de nos jours. Vous trouverez dans saint
EXAMEN
Bernard et le bienheureux Pierre de Cluny des contestations que d'illustres solitaires ont renouvelées il y a quelques années , et qui semblaient être les mêmes . tant elles avaient de rapport, et par le fond de la matière et par le caractère des antagonistes. En des temps plus anciens, vous rencontrerez les contestations de ce qu'il y a eu de plus vénérable dans l’Église : de saint Léon, pape, et de saint Hilaire, archevêque d’Arles; de saint Chrysostome et de saint Épiphane ; de saint Augustin aux prises avec saint Jerôme, dont les disputes en particulier ont fait tant de bruit; du martyr saint Cyprien et du pape saint Étienne; et pour tout dire en un mot , des apôtres mêmes saint Paul et saint Barnabé; et de saint Paul encore avec Céphas. Je sais un ouvrage où l'on fait l’histoire des contestations de ces saints, et où l'on montre sensiblement la raison qu’ils avaient de soutenir leur sentiment chacun de son côté.
N’auraient-ils pas eu encore un peu plus de raison , demanda Timagène (en s’approchant de Téandre et en baissant la voix), de ne point contester du tout? Je puis répondre avec assurance que non, dit Téandre. Us se trouvaient dans des conjonctures où leur religion exigeait d’eux qu'ils soutinssent avec constance, avec courage et même avec chaleur, ce qu'ils jugeaient devant Dieu être le plus conforme aux principes de la foi et à la vérité. Mais est-il possible, interrompit Timagène , que dans la chaleur dont vous parlez il n’entrât pas un peu d'altération? Je m'imagine bien, dit Téandre, que tout saints qu’ils étaient ils ne cessaient pas pour cela d’être des hommes, et que dans l’ardeur du zèle il pouvait leur échapper des traits qui n’étaient pas toujours si mesurés; mais de légères fautes qui sont des suites de l’humanité, ne sont pas incompatibles avec une sainteté véritable, et elles sont consumées par le feu même du zèle qui en a été l’occasion.
Voilà, dit Timagène, un tour assez singulier pour ôter tout d’un coup bien des scandales. Je voudrais que certaines
gens sussent notre entretien; je crois, ajouta-t-il en riant, qu’ils vous feraient volontiers des remercîments pour conclure en leur faveur, comme vous faites, qu’ils pouvaient avoir raison, lorsque tant de gens étaient persuadés du contraire. Qu'ils profitent tant qu’il leur plaira , interrompit Téandre, de ce que j’ai dit en leur faveur; je leur demande pour unique récompense qu’ils n’en abusent pas : car enfin ils doivent savoir qu’en pouvant avoir raison , on a quelquefois en effet le plus grand tort du monde.
Téandre ayant beaucoup parlé, se trouva alors un peu échauffé, et il invita Timagène à venir avec lui faire un tour de promenade; mais celui-ci s’en étant excusé sur la parole qu'il avait donnée à une personne de qualité de l’aller joindre à cette heure-là même, Téandre se retira bientôt après pour aller prendre l'air, accompagné uniquement de ses rêveries, qui lui fournissaient toujours des idées assez particulières,
Analyse de l'article précédent.
1 . Faces diverses d’un objet. 2. Considérées par divers esprits. 3. Une face vue par les uns, non par les autres, ■t. Fait diverses impressions sur divers esprits. 3. Diversité d’impression justifie le oui ou le non sur un même objet. G. Par là on se contredit sans avoir des pensées contraires. 7. Faute d’entrer dans la situation d’esprit des autres, ou d'exprimer assez précisément ce qu’on pense, le langage ordinaire ne suffisant point à la multiplicité de nos idées. 8. Il est pourtant certains objets si évidents et si conformes à la disposition essentielle de l’esprit humain, que de ne les pas voir comme tous les autres hommes, ce serait cesser d’être •homme : telles sont les premières vérités.
EXAMEN
Usage.
Le désagrément le plus ordinaire de la vie vient des contestations <(iii causent les inimitiés et les haines. Hiles tariraient presque tout d'un coup si l’on faisait attention à la vérité établie en cet article. Quand les autres 11e voient pas une chose par le même endroit que nous, est-ce leur faute? Quand notre esprit est autrement disposé que le leur, est-ce la nôtre? Ils ont raison, et nous aussi : nous 11’en manquons de côté et d'autre que faute de chercher par quel endroit un autre parle autrement que nous. En le cherchant nous trouvons souvent qu'il pense comme nous, ou du moins, que ne pouvant penser comme nous à cause d’une situation d’esprit différente, nous sommes blâmables de le trouver étrange. Il faut excepter néanmoins les principes généraux de la connaissance et de la société humaine, aussi bien que les justes conséquences qu’on en doit tirer; mais une grande partie des contestations roulant beaucoup moins sur des principes évidents que sur les différentes impressions que font les objets en divers esprits, ce sera avoir rétabli une grande partie du repos de la société humaine que d’en avoir re- • tranché une partie des contestations, par la vérité établie en ce premier article.
Il” PROPOSITION.
Que la science 11c consiste point à savoir beaucoup.
A mesure qu'un homme a su davantage et qu’il a acquis • plus de connaissances, ne disons-nous pas qu’il est plus savant , ou disons-nous mal? Puis donc que de savoir est ce qui] fait la science, ce qui fera la science par excellence n’est-ce pas de savoir beaucoup?
Il y a du vrai dans ce raisonnement ; mais il faut le démêler, pour n'y laisser rien que de vrai, et pour nous donner une juste idée de ce que c’est au fond que la science.
Nous le concevrons par la comparaison de la nourriture ; ce qu’elle est au corps, la science l’est à l'esprit : notre corps s’entretient, s’augmente, se perfectionne par la nourriture; ces mêmes effets sont en quelque sorte produits par la science dans notre esprit; sans elle, il ne fait que languir, diminuer et dépérir.
Or, qu’est-ce qui nourrit notre corps? Est-ce tout ce que nous mangeons? non : c’est un aphorisme incontestable, que ce qui nous nourrit est ce que nous différons. Plus nous mangeons, si nous ne le digérons bien, plus nous sommes incommodés; car, au lieu de faire du sang, qui seul immédiatement entretient notre vie, il ne fait que de la corruption qui nous tue.
Le mot de science est équivoque , comme l’est le mot de nourriture ; et mal à propos il se prend par lés esprits vulgaires indifféremment pour tout ce que nous mangeons. Quand ils voient un homme manger beaucoup, cet homme se nourrit bien, disent-ils, au lieu que cet excès même est quelquefois ce qui l’empêche de se nourrir faute de digérer. Quand on voit aussi un homme entasser dans son esprit connaissances sur connaissances, on dit cet homme est savant ; mais si ces connaissances ne sont bien digérées, elles ne font qu’accabler l’esprit et l’offusquer ; lui ôtant cette justesse de pensées et cette finesse do discernement en quoi consiste la vigueur et la vie propre de l’esprit; de sorte que sans elle il n'a plus (pie des connaissances informes et comme indigestes.
Qu'est-ce donc ([ue cette indigestion spirituelle , pour ainsi dire, qui empêche nos connaissances de former dans notre esprit une science véritable; c’est ce qui arrive, quand elles ne sont ni claires , ni conformes à nos besoins.
On a ri d’un homme qui croyait faire l’éloge de son fils,
EXAMEN
en disant de lui : II a peu d'esprit, mais le /x>u qu'il en a es I bon : on pourrait très-sensément faire cet éloge de certain savant : Il sait peu de choses, mais il sait bien ce qui U sait. J’aimerais infiniment mieux la parcelle de science de tel homme que je connais, que l’amas de sciences le plus étendu de tel autre homme que je ne connais pas moins. Pourquoi? ■C’est que le petit nombre de connaissances qu’a le premier, servent à lui perfectionner l’esprit, et l'amas de connaissances dans l’autre, ne fait que gâter le sien. Lun sait clairement le pou qu’il sait , et par conséquent il discerne avec la même clarté ce qu’il ne sait pas; l'autre ne sachant qu'obscurément la multitude des choses qu’il a retenues, et n’en voyant pas distinctement la nature, les faces différentes et les justes bornes, elles lui -sont une occasion continuelle de se méprendre, confondant ce qu'il sait avec ce qn’il ne sait pas. Tel est le caractère des faux savants; nation plus méprisable • incomparablement que toute la nation des ignorants modestes, qui rie sont disposés ni à se tromper eux -mêmes par de fausses lueurs, ni à tromper les autres par des propositions incertaines , des discours vagues et des décisions téméraires, et cela faute d’ordre et d’arrangement dans les matières et de clarté et d’évidence dans les principes.
Un défaut d’arrangement empèche-t-il donc qu’on no sache ce qu’on sait et qu’on n’ait de la science? Il n’empêche pas qu’on ne le sache; il empêche que ce que l’on sait ne serve- à perfectionner l’esprit et à lui donner cette disposition d’ordre qui dirige les matières entre elles, pour les portera leur véritable but; que si elles n’y tendent pas, elles ne font plus qu’un chaosdans la tète; à peu près comine un amas de pierres, de bois et de ciment ne fait que des ruines dans une place, au lieu d’une maison belle, agréable et utile qu’elles y feraient , si elles y étaient disposées par les règles de l’architecture.
Vous demandez si des connaissances amassées dans l'es-
prit- sans arrangement entre elles, ne sont pas toujours des connaissances; et moi je demande si des matériaux amassés dans une place ne sont pas toujours des matériaux ? Oui , mais ils ne sont pas une maison; ainsi des connaissances dérangées ne sont pas la science.
Mais , disent quelques-uns , les sciences les plus autorisées sont-elles seulement susceptibles de principes évidents et et clairs? En trouve-t-on de ce caractère dans la médecine, dans la physique et en d’autres facultés semblables? Si l’on n'y en trouvait pas, on devrait moins les donner pour des sciences que pour des incertitudes ou des amusements; cependant, à les regarder par leur bon endroit, on y rencontre des principes judicieux et solides.
La médecine, par exemple, a pour principe évident, qu’il faut essayer des remèdes qui peuvent faire du bien et qui ne peuvent faire de mal; que faute de remèdes certains , U faut employer les moins incertains. La physique a pour évidence les expériences renouvelées en divers temps et en divers lieux, et la maxime qu’il faut tenir pour raison légitime celle qui s’accorde avec toutes les apparences.
On dira que ces principes ne s’étendent pas fort loin , j’en tombe d’accord ; c’est-à-dire , que l’évidence dans ces sortes de sciences est très-bornée ; mais si on ne la discerne d’avec les obscurités dont elles sont mêlées, elles ne font plus que . de la confusion et de l’erreur dans l’esprit , qui prend l’apparence pour la vérité, la conjecture pour la preuve et la supposition des choses pour leur existence.
Qu’est-ce donc que la science? Je la définis, une suite de connaissances rassemblées avec ordre pour conduire les hommes à leurs devoirs, à leur bonheur, à leur fin.
Toutes sortes de connaissances rie servent donc pas à faire jine science, puisqu’il en est qui ne servent à rien, ni au devoir de l’homme en particulier, ni au bonheur de la société humaine en général- C'est une connaissance, par exemple, que de savoir au juste le nombre des pavés d'une
336 i EXAMEN
ri 10 de Paris; ost-ce la une science? La connaissance de certaines particularités do l'antiquité est do ce caractère ; comme de savoir lequel des deux pieds Enée mit à terre le premier, descendant de ses vaisseaux en Italie : la science est rare et curieuse; aussi a-t-on fait des livres sur de si beaux sujets. C'est toujours une connaissance, dit-on; mais que faitelle à la sagesse de l'homme , ou au bonheur de cette société dont il fait partie?
Tel homme, ajoute-t-on, se trouve content dépareillés connaissances; tant pis pour lui , s’il trouve du goût à se nourrir de glands et d'herbes qui ne peuvent faire en lui qu’un mauvais suc et une santé languissante : le suc de l’esprit et sa vraie santé ne sont pas un contentement bizarre , tel «pie ]>euvent l’avoir des gens ivres ou insensés; c’est le contentement de la raison qui seul est durable et solide; tout ce qui n’y tend pas plus ou moins directement n’est point une vraie science, puisqu’il ne sert point à conduire l'homme à su fin.
Que servent . me demandera-t-on. la grammaire, la poésie. l’éloquence, la musique, la physique , et tant d’autres qui sont regardées comme autant de sciences et de connaissances dignes de l’homme? Il est aisé de répondre.
La grammaire enseigne les principes et l’économie des langues, qui sont le lien de la société, afin qu’on soit en état de bien prendre la pensée des autres et de leur bien exprimer la nôtre; sans quoi le commerce de la vie civile se changerait en un commerce d’idées confuses, par où les hommes s’embarrasseraient mutuellement , au lieu de se donner un secours mutuel.
La poésie sert à évertuer et à embellir l'imagination, pour l’accoutumer à énoncer avec grâce et avec feu les connaissances dont il faut instruire les hommes, et leur en inspirer le goût par le plaisir de les voir exposer d’une manière qui llatte.
L’éloquence , par cet endroit , est une sorte de poésie ,
niais fortifiée d’un secours plus exact dos preuves et de la . force du raisonnement.
Ces premières connaissances doivent être soutenues du secours de la philosophie, qui enseigne à diriger nos pensées par la logique, et notre conduite par la morale ; à exciter nos admirations sur les ouvrages du Créateur par la physique, à. déployer toute la force, la subtilité et l’étendue de notre intelligence par la métaphysique. Pour la géométrie et les autres parties de la mathématique, outre qu’elles sont comme une dépendance ou une suite de la métaphysique, elles contiennent les principes de tous les arts qui servent aux usages et aux commodités de la vie.
L’histoire sert pour apprendre par des événements remarquables, et la nature des choses humaines sujettes aux plus étonnantes révolutions, et la vanité des hommes dont les plus ambitieux projets , les desseins les mieux concertés, les fortunes les plus éclatantes, vont toutes échouer au tombeau; c’est de la sorte un supplément d’expérience qui nous montre ce que nous devons être et ce qui peut nous arriver dans ce qu’ont été les autres et dans ce qui leur est arrivé. I)e plus, l’histoire cultive agréablement l’esprit, satisfaisant et excitant la curiosité; elle forme le cœur et les mœurs, rendant justice aux personnages vertueux ou vicieux dont elle peint le caractère sans déguisement.
Le besoin de l’histoire fait naître celui de la généalogie qui en forme les liaisons , de la chronologie qui en discerne les temps , et surtout de la géographie qui marque les lieux où se sont passés les événements ; aussi ces trois connaissances particulières sont-elles dites les yeu.v de l'histoire ; outre que la géographie en particulier a des usages qui entrent dans la plupart des états de la vie.
La musique et d’autres arts semblables servent à délasser et à divertir l’esprit de ses occupations sérieuses , pour le mettre en état d’v revenir avec une nouvelle activité. Le Créateur a fait tout pour lui, et tout pour les hommes par
EXAMEN
. rapport à lui: ce qui sert à leur utilité et a leur agrément légitime entre dans le besoin général de l’homme , et peut se trouver l'objet d’une science véritable, pourvu. qu’elle soit proportionnée au besoin particulier de leur situation.
Par cet endroit un musicien sera savant quand il ne saura que la musique, s’il la sait bien; un magistrat sera ignorant (piand il ne saura que la musique, la sùt-il mieux que le plus consommé musicien.
La condition, l’état, le devoir, la situation où l'on se trouve par rapport à Dieu , à sa patrie, à sa famille, au commerce de la vie civile, à la société dont l'on fait partie et. avec laquelle chacun a des engagements particuliers, est’ la règle particulière sur laquelle se doit mesurer la science de chacun : puisque sans elle toutes les connaissances no servent non plus à foi-mer l’esprit et le conduire vers sa fin , que les nerfs du corps d’un homme servent à faire mouvoir le corps d’un autre homme pour lequel ils ne sont pas faits.
Mettez à la Chine la science de tous les usages de la Chine, c’est une science véritable , parce qu'elle y sert à la conduite de la vie; mettez-la en France avec les mémos détails dans un homme qui ne sait rien des lois et des usages du royaume; c’est un nerf déplacé: il ne sert qu’à produire un effet mauvais ou ridicule.
Mettez la science de la généalogie dans un généalogiste do profession, elle le rendra utile à l’État; mettez-la dans la tète d’un officier, dont elle occupe toute l’attention, elle y sera une sience pernicieuse à sa propre fortune , et peut-être au bien du service.
Ne faut-il donc admettre pour une vraie science que ce (pii regarde en particulier la profession où l’on se trouve engagé? 11 ne faut du moins. savoir rien (pii n’y soit compatible ou subordonné; de sorte que si l’on se trouve savoir quelque autre chose mieux que celles de sa profession , on est plus ignorant que savant; puisqu’on manque au point essentiel de ce qu’on doit savoir, et que la vraie science de l'homme
le dispose toujours à parvenir à sa fin, soit générale en tant qu’homme, soit particulière en tant qu’homme de telle profession ; une science inutile est comme si elle n’était point , et rien n’est utile que ce qui procure à son propre avantage' et à l’avantage de la société dont il fait partie.
Rien n’empèehe cependant que, à l’exemple de plusieurs, on ne donne le nom de science à tout ce qu’on sait bien ou mal, à propos ou hors de propos, avec utilité ou dommage pour la .perfection de lame, comme on peut appeler nourriture tout ce qu’on mange, soit qu’il serve ou qu’il nuise à la santé; soit qu’il se digère ou ne se digère pas : mais si l’on prend soin d’éviter l’équivoque des mots et la confusion des idées, on n’ admettra pour science que ce qui sert à perfectionner notre âme , et par là on ne trouvera jamais que la science consiste, précisément à savoir beaucoup, mais à bien savoir ce qu’on sait et ce qu’on doit savoir ; le bien savoir, e’est-à-dirc avec clarté dans les principes , avec arrangement dans les choses; savoir ce qu’on doit , et par rapport à la fin générale de tous les hommes, et par rapport à la fin de la condition et de la situation particulière où l'on se trouve; en sorte qu’il n’y ait que cela, et ce qui conduit à cela, qui soit une science véritable.
Analyse.
1 . Science, perfection et nourriture de l’esprit. 2. Ce qui nourrit est, non ce qu’on prend, mais ce qu'on digère pour en faire un bon suc. 3. Nourriture de l’esprit indigeste, quand ses connaissances ne sont ni claires ni conformes aux besoins. 4. Défaut de clarté produit confusion et méprise. 3. Défaut de conformité à nos besoins empêche la science de contribuer au bonheur de l’homme. 6. Toute vraie science y contribue. 7. Bien des choses qu'on apprend n'y contribuant pas, ne font point une vraie science.
EXAMEN
Usage.
Le plus grand soin do l’homme doit être de régler l'estime que méritent les connaissances de l’esprit , puisqu’elles sont l’exercice d’une nature spirituelle, et ce qui est le plus excellent en nous. Hiles perdent leur prix , si elles ne sont telles qu’elles doivent être, c’est-à-dire claires et utiles; si, par l’abus que nous en faisons, elles ne le sont pas, rien ne sera moins à rechercher ni plus à craindre. Telle est la fausse science ;• évitons-la dans nous-mêmes; travaillons à en préserver ceux que nous sommes chargés d’instruire ou de faire instruire; c'est le fruit que nous pouvons tirer des réflexions exposées en cet article.
IIIe PROPOSITION.
Ouc les femmes sont capables de toutes les sciences.
Dans une compagnie de personnes considérables par leur qualité ou par leur mérite , la conversation tomba dernièrement sur madame la marquise de , laquelle a étudié
et sait très-bien l’algèbre. On s’étendait sur ses louanges, et chacun parlait à Penvi de sa pénétration d’esprit , lorsqu’Artémise vint à dire (pie c'était dommage que le talent de l’algèbre ni des autres sciences si relevées ne convînt
pas aux femmes, et que la marquise de était un très-bel
exemple qui ne se ferait pas suivre.
Je ne sais si Artémise parlait sincèrement ; car elle-même a du goût pour les lettres, bien qu’elle s’en cache de son mieux. Peut-être parla-t-elle ainsi afin d’éloigner le soupçon de femme savante dont on ne fait pas grand cas et dont elle n’aime point la réputation. Quoi qu’il en soit Téandre prit la parole, selon sa coutume, pour soutenir le contraire
3/il
de ce que l’on disait, et déclara qu’il avait souvent admiré en ce point la bizarrerie et l’injustice de l’usage; puisque, sur l’exemple de la marquise de il croyait les femmes capables, aussi bien que les hommes, de réussir dans quelque science que ce fût.
Artémise, qui n’était pas fâchée d’étre contredite en cette occasion , non plus que les dames de la compagnie , qui ce jour-là aimèrent mieux écouter pour voir soutenir le mérite de leur sexe que de parler pour suivre leur inclination , Artémise, dis-je, répliqua ainsi à Téandre : Si les femmes avaient en général la capacité que vous leur attribuez, je vous avoue qu’il pourrait y avoir de la bizarrerie dans l'usage ; mais il est bien plus raisonnable de présumer l’incapacité des femmes par la coutume, que de blâmer une coutume si établie pour relever le talent des femmes.
Sans entreprendre ici, reprit Téandre, de faire le procès à l’usage, qui peut avoir été établi sur de bonnes raisons, et sans examiner si un usage contraire n’aurait pas pu s’établir par d’autres raisons aussi bonnes, vous voulez bien, Madame, que je soutienne une cause, laquelle serait beaucoup mieux entre vos mainset dans celles de ces dames qu’entre les miennes; mais, puisque votre modestie ne s’accorde pas assez avec la justice qui est due à votre sexe, je demanderais volontiers à ceux qui ne le croient pas capable des sciences, si pour y réussir il faut autre chose que de l’esprit, de l’intelligence, de la raison, ou si les hommes prétendraient seuls en avoir?
Plusieurs d’entre eux, répondit Artémise en souriant, ne seraient peut-être pas trop éloignés de cette prétention; mais, pour ne les faire pas plus méchants qu’ils ne sont, car ils le sont déjà assez, ils diront, avec plus de vraisemblance, que l’intelligence et l’esprit suivent le caractère du tempérament ; et que celui des femmes étant plus faible, leur esprit n’a point la trempe qu’il faut pour être à l’épreuve des difficultés dont l’étude des sciences est remplie.
EXAMEN
Si la trempe de l'esprit, reprit Téandre, devait se mesurer par la force du corps, on peuplerait le Parnasse d’étranges sortes de personnes, et les soldats aux gardes y devraient occuper les premiers postes. Cependant, ajouta-t-il, les femmes ne le céderaient pas encore aux hommes de ce côté-là, et elles trouveraient leurs héroïnes en ce genre, comme ils trouveraient leurs héros. Car, pour laisser les conditions serviles, où rien n'est plus commun que des femmes d’un tempérament robuste, quelles étaient les Amazones d'autrefois qui donnèrent tant d'affaires aux plus vaillants guerriers de l’antiquité? ou les Amazones d’aujourd’hui, qui, selon nos relations, font revivre en Amérique, dans une lie de la fameuse rivière de leur nom, la force et la valeur des anciennes? Quelles étaient tant d'autres femmes célèbres dans l’histoire par les travaux des armes qu’elles ont si bien soutenus?
Mais laissons cette force de corps dont il n’est pas ici question. Les fatigues d’Apollon ne sont point celles de Mars. L’expérience ne montre pas, ce me semble, que les hommes qui ont les plus larges épaules soient les plus propres à la théologie ou aux mathématiques, aux belles-lettres ou à la philosophie. Parlons sérieusement, ajouta-t-il. Les hommes les plus propres aux sciences se trouvant assez souvent du tempérament le plus délicat, pourquoi la délicatesse des dames y serait-elle un obstacle? et n’est-ce pas, au contraire, une disposition des plus heureuses pour les exercices de l’esprit?
Oui, reprit Artémise, pour les plus légers, et je conçois aisément que la science d’arranger joliment des mots et d’exprimer naturellement les sentiments du cœur, soit en prose ou en vers, s’accommode assez avec la délicatesse des femmes : aussi les Muses ont-elles été dè notre sexe , et nous avons vu de nos jours les Scudéri, les Deshoulières, les LaSuze, les Ville-Dieu , les Bernard et les Chéron, s’ètre acquis une réputation que les hommes mêmes se sont empressés à relever ; mais ces talents ne sont guère attachés qu’à l’imagi-
nation. C’est la fleur de l'esprit, si vous voulez, et ce n'en est pas le solide.
Ce solide , répliqua Téandre, ne se prendrait-il point ici pour ce qu’il y a de plus grossier dans l’esprit, et cette fleur pour ce qui y est de plus exquis? Alors, Madame, votre interprétation, pour être modeste, n’en serait pas moins avantageuse, ni moins équitable à l’égard de votre sexe. En effet, ôtez cette fleur, que devient l’esprit? Il n’en reste plus que le marc, si j’ose parler ainsi. Cette délicatesse que vous reconnaissez dans les dames et qu’on 11e leur a jamais disputée, emporte avec soi une pareille délicatesse de discernement qui fait le caractère le plus estimable pour les sciences. Faute de ce discernement délicat, combien de savants se trouvent chargés d’érudition comme le seraient en quelque manière les mulets du Parnasse, parce qu’ils ne peuvent ni bien démêler ce qu’ils savent ni en faire un usage agréable? Du moins, personne ne peut-il disconvenir que, comme un diamant délicatement taillé est souvent d’un plus haut prix que beaucoup d’autres diamants de même nature qui le seraient grossièrement, un peu de science avec de la délicatesse est d’un plus grand mérite que beaucoup d’autre science.
Vous voudriez, reprit Artémise, nous dédommager de la quantité par la qualité. Nous ne serions pas trop mal partagées si nous l’étions de la sorte ; mais je crains que vous ne soyez trop indulgent pour nous, et l’expérience, par malheur, nous fait plus de tort que votre raisonnement ne nous fait de bien. Car, avec cette disposition que vous nous trouvez pour les sciences dans la délicatesse attribuée aux femmes, comment un si petit nombre d’entre elles trouvent-elles le moyen d’y réussir? C’est, répondit Téandre, qu’elles ne s’avisent pas de le chercher et de s’y appliquer. Si l’on voulait montrer que les sauvages ne sont pas propres aux sciences, parce qu’on n'en voit point parmi eux qui y réussisse , que faudrait-il répondre ? Mettez-les dans ce train, dirait-011, ils
EXAMEN
3/| Il
vous y suivront , et plusieurs d’entre eux vous y passeront. Autant en faut-il dire des femmes, établissez pour elles des universités, des collèges, des facultés de droit et de théologie, qu’elles y étudient dès leur jeunesse, et un aussi grand nombre d’entre elles seront jurisconsultes, philosophes et théologiennes qu’il y a d'hommes théologiens, jurisconsultes et philosophes.
La dame se prit à rire de cette idée, comme la trouvant plus plaisante que réelle; mais, pour avoir le plaisir de se faire prouver ce qu’au fond elle était bien aise d’en juger : Eh mon Dieu ! quel malheur qu’une pareille épreuve ne se soit jamais faite! Notre siècle, si amateur des expériences, pourra-t-il se pardonner de ne pas faire celle-là qui serait si curieuse? Certainement, ajouta-t-elle encore, la tentation prendrait d’y suppléer, comme firent ces femmes de l’antiquité dont j’entendais raconter l’histoire il y a quelques jours. Elles s’appelaient, si j’ai bien retenu leur nom, Lasténie et Axiotée; ayant choisi Platon pour leur maître en particulier, elles voulurent encore profiter de ses leçons publiques, et s'habillèrent en hommes pour les aller prendre, ce qu’elles faisaient régulièrement.
Ce serait, répliqua Téandre, un soin fort inutile pour l’expérience dont vous parlez, Madame, et elle serait moins curieuse que vous ne croiriez bien, tant on a éprouvé déjà ce que l’on voudrait découvrir sur ce sujet. N'a-t-on pas vu des femmes se distinguer dans toutes les belles connaissances?
En effet, touchant la politique, qui tient le premier rang parmi les sciences humaines, le disputera-t-on à une Zénobie, laquelle, reine d'un état aussi petit que la moindre de nos provinces, sut néanmoins donner l’alarme si longtemps à un des plus habiles et des plus puissants empereurs qu’ait eus Rome dans sa plus grande splendeur? à une Pulchérie, laquelle mania elle-même les rênes de l’empire dans les temps les plus difficiles, avec une sagesse et une conduite qui auraient fait honneur aux Catons et aux Fabius? à une élisa-
beth, reine d’Angleterre, laquelle, dans ces derniers siècles, balançant les intérêts de tous les monarques de l’Europe, s’est distinguée si fort dans cette monarchie, par l’habileté avec laquelle elle sut pendant plus de trente ans donner un frein à l’inquiétude et aux mouvements d'un peuple qui sous les autres règnes a paru si incapable d’être réprimé.
Pour la science de la philosophie, quels esprits plus pénétrants et plus subtils que ceux d’Aspasie, maîtresse, puis femme du grand Périclès, de laquelle Socrate même fit gloire ‘de suivre les préceptes dans sa morale? de Dama, fille de Pythagore, qui exposait si nettement au public la doctrine mystérieuse de son père? d’Eudoxe, fille du philosophe Léonce, qui par un bonheur extraordinaire de la philosophie, mais dont nous voyons peut-être encore quelques exemples, parvint à devenir la femme de l’empereur même.
Si vous regardez les mathématiques dans ce qu’elles ont do plus abstrait, elles se feront honneur de Cornélie, seconde femme de Pompée, qui n’a pas moinséclaté par l’usage qu’elle avait de la géométrie et de la musique, que par le courage qui la détermina, après la déroute de Pharsale, à suivre son mari en Égypte, et par la modestie qui lui fit toujours compter pour rien ses plus admirables talents. Une autre mathématicienne nommée Hépathie, et qui demeurait à Alexandrie sous l’empire d’Arcadius, n’a pas moins illustré les mathématiques par ses écrits sur l’astronomie, sur les sections coniques et sur d’autres semblables traités, qu’elle enseignait publiquement aune multitude infinie de disciples qui venaient l’entendre de toutes parts.
La théologie est une des sciences où les dames paraissent avoir le moins d’accès. Cependant l’université de Padoue ne s’est-elle pas fait un mérite, il n’y a pas cinquante ans, de donner le bonnet de docteur en cette faculté à la fameuse Pia Cornaro? Constance, femme d’Alexandre Sforce, étaitelle moins versée dans la lecture des Pères que les théologiens consommés ? et Marcelle, si célèbre dans les lettres de
EXAMEN
saint Jérôme, ne savait-elle pas admirablement l’Écriture- Sainte et tout ce qui convenait pour en avoir une intelligence très-sublime?
On croirait encore la science des langues peu proportionnée aux bornes qu’on veut prescrire à l'esprit des femmes; mais quel homme a mieux su les langues latine, grecque et hébraïque, qu’Eustochium, autre dévote de saint Jérôme? ou qui aurait pu mieux savoir* toutes les langues vivantes qu’Amalasonte, fille du grand Théodoric, roi des Goths, à qui elle succéda, laquelle entendait et parlait sans truchements la langue de toutes les nations qui avaient quelque rapport au peuple romain, c’est-à-dire de toutes les nations du monde.
On attribue aisément aux femmes comme vous l’avez remarqué, Madame, le talent de parler avec agrément et avec politesse; mais de parler avec majesté, avec force, avec véhémence, c’est de quoi on les jugerait peut-être incapables, si nous n’avions l’exemple d’Hortensia, fille du fameux orateur llortensius. Elle fut si semblable à son illustre père, qu’elle harangua devant les triumvirs, sur des matières d’étal et en faveur de son sexe, dans les conjonctures où ils avaient assez d’affaires les plus importantes pour ne pas s’amuser à écouter une femme qui n’eût point dit des choses dignes de leur attention.
Une autre sorte de science qui demande une aussi grande étendue d’esprit est celle d’écrire l’histoire; avec quel succès ne l’a pas fait la princesse AnneConmène, fille de l’empereur Alexis Comnène, et avant elle Pamphilie d’Épidaure, qui a fait de si excellents abrégrés des anciennes histoires? Quelque honorable, Madame, que soient à votre sexe de pareils exemples, ajouta Téandre, je craindrais de vous fatiguer en vous disant seulement ceux qui viendraient confusément à ma mémoire.
Si cela est fatigant, reprit Artémiso en souriant, j’espère que je l’écouterais pourtant avec patience, et ç’est une vertu
que j’aurais même beaucoup de goût à exercer en cette occasion. Du moins ces exemples ne m’ont-ils fait qu'une peine jusqu’à présent, qui est de n’avoir entendu citer nulle femme savante dans la médecine; au lieu que j’en ai remarqué, ce me semble , dans toutes les autres sciences.
Vous jugez bien, Madame, reprit Téandre, que s’il y a une science au monde où les dames ne se soient pas mises en peine de briller, c’est celle dont vous parlez; mais peutêtre encore en trouverions-nous des exemples, pour peu que nous voulussions y penser. En. tout cas, celui d’une princesse du Nord pourrait tenir ici sa place. Elle avait été promise en mariage à un seigneur du pays, mal fait et grossier. Hadingès, roi de Danemarck , en fut indigné; il vint le combattre , le tua, et fut blessé lui-même dans le combat. La princesse, dit-on, pansa elle-même ses plaies, et avec un succès si heureux, que son malade devint son époux.
L’exemple vaut la peine d’être su , dit Artémise , et il me plaît assez pour servir à me consoler qu’il n’y ait point de médecins parmi les femmes. 11 n’en faudrait pas tant à bien des hommes , interrompit Téandre en riant, pour se consoler que même parmi eux il n’y eût point de médecins; et c’est une des sciences du monde dont ils se prévaudraient le moins pour donner à leur sexe une préférence de mérite sur le vôtre.
Vous voulez dire, reprit Artémise, qu’ils ont d’ailleurs de quoi se récompenser abondamment ; j’en demeure assez persuadée, malgré ce que vous m’avez dit pour me prouver obligeamment qu’il s’était trouvé des femmes excellentes dans toutes les sciences. En elTet, que dans chaque siècle on en ait vu une ou deux; cela peut se regarder comme de jolis prodiges que la nature se sera égayée à former et qui ne tirent point à conséquence, non plus que l’exemple de la marquise de...., laquelle a donné sujet à cet entretien. Ces prodiges, répliqua Téandre, peuvent être jolis, mais ils ne sont pas rares. Notre siècle, Madame, nous met cette vérité
EXAMEN
devant les yeux? Combien de daines s’v sont distinguées en des sciences aussi épineuses que l'algèbre de la marquise de....; madame de la F.... et madame de la S.... en sont d illustres témoins, sans parler de la reine Christine de Suède et de plusieurs autres à qui il ne manquait que la mode pour mériter une place dans l'Académie des sciences; de sorte que s'il n'y en a pas encore un plus grand nombre, c’est moins la nature qui épargne ses dons à l’égard des dames, «pie ce ne sont les dames qui négligent de cultiver les dons de la nature.
C'est comme si vous disiez, interrompit Artémise, que les femmes manquent à leur vocation de n’étre pas savantes, et qu’elles sont blâmables de n'y pas correspondre. Pour moi , je vous déclare que c’est un reproche qu’elles ne méritent point, et que j'en sais pour ma part un très-grand nombre qui auraient toutes les envies imaginables d’ètre docteurs de Sorbonne, comme Pia Cornaro fut docteur de Padoue. Il n’y aurait qu'à les laisser faire, ajouta-t-elle encore en riant, les décisions de la Faculté ne se feraient pas longtemps attendre. Voilà une vocation au doctorat, reprit Téandre , qui est assez nouvelle pour mériter d’ètre examinée un peu de plus près. Bien qu’on soit capable d’un état, on n'y est pas toujours appelé; et si tous les hommes qui auraient les dispositions nécessaires à devenir docteurs de Sorbonne avaient pris ce parti , quelque vaste et profonde que soit l'érudition dé ces messieurs/ la guerre et les finances n’en seraient pas, je pense, beaucoup mieux administrées ni l’État plus à son aise. La nature a répandu ses dons à tout le genre humain, et la Providence a marqué les bornes où chaque sexe et chaque condition devaient les renfermer.
Après nous avoir bien flattées, dit Artémise, ne prenezvous pas le train de nous humilier beaucoup, et de nous faire défendre par la Providence ce que la nature nous avait si libéralement accordé? Vous me faisiez soupçonner
DKS PRÉJUGÉS VULGAIRES.
que les femmes étaient criminelles de ne pas travailler à devenir savantes , et je n’en étais pas fâchée ; car j’avais de l’inclination à expier mon crime; et vous êtes sur le point de les rendre malheureuses, en leur étant la liberté d’acquérir les connaissances qu’elles voudraient avoir. Leur malheur s’adoucira , reprit Téandre, par le soin d’acquérir les connaissances qu’elles devaient avoir, au lieu de celles qu’elles voudraient , et qui ne leur conviennent pas. Que si ce malheur se fait encore sentir à quelques-unes d’elles, il y a tout lieu d'espérer qu’elles auront assez de fermeté pour s’en consoler : du moins par le jeu, par les conversations , les promenades, les visites, et par d’autres semblables se- • cours.
Parlons sérieusement , dit Artémise, ne trouveriez- vous point raisonnable qu’une femme qui aurait du goût pour les sciences y mit jamais son temps ; et croyez-vous que la Providence fût pour elle inexorable jusqu’à ce point? Il s’en faut bien que ce soit là ma pensée, répondit Téandre; les dames peuvent se trouver dans une situation où ce serait un devoir pour elles de faire usage de leurs talents pour les sciences, comme cela s’est trouvé effectivement dans plusieurs de celles que nous avons citées. A l’égard des autres qui ont tant de devoirs à remplir, si elles ont du temps de reste, il leur sera toujours beaucoup plus utile de l’employer à se mettre dans l’esprit des connaissances honnêtes, pourvu qu’elles n’en tirent point de sotte vanité, que de l’occuper au jeu, et à d’autres amusements aussi frivoles et aussi dangereux que ceux qui partagent la vie de la plupart des femmes du monde.
Comme ce tempérament était celui même qu’observait Artémise, elle témoigna en être extrêmement contente; et, sans vouloir marquer davantage son sentiment, elle dit qu’avec cela elle n’envierait plus les honneurs de Pia Cornaro, et qu’elle renonçait volontiers au doctorat. Les autres dames de la compagnie, qui avaient été longtemps sans
EXAMEN
parler, commencèrent à parler presque toutes ensemble, et jamais la chose ne leur fut plus pardonnable , car elles avaient un grand besoin de se soulager.
Du reste, comme elles étaient spirituelles et fort équitables, elles trouvèrent beaucoup d’esprit et de raison a Téandre, et lui applaudirent unanimement, excepté une joueuse qui trouva fort mauvais qu’il eût mis le jeu au nombre des amusements dangereux. Elle n’avait pas moins de mérite que les autres dames de la compagnie; mais c’est qu’il n’est point de passion qui ne donne quelque travers aux esprits les mieux faits d’ailleurs.
Analyse.
1. Pour acquérir les sciences, il ne faut que de l'esprit et de l’intelligence. 2. Les femmes en ont. 3. La faiblesse de leur tempérament n’ôte pas leur esprit. 4. Il en est quelquefois plus propre aux sciences qui demandent de la délicatesse. 5. Il n’y a que l’exercice qui leur manque. (>. L’expérience le montre dans plusieurs femmes célèbres par leur savoir, en divers siècles et en divers lieux.
Usage.
La science consiste non à savoir beaucoup , mais à bien savoir ce qu’on doit savoir; la vraie science des femmes est de savoir bien conduire leur domestique et de n’employer le reste de leur talent pour la science qu'à des connaissances convenables à leur état, pour leur former l’esprit et le cœur. Par là elles peuvent, avec utilité, donner à des lectures ingénieuses et sensées, le temps que d’autres femmes pourraient donner au jeu , à des parures et à des conversations frivoles. Les hommes peuvent aussi faire usage de cet article en rendant aux femmes la justice qu’elles méritent par rapport à leur disposition pour les
sciences ; et encore plus par rapport aux soins qu’elles apporteront pour appliquer cette disposition au gouvernement du dedans et du détail d’une famille. Quand on sait ce qu’on doit savoir dans son état, on est plus solidement savant que les docteurs qui ignorent quelque chose de ce qu’ils ne devraient pas ignorer. '
IVe PROPOSITION.
Qu’il n’y a personne qui n’ail de l’esprit, et personne qui ne manque
d’esprit.
C’est une fable ingénieuse et sensée , que la conversation qu’eurent les dieux dans le ciel sur la question : En quoi consiste l’esprit? Chacune des divinités, par des raisons plausibles, faisait voir qu'il consistait dans le talent qui lui était particulier.
Apollon le mettait dans le talent de faire des vers , parce que c’est à celui-là qu’est communément attaché le nom de bel-espril. Mercure le mettait dans les arts, parce qu'ils fournissent ce qui convient aux besoins et aux commodités de la vie, et que l’esprit de se les procurer est le but de tous nos soins. Minerve le mettait dans les sciences qui sont la source et le principe des arts. Momus dans le secret de se réjouir de tout, pour être toujours content, ce qui est le dernier terme de nos désirs et peut tenir lieu de tous les esprits. Mars le faisait consister .dans la disposition de savoir surmonter les plus grands obstacles et la crainte même de la mort , pour se faire un nom immortel , à quoi aspirent les plus grandes âmes ; Vuleain, dans la douceur de couler doucement sa vie avec un emploi ou un métier honnête, bien qu’obscur; comme il fait lui-même en sa forge, loin du tumulte du monde et du mouvement des passions; Junon, dans l'adresse de parvenir à ses fins et dans l’esprit
EXAMEN
d’intrigue le plus souple et le plus subtil de tous. Enfin Jupiter, invité de prononcer entre les avis différents, invite de son côté les dieux à dire ce qu'ils pensent de l'esprit qui sait se gouverner lui-même, et remplir la fonction dont il est chargé par le destin , pour le bon gouvernement de l’univers : sur quoi voyant parmi les divinités une émotion de jalousie, comme s’il eût voulu s’attribuer à lui seul le vrai caractère de ce qui s’appelle esprit , il leur déclare que les leurs sont de véritables sortes d’esprits et des talents qui ont chacun leur mérite; mais
Que l’esprii le plus estimable Est toujours le plus raisonnable ,
Qui sait toujours le mieux et discerner et voir,
Rechercher et remplir sa règle et son devoir.
Cette fiction convient si naturellement à notre sujet, qu'elle n’a pas besoin d’une plus ample explication.
Ce qu’on appelle de l’esprit n’est donc qu'un talent de l'âme humaine, quel qu’il soit. Partout où se trouvera quelque talent, là aussi l'on trouvera de l’esprit. Ainsi, aux imbéciles près, qui sont incapables de tout, il n’est personne qui n’ait quelque talent, et, par conséquent, personne qui n’ait de l’esprit.
Tous les talents forment-ils donc ce qu’on appelle de l’esprit? Oui, sans doute. Il esterai qu’à certains talents qui conviennent à des exercices peu considérables dans le monde, on ne donne point communément le nom d 'esprit, mais la réalité ne s’y trouve pas moins. Est-il, par exemple, un objet plus mince que celui de faire de la tapisserie? Cependant le talent d’y réussir est certainement une sorte d’esprit. Il ne consiste pas uniquement dans les doigts ; ils ne sont à cet égard que l'organe de l'esprit qui les dirige par un discernement de connaissances et même de connaissances très-fines, puisqu’il s’agit de distinguer l’impression et l’effet d’un moun vement de la main si imperceptible, que souvent toute la
sagacité do la vue n’y saurait atteindre; aussi les poètes n' ont-ils point fait difficulté de relever l’esprit d’Arachné et de Pénélope par le talent de réussir à faire de belles tapisseries.
J’avouerai peut-être que pour cet exercice il ne faut pas beaucoup d’esprit; mais enfin il en faut, puisqu’il faut de la subtilité de connaissance et de discernement ; de sorte qu’en supposant deux personnes d’un esprit parfaitement semblable, celui à qui survient le talent de réussir à faire de la tapisserie aura un peu plus d’esprit que l’autre.
Je dis un peu plus, car je suis fort trompé si, dans un pays où la fortune dépendrait de réussir à cet exercice, on ne regarderait pas ce talent comme un excellent caractère d’esprit : du moins est-il aussi estimable que le talent de découper, de dessiner, de bieu danser, de bien chanter, de faire un compliment, de se présenter de bonne grâce, petits talents qui réunis ensemble font une sorte d’esprit qu’on préférerait souvent à l’esprit de certaine érudition. Que si le total de ces petits talents fait une sorte d’esprit, c’est donc qu’il y en avait effectivement en chacun ou plus ou moins.
D’ailleurs, si on voulait faire la comparaison de la sorte d’esprit propre à faire de la tapisserie, avec une sorte d’esprit de littérature, tel, par exemple, que l’esprit capable de connaître des médailles, je doute qu’il faille moins de discernement et de connaissance pour distinguer au juste le mouvement des doigts et de l’aiguille que pour discerner une médaille antique d’avec une moderne.
On aura beau dire que les choses mécaniques dépendent si peu de l’esprit que les bêtes mêmes en sont capables, et qu'on a vu des singes faire de la tapisserie.
La réponse est aisée, savoir: que ne connaissant et ne pouvant rien connaître par notre expérience ni par aucune démonstration touchant la nature ou l’âme dés bêtes , nous n’avons rien aussi à en prononcer, et qu'on n’a aucune conséquence à en tirer contre nous. Que si l’on en pouvait rien
EXAMEN
conclure , ce sérail au plus qu’elles ont une sorte d'esprit qui nous est incompréhensible; puis, qu’à s’en tenir à ce qu’on dit des singes,- il s’en est trouvé non-seulement qui faisaient de la tapisserie, mais encore qui jouaient aux échecs. Peut-être aussi, pour abréger la réponse, ferait-on mieux d’attendre à voir de ses yeux un singe achever une pièce de tapisserie, ou gagner un partie d’échecs.
Quoi qu’il en soit, comme il ne se trouve personne qui n’ait quelque talent et quelque sorte d’esprit, il en est encore moins en qui l’on n’aperçùt pas incomparablement plus de talents et plus d’esprit, si l'occasion d’exercer ou de déployer leur capacité s’était présentée. De là vient qu'il se découvre une infinité de talents et de grands esprits comme par hasard, et ce n’est point une fausse présomption d’assurer que parmi les gens du commun ou même parmi les paysans, il en est plusieurs à qui il ne manque que des occasions, de l’exercice ou de l’éducation pour être comparables aux plus illustres généraux d’armée, aux plus habiles ministres d’État et aux plus grands hommes de lettres.
L’empereur Justin était de la plus basse naissance; un hasard le tira de sa condition, il fut un des plus grands empereurs. L’occasion d’un cordelier égaré dans son chemin lui fit prendre pour guide le petit paysan Péretti, qui par là fut en train de devenir le fameux pape Sixte Y.
Un marchand de Rouen 1 n’avait su jusqu’à vingt-cinq ans que compter de l’argent et vendre du poisson salé; un hasard lui donna la pensée d’apprendre le latin, ce qui le conduisit à savoir ensuite le grec, l’hébreu, le siriaque, et, par l’usage de ces langues, il parvint aux connaissances les plus profondes de l’érudition hébraïque et judaïque. On en a vu les fruits en divers traités publiés dans les journaux sous son nom. Il se trouva au même temps capable des réflexions les plus judicieuses de la politique par rapport au commerce. Le
1 M. Le Pelletier.
conseil du roi en a eu des preuves dans un mémoire qu'on lui ordonna de dresser, et qui se trouve l’ouvrage le plus exact et le plus utile que l’on ait peut-être jamais vu en ce genre-là. Combien d’autres exemples pareils? l’histoire et l'expérience nous les mettent sous les yeux.
Au reste, dans les conditions un peu au-dessus du peuple, qui est-ce qui ne montre point quelque esprit, ou pour l’intrigue ou pour les affaires, soit affaires du palais ou de finances, affaires de commerce ou d’économie, économie de campagne ou de revenus réglés, économie de ménage ou de dépense journalière ; tous ces talents ne demandent-ils pas des connaissances et des réflexions qui sont l’effet d'une sorte d’esprit, laquelle, pour n’être pas toujours la plus estimée par la vanité humaine, n’en est pas moins adoptée par la véritable raison.
Dans la carrière de l’honneur, je veux dire dans le métier, ou des armes, ou de la magistrature, ou des lettres, on verra aussi les diverses sortes d’esprit dispersées si heureusement ou si bizarrement, que chacun souvent donne la préférence à la sienne sans délibérer et sans faire au caractère des autres l’attention qu’il devrait et la justice qu’ils méritent.
Ainsi, dans la littérature, le métaphysicien traite le poète d’esprit superficiel , et le poète traite le métaphysicien d’esprit alambiqué ; l’orateur ne trouve qu’aridité dans la géométrie, et le géomètre que chaleur d’imagination dans l’orateur ; le physicien appelle le talent du grammairien esprit de minutie dans les mots , et le grammairien appelle le talent du physicien esprit de supposition et de roman dans les choses. L’esprit de l’historien n’est que pure mémoire selon les uns, et l’esprit du logicien n’est que subtilité stérile suivant les autres.
Tous, parlant ainsi, peuvent avoir quelque raison; mais ifs en auraient beaucoup plus de reconnaître une vraie sorte d’esprit dans le talent qui n’est pas le leur, et d’avouer que les talents sont répandus dans tous les hommes, de manière
EXAMEN
que si l’on sait appliquer et cultiver à propos quelque sorte d’esprit que ce soit, il ne s’en trouvera aucun qui ne soit propre à réussir en quelque chose.
L’expérience montre des erreurs si importantes sur ce point, qu’on n’y saurait faire trop de réflexion. J’ai vu assurer que des enfants n’avaient point d’esprit pour la littérature, parce qu'ils paraissaient incapables d’observer ou d’étudier les règles du rudiment , -et de bien composer des thèmes; mais, outre (pi on peut avoir l’esprit de plusieurs sortes de littératures différentes de la grammaire, c’était conclure mal que de juger que ces enfants mêmes n’avaient pas l’esprit de la littérature grammaticale : le feu de l'âge et du tempérament , qui causait l’inconvénient dont on se plaignait, était une disposition merveilleuse à prendre dans la suite le vrai goût des langues, et le discernement des expressions; mais elle leur causait alors un ennui insurmontable, se trouvant contraints à retenir et à pratiquer des règles sèches et abstraites, souvent mal dressées, plus souvent mal expliquées, et dénuées de ce qu’il faut pour plaire à une imagination vive et pour arrêter un esprit actif qui ne se repaît ni de mots ni d’obscurités; de sorte qu’au lieu de conclure au sujet de ces enfants que leur esprit n’était pas capable de la grammaire, il fallait seulement conclure que la méthode dont on la leur enseignait n’était pas propre à leur esprit ou à leur disposition présente.
Ce que nous disons par rapport à la grammaire peut s'appliquer à toute sorte d’étude; il n’est personne qui, par quelque endroit qu’on ne découvre peut-être pas, n’ait de l’esprit , et souvent beaucoup d’esprit , pour de hautes et d’utiles connaissances.
Mais s’il n’est personne qui n’ait do l’esprit , il est encore plus vrai et plus évident qu'il n’est personne qui ne manque, d’esprit ; qpr où trouver un homme qui seul réunisse en sa personne les diverses sortes d’esprits dispersés en tous les autres hommes? La seule proposition se fait sentir d’elle-mémo,
et est vérifiée par l’expression môm e avoir de l'esprit; car, selon l’analogie de notre langue , cette expression nous fait regarder V esprit comme un tout général qui est tellement distribué que chacun n'y atteint que par partie, puisque de l'esprit ne signifie qu’une partie de l’esprit du genre humain, comme ‘ de l'eau ne signifie qu’une partie de l'eau qui est dans la nature ; en sorte qu’on est convenu de dire absolufiient des gens qu’ils ont de l’esprit quand ils ont plus que d’autres d'une sorte d’esprit , laquelle se trouve estimée par rapport à certaines circonstances de lieux , de temps, de nation, dé goût, ou de modes particulières. Un jardinier trouve avec raison que son fils à de l'esprit quand il en a pour bien tailler les arbres, tandis qu’il ne lui en trouverait point si, manquant de celui-là, il en avait plus qu’il ne faut pour être habile médailliste.
Mais une preuve trop évidente qu’il n’est personne qui ne manque d’esprit, c’est que ceux qui sont le plus universellement reconnus pour en avoir davantage ne sont pas toujours ceux qui sont le moins répréhensibles du côté do la conduite. Ils manquent donc d’esprit dans un point le plus essentiel , qui est de voir l’importance de se régler. Si l’on dit qu’ils la voient, mais que leur goût et leur passion les emportent, ils manquent toujours de lumières pour connaître le besoin qu'ils auraient de se surmonter eux-mêmes, et le pouvoir qu’ils en ont, s’ils le veulent efficacement.
Analyse.
\ . Le mot esprit s’applique aux divers talents de l’àme. 2. Les talents même extérieurs viennent d’une sorte d’esprit et d’une sagacité de l’âme. 3. Le discernement pour diriger ou l’aiguille en faisant de la tapisserie, ou le pinceau en faisant un tableau , vaut bien celui de discerner une médaille fausse d’avec une vraie. 4. Chacun, excepté les imbéciles,
1 Grammaire franc., nomb. 152 el 157.
EXAMEN
ayant quelque talent, tous ont de l’esprit. 5. Les conjonctures le font voir en des personnes qui n’avaient jamais montré de l'esprit , et en qui il s’est trouvé un esprit éminent. 6. Il n’est personne qui ne se trouve propre à quelque chose, et par conséquent qui n’ait de l’esprit. 7. On méconnaît l’esprit, parce que chacun veut injustement préférer la sorte d’esprit qui est de son goût à une autre sorte d’esprit qui souvent vaut autant ou mieux. 8. Tous ayant de l’esprit, tous au même temps en manquent, manquant de quelque talent qui est dans un autre. 9. Les plus grands esprits manquent souvent de l’esprit le plus essentiel, qui est celui de lu conduite et du devoir.
Usage.
La vérité précédente doit inspirer aux hommes du courage et de la modestie : du courage «à l’égard de ceux qui , se défiant trop de leur esprit, ne se croient capables de réussir à rien. Qu’ils cherchent, qu’ils essaient, qu’ils mettent en usage leurs talents, ils se trouveront souvent plus utiles à la société humaine que beaucoup de gens qui passent pour avoir de l'esprit. Parmi ceux-ci , il n'en est aucun qui ne doive conserver de la modestie , quelque talent qu'il trouve ou qu’il suppose en soi ; il est beaucoup d’autres talents qu’il n’a pas , et par lesquels il doit estimer plus que lui un nombre infini de personnes en qui ces talents se rencontrent.
Ve PROPOSITION.
Que les peuples sauvages sont pour le moins aussi heureux que les peuples polis.
Il y avait quelques jours que Timagcne avait été obligé de faire compagnie à un seigneur étranger qui voyageait en France, appelé le comte de F.... Une après-dînée qu'ils
étaient venus ensemble au Palais faire quelques empiètes , Téandre vint ù passer, salua Timagène et le joignit. Celui-ci dit aux deux personnes avec qui il se trouvait tout ce qu’il fallait pour les déterminer à commencer une liaison d’estime et d’amitié. Le seigneur étranger fut ravi d’avoir deux hommes d’esprit au lieu d’un avec qui il put vivre familièrement, et apprendre ainsi plus aisément, en les entendant parler, à parler lui-mème notre langue, qu’il ne savait que très-peu. C’est pourquoi, prenant l’occasion du beau temps qu’il aperçut, il les invita ù faire ensemble un lourde promenade , pour venir ensuite souper chez lui , où il devait avoir compagnie. Dès qu’on eut fini les honnêtetés qui se font d’ordinaire quand on monte en carosse , le comte en fit do bien plus grandes à Timagène et à Téandre sur les charmes de leur pays et des personnes qui l’habitent.
Il est vrai, dit sur cela Timagène, que ce qui me revient de tous les pays du monde sert à me faire bénir ma destinée d’être né en France et de demeurer à Paris; il me semble qu’il vaudrait autant ne pas vivre que de vivre autre part, et je m'en tiens au sentiment de M. le comte, qui m’a Yépété plusieurs fois que de toutes les nations la plus polio et la plus heureuse était la française.
Tout ce que nous dit M. le comte sur ce point, reprit Téandre, est trôs-obligeant; mais je suis bien sûr que , si vous aviez autant voyagé que lui, vous ne demeureriez pas tout à fait dans ces sentiments, du moins ne confondriezvous pas, comme vous faites, les deux idées de peuples polis et de peuples heureux, et je ne vois pas que les Iroquois se sachent fort mauvais gré d’être au nombre des peuples sauvages.
Si nous n’étions pas avec M. le comte, que nous devçns entretenir de choses plus amusantes, dit Timagène, nous ferions ici, comme il nous est arrivé d’autres fois, une espèce de dissertation au lieu d’une simple conversation de promenade : sur quoi le comte leur fit entendre qu’il aurait
EXAMEN
un extrême plaisir à les voir poursuivre leur entretien; que la matière qu’ils avaient entamée lui agréait beaucoup, et qu’il entrevoyait dans l’opinion deTéandre, quoique extraordinaire qu’elle fût, certains traits cachés de vérité qu'il serait ravi de voir démêler.
Pour moi, reprit Timagène, je ne sais où la vérité ne se cache point, si elle se trouve dans la pensée que Téandre nous propose ; car enfin il est constant que ce qui fait les hommes heureux c’est la raison , et que la politesse n’est autre chose que la perfection de la raison même. J’ai bien peur, dit Téandre. que cette raison, dont vous prétendez que la politesse est la perfection, ne soit une raison frelatée (si j'ose parler de la sorte), c’est-à-dire bien mélangée par la passion ; de manière que la passion contribuant beaucoup plus au malheur des hommes que la raison ne contribue à leur bonheur, les nations polies se trouveront peut-être encore un peu plus malheureuses que les nations sauvages.
Mais, interrompit Timagène, toutes les institutions qui distinguent les peuples polis ne tendent-elles pas à rendre la société des hommes plus accomplie? Se donner à toute occasion des marques de respect, se saluer les uns les autres dès qu’on se rencontre, ne so point parler qu'on ne se témoigne de rattachement et un dévouement réciproques par les termes les plus affectueux , se rendre mutuellement des v isites où l’on observe de parler, de se couvrir, de s’asseoir avec des circonspections particulières, tout cela, dis-je, ne fait-il pas que les nations polies sont aussi les plus honnêtes et les plus heureuses?
Nous en voyons d’admirables effets, repartit Téandre; témoin cet Iroqnois qui , apercevant en Canada des Français se prendre de paroles sur un sujet assez léger, s’arrêta devant eux , admirant comment peu à peu ils haussaient le ton , pour en venir méthodiquement à mettre l’épée à la main et à s’égorger. Cela est curieux, disait-il, et vaut la peine d'être regardé. S'il avait su combien nous nous applaudissons d’être
polis , n’aurait-il pas ajouté : Cette nation a grand droit de se prévaloir de sa politesse, et elle en tire un excellent usage. Sérieusement parlant , poursuivit Téandre, si nous sommes plus heureux que les Iroquois,du moins faudrait-il, pour notre réputation, que celui dont je viens de parler s’en fût aperçu , et que scs compatriotes s’en aperçussent aussi.
Si cela n’est pas, reprit Timagène, c’est la faute des particuliers qui n’entrent pas dans l’esprit de la politesse de leur nation, puisqu’elle insinue aux hommes les sentiments de déférence qu’ils doivent avoir les uns pour les autres, par les marques qu’elle les oblige de s’en donner. Il me parait, dit Téandre , qu’elle ne les insinue guère plus que le personnage d’un comédien lui insinue d’ètre ce qu’il représente. Combien croyez-vous qu’il lui faille de temps à représenter le héros, Hionnéle homme et l’homme de bien pour le devenir en effet? ou plutôt ne s’aecoutumc-t-il pas toute sa vie à en jouer le rôle et à ne l’être jamais? Un homme, en gardant toutes ces honnêtetés et ces amitiés de commande ((ue prescrit la politesse ne joue pas moins la comédie; s’il ne le croit pas faire, il se trompe, et s’abuse lui-même en trompant et en abusant les autres. Jugez-en par votre propre expérience, poursuivit-il : êtes-vous toujours également disposé à servir tous ceux à qui la politesse vous fait dire également que vous êtes tout à leur service? Avez-vous une égale idée du mérite et de l’esprit de ceux à qui vous témoignez la même estime et à qui vous faites sur cela les mêmes compliments?
Toujours, reprit Timagène, c’est beaucoup dire ; car enfin , comme on sait, les compliments sont des compliments. Justement, interrompit Téandre; et les protestations do services, des paroles qui n’engagent à rien ; et les visites de pures cérémonies, et les honnêtetés qu’on se fait sont des personnages qu’on joue; voilà l’exercice familier de la politesse, qui manque fort aux sauvages pour vivre contents; ils ne savent pas, à beaucoup près, si bien que nous le secret de
EXAMEN
s’en faire accroire les uns aux autres , de se dire des choses qu’ils ne pensent pas, et de se témoigner les sentiments du monde les plus obligeants et les plus humains , qu'ils sont fort éloignés d’avoir. Parlons plus nettement, ajouta Téandre; n’osl-ce pas que les peuples polis sont les plus artificieux , et que les sauvages sont les plus naturels?
En effet , la nation de l’Europe qui a les passions les plus vives est celle, comme vous savez, qui les sait mieux cacher, et qui montre en ce point une plus grande politesse. La société humaine en ce pays-là en est-elle plus agréable et plus heureuse? ou plutôt n’en est-elle pas plus soupçonneuse et plus gênée? C’est que par cet endroit elle est la plus éloignée de ce caractère simple et uni que la nature inspire, et que la jiolitesse, très-voisine de la politique, ne fait guère que corrompre. L’histoire nous le fait remarquer dans le peuple le plus illustre. Tant que les Romains demeurèrent âpres et sauvages ils furent vertueux et heureux au mémo temps.
La politesse qu’ils acquirent dans la suite, contre le gré de leurs plus grands hommes, les livra à leur corruption et à leur malheur.
Pourquoi, dit Timagène, rejeter cette corruption sur la politesse? Si elle est jointe à des vices, elle ne les autorise pas; elle les détruit même autant qu’il lui est possible en arrêtant leurs effets, du moins à l’extérieur. Il est vrai , dit Téandre; mais l’intérieur n’en est pas plus réglé; il en est ici comme de certaines fièvres ardentes qui laissent quelquefois au dehors je ne sais quel air de santé et d’embonpoint; elles n’en sont que plus malignes au dedans. Peut-être que si elles paraissaient, elles se dissiperaient plus tôt et en feraient moins souffrir. Ainsi, ce déguisement spécieux n’est pas un avantage plus véritable que tous les autres qui se trouvent chez les peuples polis, et que n'ont point les sauvages.
Vous voilà tout à coup, dit Timagène, dans une indifférence bien généreuse à l’égard des avantages et des com-
modités (le l’Europe. Mais que deviendra donc, votre pendule qui vous a donné tant d’inquiétude pour la faire raccommoder avec justesse? Vous en passeriez-vous volontiers, ou croyez-vous que ce fût une commodité qui vous soit commune avec les sauvages?
Ah! dit Téandre en souriant, n’est pas sauvage qui veut, et je ne suis pas assez heureux pour me passer de pendule. Au reste, les Canadais ne s’en mettent pas plus en peine que nous ne nous mettons en peine de porter des raquettes aux pieds, afin de courir sur la neige aussi vite et aussi légèrement qu’eux. Que peut faire à notre bonheur, demanda Timagène, cette commodité, dont nous ne nous soucions point , et que la plupart de nous ne connaissons seulement pas? et que fait au bonheur des sauvages, répliqua Téandre , la commodité d’une pendule? S’en soucientils, et la connaissent-ils davantage? Savez-vous ce que produit cette politesse, par rapport au point dont nous parlons? Elle nous fait naître des désirs, et nous forme des besoins, puis elle nous donne l'invention d’v remédier. Le plus court et le plus aisé serait de n’avoir ni ces désirs ni ces besoins; car ne vaut-il pas mieux nôtre point malade que de trouver des remèdes à la maladie? Vous vous consolez aisément, dit Timagène, de tout le mal que vous fait ce besoin et cette envie; franchement je m’en consolerais aussi, car pour être heureux il faut des désirs, et des désirs satisfaits; voilà ma philosophie.
Savez-vous, reprit Téandre, que c'est la vraie philosophie de certains petits-maîtres, qui veulent toujours avoir de l’appétit pour avoir le plaisir de manger toujours, et qui veulent exciter leurs passions afin de les satisfaire? Mais disons la vérité, les satisfait-on jamais qu’elles ne s’irritent de nouveau, et qu’elles n’exigent beaucoup plus qu’on n’a de quoi leur fournir? Regardez sous ce jour, et avec quelque réflexion, toutes les commodités que donne la politesse, et vous jugerez avec moi qu’au lieu de rendre les hommes plus
EXAMEN
heureux, elle les rond nu contraire beaucoup plus misérables.
Vous usez d’une précaution fort sage, reprit Timagène, de demander ici de la réflexion, et l'on ne voit pas d’abord de quelle sorte les commodités de la vie peuvent rendre les gens misérables. Ce seraient des commodités fort incommodes, ajouta-t-il en riant; je ne vois pas néanmoins que ce soit un grand inconvénient d’avoir en France de bons carrosses, tels que celui où nous sommes actuellement, qui soient comme autant de maisons portatives, avec lesquels vous allez partout sans sortir de chez vous, et qui vous mènent si vite et si à l'aise, qu’il semble qu’en même temps nous soyez insensiblement multiplié en différents pays; il en faut dire autant, ajouta-t-il, de toutes les commodités qui se trouvent chez les peuples polis, et qui y rendent la vie si délicieuse.
Il est vrai, reprit Téandre, qu’une vie sensuelle est ordinairement la suite de la politesse; mais une vie heureuse est fort indépendante de tout cela. Car, enfin, quelle espèce de bonheur croyez-vous que nous ait apporté l’usage du carrosse, sur quoi vous scmblez avoir pris plaisir d’insister ? Est-il autre chose dans le fond, qu’un remède à un besoin qu’il a amené avec lui, et un besoin plus grand que n’est le remède ? Qui se plaignait , il yadeux siècles, de n’avoir point de carrosse? qui en manque aujourd’hui sans s’en plaindre? et combien do gens en manquent? Voilà donc autant de malheureux depuis l’invention du carrosse , qui ne l’eussent point été auparavant. De quoi se plaignent ceux-ci, dit Timagène, n’ont-ils pas toujours la ressource des siècles précédents? Qu’ils se passent decarrosse et qu’ils prennent patience. N’estce donc pas un malheur, reprit Téandre, qu’il faille aujourd’hui de la patience là où il n’en fallait point autrefois? Il en a toujours fallu tant en ce monde, dit Timagène en riant, que celle qu’on demande ici de surcroît ne paraîtra pas dans le reste. Eussiez-vous mieux aimé, pour cette petite épargne,
qu’on eût été privé des carrosses? Sérieusement, parlant, ajouta-t-il, que deviendraient à Paris, sans cela, les personnes de condition , et comment s'y feraient les affaires?
Avez-vous vu dans l’histoire, répondit Téandre en riant à son tour, qu’avant Henri IV, on manquât dans Paris, faute de carrosses , à soutenir sa condition ou à terminer les affaires; tout cela ne s’y faisait-il pas aussi gaîment pour le moins, qu’on le fait aujourd’hui avec un carrosse? Ni l’ambition ni la paresse n’en ayant pas encore introduit le besoin , on n’y pensait pas. On avait de la vigueur, on faisait un exercice qui entretenait la santé, et l’on était toujours prêt à agir sans avoir besoin que de soi-mème; au lieu que pour faire deux pas maintenant, il faut un attirail tout entier, composé de mille pièces différentes; une desquelles venant à manquer, on devient tout d’un coup comme si on n’avait jamais eu de jambes, ou qu’on les eût perdues. Ajoutez à cela, poursuivit Téandre, l’amas de mauvaises humeurs que produit la nonchalance de se laisser porter en tous lieux, comme des corps qui n’auraient ni mouvement ni vie; les sauvages, non plus que nos pères, n’ayant jamais senti quatre ou cinq sortes de maladies qui sont venues en France, comme à la suite de nos carrosses.
Je veux bien vous avouer, dit Timagène, que j’ai fait souvent cette réflexion , et qu’elle m’a paru judicieuse; mais, d’autre part, comment, sans carrosses, faire de longues traites, et aller seulement deux fois le jour d’un bout à l’autre de Paris? Comment faire aujourd’hui? répondit Téandre. Je serais peut-être embarrassé à vous le dire, car le mal commence d’ètre bien invétéré. Mais comment eût-on
pu faire? Rien n’aurait été plus aisé ; c’était de ne pas laisser naître parmi nous l’envie d’avoir des carrosses pour faire ces longues traites , et pour vouloir aller au-delà des commodités essentielles que la nature nous avait données en nous donnant des jambes. Que ne nous servions-nous bien de cet avantage! nous l’aurions trouvé bien plus grand que nous
EXAMEN
ne pensons; il ne fallait que nous exercer à marcher; nous aurions fait comme les sauvages aisément des dix et vingt lieues pur jour; u’en est-ce pas assez? En vouloir davantage , c’est ouvrir à nos désirs une carrière extravagante qui ne se peut jamais fournir.
On a inventé des carrosses pour contenter la fantaisie d’arriver promptement là où très-souvent l’on n’a rien à faire ; mais avec celte invention, la fantaisie a-t-elle été contente? Non, les carrosses traînés par les memes chevaux n’allaient pas assez vite, on a eu recours aux relais; et un simple relais a-t-il suffi? Non encore, il en a fallu plusieurs pour les courses les moins longues; et les relais multipliés ont-ils à la fin pu suivre ou atteindre la saillie de notre imagination? 11 s’en faut bien , on a fait des chaises de poste ; et que ferat-on après cela , afin d’aller avec une plus grande rapidité? 11 faudra bien, pour l'attelage des chaises de poste , faire venir d’Asie ou d’Afrique des dromadaires; car ils font deux ou trois fois plus de chemin que nos meilleurs coursiers; cela manque bien à un État aussi poli que la France, qui sait pourvoir avec une si haute prudence à toutes les commodités de la vie; après cela, ajouta-t-il en riant, il ne nous manquera plus que d’atteler, selon l’idée d’un certain visionnaire, nos chars à des fusées volantes, et d’en faire force relais, ou plutôt pour n’en pas faire à deux fois, il faudra faire tirer les carrosses par des animaux semblables aux dragons volants de Médée.
De la fable tant qu’il vous plaira, pour réjouir l’esprit , ditTimagène, mais pour éclaircir le sujet dont nous parlons, il faut de la réalité. Je le vois, interrompit Téandre, vous aimez mieux vous en tenir aux dromadaires, car rien n’est plus réel. Pourquoi non? reprit Timagène. Ne serait-il pas elFectivement souhaitable que nous en eussions en France? Très-souhaitable, repartit Téandre; mais les dragons volants le seraient encore incomparablement davantage; les beaux voyages que nous ferions! comme les astres, en un
jour, le tour du monde. N’est-il pas vrai que l’humeur française s’accommoderait fort d’un expédient pareil pour satisfaire sa vivacité? Mais la raison qui ne pense qu’à ce qui peut véritablement contenter l’esprit de l’homme, sans égard à la fantaisie ni à la- passion, ne se soucie pas plus de dromadaires que de dragons ailés ; et lu chose est manifeste : vous êtes-vous jamais senti incommodé de n’avoir pas un dromadaire pour voyager? Qui de nos jeunes gens les plus évaporés, les plus empressés d’aller à Versailles en une heure pour s’en revenir à l’instant sans y lien faire, a seulement regretté de ne pas trouver deux ou trois dromadaires de louage et de relais? Cependant , que l’usage en soit une fois connu à Paris , alors tout lo monde aura besoin do dromadaires; on ne pourra plus s’en passer; à quel prix quo ce soit, il en faudra; le moyen, diront mille dames à leurs maris, qu’une femme de condition dure sans un équipage de dromadaires? Des chevaux pour conduire un carrosse! cela est misérable , on n’avance pas : il faut un quart d’heure pour traverser Paris, un bourgeois en fait autant à pied.
Vous voilà en bon train avec vos dromadaires, interrompit Timagène; vous ne les poussez pas mal, mais où les menez-vous? Au point dont il s’agit, repartit Téandre, nous n’avons point de dromadaires en Franco, et nous n’en sommes pas moins heureux; les sauvages, qui n’ont point toutes les commodités introduites parmi nous, n’en sont pas moins à leur aise pour être moins délicats; car qu’est-ce quo la délicatesse à la bien définir? une pure misère.
Quelle idée de délicatesse, demanda Timagène, voulezvous ici nous donner? Quoi ! traiter de pure misère ce qui est comme la fleur des douceurs de la vio? Toutes ces fleurs et ces douceurs-là, dit Téandre, me rappellent l’idée des Sybarites. Leur politesse et leur délicatesse étaient montées à un point, qu’une seule feuille de rose pliée dans leur lit, les incommodait jusqu’à les empêcher de dormir. Le remède était aisé, interrompit brusquement Timagène; il n’v avait
EXAMEN
qu’à n’y point mettre de feuilles de rose. Le remède était aisé, reprit Téandrc , à ceux qui n’étaient point Sybarites; mais à des gens que la délicatesse avait réduits à avoir besoin de mettre des roses dans leur lit pour prendre un peu de sommeil, le remède était presque aussi rude que le mal. De quelle extravagante délicatesse me parlez-vouj? interrompit de nouveau Timagène; et pourquoi la confondre avec la politesse qui ne donne point dans cet excès?
Avez-vous fait réflexion, répliqua Téandrc, que le terme d'excès ne signifie rien que par certains rapports ; et que, comme la délicatesse des Sybarites est excès pour nous , la notre ne l'est pas moins pour d’autres peuples? Si 1 on disait aux sauvages qui habitent le fond de l’Amérique qu’il y a une nation où des gens ne peuvent manger qu’avec de la vaisselle d’argent, et ne peuvent dormir que dans des draps de la plus fine toile , sur un matelas de coton ou sur un lit de plume; trouveraient-ils plus loin de leur manière de vivre à la nôtre, que nous n’en trouvons de la nôtre à celle des Sybarites? Je m’imagine bien aussi, ajouta-t-il, qu’en cas que ceux-ci eussent entendu parler de nous, ils n’auraient pas conçu qu’avec notre manière de vivre on pût être heureux. Se mettre au lit sans feuilles de roses, quelle rusticité, comment reposer! Et nous, nous disons en parlant des Iroquois, qui n’ont ni draps, ni matelas, ni lits, quelle férocité, quelle vie! peut-on être heureux de la sorte?
De grâce, répliqua Timagène, ne vous en tenez pas sur ce point au seul raisonnement; fortifiez vos idées d’un peu d’expérience, et voyez comment vous vous trouveriez de vivre de fagamité1, comme les Canadais, d’être nu ou presque nu , et do loger au milieu des forêts dans une maison faite de branchages d’arbres. Vous m’en avertissez un pou trop tard, répondit Téandrc en riant; l’habitude m’a gâté le tempérament, il n’est plus propre à faire des expériences,
! Nourriture (l’eau et tle blé d'Inde.
mais elle, ne m’a point gâté la raison, et c’est assez pour bien juger. Dans tous les hommes l’éducation tient lieu aussi bien qu’en moi d'une seconde nature , mais c’est de cette seconde nature dont je me plains : elle est de contrebande dans le monde, s’il est permis de parler ainsi. Il n’y avait qu’à s’en tenir à la première. Nous aurions éprouvé que, sans les commodités dont on se fait une nécessité parmi nous, on pourrait vivre aussi content que nous le sommes et à moins de frais; car, selon mon premier principe, tous les avantages de la politesse ne sont que des raffinements et des exercices de sensualité qui nuisent plus au véritable bonheur qu’ils n’y sauraient contribuer.
Je vois, dit Timagène, qu’il faut vous faire un sacrifice de toute la politesse qui aurait la moindre intelligence avec la sensualité ; vous n’ètes aujourd’hui que pure raison , ajoutat-il en souriant; je vous en félicite; mais je m’en félicite aussi moi-même , puisqu’au moins vous serez obligé par là d’estimer la politesse qui favorise la pure raison et les droits les plus essentiels de la société humaine ; car, je vous le demande, sans la politesse y aurait-il des villes, et de grandes villes qui rassemblent comme en un lieu seul tous les hommes ou tous les caractères d’hommes qui sont au monde, et cela pour se donner mutuellement le secours qu’ils peuvent attendre les uns des autres? Ce n’est pas tout : la politesse qui fait les villes, fait de plusieurs villes un état policé et composé de différentes conditions qui , partageant entre elles toutes les fonctions de la vie, les remplissent d’une manière plus parfaite, et donnent à la société humaine un avantage infini; voilà donc, parmi les peuples polis , des caractères particuliers de bonheur, non-seulement essentiels et solides, mais encore raisonnables et sensés.
Il est vrai, dit Téandre, que vous marquez parfaitement bien les avantages les plus réels de la politesse, ou plutôt les seuls qui le soient par rapport au bonheur qu’elle peut apporter aux hommes; mais pour avoir leur réalité, ont-ils
EXAMEN
tout lo mérite que vous leur donnez, et font-ils si fort pencher la balance qu’elle ne demeure plus dans l'équilibre à l’égard d’un Iroquois et d’un Français? Vous trouvez que la vie du sauvage est ennuyeuse dans les bois; il trouve que la vôtre est fatigante dans Paris. Un d’eux, qu’on y amena il y a quelques années, s'v déplaisait à mort. Qui sera le juge entro vous et lui sur ce point? vous-iuôme , car vous n’en voulez point d’autre, lié bien, tout au moins , écoutez ces raisons : Quel tumulte, dit-il , que votre ville ! quel étourdissement ! Quel amas de gens dont on n’a que faire, qui vous importunent, qui vous commandent , de qui vous dépendez 1 Quel fatras de circonspections où vous êtes assujettis ! Quelle multitude de règlements dont vous êtes les esclaves! N’estce rien que tout cela? et si vous n’en sentez pas tout le poids à cause que l’habitude vous y a accoutumé, croyez-vous que l'habitude ne puisse pas avoir rendu agréable aux sauvages la liberté entière dont ils jouissent au milieu des bois, et dont les hommes sont naturellement si jaloux?
Quelle liberté, dit Timagène, quo de n’avoir nulle demeure, nulle habitation, et d’être toujours errants comme des bêtes farouches ! Pour avoir quelque chose de commun avec elles, répondit Téandre, en sommes-nous, nous autres, moins raisonnables et plus féroces? Croyez-moi, ajouta-t-il, il est moins déshonorable aux sauvages de courir et de se promener comme les bides, qu’à nous de boire et de manger comme elles. Est-il rien, au contraire, de plus digne de l’homme que de parcourir divers endroits do la terre; elle est toute pour lui ; il la doit toute habiter autant qu’il lui est possible. Tandis que vous demeurez à Paris, tout Paris qu’il est, vous n’habitez tout au plus quo trois lieues de pays; pour peu que vous alliez au delà, vous quittez votre logis et votre famille , et vous perdez ainsi les plus doux avantages de la vie. Un brave Iroquois, avec sa maison et même avec sa nation tout entière, se trouve au bout de sept ou huit cents lieues sans avoir quitté sa patrie , de
sorte qu'i.l ne fait qu’en être plus gai et s’en mieux porter. Vrai voyage de santé, reprit Timagène, courir les bois sans provisions, sans secours, sans aucune des choses utiles à la vie. Vous retournez un peu, interrompit Téandre, à la politesse sensuelle; c’est un point réglé entre nous, et je ne vous ai pas vu, sur ce chapitre, trop loin du terme où je vous souhaitais. Mais ([lie parlez-vous de provisions et de secours pour les voyages; les sauvages en manquent-ils? Une arbalète pour tirer un castor ou un chevreuil, en faut-il davantage? Quand il est tué, on le fait rôtir dans la forêt même; le bois ne se cherche pas loin ; on met en pièces le chevreuil , on le partage , on le mange ; avec cela on est frais et dispos, on rit, on danse, on se réjouit. Faites un précis de tout l’agrément de Paris , formera-t-il un bonheur aussi pur ou plus véritable que celui-là?
Quelle que soit, dit Timagène, cette nouvelle espèce do bonheur dont vous faites l’éloge, vous apercevez-vous qu’en la réduisant à ces bornes, vous détruisez tout d’un coup les arts et les conditions qui sont essentiellement ordonnés pour rendre l’homme heureux? Ne serait-ce point, répliqua Téandre, qu’en voyant un bonheur fort indépendant des choses que vous dites, vous commenceriez à voir aussi qu’elles n’v sont pas si nécessaires? Du moins les sauvages s’en passent-ils très-bien en Amérique , comme nos pères s'en sont très-bien passé dans, les premiers siècles du monde, qui faisaient pourtant l’Age d'or* et qui étaient des siècles d’innocence et de tranquillité.
Quoi ! dit Timagène , vous ne regarderez pas comme une prérogative essentielle dos peuples polis, et les lois qu’ils observent pour rendre une justice exacte, et les sciences qu’ils cultivent pour perfectionner les esprits? Daignez me répondre en deux mots sur cet article, car je vois que nous sommes sur la fin de not e promenade, et sur le point d’entrer chez M. le comte ; je suis certain que la compagnie qui nous y attend peut-être déjà , et avec qui nous devons sou-
372 EXAMEN
per, ne s’accommodera pas comme lui d'une conversation aussi philosophique que la nôtre; c’est pourquoi, tâchons à profiter du peu de temps qui nous reste. Je veux bien me hâter de vous persuader, repartit Téandre en souriant ; mais aussi de votre côté hâtez-vous de croire, car je ne puis qu’insinuer ici ce qui me tiendrait des journées entières à vous exposer selon toute l’étendue de mes idées. Du reste, pour vous satisfaire vous-même touchant la jurisprudence, je vous dirai en deux mots, comme vous le souhaitez, que la politesse on a usé sur cela comme sur toute autre chose : à force de vouloir bien faire, elle a tout gâté. De quoi s’avisait-elle de donner des règles à la justice? Ne pouvait-on pas laisser la justice telle quelle est naturellement dans l’âme de tous les hommes, et dans la pratique des sauvages? Un coup d’œil leur fait voir qui a tort et qui a raison de deux personnes qui sont en procès ; un moment le leur fait décider : parmi nous, des années entières ne sufliscnt pas pour consulter un tas immense d’arrêts, de déclarations, d’édits, de coutumes, de droit écrit et non écrit ; au milieu do tant de formalités, que devient cet avantage essentiel de la simple nature, qui enseigne tout d’un coup ce qui est équitable, et qui oblige à rendre incessamment à chacun ce qui lui appartient, sans quoi la justice même, en se faisant trop attendre, devient une injustice? Je veux bien m’en rapporter à vous-même , ajouta-t-il , en vous rappelant le souvenir de votre procès de dix ans.
Vous me prenez par mon endroit faible, dit Timagène, et je dois être le premier à me plaindre de la politesse sur cet article; car, à parler franchement , si j’eusse plaidé parmi des sauvages qui n’eussent eu pour règlo de leurs jugements que l’équité naturelle, je jouirais de mon bien il y a plus de neuf ans, et je cours risque de ne l’avoir jamais, à force de lois et de procédures.
Mais si je me trouve, sans y penser, engage à me déclarer avec vous contre la politesse sur la multitude des lois, nous
DES PRÉJUGÉS \ ULGAIRES.
pourrez bien aussi, sans y penser, vous trouver engagé à vous déclarer avec moi pour la politesse sur l’article des sciences qu’elle fait cultiver afin de perfectionner les connaissances de l’homme. Nous arrivons, interrompit Téandrc, et je n'ai plus rien à vous dire. Vous voulez m’échapper, reprit Timagène; mais je vous avertis que vous n’y gagnerez rien. Si vous vous dispensez de me répondre, je prends droit sur votre silence, et je le regarde comme un aveu en faveur des sciences ; en effet , il est difficile de ne pas juger qu’elles seules mettent les peuples polis infiniment au-dessus des sauvages, et donnent à ceux-là une perfection à quoi ceux-ci ne sauraient prétendre.
J’aime encore mieux, dit Téandre, que vous interprétiez mon silence comme il vous plaira, que d’entamer celte matière; la discussion en serait trop grande; car enfin, qu’estce que cette perfection qu’apporte la politesse par le moyen des sciences? Est-ce, par exemple, de savoir la médecine? Voilà les peuples polis fort heureux d’avoir mis cette science en vogue, tandis qu’ils meurent aussi tôt, et qu’ils ne se portent pas mieux que les sauvages. Est-ce de savoir la jurisprudence, laquelle, comme nous venons de voir, ne fait, par une multitude et une contrariété infinie de règlements, qu’embarrasser l’équité naturelle que les sam âges suivent sans étude pour le moins autant que nous? Est-ce de savoir la grammaire, qui roule sur des mots et des sons purement arbitraires, et qui veut régler ce qui n’est que le pur effet de la fantaisie des hommes? Est-ce l’histoire, qui souvent n’est différente de la fable que parce qu’on n’est jamais trompé à celle-ci? Est-ce enfin la physique, qui substitue à la connaissance des principes do la nature où elle se perd , la connaissance des imaginations qu’ont eues sur ce point les physiciens. C’est ainsi que le bonheur des hommes est bien perfectionné par les sciences. Quand ils commencent à s’v appliquer, ils prétendent tout savoir, et quand ils s’y sont longtemps appliqués, ils viennent à savoir qu’ils ne savent
EXAMEN
rien ; et c’est ce cjue les sauvages peuvent découvrir à la première réflexion. Grande ressource de bonheur, par exemple, que l’algèbre, la fleur et comme le suc de toutes les mathématiques ! ajouta encore Téandre en riant. Un de nos amis que vous connaissez en est un bel exemple. 11 fit par ce moyen, pour le reste de ses jours, l'acquisition d’une migraine excellente et presque continuelle, afin d’apprendre de très-belles choses que ni vous ni moi, ni toute la France, hormis un nombre de gens très-petit, ne peuvent ni ne veulent savoir.
La conversation depuis quelque temps était un peu précipitée, car de moment en moment on croyait trouver le logis où l’on devait descendre. En effet, les gens du comte vinrent l’avertir qu’on l’attendait : c’était la compagnie qu’il avait invitée à souper. Après avoir fait à ces messieurs des excuses de n’ètre pas arrivé plus tôt, il leur dit le sujet de la conversation qui avait prolongé le temps de sa promenade : la matière fut encore agitée à table, mais sans aucune suite, et toujours interrompue, comme il arrive d’ordinaire, par diverses plaisanteries; on ne manqua pas de demander, entre autres, à Téandre, s’il se trouverait aussi bien à la table des sauvages qu’à la table du comte ; sur quoi, voyant qu’il lui serait fort inutile de philosopher en ces conjonctures, il répondit, toujours dans le môme style qu’on lui parlait, disant que les préjugés communs l’entraînaient, et qu’il était assez simple de les suivre dans la pratique, quitte à se dédommager pleinement sur la spéculation.
Analyse.
1. Politesse règle l’extérieur, non l’intérieur. 2. Dispose quelquefois à l’hypocrisie et à l’artifice. 3. Fait naître des besoins, des désirs, dos regrets par les commodités auxquelles elle accoutume. 4. Inspire une délicatesse qui rend trop sensible. 5. Joint aux biens qu’elle apporte des inconvénients et des contraintes qui en balancent l’avantage.
Usage.
J’ai été pou surpris que des personnes du monde, qui d’ailleurs ont paru applaudir à cet article, ne l’aient pris que pour un jeu d’esprit ; mais je l’ai été beaucoup que des gens qui se mêlent de philosophie, ou même de morale exacte et chrétienne, aient paru en juger comme des personnes du monde. Rien n’est plus propre à montrer, d’un coté, combien l’esprit de précision et de métaphysique est nécessaire pour juger exactement des choses; et, d’un autre côté, combien cet esprit est rare parmi ceux qui d’ailleurs s’en croient suffisamment pourvus. Est-il possible qu’avec un peu de justesse et de droiture d’esprit, on n’ait pas aperçu au travers des images, des exemples et des traits amusants qu’on a semés dans cet article, qu’on n’ait pas aperçu, dis je, quo le fond du sujet est le plus solide et le plus respectable? En effet, c’est la maxime fondamentale de la morale évangélique, qui ne nous inculque autre ehose pour être heureux que le soin de nous renoncer nous-mêmes] c’est-à-dire, selon l’expression de la morale des philosophes ((pii s’accordent on ce point avec l’Évangile ), de résister a nos liassions, à nos désirs sensuels, à la mollesse et à la délicatesse, qui sont aussi opposés à la pure raison qu’aux maximes chrétiennes.
VP PROPOSITION.
Çlue les philosophes nouveaux sont retombés en des inconvénients qu'ils reprochaient aux anciens.
11 y a des révolutions dans les sciences comme dans les États. Les gens de lettres, aussi bien que les peuples do certains royaumes, trouvent mille raisons pour secouer un joug et en subir un autre, et ils n’en ont qu’une seule; savoir : le
EXAMEN
plaisir de changer. C’est ainsi que, dans notre siècle, s'est établi le règne, ou, si l'on veut, la douce tyrannie delà philosophie nouvelle; pourquoi? Elle était nouvelle. C’en a été assez |>our triompher sur le débris de l’ancienne.
A entendre de nouveaux savajfts, ce n’était plus chez les vieux philosophes qu’obscurité, fatras. L’esprit du genre humain avait été enseveli en des ténèbres aussi anciennes que lui; la lumière n’était pas encore sortie du chaos; il fallait l’en tirer pour la faire luire, lorsqu’enfin
Descartes, dont on voit ici la sépulture,
A dessillé les yeux des aveugles mortels... r
Après une opération si subtile et une mécanique si merveilleuse , que dirait-on de ses sectateurs, s’il se trouvait qu'ils ont cru renqtorter la victoire à force de la chanter, et si cil criant contre le galimatias de leurs prédécesseurs ils y retombent eux-mêmes, comme s’ils en avaient privilège à l’exclusion des autres.
D’entreprendre de montrer tout ceci en détail, l’entreprise serait immense, et il faut se prescrire des bornes proportionnées, s’il se peut, à la patience des lecteurs, laquelle, en France, est, comme l’on sait, des plus médiocres, surtout depuis un temps. Ainsi, touchons seulement certains points généraux, dont la conséquence sera naturelle aux points particuliers.
Celui qui a fait d’abord le plus de bruit est ce premier principe de Descartes : Il faut douter de tout, afin de n'admettre dans nos jugements rien qui ne soit évident. Voilà où s’ouvre la barrière du jour pour ces aveugles mortels, dont les yeux sont nouvellement dessillés. Mais cette source de lumières miraculeuses, au lieu de les éclairer, ne les éblouitelle point?
Il faut douter de tout! faut-il douter de ce principe-là
‘ Épitaphe de Descartes, qui est à Paris , en l’église de Sainte-Geneviève.
même? Si vous répondez oui, il n’est donc pas vrai et encore moins évident. Si vous répondez non, vous tombez par un autre endroit dans le même écueil, et vous avouez, malgré cjue vous en ayez , qu’<7 ne faut pas douter de tout.
Mais allons doucement; supposons ce premier principe; je m’y tiens donc, et bien lin le nouvel athlète qui m’en tirera. Trouvez un secret pour empêcher légitimement de douter do tout. Un secret, dira-t-on? Le voici. C’est cette réflexion : Je pense, donc je suis. Jo nie la conséquence; c’est uno idée claire, dites-vous. Ce n’est rien dire pourmoi ; je demeure ferme à votre principe, et en doutant de tout, je doute nécessairement qu'une idée claire doive à cause de sa clarté être reçue pour véritable. Il faut donc que vous me le prouviez, et, si vous me le prouvez, tant pis pour vous. Votre premier principe perd l’honneur que je lui faisais en l'adoptant. II déroge manifestement. Il n’est plus premier principe, puisque vous m’en déboutez par une preuve; car un premier principe ne se prouve point, et ne se peut prouver.
Quoi donc! la philosophie nouvelle en la personne de Descartes a-t-elle fait un faux pas dès sa première démarche? Et un si grand homme aura-t-il eu une idée manifestement fausse dans le premier mot qu’il a dit? Un peu d’humanité tempérera la mauvaise humeur qui semble avoir droit do s’élever à ce sujet. Il ne veut dire autre chose, sinon qu’on no doit admettre aucune vérité qu’après l’avoir examinée autant qu’elle puisse l'être; et tout ce qu’il fait entendre dans la suite, se réduit là. Mais s’il n’eût dit que ce qu’il voulait dire, on en serait tombé d’accord trop aisément; rien n’eût été embrouillé ni surprenant pour le commun du monde. C’est à la faveur de ce mélange do vrai et de faux, de cette espèce de clair-obscur mystérieux , qu’on a admiré ce qu’on n’entendait point, et qu'on a estimé un galimatias nouveau en frondant celui des anciens qui n’a jamais été plus loin ; j'en prends à témoin l’endroit d’Aristote dont on s’est réjoui davantage.
EXAMEN
La matière, dit-il, est née quid née quale nee , etc. C’est ni quoi ni qu’est-ce, comme traduisait un jeune homme, dans une saillie plaisante. Du reste ces termes burlesques et obscurs, par rapport à nous et aux langues que nous parlons, n’avaient-ils pas un sens très-intelligible au temps et dans la langue d’Aristote? Assurément. Ce qui est de commun à tous les corps considérés sans aucun égard à leurs qualités particulières, qui déterminent chacun d’eux à être tel corps, est justement ce qu’ Aristote appelle matière. C’est là son ni quoi ni qu'est-ce, qui se comprend sans peine. Quelle sera donc la différence sur ce point entre l’ancienne philosophie et la nouvelle? C’est nous qui prêtons à Aristote son galimatias, faute d’entendre son langage; au lieu que c'est Descartes qui nous fournit le sien, faute de s’ètre assez bien expliqué lui-même.
Pareille différence se rencontre dans ce qui regarde les causes cachées des effets naturels. Nos réformateurs ont trouvé à propos de faire les plaisants sur les qualités occultes, dont ils nous voudraient faire croire que les anciens faisaient usage à tout propos, et sans discernement; mais les plaisants ne se croiraient-ils pas eux-mêmes dignes d’être plaisantés à leur tour s’ils venaient à bien savoir les choses dont ils jugent?si ceux qui ne parlent que d’expériences dont ils ne soupçonnent seulement pas qu’ Aristote se soit mêlé; si , dis-je, ils apprenaient aujourd’hui que dans son seul livre des Animaux il y a plus d’expériences ramassées que n’en ont ramassé ensemble sur ce sujet tous les philosophes qui aient jamais écrit? Si on leur faisait voir que hormis l’âme des animaux, qu’il appelle formes substantielles, il explique mécaniquement toutes les autres formes? Si on leur montrait que la découverte dont ils s’applaudissent le plus, comme la pesanteur de l’air, sont des nouvelles de plus de deux mille ans, et qu’Arislote ne les avait pas attendus pour dire qu’un ballon pèse plus quand il est rempli d’air, que quand il en est vide.
Où se réduirait donc le galimatias des qualités occultes,
sinon aux termes que nos philosophes nouveaux leur ont substitués, certaine figure, certain arrangement, certain mouvement de parties insensibles; ou pour se tirer d’intrigue encore plus commodément et beaucoup plus vite : certaine disposition, certaine action de Dieu sur la créature; dernière invention qui vaut seule toutes les autres. Aussi a-t-elle bien pris le dessus , et s’est-elle répandue sur les esprits comme un torrent de visions qui les a heureusement enivrés. On riait autrefois du mot Deus ex machina. Ceux qui en font leur philosophie ont voulu être les rieurs. Vous étiez embarrassé comment se fait tel mouvement, telle sensation; pauvre esprit! Rien de plus aisé à entendre. C’est Dieu qui fait tout cela. Soit, pourvu qu’on vous passe cette inaction, cette oisiveté universelle des causes créées que vous métamorphosez en de simples occasions; je vous passe aussi la métamorphose. Je voudrais seulement voir comment Dieu fait tout cela; car j’en suis à peu près aussi instruit par votre moyen que par ce certain arrangement et ce certain mouvement que ni vous ni moi ne pouvons discerner, et par ces qualités occultes que vous avez turlupinées tant de fois et avec tant de succès. Los vieux philosophes, selon vous, ont dit de vieux mots qui ne signifiaient rien. Vous en dites do nouveaux, ont-ils plus de sens? Veut-on savoir leur vertu spécifique? C’est d’embrouiller à force d’éclaircir. On en vit un rare exemple, il n’y a pas longtemps, dans une famille.
Le mari qui commence d’ètre sur le retour, n'a rien vu dans ses premières années du nouveau langage do la philosophie; et sa femme, depuis quelque temps, est fort occupée ù la recherche de la vérité. Pleine des choses qu elle lisait , et qui la contentaient pour le moins autant que si elle les eût vues clair comme le jour, elle releva un mot de son mari, qui disait que des légumes de son jardin avaient un goût exquis. Le goût est dans vous, dit la dame, et les légumes ne sont que l’occasion qui l’excite. Quoi ! reprit le mari indigné; ces légumes n’ont point de goût? Sont-ils
EXAMEN
insipides? comment donc les trouvai-je bons? La dame, pour réponse, eut recours en général à ce qu’elle avait lu récemment, et dit qu'il était pitoyable , que des gens raisonnables confondissent ainsi les idées, attribuant à des choses inanimées ce qui ne saurait être que l’action et le mouvement de l’âme : que ce qu'on appelle couleur , lumière, goût , ne sont point dans les objets, mais uniquement dans nous; sur cela nouvelles contestations de la part du mari, qui traitait sa femme de visionnaire , de prétendre que le lit de damas rouge ne fût pas rouge, que l’air no fût pas rempli de la lumière où il la voyait répandue, que les légumes n’eussent pas le goût qu’il y trouvait; sur cela je fus choisi arbitre.
Pour terminer le procès important, je demande au mari, s’il jugeait que les légumes eussent un sentiment do goût tel que le sien même, ou que celui de toute autre personne \ivante qui les mangeait? Ce n’est pas un sentiment, dit-il, car les légumes n’en peuvent avoir; mais c’est toujours du goût. Je demande au même temps à la dame si cette disposition qui est dans les légumes propres à exciter le sentiment que nous appelons goût, ne pouvait pas aussi s’appeler goût pour s’accommoder à l’usage qui l’a ainsi établi? Le procès causé de la sorte, et embrouillé par la subtilité jde la philosophie nouvelle , se trouva vidé par l’exposition d’une simple équivoque.
On s’y méprend, direz-vous; à quoi? Aux noms. N’est-ce que pour les éclaircir que vous êtes philosophe? Do simples grammairiens feraient votre métier, ou plutôt vous ne faites que le leur. Est-ce aux choses? Quel homme si grossier a cru jamais que dans le feu ou dans les légumes, il put y avoir un sentiment de chaleur ou de goût?
Ainsi, afin de persuader que le monde eût besoin d’éclaircissement là-dessus , il n’a pas moins fallu que les mystères qu’a expliqués sur cet article la philosophie nouvelle, pour
se faire valoir parmi les gens ravis de prendre le change, et pour ne dire aux gens raisonnables rien de nouveau que des termes à débrouiller.
Analyse.
-1. Philosophie nouvelle n’a nul principe nouveau qui soit clair. 2. Rejette d’anciennes obscurités pour y en substituer de nouvelles. 3. Apporte pour explication ce qui est souvent aussi incompréhensible que la chose à expliquer.
Usage.
Revenir de l’infatuation d’une foule d’esprits médiocres , qui croient voir quelque chose en se remplissant l’esprit des imaginations de quelques philosophes nouveaux; se tenir en garde contre leurs principes jusqu’à ce qu’ils s’accordent avec les premières vérités répandues dans le genre humain; n’admettre pour prouvé que ce qui nous est démontré par la raison unie à l’expérience, et dans cette vue amasser des expériences le plus qu’il est possible pour s’y tenir, au lieu de se répandre en systèmes qui ne remplissent notre esprit ({lie d’une science imaginaire.