Y II* PROPOSITION
Que toutes les langues et les jargons qui se parlent au monde ont en soi une égale beauté.
On parlait dernièrement dans une compagnie de la dispute qui s’échauffa, il y a plus de trente ans, entre le Parnasse français et le Parnasse latin sur la prééminence de chacune de ces deux langues. L’on citait aussi les ouvrages ingénieux qu’avaient fait sur cette matière d’un côté M. Charpentier , de l’Académie française, et de l’autre côté le
P. Lukas, alors professeur de rhétorique au collège des Jésuites. Téandro, qui avait écouté sans dire mot ce qu'on avançait lù-dcsms, commença à parler, en demandant s’il ne s’était pas élevé un tiers qui se déclarât en faveur et pour la prééminence du bas-breton , lequel, pris en soi, avait bien autant de mérite que le français et le latin, ajoutant qu’il trouvait" encore une égale beauté dans tous les langages et les jargons qui se parlent au monde. Cette idée parut d’abord si bizarre que ceux qui l’écoutaient, persuadés qu’il raillait, se prirent à rire aussi , mais ne parurent pas trouver la proposition soutenable. Téandre en eut un petit dépit ; et , craignant de ne pouvoir se faire entendre autant qu’il l’aurait souhaité à tant de gens prévenus : Pour moi , dit-il tout bas à Timagène , qui était auprès de lui , je ne demanderais qu’un homme qui voulût dans un entretien suivi éclaircir cette vérité, et malgré les préjugés violents dont elle est comme investie, j’oserais répondre de la lui rendre plausible, et même de l’en convaincre.
11 faut encore aujourd’hui vous contenter, lui dit gaîment Timagèno, et vous rendre plus heureux que ne fut Diogène autrefois; il ne cherchait qu’un homme aussi bien que vous; il ne put le trouver nulle part ; je vous offre ici dans ma personne celui que vous cherchez. Je serai ravi d’entendre vos raisons sur cette matière, pourvu que vous vouliez bien entendre les miennes.
Téandre accepta l’offre; et s’étant tous deux retirés ensemble pour n’èlre point interrompus, Timagène entama le premier la matière par dire en souriant : En vérité, on fait grande injustice au bas-breton; dans le fond, c’esf une si belle langue ! pourquoi nos beaux-esprits ne l’étudientr-ils pas comme ils font l’italien ou l’espagnol, le latin ouïe grec? 11 est vrai qu’il ne tient qu'à eux, repartit froidement Téandre.
Avouez, reprit Timagène sur le même ton qu’auparavant , que vous leur accordez là un beau privilège, et qu’ils ont grand tort de ne s’en pas servir. Assurément , répondit Téandre.
S’ils n’étudient les langues que pour les savoir, ils ont tort (le ne pas s’attacher au bas-breton aussi bien qu’au français ou à l’italien. En effet, que sont en eux-mêmes toutes les langues et les jargons du monde? qu’un assemblage de mots formés au hasard , également vides de sens et d’agrément.
Quoi ! dit 'l’i mage ne en parlant plus sérieusement , n’est-il pas manifeste que les mots bas-bretons n’ont que de la rudesse, au lieu que les mots français n’ont que de la douceur? Où sont donc, reprit Téandre, cette rudesse et cette douceur, autre part que dans l’imagination et dans le préjugé? Trouverons-nous que l'oreille soit beaucoup plus incommodée d’entendre le son qui se fait à la prononciation du mot basbreton bara qu’à la prononciation du mot français pain? Oui, dit Timagène sans balancer : le premier de ces mots a certainement quelque chose de dur que n’a point le second. Cola est sensible , ajouta-t-il: ce son bara, cette seule syllabe ra est rude , et il semble qu’elle arrache le gosier.
Eh ! combien de syllabes pareilles dans le français , interrompit Téandre? Il en est tout rempli; les mots mêmes dont vous usez pour condamner le bas-breton ne vous condamneraient-ils pas aussi? Arracher et rude, ra et ru, cela no faitil pas visiblement une langue aussi insupportable que le basbreton?
Je ne disconviens pas qu’il n’y ait dans notre langue des syllabes rudes , répliqua Timagène ; mais remarquez , s’il vous plaît, qu’elles sont faites pour signifier des choses qui le sont en effet. Vous trouverez racler, ratisser, rabot, ramoner, rasoir, rdler.ll ne faut pas s’en plaindre ; ces mots conviennent à ce qu’ils expriment. S’il est vrai , dit Téandre , que notre syllabe ra doive nécessairement exprimer des choses rudes, me voilà fort en peine de ce qu’on pensera désormais du ramage des oiseaux, de ce doux ramage, de ce charmant ramage. Ce mot , ou la chose qu’il exprime , ont-ils rien d’àpro ou de dur? D’ailleurs, quand on nous dit que les zéphirs ramènent le printemps , est-ce là une chose ou un discours
EXAMEN
fort insupportable, parce que l'on prononce la syllabe ra dans le mot do ramener? Je ne crois pas que les autres syllabes des mots bas-bretons, ou de quelque langage qu’on puisse imaginer, soient de pire condition que celles dont nous venons de parler.
Du moins, répliqua Timagènc, voudrez-vous bien en excepter le goth, le ourg, le ordr des Allemands; car enfin chacune de ces syllabes entasse deux et trois consonnes les unes sur les autres , qui se prononcent ensemble , et qui ne sortent de la bouche que par force , et comme par secousses. Pour moi , ajouta-t-il, je ne conçois rien de plus grossier ni de plus rebutant. Mais, repartit Téandre, si je disais : A ’ous fûmes étonnés de trouver dans an bourg une belle architecture d'ordre gothique, apercevriez-vous dans mon langage rien de rebutant ou de grossier? Le ourg, le goth , le ordr qui ne vous semblent venir qu’à force et par secousses dans la bouche d’un Allemand , ne vous sembleraient-ils pas couler aisément dans la bouche d’un Français? Concluez, ajouta Téandre, de ces syllabes particulières à toutes les autres, qu'il serait trop long de rapporter , et des syllabes aux langages en général, pour reconnaître franchement que l’un n’est pas plus rude que l’autre.
Permettez-moi , dit Timagène, de conclure plutôt sur ce que j’éprouve moi-mème que sur tous les raisonnements qu’on peut me faire. Car lorsque j’entends parler un Allemand , un Anglais , un Bas-Breton , puis-je m’empêcher de sentir que ces manières de parler sont choquantes , et même ridicules? Une petite aventure que j’ai eue en Italie vous servira de réponse, répliqua Téandre.
Je revenais de Naples quand , à quelques milles de Rome, je rencontrai des officiers français. Deux Napolitains, (pii voyageaient avec moi, me parurent fort attentifs à notre discours, où cependant je savais qu’ils n’entendaient rien. Je me persuadai que c’est qu’ils étaient charmés du son et de la prononciation de notre langue , sur quoi je voulus m'at-
tirer un compliment de leur part, en les mettant sur ce sujet : j’étais bien loin de mon compte; pour réponse, mes deux Napolitains se prirent à rire , me disant en italien : Ü ! quel jargon, que votre français! De sorte que l’un d’eux, prétendant contrefaire notre prononciation, et se tordant la bouche pour faire un son de canne : Voilà , me dit-il , comme vous parlez , vous autres. Je ne sais , poursuivit Timagène , si vous trouverez cette idée fort judicieuse , mais je sais que la nôtre ne l’est pas davantage quand nous reprochons aux autres nations qu’il nous faut faire violence pour prononcer leurs mots ; aussi faut-il qu’ils s’en fassent de leur côté pour prononcer les nôtres. Figurez-vous des Allemands qui commencent à parler français , quelles contorsions de visage ne font-ils pas! Nous ne pouvons nous empêcher de rire en les voyant; et cependant, selon nos principes, c’est de notre langue qu’il faudrait rire alors, et dire : Quelle langue ridicule que le français , qui fait faire des grimaces si impertinentes à d’aussi honnêtes gens, et à des personnes aussi raisonnables que le sont les Allemands! Qu’y a-t-il donc de vrai en tout cela? C’est qu’ils ont leur habitude , et que nous avons la nôtre. Ce qui , dans la prononciation , nous parait le plus aisé, est justement ce qui leur parait violent ; et tout au contraire , ce qui leur parait naturel ou joli , est ce quo nous trouvons barbare et burlesque.
Ne parlons point, repartit Timagène, de ce que paraissent les langages, mais de ce qu’ils sont en effet. Ne m’avouerezvous pas que l’arabe est incomparablement plus-difficile à prononcer que le français et l’italien? Eh bien, répondit Téandre en souriant, je vous l’avouerai puisque vous le voulez; car il faut de la complaisance jusqu’au fort de la dispute : l’arabe est infiniment plus difficile à prononcer que l’italien , mais à un Italien; en récompense vous m’avouerez, s’il vous plaît, de votre côté, que ritalien est incomparablement plus difficile à prononcer que l’arabe, mais à un Arabe. Vous voulez en plaisantant, repartit Timagène, élu-
EXAMEN
der ma difficulté; je conçois assez que 1 éducation contribue à donner ou à empêcher la facilité de prononcer une langue; c'est pourquoi, mettons à part l’éducation ; jo suppose un homme qui ne soit ni Arabe ni Italien, un Français, par exemple. C’est vous-même que je prends ici pour juge : de quel côté trouverez-vous plus de facilité et d’agrément pour la prononciation? du côté de l’arabe ou du côté de l'italien?
Vous me prenez pour juge , reprit Téandre , et moi je me récuse. Et pourquoi? demanda Timagène. Parce que je dois le faire , reprit Téandre , selon les lois de l’équité. Un jugo au Palais est recusable , non-seulement dans sa propre affaire, mais encore dans celle de ses parents, jusqu’au troisième degré. Faites-y attention : il y a un degré d’alliance encore plus proche entre la langue italienne et la langue française. Ne savez-vous pas ce qu’on dit d’elles, aussi bien que de l’espagnole, que ce sont trois sœurs, fdles d’une mémo mère qui est la langue latine? Cette alliance fait que nous sommes plus accoutumés à l’espagnol et à l’italien qu'à l’arabe; mais si nous supposons un homme qui ne sache aucune langue , croyez-vous qu’il ait plus de difficulté à prononcer l’une que l’autre? Nullement : les Orientaux trouvent plus d’agrément et de facilité dans les prononciations gutturales; les Occidentaux en trouveront davantage dans les prononciations où les lèvres et le bout de la langue ont plus de part; mais ce qu’éprouvent les uns et les autres sur cela n’est point ce que les choses sont en soi.
Si vous pouvez, dit Timagène, excuser le langage arabe, vous excuserez bien l’anglais qui siffle et l’italien qui chante; mais je suis curieux de voir ce que vous direz en faveur de l’allemand qui râle. Puisque vous êtes particulièrement de mauvaise humeur contre cette dernière langue, reprit Téandre, je veux vous raconter une chose qui doit servir à la justifier.
Quand j’étais jeune et plein des idées ordinaires à nos
Français, je me trouvais avec le comte d’Ort...; la conversation étant tombée sur le caractère des langues , je parlai de l’allemand comme de la rudesse et de la grossièreté môme. Le comte me releva à l’instant, et me dit qu’on voyait bien que je ne savais pas cette langue , et qu’il n’en était aucune si touchante, ni si propre à exprimer des sentiments agréables. Sur quoi , me disant une tirade de gentillesses allemandes, il m’assura que le français ni l’italien n’approchaient point de cet agrément. C’est qu’il s’était fort diverti en Allemagne : de sorte qu’il avait confondu , comme il arrive d’ordinaire, l’idée de la chose exprimée avec l’idée de l’expression.
Puisqu’il confondait ainsi les idées, interrompit Tima- ^ gène, vous souffrirez que je m’en rapporte moins à son témoignage qu’à celui de Charles-Quint. Un empereur vaut un peu mieux qu’un comte , ajouta-t-il en souriant , outre que son autorité en ce point est tout autrement considérable. 11 était lui-même Allemand ou du moins Flamand d’origine; il savait les principales langues de l'Europe aussi parfaitement que sa langue naturelle, comme pour se dédommager du latin qu’il n’avait jamais pu apprendre; il pouvait donc faire mieux que personne un juste parallèle des langues vivantes de l’Europe, et porter un jugement équitable. Cependant, qu’en disait-il? vous le savez. Si je voulais parler aux hommes, je parlerais français; je parlerais espagnol aux dieux, italien au:f dames, et allemand à mon cheval.
Voilà ce qu’on rapporte de Charles-Quint, repartit Téandre; mais, s’il a parlé ainsi , il aura voulu plaisanter; il le pouvait faire sans avoir trop d’envie de se faire croire: je crains même que le rapport ne soit pas trop fidèle ; et ce qui m’en fait douter, c’est que je vois raconter diversement la chose en divers pays. Nous disons nous autres que Charles-Quint pour parler aux hommes aimait mieux le français; et les Italiens disent qu’il aimait mieux l’italien; ce que nous disons au contraire de la douceur de la langue