CHAPITRE XI
Si les axiomes ordinaires sont des premières vérités, et de quelle
nature.
85. On donne ordinairement pour des principes généraux de vérités, certains axiomes communs : par exemple, deuas et deux font quatre, ou le tout est plus grand que sa partie, ou il est impossible qu'une chose soit au même temps et ne soit pas. Je n’examine point à présent si ce sont là de premières vérités, au sens qu’elles soient les premières qui se présentent à notre espftt. Il suffit d’observer que ces axiomes ne sont pas des principes de toute vérité, puisqu’ils ne servent à prouver aucune vérité externe , c'est-à-dire l’existence réelle et véritable d’aucune chose hors de nous.
En effet , cette vérité ou proposition : deux et deux font quatre, ne donne à notre esprit la connaissance d’aucun objet qui soit hors de lui : et n’y eût-il au monde qu’un seul esprit, il serait toujours vrai que deux et deux font quatre ; car cette même proposition : deux et deux font quatre, n’énonce rien au fond, sinon que quand l’idée do deux est répétée ou prise deux ibis, on lui donne le nom de quatre; ainsi quatre n’est autre chose que deux pris deux fois, comme deux n’est autre chose qu’un pris deux fois, co qui au fond n’est nullement une première vérité externe qui fasse connaître la conformité de notre pensée avec aucun objet hors de notre pensée actuelle.
De même dire : le tout est plus grand qiie la partie, ce n’est encore là qu’une vérité interne; car un tout est une plus grande quantité que nous concevons, dans laquelle nous distinguons plusieurs moindres quantités appelées parties. Dire donc : le tout est plus grand que sa partie, ce n’est dire autre chose, sinon : ce qui est une plus grande quantité est une plus grande quantité et non une autre quantité qui serait
tiO TRAITÉ DES PREMIÈRES VÉRITÉS.
moindre, c’ost-â-dire telle idée est telle idée et non une autre, (N. 36*.)
86. Os sortes de premiers principes, au fond, ne sont que des vérités logiques ou internes et de pures liaisons d’idées, sans qu’elles nous indiquent aucune vérité sur l’existence des choses. Que si nous ne connaissions que ces vérités abstraites, nous ne connaîtrions que des liaisons d’idées, telles quq sont les connaissances ou démonstrations de la géométrie. (N. 49.)
87. C'est ce qui peut rendre sensible la fausseté d’une , maxime que l’on entend débiter à certains esprits estimés très-profonds, quand ils disent qu’iï n’tjade vérité que dans la géométrie. 11 est évident que ces esprits profonds se perdent dans leur profondeur, et n’entendent pas bien ce qu’ils disent. En effet , les démonstrations de géométrie n’étant que des vérités internes, c’est-à-dire des liaisons d’idées, il est manifestement faux qu’il n’y ait de ces liaisons d’idées que dans les objets ou sujets de la géométrie. 11 s’en trouve qui sont également évidentes sur tous les sujets dont on a des idées nettes * .
88. Un peut observer encore combien il est peu judicieux à quelques-uns de prétendre prouver que certain objet existe véritablement hors de notre esprit, en disant qu’on ne peut montrer aucune contradiction en ce qu’ils avancent touchant l’existence de cet objet. A la vérité , c’en est assez pour juger qu'ils n’ont rien avancé contre une vérité interne : mais l’existence d‘un objet hors de nous ne se prouve pas simplement par une convenance d’idées qui sont uniquement au dedans de nous; elle ne se peut prouver que par le sentiment que la nature a mis dans les hommes pour porter un tel jugement sur l’existence des objets qui sont également à la portée de tous. Dès qu'il s’agit d’un objet existant ftors de nous, nous ne pouvons juger de son existence que par ce sen~
1 Voyez la noie (B) à la fin de la Ve partie.