‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 30 sur 174 · CHAPITRE XIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIT

S’il ne se trouve de premières vérités que celles dont le sentiment est commun à tous les hommes.

90. On peut distinguer, ce semble, deux sortes de premières vérités externes : l’une (dont j'ai parlé jusqu’ici ) comprend les premières vérités qui s’étendent à toutes les situations et à toutes les dispositions où se trouvent en général les hommes qui ont atteint l’àge et l’usage de la raison; l’autre comprend des premières vérités particulièrement attachées à certaines dispositions ou situations de la vie, parce qu’elles supposent des connaissances, des expériences ou habitudes particulières, lesquelles étant une fois supposées également

h 2 TRAITÉ DES PREMIÈRES VÉRITÉS.

acquises, la nature ne manque point de faire porter à tous un sentiment commun , par rapport à certains objets.

91 . Ainsi , dans les arts et dans les sciences, il se forme un goût qui est proprement le sens commun, par rapport à leurs objets : comme le goût du style ou de la critique dans les lettres humaines; le goût du dessin et du coloris dans la peinture ; le goût du chant et de l’harmonie dans la musique ; le goût do la cadence et de la bonne grâce dans la danse ; le goût du discernement des esprits et des projets dans la science des affaires et de la politique.

92. Comme ces sortes de premières vérités supposent des situations particulières où tous Jes hommes ne se trouvent pas, il ne faut les admettre que relativement, et seulement par rapport à des dispositions de temps, de pays, eÇ d’autres circonstances : ce qui d’ailleurs renferme toujours quelque chose d’arbitraire.

93. Au reste, en admettant ces observations, rien n'empèche qu’on ne dontio le nom de premières vérités (quoique dans un sens étendu, et non dans une exacte précision) à tous les jugements que la nature fait porter communément à la plus grande partie des hommes, sur des sujets mémo particuliers, quand ces jugements ne peuvent être prouvés ni attaqués par des jugements plus clairs et plus certains dans la matière dont il s’agit.

Ainsi on s’efforcerait en vain do prouver qu’il se trouve de la différence de style entre certains écrits, de le prouver, dis-je, à ceux qui n’ont pas le goût du style; et de démontrer la justesse de la cadence à ceux qui ne savent ce que <f est que la danse ni la musique : mais par l’usage de ces arts, ils se mettent à portée d’en juger ; et ce que le plus grand nombre d’entre eux jugera se trouvera infailliblement le véritable goût. Comme on est plus sûr de ce qui est vu par beaucoup d’yeux que de ce qui est vu seulement par un seul, on est plus sûr aussi de ce qui est jugé vrai par plusieurs esprits que de ce qui n’est jugé vrai que par un seul. Ce que pensent

Page 1