X' PROPOSITION
Que c'est la nature et non point l’art qui fait les hommes véritablement éloquents, contre la maxime cl l’opinion commune qui dit : Xous naissons poêles, mais nous devenons orateurs.
Les exemples convainquent plus que les raisons ; cette première sorte de preuve est celle que nous voulons employer ici. Les morceaux d’éloquence où nous nous arrêterons sont tirés des Scythes d’autrefois et des peuples de Maroc d’aujourd’hui. Je ne crois pas que les uns soient plus soupçonnés que les autres d’avoir étudié en rhétorique, ou d’avoir eu pour cet art des maîtres , des règles et des écoles. Cependant on verra , en jetant les yeux sur deux pièces remarquables , comment l'une et l’autre de ces deux nations a réussi dans l’éloquence. L une est la harangue de l’ambassadeur de Maroc au roi Louis XIV ; l’autre la harangue des Scythes à Alexandre. La comparaison qu’on pourra faire ainsi de l'éloquence des anciens Barbares, avec l’éloquence des Barbares modernes, ne saurait être qu’agréable; elle servira d’ailleurs à faire mieux sentir la vérité que nous proposons, puisque la pièce où la nature parlera davantage, se trouvera aussi, comme je pense, la plus éloquente. Au
reste , si l'on soupçonnait le traducteur d’y avoir mis du sien, c'est toujours d’après le génie de ces peuples, lequel n’y est point altéré.
Harangue de l'ambassadeur de Maroc.
Au Roi.
Très-haut , très-excellent , très-puissant, très-magnanime et toujours invincible empereur de France, Louis XIV, Dieu bénisse à jamais le règne de Votre Majesté Impériale. Après avoir rendu à Dieu les louanges qui lui sont dues , je dirai, Sire, que l’empereur Mouley Ismaë'l, mon maître, fils du chérif, qui dépend des princes de la très-haute maison d’Étachem , qui est empereur des deux Mauritanies , roi des vastes campagnes de l’impénétrable Afrique , prince de Bildulgerid et souverain d’une grande partie du pays des Nègres, ayant par une grâce spéciale de Dieu rétabli la religion musulmane dans les onze royaumes qu’il a conquis, et étendu son pouvoir souverain sur tous les peuples qui résident dans ce grand continent, il a fait consister le comble de sa gloire à acquérir l’amitié du plus grand et du plus puissant empereur de l’Europe. Il m’a établi dans le port de Salé , pour y avoir la conduite de sa marine et de ses vaisseaux , et j’ai été assez heureux pour profiter de l’occasion qui m’a été fournie par l’arrivée de vos navires de guerre, de donner à Votre Majesté Impériale des preuves du profond respect que j’ai toujours eu pour elle. Je me suis transporté à leur bord, et, de concert avec vos officiers, j’ai négocié un traité dans l’intention de contracter ensuite avec Votre Majesté une paix et une amitié indissoluble , et d’éteindre les feux de la guerre. Sur l’avis que j’en donnai à l’empereur mon maître , il me permit de le signer, et il m’a donné de-
EXAMEN
puis les pouvoirs nécessaires pour y mettre la dernière main. Cette amitié, Sii\e, sera toute pure et désintéressée. Les conquêtes de Votre Majesté Impériale ne sauraient donner de la jalousie à Moulcv Ismaè'l , puisqu'il fait des vœux pour la prospérité de ses armes; mais il fait en même temps ses efforts pour imiter ses vertus héroïques. Car lorsque Votre Majesté Impériale châtiait ses ennemis par mer et par terre, mon maître faisait la guerre aux Turcs et aux Nègres, et il leur a accordé la paix aussitôt que Votre Majesté l’a donnée à l’Europe. C’est dans l’intention de mériter cette amitié que ce grand prince m'envoie aujourd’hui au pied de votre trône impérial , en qualité de son ambassadeur, pour présenter à Votre Majesté , toujours auguste , une lettre de sa part , qui contient des expressions pleines de vénération pour le premier et le plus grand empereur de la chrétienté , lequel , à l’exemple de ses illustres ancêtres dont il tient le sceptre , a étendu bien loin par sa valeur les frontières de son vaste empire. Quoique je sois chargé de paroles très-secrètes et très-importantes pour Votre Majesté Impériale, je ne l’entretiendrai jamais que de ce qui sera également utile et agréable aux maîtres et aux sujets de l’une et de l’autre nation. Je finis , Sire , en félicitant Votre Majesté, de la part de mon maître, de l’heureux succès d’une guerre si sanglante et si longue, dans laquelle, après avoir vaincu un nombre innombrable d’ennemis, elle a fait paraître une modération jusqu’alors inouïe , et en sacrifiant les avantages que lui promettait la continuation de la guerre à la gloire de donner la paix à tant de nations vaincues. Mouley Ismaè'l ne cesse de méditer sur une grandeur d’âme si digne du héros de l’Europe; et dans l’idée auguste qu’il s’en forme, il dit souvent, que l’on connaît bien que Votre Majesté soutient la bonne cause, puisque Dieu couronne toujours ses projets de la victoire et du succès qu’elle en attend. Il ne doute point que, puisque Votre Majesté Impériale a établi la tranquillité et le repos parmi tant de peuples, elle ne donne les mains à
ce que les pauvres captifs des deux partis, qui sont les seuls qui n’en jouissent point, ressentent aussi l’effet de sa clémence. Ce sera le fondement d’une éternelle paix et de l'amitié parfaite que mon maître désire; et comme il est le prince de toute l’Afrique le plus puissant, le plus grand et le plus redoutable, il ne peut faire une plus digne offrande que de donner la sienne au ptus puissant , au plus grand et au plus redoutable empereur de l’Europe.
Harangue de l'ambassadeur des Scj tbes à Alexandre.
Si les dieux t’avaient donné un corps proportionné à ton ambition , tout l’univers serait trop petit pour loi : d’une main tu toucherais -l’Orient et de l’autre l’Occident; et, non content de cela , tu voudrais suivre le soleil et savoir où il se cache. Tel que tu es, tu. ne laisses pas d’aspirer où tu ne saurais atteindre. De l’Europe tu passes dans l’Asie, et de l’Asie tu passes dans l’Europe ; et quand tu auras subjugué tout le genre humain , tu feras la guerre aux rivières, aux forêts et aux bôtes sauvages. Ne sais-tu pas que les grands arbres sont longtemps à croître, et qu’il ne faut qu’une heure pour les arracher? C’est une folie d’en penser cueillir le fruit et de n’en considérer pas la hauteur ; prends garde qu’en voulant monter jusqu’à la cime, tu ne lombes avec les branches où tu te seras pris. Le lion sert quelquefois de pâture aux plus petits oiseaux, et le fer est consumé par la rouille; enfin, il n’est rien de si fort que les choses les plus faibles ne puissent détruire. Et qu’avons-nous à démêler avec toi? Jamais nous n’avons mis le pied dans ton pays. N’est-il pas permis à ceux qui vivent dans les bois d’ignorer qui tu es et d’où tu viens ? Nous ne voulons ni obéir ni commander à personne ; et afin que tu saches quelles gens ce sont que les Scythes, nous a\ons reçu du ciel un joug de bœufs , uu soc
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de charrue, une flèche, un javelot et une coupe : c’est de quoi nous nous servons , et avec nos amis et contre nos ennemis. A nos amis, nous leur donnons du blé provenu du travail de nos bœufs; avec eux, nous offrons du vin aux dieux dans la coupe ; et pour nos ennemis , nous les combattons de loin à coups de flèches , et de près avec le javelot. C’est avec quoi nous avons premièrement vaincu le roi do Syrie, puis celui de Perse et des Modes, et nous nous sommes ouvert le chemin jusque dans l’Égypte. Mais toi , qui te vantes de venir pour exterminer les voleurs, lu es toi-mème le plus grand voleur de la terre ; tu as pillé et saccagé toutes les nations que tu as vaincues; tu as pris la Lydie, envahi la Syrie, la Perse, la Bactriane; lu as pénétré jusqu’aux Indes, et tu viens encore ici pour nous enlever nos troupeaux. Tes mains ont beau être pleines, elles cherchent toujours nouvelle proie ; et qu’as-tu que faire de tant de richesses, qui ne font qu’accroître ta soif? Tu es le premier qui as trouvé la disette dans l'abondance , connue si tout ce que tu as , ne servait qu’à te faire désirer plus ardemment ce que tu n’as pas. Ne songestu point combien il y a que lesBactriens t’arrêtent? Pendant que lu domptes ceux-ci , les Sogdiens se révoltent, et la victoire n’est pour toi qu’une semence de nouvelle guerre ; car je veux que tu sois le plus puissant et le plus grand prince du monde , on n’est pas bien aise d’avoir un étranger pour maître. Passe seulement le Tanaïs, et tu verras l’étendue do nos plaines; tu as beau suivre les Scythes, je te défie de les atteindre : notée pauvreté sera toujours plus agile que ton arméo chargée des dépouilles de tant de nations ; et quand tu nous penseras bien loin , tu nous verras à tes trousses : car c’est avec la même vitesse que nous poursuivons et que nous fuyons nos ennemis. Crois-moi, la fortune est glissante ; tiens-la bien qu’elle ne t’échappe; encore auras-tu de la peine à la retenir si elle a envie de te quitter. Au moins donne-lui un frein, de peur qu’elle ne t’emporte. Enfin, si tu es un dieu, tu dois faire du bien aux mortels, et non pas leur
ravir ce qu'ils ont ; mais si tu es homme , songe toujours à ce que tu es; car c’est folie que de ne penser qu’aux choses qui nous font nous oublier nous-mêmes.
Réflexions sur les deux harangues précédentes.
L’éloquence est de tous les temps et de toutes les nations du monde; ce n’est qu’une vertu propre à faire bien sentir ce que l’on veut dire, pour en remplir l’esprit de ceux à qui l’on parle , et pour les y affectionner. Sur cette règle , qu’on juge de ces discours affectés que l’on apprend à faire dans les collèges, et que l’on entend prononcer dans la chaire. L’éloquence est essentiellement dans la nature, et l’art n’est qu’un singe qui la contrefait. Des singeries peuvent faire rire, mais ne peuvent faire prendre le change. Lorsqu’on les aperçoit, ou même qu’on so les figure , peut-on être sérieusement touché? Mais elles sont si heureuses, dit-on, qu’elles ne se laissent pas seulement soupçonner, et le grand art est celui qui se cache entièrement ; et moi je dis, que s’il réussit si bien à se cacher, il est confondu avec la nature. Il la suppose toujours et ne la supplée jamais. C’est tout au plus un esclave qui porte un flambeau , dont la nature produit de son fonds et la lumière et l’ardeur. Combien de fois les plus excellents préceptes n’ont-ils formé que des pédants? Qu’on me donne l’exemple d’un homme qui ne soit pas éloquent, et qui, à force de lire la Rhétorique d’Aristote, de Cicéron et de Quintilien , ait trouvé le moyen de me frapper, de me toucher, do me pénétrer par ses discours. 11 a parlé pendant une heure; mais il ne m’a tout au [tins que diverti; souvent importuné, toujours fait perdre mon temps. Comment , au contraire , quelques-uns de nos sauvages font-ils sentir si vivement tout ce qu’ils disent? Ont-ils lu Quintilien ou Aristote? non, certainement; tant mieux pour eux : moins ils ont d’art , plus ils ont de force.
EXAMEN
En cela les Scythes paraissent l’emporter sur ceux de Maroc , et les anciens Barbares sur les modernes. Ceux-là n’avaient eu encore nul commerce avec les Grecs, ils ne pensaient point à imiter leur éloquence ; ils ne cherchent point à leur plaire ; ils ne déguisent en rien la nature ; elle exprime en eux ce qu elle sent, tout ce qu’elle sent, et comme elle le sent. Ceux de Maroc ont déjà eu des liaisons avec les Français; ilÿ savent qu‘011 se mêle en France de bien dire, qu’on regarde les gens par cet endroit : ils veulent bien dire aussi , et, cherchant à plaire , ils laissent entrevoir quelque embarras où ils ne seraient point si leur discours n’était pas de commande, et s’ils avaient parlé uniquement pour faire entendre, comme les Scythes, ce qu’ils pensent, et non dans la vue de se faire entendre avec plaisir, comme les Français.
Les Barbares anciens et les Barbares modernes ont également des manières de parler qui semblent ampoulées. L’éloquence est indépendante des termes. Si on ne lui en fournit elle s’en fait, et, au défaut des termes, elle ne demeure pas encore' muette : elle s’exprime par les yeux, par les actions, par les regards , souvent par le silence même. Tout langage est également bon pour l’éloquence dès qu’il est entendu. 11 sera quelquefois défectueux, et pourtant énergique; il fera quelque peine à l’auditeur, et fera pourtant son effet sur lui : bien éloigné de ces mots arrangés à quoi l’on applaudit, non par sentiment, mais par usage; et qui, ne signifiant rien, ne produisent rien aussi dans lame; à peine sont-ils capables de l’effleurer.
L’éloquence de ceux de Maroc est plus polie , plus soumise , plus respectueuse ; ce n’est pas que ceux de ce pavslà soient moins âpres, moins féroces, moins arrogants que les Scythes , mais c’est qu’ils craignaient plus le roi que les Scythes ne craignaient 'Alexandre. On ne peut bien voir déployer l’éloquence que quand l'esprit a tout son essor.
Sorait-rce mal conclure, de juger qu'il ne faut donc pas se mettre en peine de tant rechercher la parfaite éloquence, et qu’elle est plus belle en elle-même que profitable dans la société?
Analyse.
1. Éloquence; talent de faire sentir ce qu’on prétend. 2. Disposition de la nature que l’art contrefait et qu’il ne donne point. 3. Il la peut perfectionner, mais il ne la supplée jamais, i. Nul ne parvient à faire de vives impressions sur autrui simplement à force d’étude, o. Un enfant, un sauvage sans étude en fait de merveilleuses, s’il est né éloquent. 6. On le voit par la différence des discours, selon qu’il y entre plus ou moins d’artifice.
Usage.
Le fruit qu’on doit tirer de ceci est de ne point prétendre forcer la nature pour devenir éloquent, quand elle n’en a point donné le talent. On ne s’avise point de la forcer pour devenir poète, quand naturellement on ne l’est pas. La poésie n’est qu’une espèce d’éloquence (on le verra dans les traités philosophiques et pratiques de poésie et d’éloquence). Quand on a da.la raison on peut toujours parler raisonnablement ; il ne s’ensuit pas qu’on puisse parler éloquemment. 11 ne faut point perdre le temps à obtenir un talent qu’a refusé la nature , ni le faire perdre à de jeunes gens qu’on instruit; on peut leur apprendre à mettre de l’ordre, des preuves, des conclusions dans un discours, et on le doit; mais ce n’est pas là de l’éloquence. Au lieu d’entreprendre d'y former ceux qui n’y sont pas nés, il vaut mieux reconnaître à quoi ils sont propres et les y appliquer.
EXAMEN
XIe PROPOSITION.
Qu'il n’y a point d'homme au monde, quelque sage qu’il soit, qui puisse s’assurer lui-mômc de n'i'lre pas ridicule.
Il s’était fait un nouveau défi entre Timagène et Téandro. C’était encore une vérité des plus singulières que celui-ci s’offrait de prouver dans un entretien. Léonce, qui en avait ouï parler, et qui était leur ami commun , voulut s’y rencontrer; et quand ils se trouvèrent ensemble : c’est l’intérét de tous que je défends, dit Timagène, en me faisant aujourd’hui l’adversaire de Téandre ; de grâce, secondez-moi , ajouta-t-il à Léonce : si je venais à être vaincu , il pourrait vous en coûter autant qu’à moi ; Téandre , par le moyen de ses raisonnements philosophiques , prétend faire de tous les hommes autant de personnes ridicules.
Je ne pousse pas mes prétentions si loin , interrompit Téandre ; mais sans juger que tous les hommes le soient en effet, je suis persuadé seulement qu'ils ne peuvent jamais s’assurer eux-mèmes de ne l’être pas.
Vous ne leur faites guère plus de grâce, reprit Léonce, et l’un revient bien à l’autre ; je ne sais même si dans cette affaire la crainte n’est pas pire que le mal. Caria disposition d’un homme, ridicule, et qu’on appelle en riant un original , me parait moins à plaindre (pie celle d’un honnête homme qui craindrait de l’être effectivement. Admirez la sagesse de la nature, dit Téandre. Comme le mal est ici moins fâcheux que la crainte du mal, elle a rendu celle-ci très-rare, et celui-là fort commun.
Du moins, reprit Timagène , si vous en étiez demeuré là , vous ne m’auriez pas alarmé , et je ne me serais pas déclaré contre vous; mais.de vouloir prouver, comme vous vous y êtes offert très-sérieusement, qu’il n’est personne, pour sage et pour raisonnable qu’il soit, qui puisse se répondre à lui-
mémo do n’ètre pas ridicule, c’est ce qu’on ne peut souffrir.
Il est vrai , dit Téandre, qu’on ne peut souffrir parmi les hommes ce qui offense les préjugés de leur esprit ou la vanité de leur cœur. Vous verrez , interrompit Timagènc d’un air de raillerie, que c’est un préjugé téméraire ou un sot orgueil qui nous persuade que les gens sages ne sont pas extravagants , et que les personnes raisonnables ne sont pas impertinentes.
N’avez-vous jamais vu, dit Téandre, des gens judicieux, sensés, pleins de raison , et qui , en des conjonctures particulières ou sur certains articles , ne laissent pas d’avoir de grands travers et des imaginations très-folles? Cessent-ils pour cela d’être réputés gens sages ? nullement, la plus grande partie du caractère attire le nom. Un homme extravagant sur la plupart des choses de la vie s’appelle un extravagant; ce n’est pas à dire qu’il ne soit raisonnable sur quelques points : un homme raisonnable dans l’ordinaire do sa conduite, où l’on ne l’examine pas de trop près, s’appelle un homme sensé , mais sans préjudice au droit et à l’habi*tude qu’il a do donner quelquefois dans rimpcrtinenco et dans le ridicule.
De sorte , repartit Timagèno, que selon vous on ne laisse pas d’être raisonnable pour être assez extravagant. J’avais été dans une erreur où je suis encore un peu attaché , et il me semble qu’un trait d’extravagance passée sur la plus éclatante raison du monde , suffit pour la ternir ou même pour la détruire tout à fait.
Permettez-moi , dit Léonce en parlant à Timagène , de n’être pas tout à fait d’accord avec vous sur ce point; il en coûterait tout d’un coup trop de raison au genre humain, et je craindrais même qu’il ne lui on restât plus.
Comment, dit Téandre à Léonce, vous paraissiez tout à l’heure trouver étrange ce que j’avançais , et vous en dites maintenant plus que moi. Peut-être, repartit Léonce, en
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dis je plus que vous; mais ce n’est pas dans la même vue : pour supposer comme je fais un peu de folie dans tous les hommes, il suffit de leur supposer des désirs outrés, des desseins chimériques , des vues mal réglées, des passions violentes et qui s’échappent , et ce n’est pas là penser une chose fort extraordinaire. Tous les hommes sont fous ; on le dit tous les jours, et on l’avoue sans conséquence , parce qu’on n’a rien à se reprocher les uns aux autres là-dessus. C’est folie , par exemple , d'ètre entêté de faire parler de soi après sa mort ; mais la folie est universelle, elle ne fait point de ridicule ; car , en ce monde , le ridicule est quelquefois plus opposé à la sagesse que la folie. Comme celleci est attachée nécessairement à la nature des hommes en général , il faut que la sagesse humaine s’y accommode de quelque manière que ce soit ; mais le ridicule ne tombant que sur quelques hommes en particulier, la sagesse humaine a droit de ne vouloir souffrir nulle alliance avec lui. Ainsi , il pourrait être vrai que les hommes soient fous , et que chacun d’eux pour cela n'ait pas à craindre d’ètre ridicule. Vous voyez par là , ajouta-t-il en s’adressant à Téandre , qu’avec ces principes je suis encore fort éloigné de penser ce que vous avez entrepris de nous prouver.
On n’en vient pas tout d’un coup où je veux, lui répliqua Téandre; il suffit qu’on en prenne le chemin , et celui que vous suivez me parait des plus sûrs. Il y a une extravagance commune parmi les hommes, vous en convenez; mais cette extravagance, commune à tous, devient néanmoins particulière en chacun d'eux. Vous ne devez pas avoir plus de peine à en convenir: de même qu’il est commun à tous les hommes d’avoir un visage , et que chacun a pourtant un visage d'une figure particulière, tout le monde a de l’amour-propre , c’est une espèce de folie générale, il n’y a encore rien en cela de ridicule; mais que cet amour-propre détermine en particulier à ramener toujours les yeux sur soi-méme; qu’on ne trouve pas un miroir où l’on ne demeure attaché comme à
DES PRÉJUGÉS VULGAIRES. Ml
l’endroit du monde qui fournit la meilleure compagnie; qu’on soit continuellement à faire des minauderies pour se guérir une blessure qu’on n’a jamais eue, et pour prévenir des accidents qui ne peuvent arriver, voilà, ou peu s’en faut, un caractère ridicule et original. Tout le monde a de la vthiilé : autre sorte de folie ; on n'est pas néanmoins ridicule pour avoir ce défaut, il est trop universel.
Mais que cotte vanité cause une démangeaison éternelle de se montrer à quelque occasion que ce soit, et de se mêler de tout, non pour faire les choses dont on est incapable, mais pour paraître les faire ; de se donner un grand relief par des vétilles ; enfin , de vouloir se faire un nom à force de se prôner soi-même, et tout ce qui a rapport à soi , voilà un caractère Üe vanité original; "plus cette vanité se fait voir ainsi en détail, plus il fait un ridicule particulier qui est le caractère dont nous parlons ici.
Mais , demanda Timagène , les hommes qu’on appelle , clans le monde , sages et raisonnables , ont-ils ce caractère et montrent-ils du ridicule? Croyez -vous qu’ils n’en aient point parce qu’ils n’en montrent pas? répondit Téandre. C’est cju’ils ont l’habileté de le cacher. On parle quelquefois de rendre un homme ridicule , en savez-vous le moyen ? Ce n'est pas de lui prêter un caractère qu’il n’ait point, c’est de lui laisser découvrir le sien par certains endroits. A coup sûr, il n’en faut pas davantage pour ne pouvoir penser à lui sans rire et sans s’écrier : Ah ! Y original! Il est vrai que ces endroits-là ne viendront pas toujours se présenter d’euxmèmes à vous; mais étudiez un peu constamment cet homme sage, ne les découvririez-vous point en lui?
Jugez-en, ajouta-t-il en s’adressant à Timagène, par votre propre expérience et par ce que je vous ai ouï raconter plusieurs fois à vous-même. Vous fîtes, l’an passé, connaissance avec un homme en qui vous trouviez beaucoup de sens; vous fûtes plusieurs mois sans ‘y découvrir autre chose; mais quelle envie de rire n’avez-vous pas eue depuis, quand vous
avez rcronhu qu’il débitait dos chimères aussi sérieusement que des réalités? qu’il n’v avait qu’à le mettre sur certaines matières pour lui faire trouver iies démonstrations invincibles où le reste du genre humain trouve à peine une ombre de vraisemblance. C'est le même qui vous admire ou qui vous regarde avec pitié dès que vous paraissez surpris des choses les plus étonnantes , qui se fâche de ce qu’on ne les croit pas, parce qu’ après les avoir inventées, il les a crues le premier , et que chez lui croire et imaginer ne sont précisément que la môme chose ; qui , sur un mot entendu à demi , a pénétré toute la suite des affaires les plus secrètes , dont son extrême prudence l’empêche seule de parler, et qui, sur la première vue de l’index d’un livre, voit tout ce qui est renfermé dans l’otfvrage , et vous en rend, à ce qu’il se persuade, le compte le plus exact. Quand serait-ce fait, poursuivit Téandre , de vouloir marquer tout le reste du caractère extraordinaire et plaisant de cet homme? Cependant, pour faire cette découverte , il faut avoir pratiqué le personnage longtemps et familièrement. 11 fautentrer dans sa confidence pour apercevoir ses bizarres idées; il faut lui applaudir aveuglément pour lui faire dire ce que ne dirait jamais tout autre homme de sens rassis; en un mot, il faut prendre le temps et les circonstances pour attraper son caractère original.
Il est vrai , dit Léonce, que les plus grands originaux ne sont pas ceux qui le paraissent d’abord, et, de mon coté, j’en ai fait nouvellement une expérience très-sensible dans la personne d’un homme qui passe pour être raisonnable et habile, et qui l’est en effet : il n’est presque rien qu’il ne sache et dont il ne parle avec un discernement et une netteté admirable. Quand je le connus par ces endroits-là, j’eus toutes les envies imaginables de lier commerce avec lui et de lo voir souvent : il répondit aux honnêtetés et aux avances que je lui faisais, et je l’ai cultivé pendant deux ans entiers de la manière du monde la plus agréable. Nous ne nous
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voyions pourtant guère qu’à la promenade; car, quand j’allais lui rendre visite , il ne se rencontrait point chez lui, ou, si j’y étais entré par hasard, il trouvait moycn.de m’en faire bientôt sortir sous différents prétextes; c’est à quoi j’ai été très-longtemps sans faire attention. À la fin , il m’y parut quelque chose d’affecté, et j’eus en tète de voir de quoi il s’agissait; je m’ên aperçus lorsque j’y pensais le moins. Un jour que j’étais parvenu dans son cabinet, malgré toute la répugnance qu’il m’avait marquée à m’y laisser entrer, j’allai par une distraction assez ordinaire mettre la main sur un de ses livres; il me la retira avec la même activité que j’eusse fait moi-mèmé , si , au lieu d’un livre , j’eusse touché un charbon allumé. J’en fus surpris, et je le fus bien davantage des raisons qu’il m’apporta pour me prouver que je ne devais pas l’ètre. 11 me donna à entendre que toutes les choses qui étaient dans son cabinet lui servaient de mémoire locale; do manière que changer seulement un papier de place sans des précautions que lui seul pouvait apporter, ‘c’était lui déranger l’esprit et confondre toute sa doctrine. J’appris do plus qu’il lui fallait, pour dormir la nuit, trois matelas; trois au juste, ni plus ni moins ; qu’avec quatre ou deux il ne dormirait jamais : un, dit-il, pour émousser la dureté du bois de lit, un autre pour soutenir doucement les os qui lui passent depuis certaine maladie, et un troisième pour tenir le tout en état; que sa santé dépendait essentiellement de la régularité avec laquelle il observait d’autres pratiques remarquables; par exemple, de faire, au sortir du lit, trois ou quatre tours ; do se faire tirer les jambes par son valet pour secouer les humeurs qui auraient, pu s’y jeter pendant le sommeil ; de humer l’air à une fenêtre un demi-quart d’heure durant; de s’étendre ensuite dans un fauteuil, et d’y demeurer immobile. En écoutant des choses si extraordinaires, il me prit une furieuse en te de rire : pour la déguiser, je fis semblant de tousser, et je me détournai ; alors, me prenant par le bras , il me relança tout à coup vers la porte , et me
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cria, comme ou fait pour un accident funeste et inopiné, que je me gdrdasse bien de gâter son cabinet; qu’il ne le pourrait habiter de trois mois; que rien n’était en même temps ni plus malpropre, ni plus malsain, et ce furent nouveaux raisonnements à perte de vue que fit cet habile homme sur des principes de santé les plus étranges. Enfin, depuis ce temps-là, soit qu’il se contraigne moins avec moi, ou que je fasse plus d’attention que je ne faisais à ses façons d’agir, elles me paraissent celles d’un franc original; néanmoins il ne passe point pour tel dans l’esprit des gens, parce qu'au fond il a du mérite, de l’esprit, de la science, de la probité, et qu’il a soin de renfermer ses manières bizarres dans son appartement.
Je crois connaître le personnage, reprit Léonce, et si je ne me trompe, il est parent d’un autre homme qui lui ressemble fort; car on peut dire qu'il est certaines familles également heureuses en gens d’esprit et en caractères originaux. Au regard de la personne dont je parle, c’est l’esprit qui paraît le premier, mais son ridicule ne manque pas de paraître avec le temps dans un aussi beau jour : on s’en aperçoit surtout dans la conversation; il y parle ordinairement d’un air dogmatique qui produit toujours un effet burlesque; il ne va que par principes et par articles divisés en des sujets de pures bagatelles; et ce qu’il a à dire sur une nouvelle qui court le monde, ou sur une plaisanterie qu’on rapporte, sont trois choses qu’il veut disposer comme autant de points d'un sermon. Vous avez beau paraître ne pas vous accommoder de ces manières pédantesques, il y revienl toujours, et tout ce que vous pouvez obtenir de lui est d’ètre importuné fort méthodiquement. Certainement., quand on a vu échapper ces traits à un homme , la charité est grande si on ne le tient un peu original.
Vous entrez naturellement dans ma pensée, dit Téàndre à Léonce; vous n’avez plus qu’à juger de l’expérience que vous avez faite sur un particulier à celle que l’on peut faire