‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 56 sur 174 · PREMIERE PARTIE. — CHAP. XXIIT · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAP. XXIIT

{ pourvu qu’on y demeure précisément ) il me parait que le témoignage ne doit pas s’affaiblir, pour avoir passé par divers témoins, fussent-ils au nombre de cent. Afin de voir la chose dans son jour, mettons-là dans l'exemple d’un fait historique.

178. Je suppose qu’un auteur digne de foi , a écrit d’abord qu’un monarque nommé Cyrus avait conquis un grand empire dans l’Asie, et qu’il a régné sur les Perses; si un second auteur également digne de foi , nous témoigne ce fait d’après le premier écrivain , puis ujn troisième d'après le second , et ainsi des autres jusqu'au centième, en sorte que chacun des cent soit également digne de foi ; je dis que, dans cette supposition, le centième témoignage, pour être éloigné de la vérité originale, n’en sera point affaibli. La raison que j’ai d’ajouter foi au premier témoignage , qui fonde un de- , gré de vraisemblance , est la même qui fonde un égal degré de vraisemblance au centième témoignage ; puisque , selon

la supposition , je trouve également partout des témoins dignes de foi, qui, de main en main, ou de bouche en

• bouche, ont fait passer jusqu’à moi la même vérité; sans que j’aperçoive ou que j’aie sujet de soupçonner qu’ello ait été altérée.

179. Aussi ne juge-t-on pas que nous soyons moins assurfs aujourd'hui que Cyrus a régné sur les Perses , qu’on l’était il y a cent ans; et on ne l’était pas moins il y a cent ans, qu'il y a deux cents ans; ni moins il y a deux cents ans, que mille ans auparavant; ni moins il y a mille ans ,

" qu’environ cent ans après la mort de Cyrus.

11 paraît donc que M. Locko se méprend, en jugeant que la vraisemblance s’affaiblit après une suite de témoins dont l'autorité est également digne de foi. Ce qui est vrai , c’est que la supposition ne se trouve guère exactement conforme à la réalité, par rapport aux faits qui ne sont ni publics ni intéressants. Car le moyen que tant de témoins se trouvent

* également dignes de foi? c'est-à-dire, également sincères,

TRAITÉ »F.S PREMIÈRES \ ÉRITÉS.

judicieux , exacts à rapporter fidèlement et précisément ce qu’ils ont .vu ou entendu; sans y ajouter ou diminuer les moindres circonstances , soit dans le sens des choses, soit dans les expressions, qui d’une bouche à l'autre altèrent imperceptiblement le sens?

180. Au reste il faut faire une grande distinction entre les différentes vérités transmises par une longue suite de témoignages successifs et par la voie qu'on appelle communément voie de tradition.

Page 1