MAP. XIX
II. Qu o leur nombre soit si grand, qu’il no puisse venir A l'esprit des gens sensés, d'en souhaiter un plus grand pour un témoignage assuré ;
III. Qu'on n’ait nullement sujet de soupçonner intérêt ni passion dans leur témoignage ;
IV. Que ce témoignage ne soit pas contredit , même par ceux qui auraient intérêt de le faire.
I ii. Peut-être que quelqu’une de ces conditions, et surtout la dernière, n’est pas nécessaire; mais quand les quatre se trouvent réunies, je dis que c’est une règle do vérité si certaine, qu’aucun homme sensé n'en disconviendra jamais. 8» l’on veut être de bonne foi, on trouvera même qu’il est impossible de ne pas juger que la chose est vraie. C’est pourquoi, dit M. Locke, nous la recevons aussi aisément et nous y adhérons aussi fermement que si c’était une connaissance certaine; de sorte qu’en conséquence nous raisonnons et nous agissons avec aussi peu de doute que si c’était une parfaite démonstration.
143. Au reste, je suis surpris que M. Lofckc ne donne à cette règle de nos jugements que le nom de probabilité. Il parle ainsi : Le plus haut degré de probabilité est lorsque le consentement général de tous les hommes, dans tous les siècles, autant qu’il peut être cotinu, concourt arec l’expérience constante à confirmer la vérité d’un fait particulier attesté par des témoins sincères. Je suis, dis-je, surpris que M. Locke ne donne à tout cela que le nom de probabilité; ce n’est pas que je prétende m’arrêter jamais à disputer du mot. M. Locke a pu restreindre celui de certitude aux connaissances qui nous viennent uniquement par voie d’expérience personnelle; mais il faut avouer aussi qu’il n’aurait rien perdu de la justesse de ses expressions pour suivre en cette occasion l’usage le plus universellement reçu; du moins aurait-il dû indiquer pourquoi il s’en écartait sans qu’il en paraisse aucune raison.
En effet, quand il dit quo nous adhérons à cette probabilité aussi fermement qu’à une connaissance certaine , ce
n’est donc pas, selon lui, une connaissance certaine; mais si elle ne l’est pas , comment avance-t-il quelle exclut le doute aussi bien qu’une parfaite démonstration ? Une connaissance qui exclut le doute autant qu’une démonstration , peut-elle n’ètre pas certaine et évidente?
1 16. Au reste, mettant à part cette espèce de contradiction , si c’était au fond que M. Locke refusât d’admettre pour règle infaillible de vérité , ce qu’il a appelé simplement probabilité, et ce que dans la suite il veut bien appeler assurance, je lui demanderais volontiers pourquoi il admet pour certitude le témoignage dos yeux et non pas le témoignage unanime de tous les hommes? N’esl-ce pas également la nature qui de côté et d’autre nous impose la nécessité de consentir à ces témoignages, et qui persuade que ni l’un ni l’autre ne saurait nous tromper?
Aussi , n’y a-t-il qui que ce soit un peu versé dans l’histoire qui ne se trouve du moins aussi certain qu’il a existé une ville appelée Carthage, qu’il est certain de ce qu’il a vu de ses yeux. *
D’ailleurs, M. Locke avoue qu’il est impossible de juger que tous les caractères d’une imprimerie se soient arrangés par hasard d’une manière si heureuse qu’ils aient dressé un poème aussi beau que Y Enéide de Virgile; or, il ne m’est pas moins impossible de juger que tous les hommes se soient trompés ou soient convenus de me tromper, pour me faire croirq qu’il y a eu une ville de Carthage. 11 est donc certain qu’en ce cas-là je ne suis nullement libre pour faire un jugement contraire à ce témoignage unanime des hommes. Il me parait évident que l 'autorité, prise de la sorte, n’est pas une simple probabilité, mais une véritable certitude.
1 17. J’avoue au même temps que ce dernier genre de certitude , qui entraîne mon jugement avec autant de réalité que les précédentes, m’emporte avec moins de rapidité et de vivacité. Je ne suis pas plus certain que j’ai présentement un papier devant les yeux que je suis certain qu’il y a une villo