‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 164 sur 174 · SS · texte numérisé non relu

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italienne pour jtarler au sexe, c'est ce que les Italiens disent de la notre. Chaque nation se partage à son gré sur le mérite de son langage. Aussi les Italiens qui estiment fort tout ce qui les touche, mettent comme un principe incontestable , que pour le commerce de la vie et pour les affaires, leur langue est préférable à toute autre , laissant à la nôtre l'honneur frivole que nous faisons à la leur, de la croire propre a faire aux darnes de jolis compliments.

Cependant , ajouta Téandre , comme les sentiments du cœur, les pensées de l’esprit et les besoins de l'homme sont à jh‘u prés les mêmes par toutes les nations, toutes les nations aussi les savent très-bien exprimer chacune à sa manière. Eli bien, dit brusquement Timagène, chaque nation, selon vous, a sa manière de s'exprimer : voilà donc, selon vous-même, une différence de beauté dans les langages : l une s'exprime agréablement , et fait une langue agréable; une autre s'exprime grossièrement et fait une langue grossière: car il en est, ce me semble, des nations diverses, par rapport au monde en général, comme de nos différentes provinces par rapport à la France en particulier. Chaque langage semble tenir de la nature du terroir où vivent ceux qui le parlent : de sorte que le gascon et le provençal sont un jargon vif et plaisant; au lieu que le normand et le picard ont quelque chose de traînant ou de grossier.

L’exemple est plausible, dit Téandre; mais pour bien discerner si vous avez raison de trouver le langage gascon plus agréable que le normand , il faudrait être sans préjugé et sans intérêt. Puis-je en avoir sur ce point, répliqua Timagène? Suis-je Gascon ou Picard, Provençal ou Normand? Non, répondit Téandre; mais vous êtes de Paris : vous avez été élevé parmi des gens prévenus que le jargon normand est plus grossier que le gascon, et le picard plus niais que le provençal; ce préjugé vous est naturel, vous ne l'apercevez pas. Mais quoi! demanda Timagène, comment une idée, ou si vous le voulez, une prévention si univer-

selle aurait-elle pu s’établir; puisqu’enfin c’est le sentiment unanime des personnes de Paris et de la cour?

Pour satisfaire à votre demande, répliqua Téandrc, il faudrait être non-seulement philosophe, mais historien; et savoir distinctement comment peu à peu on en est venu à parler notre langue comme on la parle. Dans la généalogie des mots, des accents et des tons dont elle est formée aujourd’hui, vous lui trouveriez infailliblement plus de rapports avec le gascon qu’avec le normand. Je ne voudrais pas néanmoins assurer que ceci fût la seule cause du préjugé ; il pourrait être reflet do certaines dispositions si imperceptibles, qu’à peine pourra-t-on découvrir quelle est son origine. Croiriez- vous, ajouta-t-il, qu’il suffit quelquefois de l’idée qu’on a des gens pour en avoir une à peu près semblable de leur langage ; et qu’une ancienne aversion qu’on avait en France pour les Normands, a pu contribuer à rendre insupportable le jargon de leur pays, sans qu’il ait rien en soi de plus désagréable que le français de l’Académie?

En elfet, poursuivit-il, quittons un moment les idées populaires. Pourquoi les mots normands n’en vaudraient-ils pas bien d’autres? jugeons-en par ceux que citait l’autre jour un de nos amis : être éfrité, pour dire être surpris avec frémissement; être sangmélé, pour dire être épouvanté, et avoir une peur qui va à bouleverser tout le sang ; caïeux , pour dire paresseux ; potin , pour dire babil ; pouehe , pour dire sac; bouter, pour dire mettre. Que la mode n’en estelle , vous verriez quelle politesse et quel agrément on trouverait dans une bouche délicate de la cour qui dirait : Oh! vous m’avez tout éfrilée , et je suis toute sangmélée ; Madame la marquise est une caleuse, mais elle a bien du potin , et ne s' ë frite pas de ce qu’on lui dit.

C’est un plaisant contraste, dit Timagène en se prenant à rire, que votre phrase construite de mots normands, avec l'idée que ce pourrait être le style de la cour. Mais, malgré

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l'effort que vous faites pour justifier ce vilain langage, vous n'en venez pas encore à bout ; car, quand je vous passerais, ce qu'après tout, on peut vous accorder, savoir que les mots normands en vaudraient bien d’autres, si l’usage les avait introduits à Paris et à la cour, le désagrément n’est pas tant dans les mots mêmes que dans leur inflexion, et dans l’accent avec lequel on les prononce. Vous pouvez vous le remettre dans l’esprit; nous avons fait ensemble un voyage ù Dieppe , il n’y a que peu d’années. Trouvez-vous (pie cet accent pût jamais faire un agréable effet dans une boucho délicate ?

En doutez-vous, reprit Téandre, puisqu’à l’accent, non plus qu’aux mots, il ne manque que la mode, qui viendra peut-être quand on y pensera le moins? 11 suffit que nous en ayons le passé pour garant ; car ne trouvez-vous pas tous les mots normands et leurs accents également grossiers? Coutel, par exemple, pour dire un couteau, aussi impertinent que des vaissias pour dire des vaisseaux; et cependant cette terminaison en el au lieu d’en eau a été pendant plusieurs siècles celle de la cour. Un disait le bel au lieu de dire le beau , d’où nous est resté le nom d’un de nos rois Philippe-le-liel. Aujoutons aussi que ces mêmes terminaisons qui vous semblent si affreuses dans le normand, se rencontrent toujours dans quelques-unes des plus belles langues de l’Europe , et même dans plusieurs de nos mots français, et dans ceux des anciennes langues: témoin l’accent normand, qui prononce en oon nos e français à la fin des mots, comme plutoon pour dire piale , ce qui est la prononciation de l'oméga du grec, cette langue si délicate.

Mais, s'il est besoin de vous convaincre d’une manière évidente et sensible, qu’il n’v a pas un désagrément plus réel dans l’accent normand que dans l’accent de Paris; voyez , vous dirai-je, si les étrangers , qui ne savent ni l’un ni l’autre, y aperçoivent aucune différence? Trouvons-nous, nous autres, le liant allemand plus tendre ou [dus gracieux

quo le bas allemand ; l’ilaüen napolitain plus désagréable que l’italien romain ? Les gens du pays y trouvent pourtant la même différence que nous trouvons entre le bon français et le mauvais langage de nos provinces.

Ce que vous me dites, repartit Timagè ne, s’accorde trop bien avec mon expérience pour n’en pas convenir; je me souviens d’une chose qui m’arriva avant que je susse l’italien , et que je veux bien vous raconter, quoiqu’elle condamne ce que j’ai dit jusqu’ici. Deux Italiens, l’un Romain , l’autre Milanais, me prirent pour juge, me demandant dans laquelle de ces deux prononciations je trouvais le plus d’agrément : quiamare ou chiamare. Comme nous prononçons à Paris un chien et non pas un quien (ainsi que prononcent les peuples de plusieurs de nos provinces); je ne doutais pas que la prononciation de chiamare ne fût celle de Rome, et quiamare celle du Milanais; d’ailleurs, étant persuadé que l’italien de Rome était le plus poli de toute l’Italie, je décidai sans délibérer, que la prononciation de chiamare était la plus belle, et que dans celle de quiamare , il y avait quelque chose de niais et de plat. La première était pourtant la milanaise, que les Romains trouvent d’une grossièreté insupportable.

Je suis donc enfin disposé à vous accorder, ajouta-t-il , que tous les langages sont à peu près les mêmes pour le son , et que ce qui nous y plaît ou nous y choque, n’est que le plus ou le moins de rapport qui s’y trouve avec l'idée que nous ont donnée l’éducation et l’habitude sur la meilleure manière de prononcer.

Mais aussi ce n’est pas là ce qui fait le normand un si mauvais langage : ce sont les mauvaises constructions et les arrangements vicieux qui , au lieu d’un discours raisonnable, font le plus grand galimatias du monde. Dire, comme on dit en Normandie, je fîmes cela pour nous finies cela , ce je singulier avec fîmes qui est un pluriel, cela ne renverse-t-il pas tout le sens? Dire beau maison , beau masculin avec maison

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qui est féminin , cola no choque-t-il pas manifestement la droite raison? Voilà donc, ajouta Timagène à Téandre , contre ce (juo vous soutenez touchant l'égale beauté des langages, une démonstration dont il n'y a pas un grammairien qui ne convienne.

Vous avez raison , dit Téandre ; il faut voir seulement de quel grammairien vous parlez. Si c'est d'un grammairien français, je l'avoue, c'est une démonstration dans ses principes; mais si c’est d’un grammairien picard ou normand, ou de la province d'où vous tirez ces phrases, vos démonstrations que deviennent-elles? Grammairien picard ! reprit Timagène. Grammairien normand ! le caractère est nouveau, et je ne savais pas encore l’alliance qui se pût faire de ces termes. Qu’esl-ce donc , à votre avis, qu’un grammairien? dit Téandre. Le croyez-vous d’une si haute extraction qu’il dégénérât pour devenir Gascon ou Normand, Picard ou Bas-Breton , en marquant les règles de bien parler tous ces langages? Je ne crois pas, répliqua Timagène, gu e ces règles se soient trouvées autre part que chez le professeur en langue normande de la Comédie sans titre. Je vous passe la raillerie, reprit Téandre; mais enfin pourquoi n’y auraitil pas de règles pour le normand comme pour le français? C’est, dit Timagène (puisqu’enfin vous voulez qu’on vous réponde en forme sur une chose si ridicule d’elle-mème ) , c'est parce que les mots ne doivent pas être arrangés comme les arrangent ceux qui parlent normand, parce qu’ils parlent sans construction. Oui, reprit Téandre, sans construction française, qui n’est pas celle dont il s’agit; mais ce n’est pas sans contraction normande; au contraire, dire je finies, c’est la construction normande la plus fine, la plus juste, la plus exacte. Mais, dit Timagène, un singulier avec un pluriel, je avec finies, cela est-il supportable ? Eh ! qui vous a dit, reprit Téandre, qu’en normand je avec finies soit un singulier avec un pluriel? Ne confondez rien ici : ces deux mots je et finies y sont deux pluriels; l’usage du pays

le reconnaît, tout le monde l’entend, personne ne s’y trompe en Normandie; en faut-il davantage? Pourquoi le Normand n’aura-t-il pas droit de faire le je singulier et pluriel , comme le Français fait qui de ces deux nombres? Apollon est-il partial? et aurait-il accordé à certain pays, préférablement à un autre, le droit de faire à sa fantaisie des mots et des constructions de mots? C’est blesser manifestement , ajouta-t-il en riant, l’équité d’un dieu si judicieux.

Je n’aurais jamais pensé, reprit Timagène, faire un crime de lèsc-Apollon , que d’attaquer la construction du langage normand, et je ne soupçonnais pas qu’il ambitionnât ur.e équité si délicate. Cependant, s’il aime tant la justice, je réclame la sienne contre vous sur le tort que vous faites à la grammaire, à qui il appartient de régler les manières do parler; car, à vous entendre, le peuple le plus grossier sera à lui-même sa règle sur ce point.

Les intérêts do la grammaire, répondit Téandre, vous tiennent toujours fort au cœur; eh bien ! en votre considération, il les faut ménager; mais aussi ne lui faites pas un honneur qu’elle ne mérite point, et ne lui donnez pas de faux droits. Ce n’est pas à elle , comme vous semblez le croire , d’établir des lois dans le langage , et de faire des mots masculins ou féminins, singuliers ou pluriels; c’est assez pour elle de les indiquer cl de s’y ajuster comme elle peut. Nous en avons, dans le français même, des exemples évidents. Examinez comme parle Vaugelas : J’ai eu celle consolation dans mes peines, qu'une inimité de personnes qualifiées m’ont témoigné le déplaisir qu'ils en ont eu. Personnes qualifiées et ils en ont eu, n’cst-co pas là un féminin avec un masculin? Une infinité m’ont témoigné, ne voilà-t-il pas un singulier avec un pluriel? Que deviennent, dans le français même, les règles de la grammaire, à les prendre comme vous les imaginez? Mais, à les prendre comme il faut, selon leur vrai caractère, tout s'accorde très-bien. Ce ne sont que des observations sur la manière de parler, qu’il

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ii plu à la fantaisie des hommes d’établir dans une nation ou dans un pays. C’est pourquoi il n’est aucun pays, quelque langage qu’on s’v fasse, où la grammaire ne puisse être aussi juste que dans tout autre, et elle peut dominer dans la place do Falaise ou de Cherbourg aussi bien qu'au milieu de Paris et de l’Académie française. Vous devez être content de moi, ajouta Téandre ; vous voyez qu’au lieu de rétrécir les droits de la grammaire, votre favorite, je les étends bien plus loin que vous n’auriez imaginé. Il est vrai, dit Timagène; mais jo doute que ceux que vous lui attribuez, soient des droits dont elle soit fort jalouse.

Cependant, vous me faites faire des réflexions qui me surprennent et qui m'instruisent au même temps, et je ne comprends qu’à peine comment la prévention m’avait causé des difficultés sur ce quo vous venez d’expliquer. Je conviens donc que par rapport à l’assemblage des mots, aussi bien que par rapport à leurs sons, toutes les langues pourraient être également belles , parce qu’il n’v a rien en cela qui ne soit purement arbitraire; mais convenez aussi avec moi quo ce n’est là tout au plus que l’extérieur d’une langue , pour ainsi dire; il faut en examiner le fond et la nature; il faut voir les idées qu’elle fait naître, si elles sont justes, clairos, vives, agréables; c’est là particulièrement où je voulais venir quand je vous parlais d’ordre , de construction , de netteté et d’arrangement, ce qui ne consiste pas tant dans les mots que dans les idées plus ou moins heureuses qu’ils font naître; de sorte qu’un seul mot d’une seule langue en particulier, fera souvent plus d’effet sur moi que plusieurs autres mots d’une autre langue; voilà ce qui y fait une différence de beauté que vous voudrez bien , si je ne me trompe, reconnaître pour très-réelle. C’est sur cela aussi qu’un belesprit donnait hautement la préférence au français, en le comparant aux autres langues de l’Europe, dans un ouvrage

1 Villes de Bosse-Normandie où l'on parle un normand exquis.

le plus poli 1 du monde, où il a traité celle matière assez au long.

On ne peut trop estimer, dit Téandrc, l’esprit et la politesse de cet auteur; mais il ne s’est pas piqué de philosophie dans l’ouvrage que vous citez : il voulait dire des choses agréables et bien tournées, il y a réussi. (Juoi ! reprit Timagène, vous jugez qu’il ne croyait pas au fond notre langue plus belle qu’une autre , par les endroits que je viens de vous marquer? Non, repartit Téandrc , et s’il l’avait cru, nous ne devrions pas ici nous en rapporter entièrement à lui ; il était un si grand maître dans la langue française 4 qu'il avait intérêt do la protéger aveuglément. Mais , reprit Timagène , ce n’est point par intérêt qu’il parle; c’est sur des raisons qu’il apporte , et que je trouve très-justes.

Si les siennes sont très-justes, reprit Téandrc, permettezmoi do vous demander ce qu’il vous plaît que je pense des vôtres; car vous ne vous accordez pas avec lui autant que vous le penseriez bien. Vous trouvez que c’est une beauté singulière à une langue de faire entendre plus de choses d’un seul mot que ne fait une autre langue avec plusieurs autres mots; et, sur ce principe, il vous faudrait estimer la langue italienne préférablement au français , en des mots que votro auteur tourne en ridicule, et met fort au-dessous de nos mots français : c’est en parlant des diminutifs, lambino, bambinello, bambinellucio. Je m’en souviens, interrompit Timagène ; il traite ces diminutifs d’expressions puériles , il leur fait justice. En effet, la plaisante cascade, bambino , bambincllo, bambinellucio , ou vecchino, vecchiello , vecchietino, vecchiezzo, vecchiarello ! Qui peut jamais parler sérieusement de la sorte , ou qui pourrait jamais imaginer un langage plus badin? Au contraire , est-il rien de plus judicieux que do condamner cet enjouement excessif de la langue ita-

‘ Entretiens d’Aris te et d’EugCne; second entretien sur la langud française.

* Le P. Boubours.

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lionne, aussi bien que l'enflure de la langue espagnole, et de leur préférer la française , qui est également éloignée de ces deux extrémités? Mais, dit Téandre, êtes-vous bien sur que tout le monde veuille reconnaître ces deux langues aux traits dont vous les peignez? Leurs termes que vous nommez enflés ou badins, font-ils à ceux qui en savent le véritable lisage des idées fastueuses ou ridicules? et ne font-ils pas au contraire le même effet dans leur imagination que nos termes les plus naturels? Arrêtons-nous aux mots italiens que vous avez cités, et à leurs diminutifs, bambino, bambinello, bambinellmio. Cela vous fait rire; riez-vous quand on vous dit en français un enfant, un petit enfant, un misérable petit enfant? c’est le sens de ces trois mots italiens; ce sera donc le son des mots qui vous déplaira , et non plus la chose. Mais vous êtes tombé d’accord que le son d’une langue n'est point en soi préférable au son d’une autre langue. S’il en est ainsi, à quoi se réduira ce badinage prétendu de la langue italienne? à exprimer par un seul mot quatre de nos mots français, bambinellucio , c’est-à-dire un misérable petit enfant. Et n’est-ce pas ce qui doit faire son mérite , selon votre première maxime? En effet, vous jugiez d'abord une langue préférable à une autre quand d’un seul mot elle fait naître plus d’idées que plusieurs autres mots d’une autre langue. A quoi vous en tiendrez-vous dans la suite avec votre auteur?

A quoi je m’en tiendrai? repartit Timagène en souriant, et après avoir un peu rêvé, à juger avec vous qu’il n’aura pas parlé sérieusement : cependant je m’y étais laissé surprendre; c’est de la meilleure foi du monde que j’estimais puérils et ridicules tous les diminutifs italiens, et c’est très-sérieusement maintenant que je les préfère à nos manières de parler qui y répondent. Puisqu’enfin il vaut mieux exprimer la même chose en un mot qu’en quatre, la parole la plus parfaite est celle qui approche davantage de la nature de la pensée, laquelle se produit en un instant.

Mais je fais une réflexion , ajouta Timagène ; il me semble

que je dois être assez satisfait que vous m’ayez un peu mené battant sur le dernier article : c’est une petite disgrâce qui en rétablit mieux mes affaires. Voici donc ma pensée : Ce que nous avons dit touchant les diminutifs n’était que par occasion, ce n’était qu’un combat de rencontre. J’y ai été vaincu, mais ma défaite en cette conjoncture particulière me donne la victoire en général : ce que j’ai prétendu soutenir universellement contre vous , est qu’il y a des langues plus estimables les unes que les autres; dussé-jedonc vous avouer que l’italien est plus beau que le français (ce sera pour dire le vrai un peu à contre-cœur), au moins vous obligerai-je d’avouer aussi que toutes les langues ne sont pas également belles.

Vous avez voulu trop avilir l'italien, dit Téandre; vous voulez présentement trop l’élever; je ne m’accommode ni de l’un ni de l’autre, et je m’en tiens à l’égalité sur le mérite et la beauté des langues. Si néanmoins il fallait nécessairement se déterminer en faveur de l’une préférablement à l’autre , je craindrais un peu pour la nôtre, par l’endroit que nous avons déjà marqué; car enfin, l’expérience nous met sous les yeux que pour rendre une page de latin il faut plus d’une page de français. Eli bien, interrompit Timagène, passons condamnation; point de grâce, point de ménagement; vous m’avez déterminé à juger avec exactitude et avec sévérité ; tenons-nous-en là , et disons aux dépens du français même, que telle langue est en soi plus belle que telle autre.

Ne prononçons pas si vite , reprit Téandre ; quand le français serait un peu diffus, sommes-nous bien sûrs que ce soit là un défaut? et les maîtres dans l’art de parler ne cherchent-ils pas souvent à multiplier les paroles pour attraper cette perfection véritable ou imaginaire qu’ils trouvent dans le discours qu’ils appellent nombreux? Faut-il donc reprocher à notre langue la dépense qu’elle ferait de quelques mots pour se rendre ainsi plus harmonieuse?

Mais ce qui peut justifier davantage le français sur l’élen-

due de ses expressions, le voiei : c’est qu'il semble la rechercher pour devenir plus intelligible. Or, cette intention est si louable, qu’en cette considération seule vous voudrez bien lui passer tout le reste; car, s’il répète les mêmes mots, c’est d’ordinaire afin d’éviter jusqu’à la moindre apparence d’obscurité ou d’équivoque.

Je vous sais un très-bon gré, reprit Timagène, de m’avoir empêché de le condamner si aisément , car on ne parle que pour se faire entendre : plus une langue est intelligible, plus elle est parfaite, et il est aisé de reconnaître qu’il n'en est point de si claire que la nôtre; non-seulement, comme vous l’avez dit, parce quelle a soin de fuir toute ambiguïté et toute équivoque , mais encore parce qu'elle suit un ordre naturel dans ses expressions, qui s’arrangent les unes avec les autres comme les idées s’arrangent dans l’esprit. En effet, quel arrangement que de dire, comme le latin de Cicéron : ✓lu long silence que j'ai gardé jusqu’ici.... doit mettre fin ce jour', au lieu de dire, selon l'ordre naturel, ce jour doit mettre fin au long silence que j'ai gardé jusqu’ici. Plus j’y pense, ajouta Timagène, plus ce renversement d’idées me choque dans la plupart des langues, et plus aussi je suis persuadé que le tout pour le tout, le français leur est préférable à cause de sa netteté.

Vous v ous pressez toujours un peu de prendre parti , répliqua Téandre; pour moi, j'ai peur que la netteté que nous trouvons dans notre langue ne soit pas un si grand avantage , ni dont elle doive se prévaloir pour se mettre au-dessus des autres langues; du moins serais-je bien aise auparavant que vous me dissiez où vous avez vu des gens qui, sachant bien l’italien, le latin, l’allemand ou l’anglais, se plaignent que , dans chacune de ces langues, on ne puisse pas s’expliquer aussi nettement qu’on fait en français? Voyons-

1 Diulurni Menai rjuo eram his temporilnis mus.,., flnvin hodUrnus c lies allulil. (Cic., Or. pro Marcello.)

nous parmi eux arriver quelque mésintelligence, faute de pouvoir bien s’entendre?

Au regard do l’arrangement de nos expressions , conforme, dites-vous, «à l’arrangement qui se fait de nos idées dans notre esprit, si cette prérogative a quelque chose de spécieux, elle a peu de réalité; car les idées doivent se présenter toutes ensemble à l’esprit pour faire une proposition , sans quoi elles n’ont aucun sens déterminé , et c’est par cette raison que les Latins, pour mettre un verbe à la fin d’une phrase, n’en conçoivent pas moins promptement ni moins nettement tout ce qu’ils disent; il n’y a dans tout cela que l'habitude et un tour d’imagination. L’expérience le montre même dans notre langue ; comment y parle-t-on quelquefois? Faites-y réflexion.

De tous les animaux qui s’élèvent en 1 air,

Qui marchent sur la terre , ou nagent dans la mer ;

De Paris au Pérou , du Japon jusqu’à Rome,

Le plus sot animal , à mon avis , c’est l’homme.

Selon vos règles, ajouta Téandre, et pour arranger nettement les idées, ne faudrait-il pas mettre d’abord ce qu’on ne place qu’au bout de quatre vers entiers, et dire . L homme est , à mon avis , le plus sot de tous les animaux? Ainsi voilà dans le français même ce dérangement prétendu d idées que nous voudrions blâmer dans les autres langues.

La difficulté n’est pas si grande que vous croyez , répliqua Timagène. Vous parlez de poésie, où un peu de mystère ne sied pas mal , et où ce petit désordre fait un bon effet; mais il en est du style poétique comme du style oratoire et sublime, qui doit avoir quelque chose au-dessus du langage vulgaire. J’entends, interrompit Téandre; ce dérangement prétendu d’idées est quelquefois une perfection dans notre langue, et toujours un défaut dans les autres. Je reconnais ici les principes judicieux de nos grammairiens. Tout ce qui leur plaît devient tout d un coup une élégance,

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et ce qui leur déplaît, une imperfection; leur goût, leur fantaisie, leur humeur produisent les oracles de grammaire; mais il en est comme des oracles d’autrefois, ils se détruisent un peu les uns les autres. En effet , si dans le français cette conformité prétendue entre les expressions et les idées rend notre prose naturelle , notre poésie cesse donc de l’étre? Et cependant nos auteurs se vantent que notre poésie est aussi naturelle que notre prose; et si ce petit désordre ou ce petit mystère fait une élégance dans notre poésie, pourquoi ne voulez-vous pas que les autres nations fassent passer dans leurs discours ordinaires l’élégance dont vous vous parez dans vos discours sublimes? Il faut être orateur ou poète parmi nous pour être sublime, et le peuple l’est naturellement parmi eux. Pour nous rendre élégants, il faut avoir recours à un peu de mystère qui ne sied pas mal, à un petit désordre' qui produit un bon effet, et eux se trouvent élégants sans mystère et sans désordre ; leur condition ne vaut-elle pas mieux que la nôtre?

Vous vous divertissez, interrompit Timagène; mais quelque chose que vous disiez, il est certain qu’un style convient aux pièces de poésie et d’éloquence, qui ne convient point aux discours ordinaires. C’est donc une perfection dans notre langue de n’user dans ceux-ci que des ternies les plus simples, et de réserver à la poésie et à l’éloquence les termes figurés et les métaphores. Ainsi, l’usage trop familier qu’en font les autres langues, et entre autres l’italienne et l’espagnole que nous connaissons davantage, est un abus manifeste.

Si l’abus est manifeste , reprit Téandre, il faut néanmoins le trouver pardonnable, afin de ne point trouver notre langue même trop criminelle ; car je ne crois pas que l’usage des termes figurés et métaphoriques lui soit beaucoup moins familier qu’aux autres langues. L’expérience en est aisée à faire , poursuivit Téandre : ouvrons le dictionnaire que voici (c’était un Riehelct qui se trouva là par hasard) ; les mots métaphoriques ou figurés y sont marqués d’une étoile, et

cette étoile se trouve presqu’à tous les mots qui servent au commerce de la société civile : tellement que chacun de ces mots fait souvent quatre ou cinq métaphores differentes; témoin celui-ci qui se trouve sous mes yeux : or pour dire richesses; acheter au poids de l’or, dire d’or, des lignes toutes d'or.

Timàgène, convaincu par ses propres yeux , se retrancha sur le caractère de ces métaphores : Voyez , dit-il a 1 candie, combien elles sont justes, modérées, et proportionnées au sujet : l'or pris pour les richesses, rien de plus convenable; acheter au poids de l'or, pour dire acheter bien cher, rien de plus exact, car rien n’est plus cher que l’or; au heu que les métaphores des autres langues sont outrées et sans proportion; car appeler un grand cœur, un cœur géant, cornçon aigante ; un archicœur, archicoraçon , comme font les Espagnols; ou appeler une grande gloire, le Capitole de la gloire, il Campidoglio délia gloria, comme font les Italiens : quelle justesse y a-t-il dans ces expressions? ne semblentelles pas faites plutôt pour étonner T imagination que pour

peindre la pensée d’après nature?

Nos expressions , dit Téandre , sont-elles à couvert de la critique que vous faites ici? Trouvez-vous beaucoup plus de rapport entre ce qu’on appelle de belles paroles et de / or, qu’entre un très-grand cœur et un cœur géant, puisque géant ne marque qu’une, grandeur extraordinaire ; et entre le Capitole et la gloire, puisque le Capitole est parmi les Romains le premier temple de la gloire? Bien davantage : est-il rien de plus outré dans les termes métaphoriques des langues étrangères que le sont ceux dont nous nous servons dans Pusage le plus familier? Enrager, empoisonner, dragon : quelles idées non-seulement outrées, mais affreuses et sanguinaires cela ne ferait-il pas si nous n’y étions accoutumés? L’idée d’un dragon , c’est-à-dire d’un serpent ailé , venimeux , meurtrier, l’horreur et la désolation entière de toute une contrée , se réduit pourtant à exprimer parmi nous un soldat qui fait partie d’un régiment de braves gens, ou quelquefois

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une personne qui fait un peu plus de bruit et de mal que les autres. Le mot enrayer se prend de même pour lo plus petit dépit. Le mot empoisonner marque seulement un tour désavantageux qu’on a donné à un discours. Anéanti no signifie souvent qu’un homme dont l’autorité est diminuée; des millions de fois se disent sans façon pour trois ou' quatre fois; de sorte que nous enchérissons encore infiniment sur le latin, qui, dans une expression pareille, devrait sembler déjà fort outré, mais qui ne cite pourtant que les six cents fois, sexcenties, là où il nous faut des mille et des millions de fois. Que serait-ce si nous examinions un peu à la rigueur les expressions que le français nous met continuellement à la bouche? N’y eût-il que celle-ci : Votre très-humble et très-obéissant serviteur, c'en serait bien assez pour faire civilité à un homme, de qui souvent on se soucie assez peu, que de lui dire qu’on est son serviteur ; mais son humble serviteur, l’expression est manifestement hypocrite, mais son trèshumble serviteur, c’est sortir des apparences; mais son trèshumble et très-obéissant serviteur, c’est une profusion d’hyperboles qui doit nous paraître des plus ridicules, s’il est vrai qu’une langue cesse d'être naturelle pour user d’expressions figurées qui soient très-fortes. Mais c’est ce qui n’est point, ajouta Téandre : les hyperboles ou les métaphores qui peuvent paraître le plus outrées , sont des expressions très-naturelles dans toute langue où elles sont une fois en usage. Quelles qu’elles soient, elles ne font entendre que ce que l’usage a établi qu’elles signifiassent. Si quelque critique s’avisait de vouloir nous faire rendre compte de nos termes : anéanti, enrager, des millions de fois, et de nous reprocher que ce sont des métaphores et des hyperboles outrées, quelle réponse apporterions-nous? que notre usage l’a ainsi établi ; que cela vient sans qu’on y pense, et qu’on s’en sert quand il est venu. Voilà une juste apologie pour nous, si nous voulons bien reconnaître dans toutes les langues une beauté égale et purement arbitraire; mais si nous prétendons préférer la

DKS PRÉJUGÉS VULGAIRES. /|03

nôtre à celle des étrangers, et lui trouver une élégance et une justesse qui lui fassent un mérite particulier, ils en diront autant de la leur; nous les mépriserons, ils nous mépriseront de leur côté, et nous aurons précisément autant de raison les uns que les autres.

Téandre cessant de parler, Timagène lui dit froidement : Vous croyez m’avoir convaincu. Du moins, répliqua Téandro, si je n’en suis pas venu à bout, c’est à vous de répondre aux preuves que je vous ai apportées. Répondre, dit Timagène, quand serait-ce fait? combien de choses à quoi l’on ne peut répondre, et à quoi l’on ne peut pourtant so rendre? Vous me faites des raisonnements, et j’ai pour moi l’estime générale qu’on fait aujourd’hui du français. Car enfin toutes les nations de l’Europe qui l’étudient, comme la plus belle des langues vivantes, peuvent-elles sur cet article être dans la prévention à leurs propres dépens?

Éclaircissons une petite équivoque, dit Téandre, et nous pouvons être bientôt d’accord. Ce que vous appelez une belle langue, ne voudriez-vous point l’appeler une langue à la mode et une langue utile? Je conviendrais volontiers avec vous que le français est aujourd’hui incomparablement la plus belle des langues vivantes. On la parle dans toutes les cours de l’Europe, et parmi les étrangers qui se piquent le plus de science et de politesse ; elle a produit des ouvrages qui seuls peuvent suppléer à ceux qu’ont produits ensemblo toutes les autres langues. Par là aussi elle est devenue une langue à la mode , et rien n’est plus utile que de suivre la mode en ce point. Mais si le bas breton, si le normand, le gascon, le picard, l’allobroge ou le visigoth étaient devenus, comme le français, le langage de la nation de l’Europe qui s’est distinguée davantage, surtout en ce siècle, par sa valeur et par ses conquêtes, par son esprit et par la perfection où elle a porté les sciences et les arts, enfin par sa politesse dans les mœurs et par son goût, exquis en toutes choses ; alors , mon cher Timagène , sans rien changer dans

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les mots, dans les phrases et dans la construction de toutes ces langues ou jargons dont l’idée seule vous parait si burlesque, elles auraient toutes la beauté et l'excellence que nous pouvons trouver dans le français.

Je commence, dit Timagènc, à souffrir un peu plus ce que vous dites , puisque vous ne diminuez le mérite de notre langue que pour relever celui de notre nation : mais quoi! ce bon goût, cet esprit, ce mérite, qui par votre aveu mémo distingue si fort aujourd’hui les Français, ne les aurat-il pas fait réussir à exprimer mieux que d’autres nations toutes les idées qui peuvent venir à l’esprit?

Que dites-vous? interrompit Téandre, toutes les idées qui peuvent venir à l'esprit! Si la langue française eût prétendu y réussir, quand en serait-elle venue à bout? Au lieu de quarante ans qu’on a mis à faire son dictionnaire , il en aurait fallu plus de quarante mille , et l’ouvrage serait encore demeuré imparfait : de manière qu’il coûterait encore beaucoup plus à l’apprendre, même superficiellement, que la langue chinoise, qu’on ne peut, dit-on, bien savoir, à cause de son étendue, qu’en cinquante ou soixante ans. Ainsi , avant que deux hommes pussent bien s’entendre pour s’entretenir en français , il faudrait qu'ils eussent au moins quatre-vingts ou cent ans. C’est le bel ûge pour causer, comme vous voyez, ajouta-t-il en riant. Je comiens; repartit Timagène , que l’étude serait un peu longue; mais en récompense, elle serait fort utile. Oui , interrompit Téandre, elle servirait extrêmement à exprimer beaucoup de sottises dont l’imagination de chacun des hommes est une admirable source ; croyezmoi, ajouta-t-il, c’est une véritable providence que les langues soient réduites à certaines bornes; il ne s’agit pas d’exprimer toutes nos idées , mais seulement d’exprimer les raisonnables.

Ne craindriez-vous point, dit Timagène en riant de son côté , de réduire par là le langage de bien des gens à cinq ou six mots, ou même à ne point parler du tout? Plût à Dieu , .répondit Téandre, que cet inconvénient s’ensuivit ! il aurait

son avantage ; mais enfin quand je parle ici d’idées raisonnables , c’est de celles que les hommes unis dans la société civile ont à se communiquer les uns aux autres pour vivre commodément, et il semble que toutes ces idées peuvent se réduire à deux ou trois mille mots, et à autant de combinaisons qu’on peut faire de ces mots en les joignant les uns avec les autres. Or, c’est ce que 1a Providence a donné à toutes les nations.

La Providence, ditTimagène, a été plus libérale à l’égard des Chinois, comme vous le marquiez tout à l’heure, puisque cette langue est la plus étendue, et par conséquent la plus riche de toutes. Dites, répondit Téandre, la plus importune et la plus embarrassante. Qu’est-ce qu’une langue, je vous prie, que les hommes sont obligés d’étudier toute leur vie , et qu’à peine les plus habiles de la nation peuvent jamais bien savoir? Est-ce là , à votre avis, un présent de la Providence , ou plutôt n’est-ce pas une vraie punition qui approche do la confusion des langues que Dieu envoya aux enfants de Noé? Appelez-vous confusion, reprit Timagène, une langue si heureuse qu’elle seule , ainsi qu’on l’a publié, peut exprimer une infinité de choses que nos langues européennes ne sauraient exprimer en aucune manière ?

Ce que vous dites du chinois , reprit Téandre , est une qualité qui lui est commune avec toutes les langues du monde , sans que l’une soit au fond plus belle ou plus parfaite que l’autre. Une nation doit mieux parler qu’une autre nation sur certaines choses dont elle a l’usage , et pour lesquelles sa langue a des expressions que n’a point une autre langue. Parlez des mystères de notre religion en français ou en italien , vous en parlez mieux qu’en chinois , ou plutôt vous ne sauriez en parler juste en chinois, avec toute l’étendue de cette langue, parce que vous parlez de choses inconnues aux Chinois. Disons-en autant à proportion de toutes les langues : exprimez un falbala en bon latin , disait plaisamment l’autre jour un de nos amis : comment vous y

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prendrez-vous? Le latin n’a point do mots pour des choses inconnues au peuple qui a parlé et fait cetto langue. En ce sens donc , il est hors do doute qu’on peut mieux exprimer certaines choses en certaine langue ; mais pour les sujets qui sont connus également de deux nations , quand est-ce qu’on pourra exprimer ces sujets en une de. ces langues mieux qu’en l’autre? c’est seulement quand on saura mieux l’une que l’autre.

Mais , interrompit Timagène , je suppose une langue qui exprime seule ce que savent exprimer de mieux toutes les langues particulières. Laissons les suppositions, ditTéandre; elles seraient d’une discussion trop longue. Mais en attendant que nous examinions ce qui pourrait être , tenons-nousen à ce qui est , et disons que toutes les langues en soi sont également agréables, également expressives, également régulières, également belles.

Téandre et Timagène auraient peut-être poussé encore plus loin cet entretien, quelque long qu’il fût déjà; mais deux de leurs amis vinrent les trouver dans le lieu où ils étaient et les firent changer entièrement de discours.

Analyse.

1. Langue ou langage, assemblage de mots qui par euxmêmes ne signifient rien. 2. Leur son est au fond le même en diverses langues. 3. Nous avons dans le français les sons qui paraissent les plus rudes dans l’allemand. 4. On peut dire même que les nôtres ont un son de canne qui fait que nous semblons nasiller à ceux qui ne sont pas accoutumés à notre langue. 5. La difficulté que nous éprouvons aux prononciations d’une langue étrangère ne nous la doit pas faire trouver étrange en soi , les étrangers éprouvant la même peine à prononcer le français. G. Le plus ou le moins d’habitude fait le plus ou le moins de difficulté dans les langues , quelles que soient leurs prononciations ; soit les gutturales , comme on Orient, ou les labiales, comme en Occident. 7. On

DES PRÉJUGÉS VULGAIRES. à07

confond l'idée des nations ou des provinces avec l’idée de leur langage. 8. Les peuples non prévenus n’aperçoivent rien de choquant dans les accents qui nous choquent. 9. Les constructions qui nous paraissent défectueuses dans un langage ne le sont que par rapport au nôtre, et ne le sont pas en elles-mêmes. 10. Les idées que font naître les expressions d’une langue ne font pas naître les idées puériles ou outrées que nous imaginons , en jugeant d’elles par rapport aux expressions de notre langue. 11. La brièveté et la clarté , perfections d’une langue seules réelles. 12. Les autres beautés sont arbitraires et de pure mode.

Usage.

Quand nous serons bien persuades que des mots en soi n’ont nulle beauté que par rapport au sens qu’ils expriment et aux idées qu'ils font naître, nous ne nous arrêterons qu’aux pensées et non point au langage. Dans l’impression machinale et ridicule que fait sur nous une expression mauvaise qui vient du peuple et de nos provinces, n’ayons égard qu’à ce qu’elle renferme de raison; nous y en rencontrerons souvent plus qu’en certains discours revêtus du plus beau langage. Évitons surtout la disposition puérile qui nous porte à rire des étrangers qui parlent imparfaitement notre langue , tandis que par cet endroit iis sont bien plus estimables que nous, puisque nous le serions nous-mêmes si nous savions autant de la leur qu’ils savent de la nôtre.

VIIIe PROPOSITION.

Qu'il n’y a point de pensées nouvelles dans l’usage des belles-lettres.

Commençons par ôter : oute équivoque. Ne dit-on pas tous les jours : Cette pensée est nouvelle ; ce discours est plein de pensées neuves ; et en parlant ainsi ne parle-t-on pas bien ?

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oui, sans doute, puisqu'on parle selon l’usage; mais dans une espèce d’analyse philosophique , qu'il s’agit de faire ici des pensées , ce n’est pas aux mots que nous en voulons , c’est à la chose môme.

Si l’usage avait établi d’appeler hommes nouveaux ceux qu’on verrait avec un habit neuf, on parlerait juste en se conformant à cet usage. Ces hommes pourtant n’auraient rien de nouveau en eux-mêmes et dans leur substance, mais seulement dans leur extérieur ou leurs vêtements.

. C’est en ce sens que dans les belles-lettres il n'y a point de pensées nouvelles.

.le ne parle donc point ici des sciences plus hautes et plus épineuses, comme seraient la physique et les mathématiques, où il se trouve des expériences qui attirent de nouveaux raisonnements ; c’est ce qui s’appelle nouvelles découvertes et nouvelles connaissances , plutôt que pensées nouvelles; car on ne doute pas qu’un ‘fait nouveau ne produise dans l’esprit une nouvelle idée : mais les belles-lettres ne regardent guère que des sujets connus, sur lesquels on croit vulgairement que les rares génies trouvent des pensées rares et nouvelles, et que je dis au fond n’èlre pas nouvelles, pourvu qu’elles soient véritablement belles. Comment cela? parce que le fond, et comme l’essentiel d’une belle pensée, est d’être vraie; s’il nous faut ici des autorités, nous n’en manquerons pas.

L’ouvrage le plus accompli qui ait paru sur cette matière le marque expressément : Lai vérité, est la première qualité, et comme le fondement des pensées; les plus belles sont vicieuses , ou plutôt celles qui passent pour belles et qui semblent l'être, ne le sont pas en effet , si ce fond leur manque '.

Un autre auteur4, (pii n’est pas d’une moindre réputation, recherchant en quoi consiste l’agrément et le sel des pensées que l’on trouve souvent dans ses ouvrages , répond , qu'àjon

1 La Manière de bien penser dans les ouvrages d'espril.

3 M. Desprcaux.

avis, il consiste principalement à ne jamais présenter à l'esprit que des pensées vraies et des expressions justes.

A cette autorité des modernes, si l’on daigne n’ètre pas effrayé d’un nom un peu usé, mais qui n’en vaut peut-être pas moins (c’est celui d’Aristote), je dirai ce qu’il avance dans sa Rhétorique, que le sublime des pensées ne consiste point dans leur nouveauté, mais dans leur vérité qui frappe l’esprit.

Si donc la nature des belles pensées consiste dans la vérité, comment s’v prendrait-on à en faire qui fussent nouvelles? Tout ce qui est vrai est ancien; c’est le proverbe : Rien de plus ancien que la vérité. En effet , on ne peut applaudir à une pensée qu’en la trouvant conforme à ce que nous ont toujours die.-' la nature et la raison au dedans de nous, c’est-à-dire à ce que nous pensions, et à ce que nous sentions nous-mêmes intimement : c’étaient donc les mêmes pensées et les mêmes sentiments que nous avions déjà , mais à quoi nous ne faisions pas actuellement d’attention ou do réflexion.

C’est pour cela qu’un grand esprit de notre siècle a dit que dans un discours ingénieux, on trouve en soi la vérité de ce qu'on entend, qui y était sans qu’on le sût, et que celui qui nous l'a fait apercevoir (par une attention actuelle) ne nous fait pas montre île son bien, mais du nôtre. Et un autre auteur raisonne ainsi: D’où vient, dit-il, qu'un bon mol frappe d’abord, sinon parce qu’il dit une chose que chacun pensait? Il en apporte pour exemple le bon mot de Louis XII : Un roi de France ne venge point les injures du duc d'Orléans. Pourquoi ce mot frappe-t-il? sinon parce qu'il présente aux yeux une vérité que tout le monde sent; savoir, qu’un prince sur le trône ne doit plus agir par ses mouvements particuliers , mais par les seules vues du bien général de son État.

Cependant, selon les préjugés vulgaires, voilà deux pensées dans ces deux expressions; car la première, qui ést celle de Louis XII, fait un bon mot, et s’appelle une pensée

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MO

singulière; et la seconde, qui est celle de tous les hommes raisonnables, ne fait qu’une proposition ordinaire, et n’est qu’une pensée commune. La pensée nouvelle et la pensée commune ne sont pourtant au fond qu’une même chose , et ne diffèrent, pour ainsi dire, que dans la figure, l'ornement, le tour, sans être pourtant des pensées différentes; comme un homme, pour avoir un extérieur, une figure, un habit, un ajustement différent, ne cesse pas d’être le même homme, et n’est méconnu que par ceux qui ne le voient que de loin, ou qu’en passant, sans le voir de près et avec attention.

Est-il donc bien sùr que ces deux propositions soient, au fond, la même pensée? oui sans doute; plus vous les pénétrerez, plus vous serez convaincu que c’est même vérité, même raison , même motif, propre à faire la même impression sur un esprit capable de les approfondir et d’en juger indépendamment de leur tour. S’il les regarde comme principe, il n’en pourra tirer que la même conséquence; et s’il les regarde comme conséquence, il trouvera qu’elles ont le même principe d’où elles sont également éloignées; de sorte que si l’on est plus ému de l’une que de l’autre, c’est qu’on ne voit pas assez ce que sont au fond l’une et l’autre, mais qu’on en juge par des images étrangères qui ne mettent et n’ùtcnt rien au fond de la pensée. Un esprit (pii serait entièrement dégagé , un ange, par exemple, n’y trouverait nulle différence : nous n’y en trouvons que parce que nous sommes moins clairvoyants.

Qu’on dise avec tout le monde : La mort inexorable à l’égard de tous les hommes, n’en épargne aucun , de quelque rang qu’il soit; ou bien avec Horace : L'affreuse mort renverse sans discernement , et la cabane des pauvres et le palais des rois; ou bien avec Malherbe :

Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre ,

Est sujet à scs lois ;

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre ,

N’en défend point nos rois ,

le vulgaire, dans ces trois expressions différentes, croira voir trois pensées : qu’on y regarde de près, on apercevra même proposition, même vérité, même jugement, même chose pour le fond que conçoit l’esprit dans l’une des trois, comme dans les deux autres; et qui les pénétrera également, verra par l’une des trois comme par toutes les trois ensemble, que les hommes sont tous irrémissible ment sujets à la rigoureuse loi de la mort. Les trois prétendues pensées n’en sont donc qu’une seule ossentiellement.

Pour celle-ci , dira-t-on peut-être, c’est la même, tournée seulement en trois manières différentes; car un de nos auteurs convient que c’est ce qui arrive en cet exemple et en quelques autres semblables; et moi je dis qu’il faut convenir que cela arrive, non-seulement en plusieurs autres, mais dans tous les exemples possibles. Je défie qu’on apporte aucun exemple de pensée si brillante, si nouvelle, si extraordinaire, que l’on ne fasse voir être une pensée ancienne et commune, en la dépouillant de ses figures et de ses ornements, qui ne contribuent en rien au fond de la pensée, comme les habits ne contribuent en rien à la personne et à la substance d’un homme.

On a admiré comme un trait des plus merveilleux le mot de ce pirate à Alexandre : Parce que je ravage la mer avec une barque , on m’appelle voleur , et parce que vous le faites avec une grande flotte , on vous appelle héros. Cette pensée, dit-on, est sublime, exquise, extraordinaire, nouvelle. Voulez-vous voir combien en même temps elle est au fond ancienne et commune? voyez ce qu’on a toujours dit parmi le peuple , et ce qu’on y dit tous les jours , que ceux qui ont l'autorité absolue font impunément beaucoup de mal, et qu’on leur donne encore des louanges; au lieu qu'un particulier, pour en faire beaucoup moins , est traité comme un criminel. N’est-ce pas précisément le fond et l’essentiel de la pensée du pirate? Ce qu’on a dit du feu roi : Il a trouvé dans la victoire quelque chose de plus glorieux que la victoire même , a

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un

passé et a été cité par un bel esprit comme l’exemple d’une pensée nouvelle; mais cette pensée nouvelle est manifestement aussi ancienne que Salomon , qui nous a dit dans ses Proverbes , qu’il y a plus de gloire à se jwsséder soi-même qu’à prendre des villes. Il en faut dire autant de toutes les autres pensées les plus recherchées et les plus singulières ; elles se réduisent toutes à des pensées communes, populaires, vieilles, usées et même triviales.

Je dis triviales , car le beau mot* du pirate , que dit-il au fond autre chose , sinon , il n’y a que les petits voleurs de pendus? De même encore, dire à un grand homme, pour louer sa modestie, qu’il est d’autant plus estimé qu’il s’estime moins lui-même, cette pensée ne parait ni vieille ni usée. Je suis pourtant bien trompé si, réduite à sa juste valeur, elle n’est au fond la même que, vos mépris vous servent de louanges. Tous les discours ingénieux sont remplis ainsi de pensées triviales et vieilles, que le vulgaire, même parmi ceux qui se piquent d’esprit, juge être des pensées toutes singulières et toutes nouvelles, tant il est ordinaire à l’esprit humain de prendre le change.

Mais si les pensées, dès qu’elles sont vraies, ne sont jamais nouvelles pour le fond , quel sera le mérite des unes par-dessus les autres, et en quoi consistera la beauté, l’agrément et l’excellence d’une pensée ? C’est un mystère qu’il faut tâcher à découvrir ici , puisque d’habiles gens qui en ont fait l'essai ne l’ont pas, ce me semble, découvert assez nettement.

Un d’eux, ainsi que nous l’avons déjà insinué, eût voulu se tirer d'aflaire sur ce point, en disant que c’est un je ne sais quoi qu’on peut beaucoup mieux sentir que dire. Mais comme ce je ne sais quoi est justement ce qu’on voudrait savoir, il ajoute , qu’à son avis il consiste à ne jamais présenter aux lecteurs que des pensées vraies et des expressions justes ; de sorte que, selon ses termes, la plus belle pensée, en fait d’ouvrages d'esprit , serait celle qui serait exprimée avec le plus de justesse. Aussi, dans l’exemple du bon mot

DES PRÉJUGÉS VULGAIRES. ftl3

de Louis XII , la raison , dit cet auteur pourquoi on en est frappé, d’abord, c'est que ce bon mot présente, une vérité que tout le monde sent, et qu’il dit mieux que tous les plus beaux discours. Cependant, en faisant une exacte comparaison do ces deux propositions, qui renferment au fond la même pensée : Un roi de France ne venge point les injures du duc d’Orléans : et un prince sur le trône doit oublier ses ressentiments particuliers , pour n’avoir en vue que le bien général de son État, l’expression de celle-ci se trouve aussi juste que l’expression de celle-là , pour ne pas dire même plus juste. Néanmoins, cette première proposition fait un bon mot, une pensée belle et qui frappe , au lieu que la seconde ne fait qu’un discours commun, une pensée ordinaire, et qui ne frappe point. Il est donc manifeste que le mérite, le sel, l’agrément, le brillant, et ce qu’on appelle vulgairement la nouveauté d’une pensée, consiste en quelque autre chose que dans la vérité de la pensée, accompagnée d'une justesse d’expression.

En effet, quelques autres paroles du même auteur confirment ce que nous disons; car, s’efforçant de démêler cette matière, il avance, que le bon mot n'est bon mot qu'en ce qu’il dit une chose que chacun p?nsait , mais d’une manière fine et nouvelle. Ce n’est donc plus seulement présenter à l’esprit une pensée vraie et une expression juste, c’est quelque c]iose de plus; c’est le faire d’une manière fine et noui.elle. Mais en quoi consiste cette manière fine et nouvelle? c’est ce que nous cherchons. Sera-ce en ce que, dit encore le même auteur, qu’une pensée neuve, brillante, extraordinaire, est celle cpii a dû venir à tout le monde, et que quelqu’un s’avise le premier d'exprimer? Certainement la pensée du mot de Louis XII a été exprimée mille et mille fois avant lui; et, indépendamment de lui, tout le monde pensait et tout le monde disait, qu’un prince sur le trône doit oublier

1 M. Despréaux., -

EXAMEN

h\ti

ses ressentiments particuliers pour n'avoir en vue que le bien général de son Etat.

Ainsi , pour nous en tenir sur cette matière à quelque point déterminé et précis, il faut dire que la beauté, l'agrément et ce qu’on appelle la nouveauté des pensées , consiste uniquement à les exposer sous des expressions et des figures sous lesquelles l’esprit n’a pas coutume de les voir , et à quoi il ne s’attendait pas. Car, réveillé par un détour qui le surprend , il y porte toute son attention et s’y arrête avec plaisir, comme à un objet dont il n’est point dégoûté par un trop fréquent usage.

La vérité par elle-même satisfait l’esprit humain et lui plaît naturellement; mais à force de voir toujours la même vérité , il arrive qu’il n’en est plus touché , parce qu’a cette occasion il ne se fait plus de nouvelles traces dans le cerveau. Les viandes les plus exquises cessent souvent de flatter le goût , si elles sont toujours assaisonnées de la même sorte. 11 en est de même des choses de l’esprit : les pensées les plus véritables, les plus solides , ne font point d’impression si on les voit trop longtemps sous une même imagé et sous un même jour ; mais donnez-leur un tour nouveau , revêtez- les d’une image que l’esprit voie ou croie voir pour la première fois , il en sera aussi épris que les yeux le sont de voir un objet (dont la beauté ne les touchait plus parce qu’ils y étaient accoutumés) ; de voir , dis-je, cet objet avec une nouvelle parure et un nouvel ajustement.

Cela supposé , il ne faut point s’étonner que la même pensée vraie et solide , exprimée avec le même tour , paraisse quelquefois agréable aux uns et insipide aux autres ; c’est que les uns n’avaient jamais vu ce tour-là et en sont surpris; et que les autres, parce qu’ils le connaissaient déjà, le voient sans être surpris, et par conséquent sans plaisir et sans goût. C’est une réflexion qu’on peut faire plus sensiblement à l’égard des vérités chrétiennes.

Nul homme de bon sens ne peut entendre, pour la pre-

mière fois , les maximes admirables de la religion sans en être frappé , parce que ce sont pour lui des vérités à quoi son imagination n’était pas accoutumée. Mais s’il les a entendues toute sa vie , alors , pour en être frappé ( nous parlons ici de ce qui se fait naturellement, et non pas des opérations de l’Esprit-Saint qui souffle où il veut et qui agit quand il lui plaît) , pour en être frappé , dis-je , il faut que ces vérités soient revêtues d’expressions et de figures qui surprennent l’imagination et lui soient nouvelles , afin de réveiller par cette surprise son attention et son goût, de manière que les sermons du P. Bourdaloue ne different de tant de sermons sensés pour le fond, mais plats et insipides, que par ce point-là seul ; aussi ce point-là seul est-il le tout.

C’est par là encore que se vérifie et s’éclaircit un mot de AI. de La Bruyère, qu’ïî est plus aisé de prêcher que de piailler ; mais qu'il est plus difficile de bien prêcher que de bien plaider . C’est que la matière d’un sermon étant très-commune, et celle d’un plaidoyer l’étant moins, il est bien plus aisé de ramasser l’une que l'autre pour en faire un discours. Mais de faire en sorte que ce discours sur des matières de la religion qui sont très-communes et déjà sues de tout le monde, réveille et attire autant l'attention que la matière d’un plaidoyer qui est toute nouvelle , et par elle-même et par ses circonstances , c’est ce cpii demande incomparablement plus de génie , ce qui est beaucoup plus difficile, et ce qui vérifie parfaitement le mot d’Horace : Difficile est proprie communia dicere. J’ajouterais volontiers : non-seulement il est difficile de le faire, mais c’est la souveraine perfection (pic d’y réussir.

Analyse.

1 . Le fond des belles pensées est la vérité. 2. Le vrai est ancien et même est par avance dans l’esprit de ceux qui l’approuvent. 3. Toute pensée vraie n’êst pas pourtant censée belle. 4. Elle est telle, quand elle parait sous une nouvelle

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image qui surprend. 5. A cela près, les pensées les plus brillantes so réduisent aux plus triviales. 6. Une pensée Ih-IIc ne l’est pas pour ceux à l’égard de qui elle serait trop familière et comme usée.

Usage.

La vérité exposée en cet article est l’abrégé des règles de l’éloquence , et en quelque sorte de toute littérature ingénieuse. Quelque ouvrage qu’on fasse, il ne peut manquer de plaire et de réussir, si, ayant la vérité pour base, il parait, dans son total et dans ses parties, revêtu d'un tour nouveau et d'images nouvelles. Ranimant ainsi l’attention de l’esprit, il lui fait goûter de nouveau une vérité solide , mais qui ne faisait plus toute son impression, à cause de l’habitude qu’on en avait, et que l’esprit était comme las d’y porter sa vue. . Le meilleur mets rebute par un fréquent usage, si on ne l’apprête d'une manière qui réveille le goût.

IXe PROPOSITION.

Que tous les hommes changent de corps plusieurs fois pendant la vie.

Téandre vint, il y a quelques mois, rendre visite à Cléonce qu’il voit souvent depuis un temps. Celui-ci est un homme de condition qui a du goût pour les lettres; mais la faiblesse de sa santé l’empêche de s’appliquer à rien et de faire aucune étude. Pour y suppléer, il attire chez lui le plus qu’il est possible des gens d’esprit et de mérite, et il les écoute toujours avec plaisir. Comme il a lui-même de l’esprit et do la vivacité, il releva ingénieusement diverses propositions extraordinaires que Téandre avançait selon sa coutume. A force de parler il s’enroua, et la toux lui reprenant à diverses fois : L’importune chose que le corps par rapport à l’esprit, di-il , et qu’on serait heureux , quand on a une aussi mau-

vaise constitution qu’est la mienne, do pouvoir changer de corps !

Connaissez donc votre bonheur, lui repartit Téandre ; vous avez non-seulement le pouvoir de changer de corps, mais le pouvoir passe à l’effet , et vous avez encore toute espérance d’en changer bien des fois. Ah ! reprit Cléonce qui s’était tu quelques moments pour se reposer, dussé-je tousser toute la nuit , il faut que je parle encore pour vous engager à m’expliquer un paradoxe de cette nature. Quel paradoxe donc, répliqua Téandre, et que dis-je ici qui doive vous paraître si surprenant? Sans doute, répliqua Cléonce en riant, j'ai grand tort d’ètre surpris ; il ne me manque qu’une imagination de la trempe -de la vôtre pour concevoir ceci clairement; mais par malheur je suis dans ces préjugés vulgaires que vous attaquez partout , et dans la persuasion que , jusqu’à la fin de ma vie , je demeurerai dans mon corps.

Vous y demeurerez , reprit Téandre , et pourtant vous en changerez. Comment donc l’entendez-vous? dit Cléonce. Le ciel m’a-t-il formé d’une autre sorte que les autres hommes? Je n’aimerais point ce prodige dans moi , et je craindrais qu'il n’approchât du nfonstre. Rassurez-vous , répliqua Téandre, tous les hommes sont autant de monstres ou de prodiges en ce point, et changent continuellement de corps aussi bien que vous. Je ne sais ce qu’éprouvent les autres, dit Cléonce, jamais je n’en ai rien senti jusqu’ici ; du moins m’avouerezvous que si je n’ai pas le corps de l’an passé , celui que j’ai maintenant lui ressemble extrêmement.

Que jugez-vous , lui dit sur cela Téandre , de l’eau de la Seine qui passe sous le pont Royal? Y voyez-vous de la différence depuis huit jours? Nulle, répondit Cléonce ; mais où tend cette demande? Vous l’allez découvrir, répliqua Téandre; souffrez seulement encore une question qui n’est pas plus difficile à résoudre : l’eau qui passe aujourd’hui sous le pont Royal, pour ressembler «celle qui y passait il y a huit jours, est-elle la même eau, ou plutôt n’en est-ce pas une toute

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nouvelle? Ce que vous dites est évident, répondit Cléonce.

Il est donc évident, répliqua Téandre, que les yeux quelquefois ne voient nulle différence là où pourtant il s’en trouve une entière. Ainsi , vous pourriez bien avoir d’autres bras, d’autres mains, un autre visage et un autre corps que l’an passé, bien que vous ne voyiez nulle différence entre celui que vous aviez alors et celui que vous avez présentement.

Si vous jugez, dit Cléonce, qu’il en soit du corps des hommes comme do l’eau sous un pont , la conséquence sera un peu étrange; car, do même qu'à chaque instant il y vient de nouvelle eau, il -viendrait aussi à tous moments un nouveau corps. 11 ne resterait plus qu’à supputer combien il passe do lignes d’eau sous le pont, comme l’Académie des sciences suppute combien par an~i 1 tombe de lignes de pluie sur la terre; pour savoir au' juste la quantité de visages et de corps différents que chacun do nous aurait par jour; mais, à vue de pays , il me semble que nous n’en pourrions guère avoir moins de douze à quinze cents; c’est de quoi satisfaire ceux qui aiment la variété.

La satisfaction serait excessive, répliqua Téandre en riant de son côté , et F âme n’en serait pas plus à son aise pour changer si fréquemment sa demeure ; elle ne s’y reconnaîtrait jamais. Elle et le corps sont destinés pour être ensemble; il faut au moins leur donner quelque temps pour faire habitude; mais au fond, le temps ne fait rien à la réalité du changement. Qu’un corps ne soit qu’un instant ou dix ans à changer, il n’y aura de différence que d’un plus grand ou d’un plus petit nombre de fois. Car enfin , demanda Téandre, un homme de quatre-vingts ans a-t-il le même visage qu’il a eu à sept? est-ce même couleur, même teint , même embonpoint? Est-ce même tour, même étendue, même chair? Permettez-moi un moment de réflexion, dit Cléonce; ce n’est ni même teint, ni même embonpoint, cela est clair; même tour, même étendue; ce ne l’est pas non plus, ajouta-t-i! ,

cela change encore ; du moins dans quelques-uns, ne fût- ce que dans un grand-oncle que j’ai , dont le visage est devenu , depuis quelques années si rétréci et si ratatiné ; pour la chair, juger si c’est la même, je ne sais point trop qu’en dire; mais enfin, c’est toujours au fond le même visage.

A vous permis , reprit Téandre , d’appeler les choses du nom qu’il vous plaira , pourvu que vous tombiez d’accord avec moi que, depuis le temps de sa jeunesse, il est le même, comme le serait un appartement après qu'on aurait changé entièrement toutes les parties qui le formaient auparavant, et qu’on y en aurait substitué d’autres. Cependant, si l’on ramassait d’un côté toutes celles dont le visage de votre oncle était composé quand il n’avait que cinq ou six ans, et d’un autre côté celles dont il est composé aujourd’hui , elles se trouveraient deux substances aussi différentes que les corps de deux hommes différents. En vérité, dit Cléoncc, je tremble qu’en métamorphosant son visage de la sorte vous ne le métamorphosiez lui-même tout entier, et que ce ne soit plus mon oncle; cependant, s’il ne l’était pas, je ne serais plus son neveu et, ce qui est de plus important, son héritier. Ne craignez rien, répondit Téandre, vos intérêts me touchent trop pour imaginer une métamorphose qui leur soit contraire : vous no souffrirez pas de celle-ci plus que ces anciens philosophes qui se déclaraient hautement pour la vérité dont je tâche à vous convaincre.

Un homme de mauvaise humeur contre leur sentiment les invita à dîner pour huit jours après. Ils vinrent au temps marqué ; quand il les vit arriver il leur dit que comme ils n’avaient plus le même corps qui avait été invité, ils pourraient mener où il leur plairait dîner leur corps nouveau ; mais ceux-ci, sans trahir une vérité importante, ni sans perdre l’occasion d’un bon repas que n’ont pas toujours des philosophes, montrèrent par toutes les règles de la diale. 'tique, et s’offrirent même de prouver en justice par les règles de la jurisprudence, que le corps nouveau entrait

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dans tous les droits du corps son prédécesseur qui avait été invité; et ils profitèrent de leur démonstration comme vous pouvez imaginer. Je leur sais bon gré, ditCléonce, d’avoir prévenu si sagement les conséquences fâcheuses qu’on voulait tirer de leur opinion ; je voudrais seulement qu’ils en eussent aussi bien établi les preuves dont je suis plus en peine.

11 est aisé, reprit Téandre, de vous en tirer. N’est-il pas vrai que le corps se nourrit chaque jour? or, que devient la nourriture qu’il prend aujourd'hui ? elle devient chyle , comme vous savez, et de chyle sang, et de sang chair. Voilà donc aujourd’hui dans un même homme, nouveau chyle , nouveau sang , nouvelle chair ; c’est-à-dire commencement d’un nouveau corps. Demain autre nourriture, c’est-à-dire autre chyle , autre sang , autre chair, autre commencement d’un nouveau corps ; avancez ainsi de jour en jour, ne trouverez-vous pas à la lin tout autre chyle , tout autre sang et tout autre chair, et par conséquent tout autre corps?

Vous me faites voir', dit Cléonce , (pie par le moyen de la nourriture, il arrive chaque jour quelque chose do nouveau au corps, mais non pas qu’il se change entièrement, et c’est ce que j’attendais de vous. Vous ne l’auriez pas attendu longtemps, répliqua Téandre ; et ce que vous me dites est moins un reproche que vous me faites qu’une disposition à entrer davantage dans ma pensée; car si vous concevez que par la nourriture votre corps acquiert quelque chose de nouveau chaque jour, il faut que vous conceviez que, d’un autre côté, il perd quelque chose à mesure, et par conséquent qu’il change entièrement. En effet, que serait-ce s’il ne se faisait dans vous qu’un changement d’augmentation? il y paraîtrait bientôt à votre taille un peu plus que vous ne voudriez. Vous n’ètes pas, je crois, grand mangeur, étant d’une constitution et d’une santé très-petite ; mais fissiez-vous une diète aussi sévère que le fameux Vénitien Cornaro, qui ne prenait au

plus par jour que vingt ou vingt-cinq onces de nourriture ; c’est toujours d’un jour à l’autre plus d’une livre do poids d’augmentation ; de manière qu’eu moins d’un an vous pèseriez autant que trois ou quatre des plus épais Suisses qui soient dans les louables cantons. Du poids allez à la hauteur : la vôtre égalerait à peu près celle de deux soldats aux gardes qui seraient sur la tète l’un de l’autre; pour la grosseur, je n’en dis rien, elle serait proportionnée, et vous seriez, avec votre changement d’augmentation, une des personnes, non pas à la vérité des mieux faites, mais en récompense des plus rares et des plus propres à être montrées pour de l’argent à la foire Saint-Germain.

Cléonce se mit à rire de cette imagination, et prenant la parole : Je ne m’attendais pas , dit-il , que ma difficulté dût me faire représenter sous une idée si jolie , et me fit découvrir d’une manière si sensible le défaut de mon raisonnement. Il est évident que jé ne parlais pas juste, et que je devais m’exprimer mieux ; je vais donc essayer de le faire. Je tombe d’accord, continua-t-il, qu’il ne se fait pas seulement dans le corps un changement d’augmentation ; en effet, à certain âge, au lieu d’augmenter on diminue , mais je voulais dire que ce changement, quel qu’il soit, ne sert qu’à entretenir le même corps de l’homme, et que la nourriture se dissipe par les transpirations et par d’autres voies pareilles.

Il faudrait donc, repartit Téandre en riant, vivre de transpirations, c’est-à-dire de fumées. Je ne sache, ajouta-t-il, que les sylphes et les autres habitants de l’air , mis au monde par le comte de Gabalis , qui pussent s’en accommoder. Au regard des hommes du commun, qui ne sont pas si subtilisés, il faut quelque chose de plus solide que des transpirations, et leur nourriture ne peut se dissiper par cette voie qu’ après avoir été changée en leur substance. Autrement les aliments passeraient dans votre corps comme dans un crible , et ne contribueraient pas plus à son entre-

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lion et à sa vie, que de l'eau qui passe par un vase ne contribue à conserver la substance et la matière de ce vase. Cette comparaison ne m’accommode pas, dit Cléonce , et j’en cherche une autre, telle que serait l’eau qui tombe dans une prairie: elle entre dans la terre, l’arrose, l'humecte, et pourtant se dissipe ; ma comparaison n’est-elle pas juste, et n’ai-je pas raison de la substituer à la vôtre ?

Vous avez sur ce point , repartit Téandre , plus de raison encore que vous ne croiriez bien ; votre comparaison est si juste, qu’elle montre tout ce que je veux montrer ici; et l’eau dans la prairie fait la même chose que l’aliment dans le corps humain. En effet, quand elle entre dans la terre, et qu’elle passe au travers, vous jugez bien que ce n’est pas pour la traverser tout entière et aller droit à nos antipodes. Ils seraient bien mal à leur aise, ajouta-t-il, nos pluies leur causeraient un déluge continuel; sans compter que mille gens auraient assez de malice pour prendre plaisir à les inonder de gaieté de cœur. 11 s’en faut donc beaucoup que l’eau fasse tant de chemin; et en se dissipant à nos yeux, elle no fait que sc répandre dans la terre, s’attacher à chacune de ses petites parties , et leur donner le degré d’humidité qui leur convient, afin que cette terre humectée devienne ensuite l’herbe de la prairie. Je touche au doigt , reprit Cléonco en riant aussi , les accidents qu’il y aurait à craindre si l'eau passait jusqu’à nos antipodes. Il ne faut point de commerce avec ces gens-là ; ils pourraient fort bien être pour le moins aussi méchants que nous , et nous jouer tous les tours que nous penserions à leur faire. H me revient à l’esprit, ajouta-t-il, l’iiistoire de ce visionnaire, lequel , pour conquérir aisément un nouveau monde , proposait de percer la terre, d’aller fondre inopinément sur les antipodes, et de les prendre au dépourvu. Tout était disposé pour l’expédition , lorsqu’on lui demanda s’il avait des nouvelles sûres qu’ils n’eussent pas fait de leur côté une pareille entreprise, et ce qu’il adviendrait, si, les rencontrant vers le

centre de la terre , leurs troupes se trouvaient plus nombreuses que les siennes. Je ne m’imagine donc pas que l'eau de notre terre passe jusqu’à la leur , bien qu’au fond elle y put passer plus commodément que l’armée de notre visionnaire ; mais je n’ai guère moins de peine à m’imaginer que de l’eau qui tombe dans la prairie se change toute en herbe. Un morceau de pain que l’on mange, reprit Téandre, ne se change pas tout entier en un bras ou en une jambe d’homme, mais cela n’ empêche pas que les parcelles de pain les plus spiritueuses, devenues chyle et sang, ne se changent imperceptiblement en la substance du corps humain , comme les parcelles d’eau attachées à celles de la terre deviennent imperceptiblement, mais très-réellement, la substance de l’herbe.

Bien que je no sois pas assez philosophe, dit Cléonce, pour voir aussi clairement que je le souhaiterais de quelle manière se fait le changement dont vous parlez, je vois suffisamment du moins qu’il doit se faire, mais enfin cela ne prouve pas encore que le changement soit universel dans toutes les parties du corps et qu’il change entièrement. La comparaison d’un vaisseau radoubé fera peut-être mieux entendre ce que je veux dire : on ne le peut radouber sans en changer beaucoup de parties, et cependant il reste toujours la meilleure partie de la première substance du vaisseau; ou bien, si vous voulez, il en sera comme d’un tableau auquel l’on donnerait, de fois à autre , quelques coups de pinceau pour en retracer les figures , ou quelques couches de vernis pour en ranimer les couleurs; le fond du tableau demeurerait toujours le même.

Vous dites des choses si plausibles, reprit Téandre, que je m’y rendrais volontiers , si ce n’est, ajouta-t-il, qu’elles me laissent un scrupule : c’est que je ne vois pas bien pourquoi certaines parties du corps humain changeraient plutôt que d’autres. Le scrupule me paraît facile à lever, dit Cléonce ; certaines parties changent ou ne changent pas, selon qu’ol-

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les ont ou n’ont pas l)osoin d’ètre réparées. Vous levez les scrupules, dit Téandre, mais c’est un peu selon la méthode de l’esprit malin , et vous ne les ôtez que pour en faire naître d’autres plus grands. Car je suis fort embarrassé à trouver pourquoi certaines parties du corps auraient besoin d’étre réparées plutôt que d’autres ; il faut donc en reconnaître de privilégiées; ce qui ne tend à rien moins qu’à renouveler cette guerre fameuse de la fable entre les membres du corps, et qui ne pourra être terminée comme elle le fut par les lois de l’équité, en disant à chacun d’eux qu’ils servent également à l’économie de tout le corps. Car, selon l’idée du poète dont nous parlons, s’il y en avait un seul de privilégié, avec quel dédain ne traiterait-il pas les autres membres? Voilà de beaux associés que j’ai là, dirait-il; aujourd’hui ils y sont, ils n’y seront pas demain ; moi seul je les vaux tous, ou plutôt je suis le corps, et tout le reste n’est que d'emprunt. Sur cela , tpic ne diraient ou que ne feraient pas les autres parties du corps?

La fiction du poète ayant fait rire Cléonce : Voilà , dit-il , des désordres effroyables, et qui font extrêmement craindre d'accorder témérairement des privilèges ; mais si le cœur était privilégié, les autres parties du corps pourraient-elles s’en prendre à lui , ou l’oseraient-elles ? Le pied, l’œil, la main n’y pourraient rien du tout ; il n’y aurait que la tète avec ses projets; mais, ajouta-t-il , de simples projets ne font pas grand mal. D'ailleurs, tous les membres du corps pussent-ils le détruire, que gagneraient-ils à le faire? Le cœur ôté, que deviendraient-ils eux-mêmes? Eh quoi! repartit Téandre en continuant de rire, se possède-t-on soi-même dans un grand dépit? et dans un transport violent, se soucie-t-on de périr pourvu qu’on fasse périr son ennemi ?

Mais enfin, pour recommencer à parler un peu plus sérieusement, y a-t-il de la vraisemblance qu’une -partie du corps humain ne change pas, tandis que les autres changent? F.t toutes se nourrissant également, ne faut-il pas

aussi qu’elles changent également ? Quelle nécessité que les os se nourrissent? demanda Timagène. J’aimerais autant faire nourrir un morceau de bois; car un os est-il beaucoup moins dur? Effectivement, reprit Téandre, je n’y vois guère plus d’inconvénient, et la dureté n’empèche rien ici de côté ni d’autre. Tout durs que sont les arbres, ils vivent et sont nourris comme nous; ce n’est pourtant que du bois; il en est de môme des os, et s’ils ne se nourrissent pas, comment augmentent-ils? ou comment croissent les hommes dont la grandeur, la hauteur, la grosseur n’est guère autre chose que la grandeur, la grosseur et la hauteur de leurs os? Eh bien donc, interrompit Cléonce, que les os se nourrissent en croissant et en augmentant; mais quand ils sont une fois parvenus à une certaine étendue , ils ne doivent plus être susceptibles de changement; car, ajouta-t-il, il faut absolument trouver quelque chose dans le corps des hommes qui ait de la consistance, et si je n'en trouve dans les os, où en chercher? Il faudra se ranger de votre opinion ou se désespérer.

Ah ! reprit Téandre, il vaut mieux encore souffrir que j’aie raison. Du reste, puisqu’à vue d’œil nous voyons rétrécir le visage et le corps des vieillards, ne devons-nous pas juger aussi que les os, qui en sont- tout le soutien, diminuent à proportion, 'et n’est-ce pas ce qui fait que les gens à certain âge deviennent plus petits? Leur dos courbé, repartit Cléonce, pourrait bien leur tenir lieu de petitesse, et si je ne me trompe , cette raison n’est pas des plus convaincantes. Elle l’est autant que je le prétendais, reprit Téandre, et pas plus que vous ne le croyez. Je voulais suivre ici la maxime que j’ai apprise de certains avocats, lesquels, en défendant leur cause, hasardent toutes sortes de raisons, et môme celles qu’ils jugent être les plus faibles. Sait-on, me disait un d’entre eux , en quelle disposition se trouvent les esprits? sont-ce toujours les meilleures raisons qui les persuadent? Il ne faut quelquefois qu’un sot pour donner un

bon avis, dit Jupiter dons Lucien, en parlant de Momus; et il ne faut quelquefois qu’une, mauvaise raison pour faire valoir un discours. Mais puisque cette maxime ne saurait avoir lieu à votre égard , et que vous ne pouvez être convaincu que par une preuve juste et solide, il faut nous en tenir à la comparaison que vous-même m’avez suggérée des os avec un arbre dans la forêt.

Quelque dur qu’il puisse être, si quelqu’une de ses parties ne se nourrissait pas, elle cesserait d’être' partie de cet arbre vivant , et ne serait plus qu’un morceau de bois mort qui s’en séparerait bientôt entièrement. Il en est de même des os; s’ils ne se nourrissaient pas, ils cesseraient d’être les parties d’un corps vivant, et ne seraient plus que des ossements. Concevez-vous qu’un squelette pût servir commodément de ressort à toutes les attitudes et à tous les mouvements dont nous sommes capables? non , sans doute. Voici donc le point fixe d’où il faut regarder le sujet de notre entretien. 11 n'est nulle partie d’un corps vivant qui ne vive aussi ; c’est de quoi l'on ne peut disconvenir, pour peu qu’on y fasse attention. Or, dans tous les êtres corporels, vivre et se nourrir c’est une même chose ; d’où il s’ensuit, ce me semble, qu’il n’est aucune partie du corps humain , quelle qu’elle puisse être, qui ne se nourrisse et , par conséquent , qui ne change, puisque la nourriture , comme nous l’avons dit d’abord , ne consiste que dans de nouvelles parties que les aliments fournissent au corps vivant en la place de celles qu’il perd continuellement. C’est-à-dire, reprit Cléonce, qu’il en est comme d’un feu qu’on entretiendrait toujours en y mettant toujours du bois. Rien n’est plus juste que cette pensée , ditTéandrc; et comme la matière qui entretiendrait ce feu, se consumant sans cesse, changerait d’un jour à l’autre, et que le feu d’hier ne serait pas le feu d’aujourd’hui, sinon par certains rapports qui le feraient toujours appeler le même, bien que sa substance fût tout autre , aussi le corps que nous avons en certain temps n’est plus le corps que l’on a dans la suite, et

n’est dit le même que par rapport à la mémo âme dont il est toujours l’organe.

Je commence, dit Cléonce, à entrer dans ce que vous dites; cependant, soit raison ou imagination ( car ces deux choses se confondent souvent , comme \ous savez, et se donnent assez plaisamment le change Funo à l’autre); soit raison , dis-je , ou imagination , je crois voir encore de la ditïi— culte à ce que vous m’avez prouvé d’ailleurs. Car, s’il en est du corps humain qui s’entretient par les aliments comme du feu qui s’entretient par le bois qu’on y jette, le corps humain ne doit jamais dépérir, pourvu qu’on le nourrisse toujours; de même que le fou ne s’éteint jamais, si l’on y fournit toujours de la matière. A force de raisonner, ajoutat-il en riant, aurions-nous trouvé le secret de nous rendre immortels? Et ne serait-ce point là cette pierre philosophale que les souffleurs do profession cherchent à tant de frais, laquelle serait venue se présenter à nous sans qu’il nous en coûtât rien ?

Manger toujours pour vivre toujours, reprit Téandre, c’est là une pierre philosophale dont s’accommoderaient fort beaucoup dagens qui se mettent très-peu en peine do philosopher. Mais il en est de celle-ci comme de celle des souffleurs que vous citez, le secret est de l’attraper. Sans plaisanterie, interrompit Cléonce, ne faut-il pas concevoir que les parties du corps humain qui se perdent étant continuellement réparées, il devrait toujours être en bon état et ne dépérir jamais? En effet, poursuivit-il, je ne me suis pas toujours mal porté. Comment donc la nourriture dont j’ai usé n’a-t-elle pas pris la place des parties de mon corps qui rendaient autrefois ma constitution très-saine, et comment, ne l’ont-elles pas toujours entretenu dans un état si avantageux? Peut-être , dit Téandre en riant aussi , avez-vous usé un peu plus qu’il ne fallait de cctto pierre philosophale dont nous parlions tout à l’heure ; l’excès des meilleures choses ne vaut jamais rien , et celle dont l’excès est indubilablo-

ment le plus pernicieux à la santé, c’est la nourriture. Mais, sans nous y arrêter davantage , il est aisé de concevoir que la volupté, les fatigues, les veilles, le mauvais air et mille autres causes semblables, gâtent et corrompent entièrement la constitution. Que si elle est une fois viciée, la nourriture ne se changera plus aussi qu’en une corruption plus ou moins grande, à proportion de celle du corps qui sera nourri. Pour les autres difficultés qui pourraient naître à cette occasion , la meilleure réponse qu’il faudrait vous donner se tirerait peut-être d’un immense volume que doit imprimer un savant homme sous ce titre : De ce qu’on sait et de ce qu’on ne sait pa s dans la physique. Cette division est assez juste, comme vous voyez ; mais les deux parties ne se trouvent pourtant pas tout à fait égales. La première ne contient guère que deux pages , et la seconde , tout le reste de l’immense volume; cependant, un des articles des deux pages est : que tous les hommes changent de corps pendant toute leur vie, parce qu’ils no peuvent vivre sans que chacune des parties, même des plus imperceptibles de leur corps, se nourrisse, et qu’elles ne peuvent se nourrir que par un changement continuel.

Le moyen , dit ici Cléonce , de résister à une preuve si manifeste? Mais le moyen aussi de juger que l’on n’ait plus le même corps, et que cependant l’on demeure toujours la même personne ? car il me semble que ces deux choses se touchent de bien près ; même corps , même personne. De si près, repartit Téandro, qu’elles n’en font qu’une dans l’esprit de bien des gens. Et c’est pourquoi la vérité que nous avons expliquée est si opposée aux préjugés populaires ; mais vous. connaissez trop les prérogatives de votre âme, qui par elle-même est spirituelle, immortelle et immuable, pour la confondre de la sorte avec une substance grossière et matérielle , comme celle dont notre corps est composé. Il est vrai , dit Cléonce , que c’est une étrange chose que la confusion qui règne dans nos idées sur ce qui nous touche

davantage et ce que nous devrions le plus connaître. II ajouta beaucoup de réflexions judicieuses qui tirent changer peu à peu , ainsi qu’il arrive d’ordinaire, le sujet de la conversation.

Analyse.

1 . L’eau qui passe dans la Seine parait la même , et cependant elle change toujours; ainsi notre corps paraissant le même, n’est plus effectivement le même après un long temps. 2. Le corps d’un homme de quatre-vingts ans n’a plus rien des parties dont était composé le corps du même homme dans son enfance. 3. La nourriture met en nous chaque jour nouveau chyle, nouveau sang, nouvelle chair. 4. Chaque jour le corps perd autant de son ancienne substance qu’il en a acquis de nouvelle, sans quoi il deviendrait monstrueux en grosseur. 5. C’est comme la substance d’un vaisseau qu’on radouberait sans cesse : à la fin il ne’ resterait plus rien de la substance du bois dont il a d’abord été formé. 6. Chaque partie du corps a besoin d’être réparée par une autre qui lui est substituée , même les plus dures , comme les os. 7. La nourriture fait dans le corps ce que fait dans un grand feu le bois qu’on y substitue; c’est le même feu de nom, et ce n’est plus la même substance, n’étant plus le même bois ; cependant c’est le même homme , parce que c’est la même âme qui a toujours son corps formé à peu près sur le même moule.

Usage.

Cette vérité , qui révolte si fort l’imagination à la première vue , et qui est d’ailleurs si manifeste à la raison , nous fait reconnaître sensiblement de combien nous sommes remplis de fausses idées et de préjugés mal fondés; elle nous fait sentir d’ailleurs la prérogative de notre àme, laquelle seule fait proprement ce qu’est le plus essentiellement cha-

cun do nous. Il est essentiel à l'homme d'avoir un corps et d’être attaché a des parties de matière , mais non pas aux unes plutôt qu’aux autres. Il ne faut pas attendre que nous soyons devenus la proie de la mort pour que notre corps tombe en ruine. Nous verrions tous les jours cette humiliante métamorphose, si notre amour-propre nous permettait d’y faire attention. Cet article nous fait encore sentir la vérité d'un point important en métaphysique , démêlant l'équivoque du mot même, sur laquelle nous avons insisté au Traité des premières Vérités, IIe part., chap. de l'Identité.

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